‹ Monsieur de BoisdhyverChapitre 4 sur 30 · LE PETIT EVEQUE · texte numérisé non relu

LE PETIT EVEQUE

Pendant la durée des travaux de restauration de Févêché, M. de Boisdhyver avait employé son temps à connaître à fond l'esprit du diocèse qu'il était appelé à diriger; naturellement, il commença par la ville de Bayeux. Il ne se passait pas de jour qu'il ne rendît visite aux autorités locales, non pas de ces visites strictement polies, où la conversation roule dans un cercle d'aménités banales; au contraire, l'évêque étudiait à fond les ressources du département, entrait dans les plus petits détails de statistique, de municipalité, car il avait entête une de ces belles utopies, l'extinction delà pauvreté, qui ont tracassé plus d'un esprit généreux, et dont la solution est toujours si difficile. Après avoir visité les hôpitaux, les prisons, les écoles de toutes sortes, l'évêque prit des renseignements auprès du maire, des conseillers municipaux, des médecins, des prêtres, des magistrats, des sœurs de charité ; et quoiqu'il eiit amassé un nombre considérable de documents que son secrétaire écrivait le soir sous sa dictée, il crut n'avoir rien fait, tant qu'il n'aurait pas visité la ville et ses faubourgs dans ses plus grands détails. Sans mettre en doute la portée des institutions municipales, M. de Boisdhyver savait, pour l'avoir étudié à Paris, combien la pauvreté honteuse est difficile à trouver et à secourir. Ce qu'aucun prêtre n'avait fait avant lui, il l'essaya ; son but était de visiter les maisons une à une, indistinctement, de causer avec

tous les habitants, de ne s'inquiéter ni de la richesse ni de la pauvreté, d'étudier toutes les classes, de s'entretenir avec l'ouvrier comme avec le marchand, avec le marchand comme avec le rentier, avec le rentier comme avec le noble. En même temps c'était rendre visite à chacun de ses paroissiens ; mais avant tout il fallait un secrétaire intelligent, et M. de Boisdhyver crut l'avoir découvert dans un jeune professeur du séminaire qui venait de recevoir le sous-diaconat, et qui était d'une physionomie charmante, ne sentant en rien le séminaire. Gyprien, avec son menton à fossettes, se détachant sur le rabat blanc, avait l'air d'un de ces petits amours galants que les peintres du dix-huitième siècle ont affublés de soutanes, et qu'ils plaçaient au-dessus des portes, accroupis sous une charmille, aux pieds d'une comtesse fardée, ou faisant la lecture pendant la toilette d'une marquise mouchetée.

Cependant Cyprien, quoique dans tout l'épanouissement de la jeunesse et de la beauté, n'appartenait pas à ce groupe de séduisants amours un peu provoquants, hardis, et trop portés aux sourires galants. Cyprien était timide, n'ayant jamais vécu dans le monde. Le duvet de l'innocence couvrait ses joues et tempérait la vivacité de ses fraîches couleurs. Ses yeux purs étaient animés par une vivacité propre aux jeunes filles de quinze ans. Aucune passion n'avait troublé la figure de Cyprien, aucun désir n'avait agité son cœur. Ses ma nières et ses gestes formaient la transition qui mène de l'adolescence à la jeunesse.

Cyprien fut chargé d'un travail immense, qui était d'accompagner l'éveque dans toutes ses visites, d'écouter attentivement la conversation, de prendre note des moindres paroles ayant trait aux recherches de M. de Boisdhyver. Ce curieux dossier manuscrit qui, depuis, fut légué à la bibliothèque de Bayeux, montre quels enseigne-

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mcnts les hommes haut placés pourraient recueilHr dans leur vie, s'ils voulaient s'instruire au contact des petits et des malheureux. M, de Boisdhyver fut un sublime visiteur : la grandeur de sa mi^^sion, qui le rendait rayonnant, sa belle physionomie, sa haute intelligence se pliant à tout et ne reculant devant aucun des détails qui eussent pu paraître de peu d'importance à d'autres, ses manières affectueuses, lui gagnaient les cœurs les plus durs dès c[u'il avait franchi le seuil d'une porte. Les ouvriers et les gens du peuple se seraient jetés à genoux devant lui, émus de l'honneur que leur faisait Féveque, tant ils le trouvaient simple dans ses conversations et dans ses manières.

