SUITES DE LA MALADIE
La nouvelle de la fuite de Suzanne fut bientôt répandue dans Bayeux et donna raison par hasard à la calomnie provinciale, qu'on pourrait dépeindre comme un soldat en perpétuelle faction, tenant d'une main la mèche allumée, prêt à mettré le feu à une machine infernale qui répand ses éclats dans toutes les maisons, fait un grand nombre de victimes et blesse jusqu'aux curieux. Les voyages de madame Le Pelletier, l'inquiétude du docteur Richard, la disparition de Suzanne, le maintien embarrassé de Jousselin, servirent les commentaires de l'opinion publique.
On s'attacha surtout à épier la mine du séducteur, qui comparaissait seul sur les bancs du tribunal de l'opinion. Il y avait chez le principal accusé de quoi déconcerter la finesse féminine. Comment un jeune homme d'apparences tranquilles, à l'air modeste, qui n'osait lever les yeux dans les rues, avait-il pu entraîner à mal une jeune fille de la société ?
il résulta de ce fait nombre de commentaires sur l'hypocrisie des hommes timides, qui sont plus dangereux qu'un régiment de brillants officiers. Les mères frémissaient à l'idée qu'il suffit à un jeune homme de passer devant leurs fenêtres pour enlever leurs filles ; les hommes expliquaient le fait en le tournant contre les femmes*
MONSIEUR DE BOÏSDHYYEB.
L'éternelle question du bien et du mal qu'on dit des femmes, qui a agité et agitera tant de langues encore, revenait sans cesse à propos de l'employé.
Jousselin, plus intimidé qu'un acteur qui entre pour la première fois en scène, voyait sans les voir les regards qui pleuvaient sur lui, entendait sans les entendre les sots propos , les scandaleuses allusions que toute la ville répétait. Il était soutenu dans cette situation difficile par sa conscience qui lui avait dicté cette belle réponse au docteur Richard : Ne suis-je pas le séducteur ? ï A cette heure il éprouvait une sorte de félicité saignante à se sentir mêlé à tout instant au souvenir de la jeune ^ fille. Pendant un an il avait prononcé en lui-même le nom de Suzanne, il promenait son secret solitaire; maintenant elle et lui étaient dans toutes les bouches. A toute heure du jour il devinait qu'on parlait de lui, qu'on l'associait à mademoiselle Le Pelletier ; si sa timidité ployait sous ce fardeau, il trouvait une récompense perpétuelle dans une voix mystérieuse qui lui criait de ne pas se décourager, quoi qu'il advînt. L'employé eut besoin d'un courage qu'on n'aurait pas cru logé en une si faible enveloppe.
Ce qu'il craignait le plus, c'était que sa mère ne connût la terrible accusation qui pesait sur lui. Jusque-lâ elle l'ignorait ; mais un simple mot pouvait l'éclairer. Jousselin tremblait les jours de marché , qui servent deux fois par semaine de gazettes parlées. Là tout le monde se rencontre, cause, et répand la provision de nouvelles accumulées pendant une huitaine ; mais la mère de l'employé, par un hasard extraordinaire, n'avait reçu aucune confidence jusqu'alors. Jousselin se croyait en sûreté, lorsqu'il fut atteint par un coup auquel il n'a-^ vait pas songé et qui le trouva sans défense.
Un matin il fut appelé dans le cabinet du sous-préfet.
— Monsieur, lui dit celui-ci d'un air sévère, après le scandale que vous avez donné à la ville, il m'est impossi-
ble de garder dans mes bureaux un homme de mauvaises mœurs ; je suis obligé de vous demander votre démission...
Jousselin voulut parler. La voix lui manqua et il resta devant le sous-préfet, pâle, ému, offrant l'aspect d'un coupable qu'on vient de saisir en flagrant délit, plutôt que d'un innocent qui veut se défendre.
— Dès aujourd'hui, monsieur, continua le sous-préfet, vous êtes libre ; vos appointements vous seront comptés jusqu'à la fin du mois.
Jousselin vit, à la figure de son supérieur qui se levait pour le congédier, qu'il n'y avait rien à espérer de lui, et il sortit accablé de ce nouveau coup, sans essayer d'y remédier. Les premiers effets d'un grand malheur survenu brusquement, sont de laisser l'homme inerte et sans raisonnement : l'analyse plus cruelle ne vient qu'ensuite.
