PHYSIQUE ET MORAL DE M. ORDINAIRE
Les commentaires allaient toujours leur train dans la ville de Bayeux ; le nouvel évêque fournissait à autant de dissertations qu'un auteur latin dont les savants ont retrouvé une moitié de phrase. Il y avait près de quinze jours qu'il était arrivé, et sauf les visites à deux ou trois grands personnages de la ville, les gens du commun se mordaient les pouces de n'avoir pas seulement entrevu la queue de sa robe. Les réparations de l'ancien évéché marchaient avec une rapidité extraordinaire pour un pays où la construction d'un petit mur, abandonné à des maçons paresseux, dure quelquefois six mois. La façade de l'hôtel fut grattée et le manteau noir qui couvrait la pierre de taille disparut pour faire place à une couleur blanche
MOxNSIEUR DE BOISDHYVER.
qui fit disparate tout à coup avec les habitations voisines. Le chevet irrégulier du mur fut aplani, les giroflées sauvages arrachées, et à la place deux grands pots de fleur de faïence ancienne, qui contenaient des fleurs rouges, ornèrent la porte cochère. Jamais curieux ne furent plus alléchés, car ces simples embellissements du dehors annonçaient assez qu'on ne respectait pas davantage le vieil intérieur. On ne parlait rien moins que d'un palais, et les menuisiers et les divers ouvriers du pays confirmaient cette nouvelle en rapportant combien Monseigneur s'intéressait à ces travaux et les visites qu'il faisait fréquemment.
— Comment est-il ? Telle était la question qui se répétait dans la ville haute, plus spécialement habitée parles marchands et les petits rentiers. A force de contrôle, on vint à savoir que M. de Boisdhyver était un homme de quarante-deux ans, la figure pleine de bonté et les manières les plus affables dn monde. Sa voix était douce quand il parlait aux ouvriers, heureux de s'entendre commander par lui, car de chacun de ses gestes ressortait une dignité particulière qui imposait et qui décelait un homme au-dessus du commun: telle se basa l'opinion publique, d'après les rapports des ouvriers. Un maçon fut blessé grièvement à l'épaule par une auge pleine de plâtre, tombée d'un échafaudage. M. de Boisdhyver, qui était sur les lieux^ pansa lui-même le maçon et lui fit dresser un lit dans une des salles de l'évêché. Il ne manqua pas deux fois par jour de lui rendre visite, veilla à ce qu'un médecin vmt fréquemment, et, pour désennuyer le malade, permit que sa femme vint s'installer près de lui. Ce beau trait, connu dans la ville, répété par la petite gazette locale, fit plus d'honneur à iM. de Boisdhyver que le meilleur discours. Les embellissements de l'évêché ne furent critiqués désormais que par les gens qui font de tout événement public une pâture à la malignité.
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Il n'y avait pas huit jours que l'èveque était au séminaire qu'il avait gagné, par sa bonté, tous ceux qui l'approchaient : la douceur de son caractère paraissait dans ses yeux, et phacune de ses paroles était employée à prêcher la tolérance. On en vint à comparer sa manière d'agir avec celle du grand vicaire qui remplaçait depuis longtemps le défunt évêque, et qui était un homme dur, irascible, quoique religieux; mais, ainsi qu'il arrive souvent, l'entourage de l'ancien évêque s'était modelé sur son humeur, et l'asthme cruel qui l'enleva aux honneurs épiscopaux n'était pas de nature à le rendre tolérant. Aussi M. de Boisdhyver fut-il frappé de l'esprit particulier qui régnait chez les vicaires généraux, les chanoines et les membres honoraires de son siège. Presque tous âgés, ils étaient pleins de petites passions discordantes et animés d'une certaine défiance vis-à-vis de leur nouveau supérieur. Les passions sont partout Jes mêmes : chaque corps constitué représente à l'intérieur l'image en petit du monde, et l'Église n'est pas exempte des faiblesses humaines. La jalousie s'éveilla dans le cœur de ceux qui avaient des idées de grandeur et qui caressaient sourdement un siège épiscopal. On trouva M. de Boisdhyver trop jeune; on discuta ses titres. Ces conversations se tenaient sous une allée de tilleuls, le lendemain de l'arrivée de l'évêque, entre le premier vicaire général, l'abbé Ordinaire, et deux chanoines de ses amis, l'abbé Commendeur et l'abbé Aubertin.
