LA BELLE MADAME JOUSSELIN
Malgré sa réintégration dans son poste, Jousselin était toujours triste, et ses camarades de bureau lisaient sur ses traits l'état où se trouvait Suzanne qu'on avait ramenée presque mourante dans la maison de sa mère, le docteur lUchard ne pouvant aller tous les jours à Isigny suivre les progrès de cette maladie qui traînait depuis un an. Cependant, un matin, Jousselin entra au bureau avec une telle figure animée, que chacun se dit : Mademoiselle Suzanne est sauvée !
Les soins de M. Richard avaient triomphé de la maladie. Suzanne entrait en convalescence. Depuis que madame Le Pelletier était de retour à Bayeux, Jousselin avait accès chez elle tous les jours. Les gens de la ville ne furent pas étonnés de rencontrer sur la promenade l'employé donnant le bras à Suzanne et la promenant doucement.
4)8 MONSIEUR DE BOISDHYYER.
Ainsi l'avait voulu le docteur qui fatigua les mauvaises langues de Bayeux par la publicité des promenades de Suzanne en compagnie de Jousselin. A de certains regrets, à des inquiétudes que madame Le Pelletier ne savait dissimuler, M. Richard jugea combien il serait pénible à la veuve de quitter Bayeux. 11 est un âge où les habitudes ne sont pas rompues brusquement sans danger; le docteur comprit le vif attachement de madame Le Pelletier pour le pays où elle s'était réfugiée depuis la mort de son mari. Quoiqu'elle y eût vécu isolée, elle n'en eût pas moins laissé de vifs regrets attachés à sa rue, à sa petite maison. A son âge, tout devenait pour elle enchaînement d'habitudes : la tranquillité de la ville, certains bruits du dehors qui la réveillaient le matin, des verdures particulières qu'elle respirait en traversant la promenade, les visages connus, et, comme raison déterminante, l'amitié qui l'unissait à M. Richard et à sa femme, amitié que les coups de marteau des derniers événements avaient rivée plus étroitement encore.
Après de longues discussions sur ce sujet avec jnadame Le Pelletier qui n^osait ramener Suzanne à Bayeux : — Un peu de courage, mon amie, lui avait dit le docteur, je vous promets que les méchants propos tomberont d'euxmêmes; pour frapper un grand coup, décidez Suzanne à accepter le bras de Jousselin à la promenade.
C'est ainsi que l'employé fut présenté à Suzanne pour la première fois. Pendant la convalescence de la jeune fille, M. Richard et madame Le Pelletier n'eurent qu'un nom à la bouche : Jousselin. Un autre nom répondait dans le cœur de Suzanne ; mais elle finit par témoigner quelque sympathie pour cet inconnu qui l'aimait avec un dévouement si silencieux depuis trois ans. Un jour le docteur racontait le redoublement d'amour de l'employé quand il avait cru que la figure de Suzanne était brûlée; le lendemain, madame Le Pelletier plaignait Jousselin
d'avoir été destitué à cause de Suzanne, car elle cacha la réintégration de l'employé dans les bureaux. M. Richard s'enthousiasmait pour la demande en mariage de Suzanne à son lit de mort.
Il est de certaines natures discrètes et timides auxquelles les femmes prêtent peu d'attention; renfermés en eux-mêmes, émus profondément en présence des femmes, tremblants à leur voix, à leurs gestes, à leurs regards, ces esprits sont comme les pierres fines qui ont besoin d'être montées par un joaillier habile pour reprendre leur éclat. Quand ils sont compris et mis en lumière, ces hommes, devenus tout expansion dans l'intimité, sont aimés avec une passion qui étonne les êtres non initiés à ces délicatesses.
M. Richard, aidé de madame Le Pelletier, voulut qu'une sorte d'amitié s'établît entre Suzanne et Jousselin. La première entrevue eut lieu à Isigny, pendant la convalescence de la jeune fille, qui demanda elle-même à voir l'employé.
Quand Jousselin apprit cette nouvelle, il devint extrêmement pâle, et le docteur crut qu'il allait refuser de l'accompagner. Il pouvait à peine marcher ; le même homme qui avait soulevé des pierres énormes pour atteindre une branche du jardin où se promenait Suzanne, était écrasé par l'idée de se trouver en présence de celle qui n'avait pas quitté sa pensée depuis trois ans. Son corps était aussi faible et chancelant que celui d'un condamné qu'on mène au supplice. Quand le docteur lui parlait, il pouvait à peine se faire comprendre ; des mots entrecoupés sortaient péniblement de son gosier.