M. de Boisdhyver ne perdit pas de temps en discours dans les ateliers d'ouvriers : ces moyens, qui produisent un effet momentané, restent souvent sans résultat. Qu'apprendre d'une troupe d'hommes qui vous entourent, vous pressent et ont chacun des intérêts si divers ? L'evêque tenait à voir les hommes un à un ; en même temps qu'il s'instruisait, avec une intelligence assez souple pour se rendre compte d'industries qu'il ne connaissait pas, il avait l'art de se les faire expliquer en peu de paroles et d'en saisir immédiatement les côtés défectueux en matière de salaires. Aussi, chaque ouvrier le croyait-il très-fort dans sa partie; car, après un apprentissage d'une huitaine, ayant saisi le dictionnaire propre aux professions les plus diverses, M. de Boisdhyver put causer avec chaque membre de corps d'états opposés, sans faire une faute de technologie.

Dès le premier jour de ce voyage charitable, la curiosité publique s'empara du nom de l'évêque et grossit le nombre des visites qu'il avait pu rendre. Les femmes que l'évêque trouva seules en parlèrent à leurs maris, les ouvriers le dirent à leurs patrons, les marchands arrêtèrent les bourgeois dans les rues, et dans le principe, l'étonné-

ment précéda l'admiration. Tout était matière à surprise dans un événement qui grossit de jour en jour, à mesure que les tournées de M. Boisdliyver prenaient de l'étendue. Chacun les commentait à sa manière ; il n'y manqua pas même l'esprit d'hostilité et de dénigrement qui tient la moitié de la place dans la série des passions de petite ville. Chaque quartier étant constitué presque à l'ancienne mode, les pauvres demeuraient à peu près dans les mêmes rues. Si les corporations d'ouvriers, telles, par exemple, qne la rue Massacre, habitée toujours par des bouchers, avaient fini par se mélanger et se disperser dans la cité, il n'en restait pas moins certaines rues exclusivement occupées par des ouvriers ; d'autres par des ateliers ; celle-ci par des marchands, celle-là par de petits bourgeois, d'autres par la noblesse.

M. de Boisdhyver, en descendant au plus bas degré de l'échelle sociale, inspira quelque jalousie à la bourgeoisie qui, craignant de n'être pas visitée, se sentit blessée et manifesta son dépit trop vite.

Le nouvel évêque, pour avoir rompu à la tradition, fut déclaré révolutionnaire, épithète qui prenait sa source dans la terreur qu'a laissée la Révolution en province, et dans les souvenirs du curé Siblequin, natif de Bayeux; cet homme remarquable, qui eut le tort de se marier en 1795, et dont l'union n'eut pas d'heureuses suites, se sépara de sa femme comme il s'était séparé de l'Église. Les habitants de Bayeux voulurent voir un châtiment providentiel dans cette union mal assortie, qui donnait trop raison aux idées provinciales. M. Siblequin avait assisté, dans la Révolution, aux clubs de Bayeux, et se frottait conséquemment aux hommes du peuple. On trouva quelque analogie entre les fréquentations et les visites de M. de Boisdhyver qui allait aux derniers avant d'aller aux premiers ; cependant ces petites criailleries tombèrent dès qu'on sut que l'évêquc était entré chez les

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marchands qui occupent une rue située au milieu du quartier plus particulièrement habité par les ouvriers, et l'opinion publique fut que M. de Boisdliyver commençait sa tournée rue par rue, et que, s'il avait commis la faute d'aller d'abord visiter les pauvres, les riches ne seraient pas oubliés.