Jousselin sortit de la sous-préfecture sans savoir où ses jambes le portaient, sans savoir s'il marchait ; mais l'instinct le poussa vers les rues désertes de la ville, afin de n'être pas rencontré. C'est ainsi qu'il se trouva dans le quartier du Cloître, vis-à-vis de la maison des demoiselles Loche, qui justement à cette heure sortaient pour aller à la messe ; suivant ses habitudes, l'une des deux sœurs portait sous le bras deux volumineux paroissiens et à la main l'énorme clef de la porte, qui pouvait peser deux livres. Jousselin sentit ses regards se diriger vers cette énorme clef, sans se douter qu'il en avait été pour ainsi dire frappé.
De la maison Loche était sortie la destitution, car M. Ordinaire, le vicaire général, qui se trouvait en relations avec le sous-préfet, avait provoqué le renvoi de l'employé. Inflexible, le vicaire général, de l'école *du curé Caneva mettant une commune en feu pour un simple bal de village, augmentait le scandale qui avait frappé une famille en punissant ouvertement le séducteur. Le sous-
préfet s'était laissé entraîner par les discours de M-. Ordinaire, et il avait résolu de purger ses bureaux d'un homme qui y apportait des mœurs déplorables.
Ce fut à une des soirées des demoiselles Loche qui s'indignaient plus vivement encore que le vicaire général, que le sous-préfet, croyant entendre l'opinion publique dans ce petit salon exclusif, résolut de donner un exemple à ses employés. Les deux sœurs, qui ne connaissaient pas Jousselin, passèrent devant lui, ignorant que la victime de leur puissance secrète était là, à cette heure, en leur présence, témoignant par son abattement de la rigueur des opinions manifestées la veille au soir dans la maison du Cloître. Les demoiselles Loche allaient pleines de sérénité prier leur confesseur de leur épargner des fautes à l'avenir ! Jousselin marchait devant lui, la tête troublée, n'ayant qu'une idée : Suzanne, toujours Suzanne ! Plus il lui était porté de coups à cause d'elle, plus son souvenir s'ancrait profondément dans son cœur.
Il sortit ainsi de la ville, conduit par l'instinct de ne pas se faire remarquer dans les rues à l'heure du bureau, et il alla tout droit dans la campagne. 11 était deux heures de l'après-midi. La route que suivait JousseJin est une de ces petites routes de Normandie, si jolies et si plantureuses qu'on n'en pourrait souhaiter d'autres en paradis. Ces routes sont bordées d'assez de pommiers pour tenter toutes les Èves de la terre. Le soleil pénètre par échappées à travers le feuillage, colore les fruits et dépose un baiser lumineux sur la panse rose des pommes. La verdure est épaisse à éteindre le bruit des pas, l'ombre est chaude, la lumière est douce sous les branchages entre-croisés.
Pour U première fois, Jousselin comprit la liberté. A cette heure, il était habituellement courbe dans un cabinet sur des papiers, et enveloppé d'une atmosphère de bureau; maintenant il respirait à pleine poitrine.
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Les oiseaux chantaient sans s'inquiéter du lendemain. Un petit vent frais qui venait de la mer agitait les pommiers ; par-dessus les haies des fermes s'avançait quelque tête de vache curieuse, qui regardait l'employé avec ses gros yeux. De jolies paysannes allant à Bayeux disaient bonjour à Jousselin en souriant... Hors de la ville tout semblait tranquillité et bonheur. Jousselin marchait toujours d'un pas rapide; ce fut par des chemins délicieux qu'il arriva devant quelques maisons isolées, les premières d'un village.