— Du courage, mon cher Jousselin, remettez - vous ! — Oui, vous avez raison, monsieur Richard. — Songez que vous m'avez promis d'aller jusqu'au bout. Madame Le Pelletier a besoin de vous, il faut que vous rameniez Suzanne à Bayeux. — Je ferai tout ce que vous désirez,
MONSIEUR DE liOlSDHYVKPu
monsieur Richard. — De votre visite d'aujourcriiui dépend le sort de madame Le Pelletier, qui hésite toujours à rester à Bayeux ou à quitter la ville. — Oh! monsieur Richard, qu'elle reste, je vous en supplie !
Pendant la route, le docteur réconforta le pauvre amoureux, qui montra dès lors plus de résolution. Suzanne était encore d'une extrême pâleur, les yeux agrandis, les mains allongées; Jousselin sentit ses paupières se mouiller en voyant la malade dont les lèvres remuèrent sans laisser passer de son; mais l'employé crut remarquer à leur mouvement que Suzanne avait essayé de formuler son nom. 11 se précipita sur la main de la jeune fille, qui était tiède et privée de mouvement.
Ce n'étaient pas seulement des souffrances physiques qui étaient inscrites sur la physionomie de Suzanne. Cette pression lui fit froid au cœur, en lui rappelant les douces étreintes de Cyprien, le premier serrement de main à la suite de l'accident de la Fête-Dieu. iMadame Le Pelletier, qui épiait la physionomie de sa fille, s'adressa affectueusement à Jousselin, et lui parla quelque temps, afin de le distraire de son embarras. Le docteur mit la conversation sur un terrain gaiement amical, pour chasser les souvenirs de Suzanne et la timidité de l'employé.
Cette première visite laissa Jousselin dans une douce quiétude d'esprit. Il ne s'était pas senti gêné comme il l'avait craint. La tournure de conversation du docteur et de madame Le Pelletier lui avaient permis de s'habituer peu à peu à la vue de Suzanne. 11 rayonnait en contemplant dans son cerveau la petite chambre d'auberge où était couchée la malade. Il avait été frappé particulièrement d'une grande armoire de chêne qui occupait une place considérable dans la chambre.
Cette espèce d'armoire, particulière à la Normandie, offre sur chacun de ses panneaux des attributs sculptéi?
que Jousselin ne pouvait s'empêcher de regarder comme un symbole. Dans le médaillon du panneau de gauche, deux colombes se becquetaient, agitaient leurs ailes entrelacées de rubans qui les attachaient l'une à l'autre. Un tambourin, une musette, posés sur un cahier de musique, avaient été sculptés sur le panneau de gauche. C'est la fameuse armoire de mariage que la jeune fille offre à son époux le jour des noces. Les colombes représentent l'amour dans l'union ; les instruments de musique, l'allégresse qui couronne le mariage. Sur les nœuds sculptés dont le tailleur d'armoire enveloppe les colombes, il est d'habitude de graver le nom de baptême de la fille et du garçon, après la cérémonie nuptiale.
Jousselin remarqua que l'armoire était neuve, et portait des nœuds d'amour intacts qui attendaient des inscriptions ! A sa seconde visite, huit jours après, Suzanne entrait en pleine convalescence. L'employé osa à peine la regarder, il n'avait d'yeux que pour l'armoire. Le tambourin et la musette faisaient entendre la plus joyeuse des musiques.
Suzanne se leva, marcha par la chambre, appuyée sur sa mère ; Suzanne resta quelques heures dans un fauteuil ; Suzanne s'accouda à la fenêtre ; Suzanne était sauvée !
Jousselin ne rêvait qu'à l'armoire ; frappé du symbole sculpté qui répondait à ses secrets sentiments, il s'imaginait que Suzanne avait dû le remarquer, et il épiait ses regards, afin de reconnaître s'ils se dirigeaient dans la direction des médaillons symboliques. Un jour il frémit de joie : Suzanne se dirigeait vers l'armoire ! Il semblait impossible qu'elle ne remarquât pas ces rubans vierges qui attendaient des noms pour les entrelacer ; mais Suzanne ne parut prêter aucune attention à ce meuble, qui se trouve dans toutes les maisons de paysans. Désespéré, Jousselin s'en ouvrit au docteur, qui écouta en souriant cette confidence.
— Dans 1111 an ou deux, lui dit-il, nous parlerons de l'armoire.