Ces visites produisirent chez Cyprien un excellent effet, en ce sens qu'elles germèrent sur un terrain neuf et pur ; quoique le zèle du jeune sous-diacre ne se ralentît pas, M. de Boisdhyver savait le stimuler en lui faisant d'ingénieux cadeaux conformes à sa manière de vivre. Cyprien était sorti d'une famille pauvre qui ne pouvait lui fournir rien en dehors de son modeste traitement. Dès les premiers jours, M. de Boisdhyver le comprit en remarquant le soin avec lequel étaient tenus les vêtements du jeune prêtre, qui indiquaient des économies un peu forcées. L'évêque de Bayeux était de ces hommes qui, voulant fermement le bien de tous, loin d'oublier ceux qui les entourent, savent provoquer les confidences, sans que celui qui raconte sa pauvreté en soit blessé ; le travail qu'accomplissait Cyprien fut le signal de dons délicats que l'homme le plus fier n'eût pu refuser. L'évêque voulut être accompagné par un secrétaire, sinon élégant, du moins à la hauteur de sa mission, et le tailleur reçut l'ordre de tailler au jeune prêtre une soutane dans le drap le plus fm. Chaque dossier de douze pages était payé un louis à Cyprien, et l'évêque trouvait le moyen de faire allonger les dossiers par son secrétaire pour augmenter ses émoluments.

Après les huit premiers jours de visite, M. de Boisdhyver remit à Cyprien une jolie bourse remplie de pièces d'or.

— Il faut, lui dit-il, que le prêtre puisse à tout moment faire une aumône. Voici, mon cher ami, de petites pièces qu'il est facile de glisser dans la main des pauvres,

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sans être exposé à trop de remercîmeats. Ils peuvent croire que vous leur avez seulement donné une menue pièce d'argent, et leur joie n'en est que plus grande quand vous êtes parti.

Cyprien se montra le digne secrétaire d'un tel homme, modeste, se tenant à l'écart, regardant avec soin l'intérieur de chaque ménage, épiant la misère cachée dans une mansarde. Chacun était frappé de son mérite et de sa jeunesse. Aux yeux des bonnes gens, il était l'ange accompagnant le Messie, qni leur apportait de bonnes paroles et les relevait de leur affliction. Le peuple en France a un instinct subtil pour comprendre le rôle mystérieux d'un homme dont il ne connaît pas la vie.

Cyprien fut surnommé le petit évêque, et le surnom lui resta. On ne pouvait parler de M. de Boisdhyver sans parler du petit évêque : c'étaient alors, suivant la cjualité des gens qui s'en occupaient, des propos merveilleux sur la charité de l'évêque et la beauté de son secrétaire. Les vieilles femmes parlaient de Cyprien comme de l'enfant Jésus; il était le sujet d'admirations sans bornes, et sa réputation s'accrut d'autant quand il fut chargé de distribuer les bonnes œuvres de M. de Boisdhyver.

La série des visites de l'évêque dura longtemps ; c'était une rude fatigue que d'aller, en recenseur charitable, parcourir chaque quartier, visiter chaque ménage, chaque maison, chaque étage. M. de Boisdhyver se reposait deux fois par semaine, Cyprien une fois seulement. Il avait un jour occupé de ph]s ; car, après avoir pris note des véritables misères qu'il ne manquait pas de secourir, il y retournait le jour où son supérieur vaquait à d'autres occupations, et portait les secours dont pouvait disposer l'évêque. La charité n'est rien si elle n'est acpagnée de délicalesses qui font que l'honnne qui reçoit se trouve à la hauteur de celui qui donne. C'était là surtout le fort de M. de Boisdhyver, qui ne demandait rien en

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échange de ses aumônes. Il arrive trop souvent que les sociétés (fê secours religieux créent l'hypocrisie chez le pauvre, qui, pour appeler l'intérêt, joue la comédie d'une profonde religion. Alors, il se montre à l'église. Afin d'être remarqué de ses protecteurs, il fait étalage de sentiments pieux : entend-il le pas , de quelqu'un dans l'escalier, il saute sur son chapelet et l'égréne avec des marques d'enthousiasme affecté. C'est ainsi que la charité s'arrête à l'extérieur, sans chercher à voir si un masque n'est pas attaché avec des ficelles sur la figure des mendiants. L'évêque jugeait les hommes ce qu'ils sont; craignant de développer cette hypocrisie religieuse qui lui était plus amére que l'incrédulité, il évitait dans ses visites de parler de religion, se contentant d'essayer de ramener par une douce persuasion les âmes égarées. L'homme pieux, par le seul fait qu'il distribue des secours aux pauvres, par sa simple présence dans un galetas, montre que le feu qui l'anime n'est pas inspiré par des sentiments ordinaires. L'acte qu'il accomplit vaut mieux que des paroles : les pauvres gens raisonnent la conduite de leur bienfaiteur après son départ, se demandent quel est le motif qui le fait agir, et, ne trouvant pas dans les intérêts égoïstes de la société de mobile assez puissant pour le pousser à un tel acte, se rendent compte de sa visite mieux que si l'homme de charité leur avait développé un catéchisme banal. En outre, l'évêque donna quelques conseils à Cyprien :