Tout à coup, l'employé sentit son regard se voiler, ses genoux trembler, tout son être fléchir. A une fenêtre, il avait reconnu madame Le Pelletier et Suzanne. En ce moment, il eût voulu crier: Suzanne! Suzanne! je vous aime ! Il n'en eut pas la force : une volonté insurmontable le fit retourner brusquement et courir dans la direction du petit chemin couvert qu'il venait de quitter. Hors de la vue du village, Jousselin se jeta sur le gazon comme privé de sentiment et se mit à sangloter et à répandre de nombreuses larmes. Toutes ses émotions de la journée coulaient dans ce torrent de pleurs, qu'il regardait arroser les brins d'herbe et entrer en terre... A cette heure il oubliait sa démission, les méchants propos de la ville. 11 avait vu Suzanne, pâle, les yeux creusés par la maladie ; mais c'était toujours Suzanne, toujours la femme pour laquelle il avait dressé au plus profond de son cœur un autel mystérieux ! Jousselin revint ainsi à Bayeux, ivre de bonheur d'avoir découvert la retraite de la jeune fille. Que lui importait maintenant sa situation? Il était libre ! A tout instant du jour il pourrait aller vers les fenêtres de Suzanne ; on ne le connaissait pas, personne ne le remarquerait. Il rentra chez sa mère, brisé de fatigue, ne se doutant pas qu'il avait fait six grandes lieues. L'employé en eût fait vingt tous les jours, quand il eût dû tomber mort sous les fenêtres de Suzanne.
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Il monta immédiaternent à sa chambre, sans vouloir partager le modeste repas du soir; il n'avait faim que de la vue de Suzanne. Ses émotions le nourrissaient. Ce fut la plus douce nuit que passa Jousselin depuis qu'il avait conscience de ses actions, une nuit qui tenait autant de la veille que du rêve, une nuit doucement blanche, où des fantômes qui avaient pris la figure de Suzanne se tenaient au-dessus de sa couche.
Mais le réveil fut amer ! A huit heures du matin, Jous^ selin entendit heurter la porte de la rue d'un tel son qu'il en frémit. C'était la façon de fermer de sa mère quand la mauvaise humeur la tenait. Les Furies de l'antiquité seraient entrées dans la chambre de l'employé qu'elles ne l'eussent pas plus terrifié que sa mére en ce moment. Elle savait tout : elle avait appris la séduction de Suzanne, la destitution de son fils. Ce furent des paroles d'une aigreur, d'une violence et d'une colère telles, que Jousselin crut entendre siffler un serpent.
Il se leva pour ne pas être battu, car madame Jousselin s'avançait d'un air menaçant vers le lit de son fils.
— Mais réponds donc, disait- elle à Jousselin qui baissait la tête devant l'orage.
Comme il ne disait rien, sa mère répondait pour lui. Désespérant de l'apaiser, Jousselin s'é(ant habillé à la hâte, descendit vivement l'escalier, prit un morceau de pain dans la cuisine et s'esquiva.
Si l'employé ignorait l'enchaînement des faits qui l'avaient désigné comme victime, M. de Boisdhyver, sans connaître les malheurs particuliers occasionnés par la séduction de Suzanne, frémissait que la vérité n'arrivât aux oreilles du vicaire général, car M. Ordinaire eût été dans son droit en dénonçant un jeune homme appartenant à l'évêché, élevé pour ainsi dire par l'éveque, se rendant coupable d'une faute qui pouvait atteindre tout
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le clergé. Abattu, déplorant le malheur qui avait frappé la famille Le Pelletier, M. de Boisdhyver resta deux jours sans recevoir Cyprien; il lui enjoignait en outre de ne pas sortir du séminaire sans ses ordres. L'évêque avait ressenti le coup si profondément qu'il craignait de se trouver en présence de Cyprien dans le premier moment ; cependant, comme son secrétaire n'avait pas encore reçu les derniers ordres, il lui était possible de réparer sa faute. M. de Boisdhyver n'était pas de ces prêtres qui poussent de jeunes hommes à se jeter dans le sein de l'Église sans vocation. Pour la première fois, l'évêque s'apercevait que la conviction n'avait pas pénétré jusqu'au fond du cœur de Cyprien qu'il chérissait comme un fils, et il cherchait les moyens de sauver le jeune homme en le détournant d'une carrière difficile dans laquelle il s'était 'jeté peut-être au hasard.
Plus d'une conversation eut lieu à ce sujet entre l'évêque et le médecin.
— Monseigneur, dit le docteur Richard qui comprenait les tourments secrets de M. de Boisdhyver, laissez-moi, je vous prie, assister à la conférence que vous aurez avec M. Cyprien. Vous êtes un meilleur juge que moi dans la question, vous sonderez jusqu'au fond l'âme de ce jeune homme ; mais ma profession m'a mis à même de connaître les ressorts qui font agir l'humanité dans les circonstances pénibles et difficiles de la vie ; je vois de moins haut que Votre Éminence, mais je vois peut-être autrement. — Mon cher monsieur Richard, ce que vous dites là, je le pense ; vous avez donné un corps à mes pensées.