C'était un délai bien éloigné, une promesse vague; Jousselin l'accueillit toutefois avec joie. Désormais reçu dans l'intimité des dames Le Pelletier, traité amicalement par Suzanne, qui faisait de vifs efforts pour cacher sa mélancolie, l'employé, nommé sous-clief, se regardait comme le plus heureux des hommes. D'accord avec madame Le Pelletier, le docteur Richard avait répandu dans Bayeux l'annonce de l'union future de Jousselin et de Suzanne. Les mauvais propos s'étaient arrêtés. On complimenta le sous chef sur cette union, qui reculait sans cesse; mais M. Richard, pour ne pas inspirer de défiance aux curieux, alléguait les secousses maladives qui avaient mis les jours de Suzanne en danger.
Trois ans après le départ de Cyprien, M. de Boisdhyver fut nommé évêque de Marseille ; il partit de Bayeux emportant les regrets d'un peuple dont les fils parlent encore avec respect de ce prélat aussi remarquable par son caractère que par ses actes charitables. Le docteur Richard souffrit vivement de ce départ, malgré les consolations affectueuses de madame Le Pelletier.
— Prenez garde, lui dit-il un jour, que je ne parte aussi.
Sa parole tenait de la raillerie. L'événement la justifia à peu de temps de là. Le dévouement du médecin à ses malades, les fatigues nocturnes devaient frapper tout à coup, dans la force de l'âge, cet homme bâti en hercule, que la science avait usé.
Madame Le Pelletier ne prit pas garde à cette parole.
— Nous commençons à vieillir, ma chère amie ; je ne suis pas galant, mais un médecin n'est pas tenu aux belles paroles de la société. Tous les jours Suzanne reprend; il n'y a plus trace de maladie ; je voudrais l'entendre appeler la belle madame Jousselin. — Y pensez-vous ?
MONSIEUR DE BOISDHYYER.
dit la veuve émue. — Non-seulement j'y pense, mais j'y ai longtemps pensé et j'y penserai toujours. Ce pauvre garçon pense à Suzanne encore plus que moi ; il sèche, il devient maigre, tandis que Suzanne semble fleurir de son chagrin. Le vieux Giboreau n'irapasloin, je vous en réponds, foi de médecin. Jousselin sera nommé à sa place chef de bureau. N'est-ce pas ce que vous demandiez pour notre chère enfant ? Une position tranquille, assurée. — Ma pauvre Suzanne ne l'aime pas. — Convenez qu'elle a de l'amitié pour lui. — Elle s'est habituée à le voir : — Eh bien, elle le connaît; elle sait qu'eile aura pour mari un galant homme, qui se jetterait dans le feu pour elle ; que peuton désirer de mieux? Il l'aime, vous le savez... — Mais elle ne l'aime pas. — Qu'importe ? N'en est-il pas toujours ainsi ? Un il qui souffre pour une elle, une elle pour un lui. Vous n'avez pas la prétention de changer l'humanité ? Une certaine confiance en ménage, une habitude doucement amicale ne valent-elles pas mieux que les grandes passions qui s'éteignent plus rapidement qu'un feu de la Saint-Jean ? Je ne désire plus qu'une joie dans ce monde, c'est d'embrasser madame Jousselin le jour de ses noces. Ensuite je peux m'en aller. — Ne parlez pas ainsi, docteur... Avez-vous quelquefois songé aux reproches que M. Jousselin pouvait un jour faire à sa femme? — Ah! que vous le connaissez peu ! Pourquoi vous chagriner encore d'une crainte qu'il faut chasser comme un mauvais rêve? Eh bien, puisque vous me remettez sur ce cruel chapitre, je ne vous dirai qu'un mot : Jousselin, pas plus que vous, n'a voulu connaître la cause de la maladie. — Assez, mon ami... — Ainsi, Suzanne sera madame Jousselin? — Je ferai tous mes efforts.
A diverses reprises, madame Le Pelletier avait essayé de sonder sa fille sur ce sujet ; mais Suzanne fondit en larmes, et déclara qu'elle ne voulait pas se marier. Elle paraissait si décidée que la veuve, craignant de raviver
MONSIEUR DE BOISDHYVEK.
des souffrances saignantes, garda le silence. — Il était impossible, ajoutait madame Le Pelletier, de recevoir Jousselin dans une intimité dangereuse pour l'employé. N'était-ce pas lui donner de vives espérances que chaque jour rendait plus durables? A ces raisons, Suzanne répondait qu'elle se ferait religieuse si elle était obligée de prendre un parti décisif. En effet, depuis sa convalescence, elle fréquentait plus assidûment l'église, et se livrait à des pratiques de dévotion qui chagrinaient sa mère. Femme de bon sens, madame Le Pelletier craignait de voir tomber sa fille dans un mysticisme qu'une faute passée rend dangereux, car il en est du mysticisme comme de ces soifs dévorantes que rien ne peut désaltérer.