— Soyez toujours humble auprès du malheureux, mon cher enfant, lui dit-il. Prenez garde, en entrant dans un logement infect, de laisser paraître la moindre répugnance sur votre figure. Dites doucement au malade : «Mon ami, pourquoi n'ouvrez-vous pas votre fenêtre? l'air est si bon, le soleil si pur; je suis sûr qu'un rayon dans cette chambre vous ferait grand bien. )) En parlant ainsi, ouvrez la fenêtre ; vous aurez évité de froisser le

pauvre. Asseyez-vous à son chevet; faites-lui raconter sa maladie ; ne manifestez pas d'impatience si lé récit est long, car bien souvent vous aurez à écouter toute la vie du malade, qui aime à dire ses nombreux malheurs. C'est une consolation pour lui ; il semble qu'il en soit déchargé d'autant. Si vous avez affaire à un homme triste, prenez l'air gai, cherchez à l'intéresser par des paroles qui amènent un sourire ; le malade, en vous entendant, sera ranimé et se dira que si vous lui parlez de la sorte, c'est que son état n'est pas si désespéré qu'il le croyait. Quand la chambre sera en désordre, sale et pleine de poussière, tout en écoutant celui qui vous parle, rangez petit à petit la pièce où vous vous trouvez ; ne laissez jamais en vue du malade ces bouteilles de médecine, ces pots de pharmacie qui rappellent trop vivement à l'esprit de celui qui souffre par quelles souffrances il a passé ; en peu de temps, vous pouvez mettre de l'ordre dans la chambre le plus en désordre. Avec un peu d'air, si le soleil vient à se montrer, vous aurez produit plus d'effet sur le malade que le plus célèbre médecin : ce sera pour lui une métamorphose, et la propreté à laquelle il n'est pas accoutumé donnera à sa chambre un aspect plus riant. »

C'est par de tels conseils que l'évêque rendit à Cyprien sa tâche douce et facile ; il avait eu la main heureuse en choisissant un tel secrétaire. Cyprien déploya tout le zèle et toute l'activité d'un jeune homme. Sa bonne nature, qui aurait pu s'endormir au séminaire, se développa à la parole de M. de Boisdhyver, et le titre de petit évêque se répandit tellement dans la ville et les faubourgs, qu'il arriva aux oreilles des chanoines hostiles à l'évêque, qui l'employèrent dérisoirement vis-à-vis de son protégé.

Le vicaire général, M. Ordinaire, était particulièrement outré de la faveur dont jouissait Cyprien. Par quelques paroles sorties de la bouche du supérieur du séminaire,

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M. Trévoux, on pressentait que le nouvel évêque allait se choisir un entourage jeune ; on ne parlait que de la création de chanoines honoraires sur la présentation de M. Trévoux, et ce simple fait prit les proportions d'une révolution.

L'évêque défunt, peu préoccupé des pompes du culte, se laissait gouverner par ses vicaires généraux qui, certains de leur autorité sur les chanoines, se gardaient d'en augmenter le nombre en nommant à des dignités plus positives. M. Ordinaire, jaloux d'imposer sa violente personnalité, se sentait plus sûr de mener un petit groupe d'hommes, et faisait tous ses efforts pour barrer le chemin des honneurs ecclésiastiques à de nouveaux prêtres auxquels il n'était pas certain d'imposer sa volonté. Aussi, se voyant détrôné tout à coup de la puissance qui flattait son orgueil, le vicaire général fut-il plus particulièrement jaloux du poste de confiance qu'occupait Cyprien. En faisant plier violemment son amour-propre, M. Ordinaire se fût résigné à n'occuper que la seconde place et à devenir Finstrument de M. de Boisdhyver; mais la faveur à laquelle Cyprien fut appelé lui montra qu'il était destiné seulement à remplir les fonctions officielles de vicaire général, et non les offices intimes. Toute sa rancune se tourna vers le petit évêque, qui, dès-lors, fut en butte â ses commentaires dans l'intérieur du séminaire ; mais Cyprien, accomplissant sa belle mission, ne pensait pas qu'on put s'occuper de lui.