Au bout de deux jours, Cyprien fut introduit dans la cellule de l'évêque, qui s'y trouvait avec le docteur. Le jeune homme était pâle et inquiet. En moins d'un mois, les dernières fleurs de sa jeunesse étaient tombées ; les événements de la vie avaient transformé sa nature, de vive et pétulante qu'elle était auparavant, en réfléchie et
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tourmentée. Il connaissait le cœur des deux hommes qu'il avait devant lui, et cependant il se sentait plus gêné qu'en présence du tribunal de l'officialité diocésaine, lorsque, démonté par les attaques du vicaire général Ordinaire, il avait perdu un moment conscience de sa mission. En présence de ces hommes à la conscience pure, devant ce Christ, qui se détachait sur les murailles peintes à la chaux de la cellule, Cyprien se jugeait luimême, et le tribunal le plus redoutable était celui de sa conscience.
En entrant, il se jeta aux genoux de l'évêque.
— Relevez-vous, dit M. de Boisdhyver, qui fit signe au jeune homme de se tenir droit. Sans attendre de questions, Cyprien dit sa faute avec sincérité. Il s'était laissé entraîner peu à peu vers Suzanne, jusqu'au jour où il avait compris dans quel précipice il tombait; mais il était trop tard. Il reconnaissait sa faute, et demandait à l'expier par les châtiments les plus sévères.
Le docteur entendit alors pour la première fois une éloquence forte et convaincue. M. de Boisdhyver ne faiblit pas devant l'aveu de cette faute. Il déroula le tableau d'une existence pure et tranquille, telle que celle des dames Le Pelletier, troublée par un séducteur qui profitait de son caractère pieux pour arriver à ses fins ; il plia pour ainsi dire Cyprien sous sa parole. Le Dieu vengeur de l'évêque se montrait d'autant plus courroucé et jaloux de punir le coupable qu'il était bon et miséricordieux. A la voix de l'évêque, les murs de la petite cellule semblaient s'entr'ouvrir pour laisser paraître un Dieu armé de ses foudres menaçantes. Ce n'était pas un discours de chaire que prononçait M. de Boisdhyver, mais des paroles de foi pleines de reproches et d'indignation, qui empruntaient à son beau caractère des effets inattendus et terribles. Cyprien était courbé comme par ces grandes tempêtes qui cassent les branches, déraci-
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lient les arbres, font tomber les toits, renversent les hommes et les chevaux. Il joignait les mains et semblait crier grâce ; et toujours il allait ployant les genoux, la tête baissée vers la terre. Mais la parole de l'évêqiie s'élevait et mugissait ; on eût dit de hautes vagues se dressant l'une sur l'autre, se choquant avec fracas et s'avançant vers le malheureux, qui, épouvanté, jugeait impossible de fuir et attendait avec angoisse le moment où il serait roulé par les flots.
Cyprien était retombé à genoux, accablé par cette parole pleine de reproches. Le docteur partageait l'émotion du juge et du condamné; en ce moment il comprit la force et la grandeur de la religion, et il se détourna quand il vit l'évêque se mettre à genoux et prier, l'œil illuminé, tourné vers le ciel. Il semblait au docteur qu'il venait d'assister à une opération cruelle, mais nécessaire, et que maintenant le chii urgien essayait de faire oublier ses douleurs au patient par des paroles douces et onctueuses.
Sur un signe de l'évêque, Cyprien sortit. Après un assez long silence, les yeux de M. Boisdhy ver rencontrèrent ceux du docteur : c'étaient des regards pleins d'interrogations.