Le docteur Richard entreprit la cure de Suzanne, et coupa court dès l'abord aux exercices religieux en emmenant tous les matins la jeune fille en voiture dans la campagne. Sous prétexte que sa convalescence exigeait un changement d'air , il s'empara de Suzanne pendant six mois, pour mieux s'emparer de son esprit. Rompu à tous les caprices des femmes, le docteur feignit départager les idées de la jeune fille, et se complut à entrer dans l'idéal de bonheur qu'elle se créait dans l'avenir. Suzanne voulait être sœur de charité ; son espoir se reportait vers les Garnier, qu'elle visitait fréquemment; eux seuls conservaient le souvenir de Cyprien. Pendant une huitaine, M. Richard chanta les vertus des sœurs de charité, et appuya sur le beau côté de leur mission; mais peu à peu il revint à la réalité, dépeignit les intrigues de la communauté, les ambitions de la corporation. Ayant toujours vécu dans les hôpitaux depuis sa jeunesse^ le docteur avait été à même d'observer l'apreté de certaines communautés, les regrets de quelques femmes intelligentes asservies paij' la règle, courbées sous l'autorité, forcées d'exécuter des ordres dont la rigueur les
révolte. Suzanne se récria d'abord; mais l'accent de bonne foi de M. Richard, les preuves qu'il donnait, la biographie qu'il racontait de personnes que Suzanne avait rencontrées, le dessous des faits et des choses, agirent puissamment sur l'esprit de la jeune fille, qui s'en tenait aux apparences.
Quand ces premiers fondements furent sapés, Suzanne se retrouva dans l'avenir, isolée, vieille fille, aigre et méchante comme les demoiselles Loche. Ne devait-elle pas à sa mère une compensation aux chagrins qu'elle lui avait donnés? Sur ce terrain, le docteur amena Jousselin, fit luire un intérieur heureux, une vie calme. La lutte dura près d'un an. Cependant, au bout de Tannée, toute la population de Bayeux se porta à l'église pour assister à la bénédiction des deux époux.
Suzanne devint la belle madame Jousselin; mais M. Richard ne put voir dans tout son éclat cette beauté blonde qui s'épanouit entre vingt-quatre et vingt-cinq ans. On pouvait présumer que l'influence normande jouerait plus tard un rôle important dans la taille de madame Jousselin; cette légère imperfection était rachetée par tant d'agréables détails que chacun tombait d'admiration devant les yeux, les cheveux, et une poitrine à faire tourner toutes les têtes de la Normandie.
A Rouen, au Havre^ à Évreux, à Caen, on n'appelait Suzanne que la belle madame Jousselin. Cette réputation fut acceptée d'autant plus facilement que la femme du chef de bureau portait sa beauté sans coquetterie.
Le chef de bureau fut effacé par sa femme : il était^ resté timide, parlant peu, réservé. Quoique sa femme lui témoignât de l'affection, il se sentait à peine digne de paraître à côté de celle qui excitait une admiration proverbiale.
Madame Jousselin allait quelquefois en société, et son mari s'efforçait de corriger une éducation négligée par
MONSIEUR DE BOISDHVVER.
des études administratives au bout desquelles il entrevoyait une sous-préfecture-
Dix ans après ce mariage, le bruit se répandit qu'un missionnaire, qui avait fait ses études au séminaire de Baveux, allait prêcher à la cathédrale. Sa réputation était grande par toute la France. Le prêtre avait couru de grands dangers; sur dix missionnaires envoyés pour convertir les idolâtres, seul il avait revu la France. Ses compagnons avaient été décapités après d'horribles tortures.
Un vif intérêt s'attacha à la personne du pére Gyprien, qui avait conservé, sous un teint bronzé par le soleil et les fatigues, des yeux noirs expressifs. Ses sermons furent suivis avec une rare assiduité; on assiégeait les portes de l'église comme celles du spectacle. Et, comme la malignité provinciale est sans bornes, la belle madame Jousselin fut, dit on, une des premières qui se présentèrent au confessionnal du père Gyprien le lendemain de son sermon, la Gazette de Bayeux ayant annoncé que le missionnaire prêcherait seulement l'Avent et continuerait sa tournée en France.
Paris, 1854-1855.