Il avait découvert une famille d'une excessive pauvreté, composée d'un vieillard infirme, de sa femme presque aveugle ; tous les malheurs semblaient s'être donné rendez-vous dans ce grenier. Le vieillard, un ancien militaire qui avait fait les campagnes de l'Empire, à défaut de titres et de protections sous la Restauration, ne put recueillir le fruit de ses anciens services : enrôlé volontaire, ses états de service ne comportaient pas le temps

qu'on demande aux aspirants aux Invalides; c'était un homme fier, qui eût préféré mourir de faim plutôt que de faire connaître sa position. On l'appelait le père Garnier. Sa femme tenait de lui par le caractère ; jamais elle ne se plaignait, quoiqu'elle fût à plaindre. De jour en jour, sa vue baissait avec la lente régularité que met la nuit à remplacer la lumière ; mais cette lenteur qui avait mis six mois à atrophier complètement l'œil droit de la Garnier, lui paraissait plus rapide que l'éclair. Tous les jours, la pauvre femme sentait le progrès du mal ; elle voyait, pour ainsi dire, un rideau épais tiré de plus en plus sur son œil affaibli. Un mouvement de plus, les rideaux se joignaient et formaient une nuit obscure. Elle ne se plaignait pas plus que son mari; elle attendait son sort avec résignation, assise dans un vieux fauteuil de paille qui était le meuble le plus riche du logement. L'évêque fut frappé de cette misère si digne et recommanda cette famille à son secrétaire.

—Je crois les Garnier plus malheureux que d'autres, dit M. de Boisdhyver, parce qu'ils déguisent leur pauvreté sous une excessive propreté. Prenez garde, mon cher Cyprien, de voué laisser entraîner à une trop grande pitié par le désordre, par un appartement mis à l'envers ; non pas que je croie que cela ait été arrangé à dessein. Dieu me garde de pareils soupçons ! Mais la misère honnête et décente se trouve particulièrement chez les natures fières qui se sentent au-dessous de la position où elles devaient être, et qui ne l'avouent que forcées par les plus grands besoins. N'attendez jamais, mon cher Cyprien, ce cri de la faim qui ne sort de la bouche qu'après mille combats intérieurs plus cruels que la misère elle-même, et là où vous croirez ne rien remarquer d'abord, redoublez d'attention.

L'évôquc avait joint sa pratique à sa théorie dans ces sortes de missions ; il lui était arrivé quelquefois, dans

ses visites avec son secrétaire, de ne rien dire, d'ouvrir la porte d'un malheureux, de jeter un coup d'œil dans la chambre et d'en sortir en promettant d'y revenir le lendemain. C'était pour faire l'éducation de Gyprien.

— Que pensez-vous de cet intérieur? demandait M. de Boisdhyver en sortant.

Cyprien rendait compte de ses observations qui consistaient à saisir d'un coup d'œil l'aspect du logement, la physionomie des hôtes, et de là arriver à la conclusion : si la paresse n'avait pas rendu misérables ceux qu'il venait de visiter, ou si la misère ne les avait pas rendu paresseux. L'évêque était inflexible pour les paresseux; il les secourait au début, tâchait de leur rendre courage et de secouer l'apathie qui leur garrottait les membres; mais il avait surtout recommandé à Gyprien de ne pas encourager par des dons fréquents la misère, qui devient trop souvent une profession.

Ce fut justement au sortir d'une première visite chez les Garnier que M. de Boisdhyver reconnut l'intelligence de son secrétaire et l'utilité qu'il trouverait à l'employer dans ces sortes de missions; sans avoir parlé aux Garnier, Cyprien peignit si vivement leur situation d'après des observations faites à la volée, que l'évêque ressentit un grand mouvement de joie d'avoir rencontré un tel auxiliaire.