— Je ne sais vraiment, messieurs, disait Fabbé Ordinaire, par quels moyens M. de Boisdhyver a pu obtenir sa nomination. Il faut qu'il soit bien habile, malgré son jeune âge. — Il a quarante-six ans au plus, s'écria l'abbé Commendeur; il est trop jeune. — Monseigneur n'a cependant pas Tair ambitieux, dit l'abbé Aubertin. — Détrompezvous, monsieur Aubertin, répondit Tabbé Ordinaire, ces physionomies sont trompeuses ; croyez-vous qu'il ait été
nommé à un grade si important sans l'avoir demandé ? Les temps ne sont plus où l'on allait au-devant des ecclésiastiques qui avaient rendu des services et qu'on récom^ pensait par un avancement bien légitime.
Dans chaque parole de l'abbé Ordinaire perçait le dépit de rester depuis longtemps dans ses fonctions de vicaire général; il en souffrait d'autant plus qu'il ne se sentait pas appuyé dans ses rêves par ses amis les chanoines ; ceux-ci partageaient volontiers son acrimonie, mais ne lui disaient pas de ces douces paroles qui auraient jeté quelque baume sur ses plaies. Le malheureux abbé Ordinaire attendait toujours la réponse: C'est vous qu'on aurait dû nommer à la place de M. de Boisdhyver, et cette parole ne venait pas. Il y avait encore entre le nouvel évêque et les prêtres de son chapitre cette distinction d'un prêtre parisien et de prêtres assoupis depuis longtemps par les pratiques provinciales. L'ennui, les mesquineries de la vie, le manque de relations, agissent autant et peut-être plus sur le clergé de province que sur un membre d'une corporation civile.
L'imprévu, ce charme de la vie, manque aux prêtres de province qui se retrouvent toujours en face, subissent les mômes paroissiens, les mêmes dévotes, et sont atteints par leurs manies comme, dit-on, les médecins de fous finissent par partager les tourments des aliénés dont ils sont continuellement entourés. Le prêtre de village respire la tranquillité des champs, l'air de la liberté ; il échappe au contrôle perpétuel de ses supérieurs : plus il est loin de la ville, meilleure est sa situation. Placé entre le prêtre parisien et le curé de campagne, le prêtre de province est donc dans une situation moins heureuse, surtout quand il appartient à un épiscopat aussi peu important que celui de Bayeux. Sa vie se consume en bavardages, en petites curiosités, en manies innocentes qui le plus souvent éteignent un homme, l'assoupissent et le rendent incapable ;
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mais combien souffrent ceux qui, n'ayant pas été garroLtés entièrement par la vie provinciale, conservent au dedans d'eux des ambitions brûlantes !
L'abbé Ordinaire était rongé par une de ces ambitions aiguës dont le caractère est de ne laisser aucun repos à ceux qui en sont atteints. Il avait la conscience de son insociabilité, de son caractère roide et anguleux qui faisait le vide autour de lui. Jamais une parole d'enthousiasme n'avait trouvé place sur sa langue ; au contraire, un dénigrement perpétuel le tenait en hostilité vis-à-vis de tous ceux qu'il fréquentait. Il saisissait merveilleusement chez les autres le défaut et le vice en toute chose, et il ne tenait pas compte des qualités qui pouvaient balancer ces défauts. La critique l'avait rendu bilieux, la bile l'avait rendu critique. Il était long, jaune, maigre et propre dans ses habits, car il avait pour principe de ne laisser aucune prise à la malignité dans son extérieur. Suivant lui, rien n'allait bien en ce bas monde ; il n'avait en tête que des idées de châtiment. Dieu, à l'entendre, était Dieu vengeur, plein de colères ; il admettait tout au plus le purgatoire et ne parlait jamais que de l'enfer.