— Que ferez-vous. Monseigneur? demanda le médecin. — J'attends tout de là-haut, dit le prélat en levant les mains au ciel. — 11 n'aime pas Suzanne, reprit M. Richard. Il ne l'aime pas, voilà ce que je craignais! La jeunesse, l'entramement des sens sont seuls coupables. Pas un mot pour elle! .. II s'est repenti. Je l'ai vu courbé sous vos paroles. Monseigneur; mais pas un souvenir, rien pour elle... — Ilélas ! disait l evéque. — Un autre se fût repenti, se serait traîné à vos genoux, vous eût demandé la liberté pour courir près de Suzanne, essayer de réparer ses torts... Mais rien! .. Et madame Le Pelletier? s'écria l'évêque. — Elle ne voulait que
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retrouver sa fille, la revoir; elle l'a revue... elle ne dit pas un mot... Je crains qu'elle ne nourrisse intérieurement une douleur profonde... Pauvre femme î... — Et la jeune fille? dit l'évêque en hésitant. — Suzanne pense au passé, à l'avenir ; elle pleure la nuit quand elle est seule, pour épargner à sa mère ses larmes du jour...
L'évêque et le docteur continuèrent à s'entretenir de cette malheureuse famille qu'un moment avait suffi pour plonger dans l'affliction. M. de Boisdhyver promit au docteur d'aller lui-même à Isigny, s'il croyait que sa présence pût apporter quelque calme à la mère et à la fille ; mais les événements se pressaient. A peine le docteur était-il rentré chez lui, qu'un messager venait le chercher pour se rendre auprès de Suzanne, qui se sentait prise tout à coup de violentes douleurs. M. Richard partit à la hâte et trouva Suzanne assez mal pour ne plus la quitter ; pendant trois jours il resta au chevet de son lit, accomplissant la difficile mission de rassurer la mère et de veiller la fille.
Un matin que Suzanne reposait, plongée dans un affaissement qui tenait le milieu entre le sommeil et la mort, le docteur ouvrit la fenêtre pour renouveler l'air de l'appartement, et il ne fut pas peu surpris d'apercevoir Jousselin qui, appuyé contre un arbre, ne quittait pas de vue la maison. Tous les jours l'employé venait à pied de Bayeux avec l'espérance de revoir encore une fois Suzanne. Cette consolation lui manquait actuellement. Suzanne ne paraissait plus ! Le docteur fit un signe à madame Le Pelletier et lui dit à voix basse : — Voilà l'homme qui aimait vraiment Suzanne! Tenez-vous derrière le rideau; je vais descendre lui parler.
— Ah ! monsieur Pùchard, s'écria Jousselin, qu'est-elle devenue ?
Le son de sa voix était tellement altéré, que le docteur en fut touché.
— Préparez-vous à une terrible nouvelle, mon pauvre ami; ce que je craignais est arrivé... — Parlez, monsieur Richard, dites? — La marche forcée de Suzanne la nuit, les émotions, les chagrins ont déterminé une maladie des plus graves... — Est-elle en danger, monsieur Richard? — Je le crains. — A-t-elle sa connaissance? - — Par moments, seulement. — J'ai un projet ; je l'aime tant que je donnerais ma vie pour la sauver ! Je voudrais le dire à sa mére... — Quel projet? demanda le docteur. — Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que j'étais presque heureux quand je croyais mademoiselle Suzanne défigurée par le feu ; eh bien aujourd'hui, je suis encore dans les mêmes sentiments... Toute la ville répète que j'ai séduit mademoiselle Suzanne ; ma mére le croit, on m'a chassé de la sous-préfecture... — Chassé! s'écria le docteur. — Qu'importe ce qui me touche ! Je veux rendre l'honneur à mademoiselle Suzanne, saisir un moment où elle aura sa connaissance, et l'épouser. — Ah! c'est bien! monsieur Jousselin; mais Suzanne n'acceptera pas. — Si elle doit mourir, reprit l'employé dont la voix indiquait de prodigieux efforts pour ne pas fondre en larmes... — Eh bien, restez ici, à Isigny, dans l'auberge où j'ai moi-même une chambre, il faut que nous voyions madame Le Pelletier; mais que dira votre mère? — Moi dehors, elle n'en dira pas plus que quand je suis là. Monsieur, si un homme pouvait être terrassé avec des paroles, je ne me relèverais plus maintenant; ce sont ces paroles qui m'ont donné du courage. Plus je recevais de coups pour Suzanne, plus j'étais heureux. . . — Cette destitution est bien injuste, dit le docteur. Il faut que le sous-préfet ait été trompé par des calomnies. — Il n'y a pas de calomnies, monsieur Richard ; je suis accusé d'avoir enlevé mademoiselle Suzanne... — Ne pou viez-vous vous disculper?— Moi ! monsieur Richard ; ne vous avais-jepas promis de passer pour le séducteur? — Ah ! monsieur Jous-
selin, dit le docteur en serrant la main du jeune homme, vous êtes un grand cœur. — Voyez, monsieur Richard, si cette parole d'un homme tel que vous ne ferait pas oublier tous les ennuis de la vie...