On jugera de la difficulté de sa mission quand il s'agissait de présenter les pauvres les plus méritants, car les ressources de l'évêque n'étaient pas inépuisables, et Cyprien devait être le modérateur équitable des aumônes de M. de Boisdhyver, qui trop souvent se laissait aller â un premier mouvement et versait sa bourse, pour s'en repentir le lendemain, si d'autres souffrances frappaient à sa porte et lui paraissaient plus dignes que les premières. L'évêque avait besoin d'un homme prudent qui veillât sur sa bourse; mais il ne voulait pas confier cette mission à un

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personnage défiant, expérimenté, trop âgé, qui ferait des économies, il est vrai, mais qui gémirait sur les aumônes dépensées, et accablerait les pauvres de remontrances. M. de Boisdhyver préférait la prodigalité plutôt que d'employer un tel auxiliaire, car donner en se repentant n'est plus une jouissance, et l'évêque, emporté par la charité, ne comptait plus ; aussi Gyprien lui fut-il d'un salutaire appui. Chaque soir, tête à tête avec son supérieur, après avoir lu les dossiers qu'il tenait de chaque ménage, Gyprien ajoutait de nouvelles observations de vive voix, et le choix était ainsi fait des misères les plus méritantes.

Au lieu de la vieille soutane, blanchie par endroits, roussâtre par d'autres, d'un noir tirant sur le vert à cause de l'étoffe bon marché qui en était la base, Gyprien avait aujourd'hui une mise recherchée et presque élégante, d'après les ordres de M. de Boisdhyver. II y a un âge où les habits, si usés qu'ils soient, n'enlèvent aucune gaieté au caractère : c'est l'âge insouciant qui sert de transition entre l'enfance et la jeunesse. Les réflexions ne se sont pas encore emparées de l'homme, il agit comme Foiseau dans l'air, il court dans la vie sans l'analyser ; plus tard, cette précieuse liberté du papillon, qui folâtre au-dessus de chaque fleur, disparaît : les premiers soucis de la vie commencent à pousser et forment d'immenses champs qui menacent de couvrir les fleurs et les fruits qui sont en nous.

M. de Boisdhyver ne voulut pas que Gyprien connût la gêne, et il entreprit de prolonger la jeunesse de son protégé en écartant avec soin les premières difficultés de la vie. Comme la nature de son secrétaire était profondément bonne^ l'évêque ne craignit pas de le rendre orgueilleux et vain en l'habituant à une recherche dans ses vêtements qui était inconnue aux chanoines de Bayeux. C'était une mère fière de son fils qui va au-devant de ses moindres désirs.

M. de Boisdhyver avait fait préparer pour lui dans le nouvel évêché une petite cellule aux murs blanchis à la chaux, dont tout le mobilier consistait en un prie-Dieu et un Christ d'ivoire d'un bon style; une table de bois blanc, une chaise d'église, quelques tablettes en bois et un certain nombre de volumes représentaient tout l'ameublement de cette cellule, qui communiquait à un cabinet, contenant un simple lit de fer, et dans le lit un matelas et une paillasse.

Ainsi s'était habitué à vivre M. de Boisdhyver, qui trouvait son bonheur à se retirer par moments des splendeurs du monde dans sa cellule ; mais, rigoureux pour luimême, il ne pensait pas à faire partager son stoïcisme à ceux qui l'entouraient. Au contraire, son plaisir était de rêver à mille coquetteries pour les autres et de leur en faire naître le goût. Par ses ordres, un mobilier moins simple décora la chambre que devait occuper Gyprien à l'archevêché ; M. de Boisdhyver voulait que son secrétaire se délassât de ses visites dans un bon fauteuil, qu'il passât des odeurs nauséabondes d'un pauvre grenier à la vive lumière de ce cabinet décoré exprès pour lui.

— Gomment vont vos amis ? demanda l'évêque à son secrétaire, car celui-ci ne manquait jamais un jour d'aller rendre visite aux Garnier. — Ils se trouvent mieux, grâce à vous. Monseigneur, dit Gyprien. Heureusement ces pauvres gens ne seront plus seuls, maintenant; j'ai rencontré une dame de la ville qui a pris ces vieillards sous sa protection. — Gomment nommez-vous cette dame? demanda M. de Boisdhyver. — Je ne saurais vous le dire, Monseigneur, car elle est restée après mon départ et je n'ai pu interroger les Garnier ; toutefois c'est une femme du meilleur monde. Ses manières sont pleines de d élicatesse ; elle parlait de Monseigneur avec reconnaissance, car, disait-elle, c'est à son exemple que j'ai entrepris de visiter les pauvres, et elle ajoutait que