Les enthousiastes de l'abbé Ordinaire en tant que prédicateur, étaient principalement les personnes âgées ou malades qu'il se rattachait en tonnant contre la jeunesse et les plaisirs du monde ; mais la parole de l'abbé Ordinaire ne tenait pas de ces grands retentissements des orateurs chrétiens, qui, du haut de la chaire, pour frapper davantage l'esprit de leurs auditeurs, font rouler d'imposantes colères avec le fracas d'un tonnerre majestueux : ses discours étaient froids, étriqués et dédaigneux comme sa personne. Il savait dépeindre le vice, sans faire couler le remords dans les veines de ses auditeurs, et, sauf le troupeau dont il était l'organe, chacun sortait de l'église sans être touché profondément.
On pense quel antagonisme s'éleva entre M. de Boisdhy-
ver et l'abbé Ordinaire, aussitôt que celui-ci eut aperçu eon supérieur. Rompu par la vie parisienne à toutes les doctrines, ayant été admis dans les salons du faubourg Saint- Germain, où une politesse exquise sait envelopper le scepticisme, M. de Boisdhyver fut à môme d'étudier les hommes des hautes classes, de les juger, et il ne s'en était pas tenu à ces seules observations. Par sa position intime auprès de l'archevêque de Paris, il put connaître toutes les couches sociales : les hommes d'épée et les hommes de finance, les plus grandes têtes de la noblesse et les plus humbles de la bourgeoisie. Il discuta quelquefois avec des philosophes, des artistes et des poètes, traversa l'incroyance sans en être touché, sortit de ces fréquentations en aimant l'humanité, la trouva meilleure qu'on ne la représente, et avec l'intime persuasion de rappeler un homme aux bons sentiments qui couvent en lui sous les passions de la société.
Aussi, plein de confiance dans l'iiumanité, certain de la guérison des hommes quand il se trouverait à même de les traiter, M. de Boisdhyver sortit de ces études, la physionomie calme et confiante ; heureux de la mission qui lui était donnée, sa figure prit, à mesure de ses certitudes, une expression de bonheur et de contentement dont chacun était pénétré. L'abbé Ordinaire, chagrin et tourmenté, fut d'abord jaloux de l'expression de la personne de l'évêque, et sa veine critique s'enfla dès l'arrivée de M. de Boisdhyver.
Les deux seuls ecclésiastiques qui supportaient patiemment le caractère chagrin du grand vicaire étaient rab])é Commendeur et l'abbé Aubertin, deux prêtres d'une médiocre intelligence. L'abbé Aubertin, doux comme un agneau, passait son temps à imaginer de pieuses silhouettes : sa majeure occupation consislait à découper, dans des feuilles de papier noir, des sujets de dévotion et de pieux portraits dont son imagination lui fournissait le
sujet; il avait ainsi créé un légendaire de saints, de pères de l'Église et de martyrs dotés de figures de fantaisie, toutes de profiL Sans son papier noir et ses ciseaux, il n'existait plus, ou il regardait les nuages, cherchant sans doute dans leurs formes constamment variées de nouveaux profils. Quelquefois il se hasardait dans des sujets plus compliqués et s'ingéniait à mettre en action de petits drames bibliques ; mais c'étaient des opérations qui lui prenaient des mois entiers et qu'il accomplissait avec une patience sans bornes.