Quand madame Le Pelletier connut ces détails, elle voulut aller remercier en personne l'employé, mais elle ne consentit pas à accepter son dévouement.
— Suzanne, dit-elle à Jousselin, n'a pas sa volonté présente; une telle réparation, dans l'état de faiblesse où elle se trouve, lui ferait croire que nous désespérons de sa vie... Nous la conserverons, monsieur, croyez-le; M. Richard ne veut pas qu'elle meure.
En ce moment, pour la mére, le docteur était un dieu qui commandait à la vie et à la mort; cependant M. Richard devenait soucieux malgré les efforts qu'il faisait pour cacher son trouble.
— Si vous avez du courage, dit-il à l'employé, restez; mais si vous ne deviez pas réconforter, par votre présence, madame Le Pelletier, il vaudrait mieux vous épargner un spectacle douloureux.
Alors le docteur expliqua à Jousselin les suites certaines d'une maladie mortelle qui s'avançait à pas lents et réguliers. Dans les circonstances où elle se produisait, jamais le médecin n'avait vu de femme y échapper... Passer d'un moment d'espoir à une certitude accablante était pour Jousselin un coup fatal; il lui parut qu'on lui déchirait le cœur intérieurement, mais il supporta le coup plus résolument que le médecin ne s'y était attendu... Les événements derniers avaient endurci sa nature un peu faible ; il faisait son apprentissage d'une vie rude et nouvelle, lui qui avait toujours mené une existence calme et réglée. Dans cette amertume, il trouvait des consolations, même des jouissances amères, comme celle de garder Suzanne la nuit quand madame Le Pelletier, accablée, prenait un quart d'heure de repos. Jousselin n'avait qu'un désir
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en tête : posséder quelque chose qui eût appartenu à Suzanne. On lui eût dit de traverser à la nage la mer pour aller en Angleterre, qu'il l'eût essayé certainement pour avoir des cheveux de Suzanne. Ces beaux cheveux blonds miroitaient devant ses yeux comme l'or entassé sur la table d'un avare. Posséder ces cheveux et mourir ! Jousselin ne rêvait à rien autre. Aussi, quand M. Richard lui eut annoncé la fin prochaine de la jeune fille, il n'hésita pas à réaliser son rêve. Pour avoir une mèche des cheveux de Suzanne, il eût donné son sang, sa vie; il n'aurait jamais demandé une plus grande faveur à la jeune fille; maintenant il pouvait l'espérer. Suzanne ne répondait plus, ne répondrait plus jamais à celui qui l'aimait tant.
Une nuit que l'employé veillait au chevet de la malade, contemplant avec tristesse le corps amaigri qui se dessinait sous la couverture, les joues pâles et blanches, les lèvres plus pâles que les joues, les yeux agrandis par les serviteurs mystérieux de la mort, Jousselin, quoique tremblant, saisit une boucle de cheveux qui s'échappaient du bonnet de la jeune fille, la coupa et la tint renfermée dans sa main comme un trésor qu'il aurait dérobé. On lui eût broyé la main plutôt que de la lui faire ouvrir. Il sembla à l'employé qu'un faible sourire avait passé sur les lèvres de la jeune fille : seul le vacillement de la veilleuse avait produit cette illusion. Avant de posséder ces cheveux chéris, Jousselin s'était dit :
— Qu'elle meure quand j'aurai quelque chose qui lui aura appartenu, et je serai moins malheureux!
Ces cheveux lui servirent d'amulette ; il les enferma dans un petit sachet, les en retirait, les baisait, les faisait jouer à la lumière et y trouvait un monde. La voix, les gestes, le maintien, la couleur de la peau de Suzanne, avaient passé dans cette mèche de cheveux !
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L'employé eut besoin de cette consolation, car madame Le Pelletier voulut bientôt rester seule avec sa fille ; il lui semblait qu'un étranger lui enlevait un peu de Suzanne en se trouvant à côté d'elle.