Quand iM. de Boisdhyver prit possession du siège épiscopal, l'abbé Aubertin était perdu dans la composition du Déluge et de l'Arche de Noé; il ne rêvait rien moins que de représenter en découpures, l'eau , les montagnes, l'arche, Noé, sa femme, et tous les animaux de la création. Cette immense entreprise l'absorbait complètement, car le moindre animal lui coûtait deux ou trois jours de travail, et quand il avait achevé un lion de profil, ou un pigeon de profil, ou un crocodile de profil (ses moyens de représentation se bornant au profil), il l'annonçait avec un air de joie telle qu'il excitait l'enthousiasme chez les chanoines.
Cette innocente occupation ne l'empêchait pas de s'intéresser aux nombreuses maladies da chanoine Comraendeur, qui, atteint de légers dérangements dans les viscères abdominaux, essayait de combattre la marche de ses indispositions à l'aide d'un thermomètre. La nuit, le jour, le soir, le matin, l'abbé Commendeur consultait son thermomètre qui lui servait à constater les variations de l'atmosphère. Au petit jour, en s'èveillant, il fourrait le thermomètre sous les draps pour peser la chaleur du lit; ou, se couchant dans un lit bassiné, il attendait que le thermomètre représentât la somme de calorique qu'il jugeait propre à lui rendre la santé. A table, il ne manquait jamais de tremper son petit thermomètre dans le
potage; puis il l'essuyait avec soin et le reportait dans son vin, dans la carafe qui lui était destinée ; il craignait les aliments trop chauds, les boissons trop froides, et son but irréalisable était d'arriver à des caloriques atténués qu'il n'eût pu guère obtenir que dans une serre. A part ses observations hygiéniques trop régulières, l'abbé Commendeur, de même que l'abbé Aubertin, était une nature excellente, faible et se pliant par timidité au caractère aigri du vicaire général. Tous deux d'ailleurs habitués à sa compagnie qui servait leur manie. Pendant que l'abbé Ordinaire se livrait au dénigrement de son entourage, ses compagnons en profitaient pour rêver chacun de son côté, l'un à ses silhouettes, l'autre à son thermomètre.
— Notre vie paisible va être troublée, messieurs, croyez-le, disait l'abbé Ordinaire, qui croyait fermement que les chanoines l'écoutaient. Qu'est-ce que ce remueménage qui se prépare à révêché?Dans quel but, je vous le demande? L'hôtel épiscopal n'était-il pas convenable depuis que tant de générations d'évêques l'ont habité? Nous y trouvions-nous mal, dites, monsieur Aubertin? — Plaît-il? demanda le chanoine, qui rêvait en ce moment à l'animal qu'il découperait le lendemain. — Étiez-vous mal à l'évêché, monsieur Aubertin ? — Je m'y trouvais très-bien. - — Vous êtes donc de mon avis? — Pardonnezmoi, monsieur Ordinaire, je n'ai pas suivi votre raisonnement. — Je vous demande si cela ne vous a pas blessé tout à coup d'être obligé de quitter votre appartement? ■ — Bien certainement, je craignais pour mes cadres, mes tableaux, qu*il m'a fallu ficeler, envelopper avec soin, et comme je n'ai pas voulu les déballer au séminaire, pour ne pas avoir la peine de les transporter de nonteau, cela me prive. — C'est à M. de Boisdhyver que vous devez cette privation, ne vous en prenez qu'à lui... Ce jeune ecclésiastique arrive de Paris avec un nouveau genre... Ah ! ce
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n'était pas lui qu'il nous fallait! C'était un prêtre mieux au fait des habitudes de l'évéché de Bayeux, qui n'aurait rien changé à nos habitudes, à notre genre de vie... Car enfin nous ne sommes pas un régiment... Dites, monsieur Commendeur, nous regardez-vous comme un régiment?
— Un régiment! s'écria M. Commendeur, quel régiment?
— Un régiment de soldats, sans doute; ne nous fait-on pas changer de garnison inutilement, parce qu'il plaît à M. de Boisdhyver d'arriver avec le genre parisien. — Oui, oui, oui, j'y suis, dit M. Commendeur. — Dieu sait ce qui nous attend, s'écria M. Ordinaire; pour moi j'en souffre d'avance et je frémis de toutes ces innovations... Enfin, messieurs, vous n'avez pas l'air de prendre garde aux événements qui se préparent, vous avez tort, car vous serez atfeints un jour ou l'autre comme je l'ai déjà été... Par mes fonctions, par mon grade, je dois connaître tout ce qui se passe à l'évéché, épargner à Monseigneur les audiences inutiles, fatigantes et dangereuses; ma mission est pénible, mais je l'ai toujours remplie avec zèle. Notre pauvre et cher défunt, qui nous entend à cette heure du haut du ciel, m'avait laissé tout le poids de ses affaires, et pendant sa maladie je peux dire que j'ai eu toutes les charges d'un évêché sans en recueillir la gloire ni les bénéfices. Je vous en prendrai un jour à témoin, messieurs ! Eh bien, je dois dire le grand mot. . . (monsieur Aubertin, revenez sur la terre, s'il vous plaît?) M. de Boisdhyver n'a pas confiance en nous ; il manque complètement de confiance dans le clergé qui l'entoure. — Vraiment ! s'écria M. Commendeur. — Point de confiance! — Oh ! dit M. Aubertin. — Je ne sais qui a pu lui donner de la prévention contre ses vicaires généraux, contre ses chanoines, mais il ne leur témoigne pas de confiance. Un seul fait suffira... 11 s'est déjà présenté, il y a quelques jours, des personnes qui demandaient à parler à Monseigneur; le concierge leur dit qu'il faut s'adresser à moi,
et il m'en prévient; j'en parle à M. de Boisdhyver, il me répond : a Qu'on donne des ordres, je les recevrai quand elles se présenteront... )) — Pour moi, je vais reprendre mon logement chez ces dames Loche, ces bonnes dames si zélées, si pieuses, que nous avons toujours trouvées pleines de zélé pour tout ce qui touche à l'Église... Monsieur Aubertin, je vous demanderai même quelques silhouettes pour ces dames Loche... — Monsieur Ordinaire, en auront-elles soin? — Certainement, ces dames seront aux anges d'avoir une image sortie des mains d'un prêtre. — C'est que, dit le chanoine, il y a des personnes qui ont envie d'un objet par caprice ; on le leur donne, et puis elles le jettent de côté. — Ces dames Loche... — Oui, dit M. Aubertin, mais les silhouettes me donnent un mal !...
Le chanoine Aubertin avait une seconde manie accrochée à la première, celle de garder pour lui ses silhouettes, de les empiler, d'en faire de gros albums et de les encadrer. 11 était heureux de l'admiration que ses figures de sainteté inspiraient, mais il s'en séparait difficilement: le fond de son caractère n'était pas la prodigalité. On pouvait retrouver en lui cet enthousiasme de création qu'ont eu, dit-on, de grands artistes, et qui les poussa à garder pour eux des œuvres dont on leur offrait des sommes considérables. Peut-être le chanoine Aubertin eût-il troqué volontiers quelques-unes de ses silhouettes contre des valeurs plus positives : mais l'idée d'en tirer parti ne s'était pas encore offerte à son esprit, et il défendait seulement ses découpures contre les enthousiastes trop ardents qui désiraient en enrichir leurs livrqs de messe.
— Ainsi, vous me refusez, monsieur Aubertin? dit le grand vicaire. — Mais non, dit le chanoine d un ton qui voulait dire : mais oui. — Les dames Loche eussent été bien reconnaissantes, je vous assure. — Nous verrons, dit
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M. Aubertiii. — Puis-je y compter? — Quand j'aurai terminé mon classement, dit M. Anbertin. — Il vaudrait mieux dire tout de suite que vous ne voulez pas... — Ah? monsieur Ordinaire, je ne vous refuse pas.