— Jousselin, il faut que vous retourniez à Bayeux, lui dit le docteur ; voici une lettre de M. de Boisdhyver, qui a fait des démarches pour vous : vous êtes réintégré à la sous-préfecture. Monseigneur vous promet en outre de l'avancement dans quelques mois, quand ce malheureux scandale sera éteint. — J'aurais tant voulu rester ici ! — C'est impossible, dit le docteur. Votre mère a besoin de votre aide ; vous devez veiller à ce qu'elle ne manque de rien. Que feriez-vous ici pour elle? Votre situation de fortune ne vous permet pas de rester plus longtemps sans emploi. — Vous avez raison, monsieur Richard, je le sens, mais pourrai-je rester loin de mademoiselle Suzanne, dans l'état où je la laisse ? — Lh bieu, je vous ferai parvenir chaque matin, par le messager, des nouvelles de Suzanne. — Que vous êtes bon, monsieur Pàchard ! s'écria Jousselin.
La cause de la réintégration de l'employé dans les bureaux de la sous-préfecture resta un secret même pour les employés. Forcé de s'incliner devant des ordres supérieurs, M. Ordinaire fut celui qui ressentit le coup le plus vivement, car il y perdit un allié important. Le sous-préfet, jugeant que l'évêque était plus fort que son vicaire général, rompit de lui-même les relations qu'il entretenait avec la société des demoiselles Loche, craignant de se compromettre en haut lieu. Pour réparer sa faute, il eût fait monter immédiatement Jousselin d'un échelon dans Padministration, mais la position de l'employé avait été réglée. Il était recommandé au sous-préfet de veiller à ce que le chef de bureau eût des égards pour Jousselin, qu'on destinait à des fonctions moins humbles dans un avenir rapproché; mais rien de cet état de choses ne devait transpirer dans les bureaux.
Ce coup fut si sensible au vicaire général, que les ressorts de sa vie morale en furent brisés. Son idéal reculant sans cesse, les années avançant toujours, M. Ordinaire ne sentit plus la force de lutter pour obtenir la mitre et le bâton épiscopal qui avaient soutenu sa vie jusque-là. Le doute était entré dans cette âme impétueuse qui s'était usée en luttes sourdes contre la meule de l'ambition ; ce corps vert de soixante ans, cette nature bilieuse, furent brisés en un instant, comme du verre. M. Ordinaire ne mourut pas, mais il végéta quelques années, voûté, se traînant, semblable à une anatomie cheminante. Cet homme roide et inflexible fit pitié à ceux qui l'avaient connu le regard hautain et méprisant, la volonté de fer et l'amertume sévère dans la personne, et qui le retrouvaient affaissé sur lui-même, sans volonté ni puissance. Les demoiselles Loche, qui le respectaient jadis comme un Dieu, le regardèrent comme une guenille et ne se firent pas faute de se venger sur leur pensionnaire de la domination sous laquelle elles avaient plié si longtemps.
Le chanoine Godeau prétendait que le vicaire général n'avait pas assez soigné son corps, et M. Commendeur proposait, comme un souverain remède, des frictions de trèfle de marais; mais le vicaire général ne l'écoutait guère. M. de Boisdhyver, touché de pitié pour le prêtre que son séjour dans la maison Loche éteignait de plus en plus, l'envoya dans une maison de retraite exclusivement destinée aux prêtres infirmes.
Pour Cyprien, il avait fait vœu de silence et d'isolement pendant trois ans. De lui-même, il s'était condamné à ne plus sortir de l'évêché, accomplissant tous les ordres de M. de Boisdhyver en s'inclinant, et il ne quittait plus sa cellule. La faute qu'il avait commise lui fit connaître à temps les difficultés et les entraînements de la vie; il voulut prouver à son supérieur, par un
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repentir absolu, réloignement qu'il avait du monde.
Ce ne fut pas sans avoir consulté le docteur Richard que M. de Boisdliyver consentit à laisser Cyprien continuer sa voie dans les sentiers de l'Église; mais le docteur lui-même, en constatant l'étendue du sacrifice que le jeune homme s'était imposé, reconnut la force de la vocation. D'après le conseil de l'évêque, Cyprien quitta bientôt Bayeux pour entrer dans le séminaire des Missions étrangères, afin de se préparer à de lointains et dangereux voyages en expiation de sa faute.