L'abbé Aubertin ayant jeté par hasard les regards sur la figure du vicaire général, s'aperçut alors de la mauvaise impression qu'avait produite son refus, et il chercha à se rappeler s'il n'avait pas dans sa collection quelques doubles de silhouettes mal réussies, qu'il serrait prudemment.
— Monsieur Ordinaire, dit-il, aussitôt que j'aurai mis la dernière main à l'Arche de Noé, je m'occuperai de vous chercher quelque chose pour les dames Loche.
Par-dessus tout, l'abbé Aubertin visait à la tranquillité et il craignait de mécontenter son supérieur ; mais le vicaire général, blessé de ïi'avoir pas vu sa demande exaucée sur-le-champ, ne répondait plus.
— Mon Dieu! l'aurais-je froissé? pensa l'abbé Aubertin. Et il reprit : Monsieur Ordinaire, j'y pense, j'ai votre affaire, oui, une jolie sainte pour chacune de ces dames Loche...
Le vicaire général continuait toujours à ne pas répondre; sa figure, tirée comme un arc prêt à envoyer un trait fatal, ne se détendait pas.
— Si je savais les petits noms de ces dames Loche, dit labbé Aubertin, je pourrais même chercher ce soir*.. Ne croyez-vous pas, monsieur Ordinaire, que ces dames seraient plus heureuses d'avoir leurs patronnes! — Comme il vous plaira, dit le vicaire général d'un ton âpre;
Ce n'étaient pas de douces paroles, mais c'étaient des paroles, et l'abbé Aubertin crut entendre le chant le plus harmonieux sortir de la bouche de l'abbé Ordinaire, quand celui-ci consentit à rompre son silence terrible. Le timide chanoine, effrayé de la sombre taciturnité de son
supérieur, osait à peine regarder ses lèvres pincées, son teint bilieux, ses sourcils qui se rapprochaient, son front qui se plissait en lignes verticales à la racine du nez, tous signes d'une tempête intérieure violente, et il se demandait : — A quoi pense le vicaire général en ce moment? Ai-je été assez maladroit de lui refuser des silhouettes ! Le vicaire général ne manque jamais l'occasion de se venger : je suis perdu ! Aussi, l'abbé Aubertin, s'il ne s'était retenu, eût-il sauté au cou de son supérieur quand il entendit ses premières paroles se poser en arcen-ciel sur les orages noirs qui couvaient en lui.
' — Vous comprenez bien, mon cher monsieur Ordinaire, dit-il, que je ne pouvais offrir à ces dames Loche des saintes qui ne leur eussent été d'aucune utilité; au lieu qu'en connaissant leurs petits noms, à supposer que je n'aie pas encore ces saintes silhouettes, je les ferai exprès pour elles ou plutôt pour vous, car s'il me fallait en donner à toutes mes paroissiennes, je n'en finirais plus. — Mademoiselle Loche l'aînée s'appelle Eudoxie, dit l'abbé Ordinaire. — Je n'ai pas encore fait d'Eudoxie, dit le chanoine. — La seconde se nomme Irénée. — J'ai une Irénée, s'écria M. Aubertin, quel bonheur ! Sainte Irénée, je ne pourrais l'oublier... Elle est même trèsjolie... Vous allez l'avoir tout de suite ; je vais la chercher.
Et l'abbé prit sa course à travers le jardin, quoique le vicaire général lui criât :
— Monsieur Aubertin, attendez, monsieur Aubertin?... Le vicaire général resta seul sous les tilleuls avec
l'abbé Commendeur, qui ne disait rien, car il s'étudiait en dedans, et son attention profonde était tournée vers ses intestins dont il se faisait les idées les plus bizarres, n'ayant pas la moindre teinte d'anatomie.
— Quel singulier homme que cet abbé Aubertin ! dit le vicaire général à M. Commendeur.
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Il y eut un moment de silence.
— Monsieur Gommendeur, dit le vicaire général, comment vous trouvez-vous ce soir?
C'était lâcher une écluse, réveiller un homme endormi, rendre la parole à un muet.
— J'ai mon dîner là, dit le chanoine en se touchant le creux de l'estomac ; je le sens, il ne passera guère avant trois heures... Ah ! monsieur Ordinaire, Dieu vous garde des épreuves par lesquelles mon corps me fait passer... Tenez, prenez ma main, je vous prie... Comment la trouvez-vous? Brûlante, n'est-ce pas, toujours brûlante après le repas ; il y a de cela six ans... Auparavant elle n'était jamais brûlante ; mais vous avez la main bien froide, monsieur Ordinaire. Eèt-ce que le temps se rafraîchit? Certainement, il est rafraîchi... Je vais rentrer, rien n'est plus dangereux que de se soumettre à l'action des brouillards du soir... Vous ne rentrez pas? — Mais non, le temps n'est pas rafraîchi, pas plus que votre main n'est brûlante, monsieur Gommendeur; ce sont des idées que vous vous mettez en tête ; vous n'êtes pas plus malade que moi. -— Pardon, monsieur Ordinaire; en sortant de table, le thermomètre marquait vingt et un et un dixième ; il est maintenant à vingt et un juste : la fraîcheur du soir nous a enlevé un dixième. C'est beaucoup qu'un dixième de moins, beaucoup pour la santé; et vous ne portez pas de calotte sous ces arbres. Quelle imprudence ! Je sens le froid plomber sur ma tête malgré la calotte. Monsieur Ordinaire, je vous en supplie, dans l'intérêt de votre santé, ne vous promenez plus après dîner sans votre calotte... Quant à moi, je rentre, si vous me le permettez.
L'abbé Aubertin reparut au moment où M. Commen-deur prenait congé du vicaire général.
— Voilà sainte Irénée, s'écria-t-il d'un air empressé, car il espérait que sa promptitude à satisfaire son supé-
rieur dissiperait tout à fait les traces du mécontentement qui avait germé dans l'esprit de M. Ordinaire. — Trèsbien, dit le vicaire général, très-bien. Mademoiselle Loche la cadette sera satisfaite ; mais je ne peux faire plaisir à la cadette seulement : non pas que mademoiselle Loche Taînée soit jalouse en rien, pauvre demoiselle, elle est si bonne. Cependant il serait plus convenable d'offrir les deux silhouettes en même temps. — Bon, dit l'abbé Aubertin, vous voudriez également sainte Eudoxie, et je ne l'ai pas... Eh bien, monsieur Ordinaire, pour vous, pour vous seul, mais ne le confiez à personne, je vous prie (et il se pencha à son oreille), j'abandonnerai quelques jours l'Arche de Noé afin de me mettre tout entier à sainte Eudoxie... Si on le savait, continua-t-il en baissant la voix, comme s'il se fût agi du plus grand mystère, si on se doutait que j'arrête ce grand travail, alors les demandes pleuvraient. — Personne n'en saura rien, cher monsieur Aubertin. je vous le garantis. — Je n'en donne à quiconque, dit M. Aubertin; vous êtes le premier, monsieur Ordinaire. Je me regarde comme votre débiteur, monsieur Aubertin. — Pas du tout, c'est un plaisir pour moi de vous rendre ce petit service. — Ces demoiselles Loche vous en sauront beaucoup degré... Elles reçoivent, vous savez, et je ne dis pas que je ne vous ferai pas inviter chez elles. — Oh! monsieur Ordinaire, une telle faveur... Je ne veux pas être en reste avec vous.
Là-dessus les deux prêtres se séparèrent, le vicaire général se promettant une joie de la surprise qu'il réservait aux demoiselles Loche, et l'abbé Aubertin se frottant les mains d'avoir su faire comprendre le prix qu'il attachait à ses silhouettes en se faisant autant prier.