l'aumône faite personnellement rapporte des jouissances qu'elle ne soupçonnait pas lorsqu'elle faisait distribuer ses dons par les bureaux de bienfaisance. Nous avons causé longuement; le plus grand désir de cette dame est de se rencontrer avec Monseigneur ; je lui ai fait espérer cet honneur pour la semaine prochaine, chez les Garnier. — Vous avez parfaitement agi, mon cher Cyprien, dit l'évêque, je tiens à m'entourer de personnes recommandables par leur piété, leur distinction, et il me sera utile de les connaître avant mon installation àrévèché.

A la visite que ne manqua pas de faire le lendemain Cyprien chez les Garnier, il trouva avec plaisir madame Le Pelletier, qui, de son côté, attendait des nouvelles de l'évoque. Madame Le Pelletier était la veuve du président Le Pelletier, qui mourut regretté de tout le pays en laissant une de ces réputations d'homme de bien si communes sur les monuments funèbres et si rares dans la vie. Président à la cour de Rouen, M. Le Pelletier montra une telle impartialité dans les fonctions de magistrat, difficiles à cette époque, qu'il s'acquit l'estime des honnêtes gens et même de ceux qui, tout en faisant ployer leur conscience aux événements, ne pouvaient s'empêcher d'admirer l'intégrité du magistrat. Ce fut sous la terreur blanche surtout que M. Le Pelletier se montra inflexible dans ses sentiments. Si les ministres de la Restauration eussent pu casser un fonctionnaire qui osait conduire les débats avec impartialité, M. Le Pelletier perdait sa place ; mais il paya d'une vie médiocre son honnêteté, car, loin d'obtenir l'avancement qui était dû à ses hautes connaissances en droit, il resta avec ses modiques appointements de président, en butte aux sourdes di'^^sensions des membres du parquet qui étaient tournés contre lui, et il préféra donner sa démission pour se retirer à Rayeux où il était né. Là, continuant les travaux de droit qui lui avaient valu une importante réputa-

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tion de légiste au barreau de Paris, il consacra son temps à ses études favorites, travaillant pour les librairies de droit et livrant la moitié de la journée à ses concitoyens qui affluaient de cinq lieues à la ronde. Il devint ainsi le conseil du pays Bessin connu par sa manie de procès. Les jours de marchés, la rue Saint-Jérôme, où il demeurait, était plus tumullueuse qu'un club ; tous les paysans se donnaient rendez-vous à sa porte et discutaient à haute voix leurs affaires avant d'être reçus. La servante introduisait un à un les clients, qui sortaient la tête haute ou la mine basse, en goguenardant ou en se taisant, car l'opinion de M. Le Pelletier avait une telle autorité, que chacun se sentait victorieux ou vaincu suivant que le président avait parlé. Les procès n'en allaient pas moins leur train ; échappé à l'influence de M. Le Pelletier, le paysan se révoltait, oubliait de prudents conseils et voulait avoir raison.

On crut dans le pays que le président possédait une belle fortune ; il ne laissa cà sa veuve qu'une rente modique de trois mille francs. Les commentaires du code civil de M. Le Pelletier, qui font encore autorité, lui prirent toute sa vie et furent peu payés ; les consultations qu'il donnait à Bayeux étaient entièrement gratuites. Le président, qui ne rêvait que le bien et qui voyait la plaie de la Normandie s'agrandir de jour en jour par la manie processive, essayait d'y mettre obstacle par l'autorité de sa parole. Aussi, sa mort fut-elle un deuil général ; les boutiques de son quartier furent fermées la matinée jusqu'après le convoi, et les paysans des environs, qui n'avaient pas toujours suivi les sages conseils du président, tém<^ignèrent par leur présence des regrets qu'inspirait sa pert^ au pays.

Madame Lè Pelletier, citée dans sa jeunesse pour une des belles pers^jines de la Normandie , serait morte de chagrin si elle n'avait eu une fille à élever ; la veuve

se retira tout à fait de la société pour vivre dans une maison modeste de la basse ville, et après avoir retranché le plus qu'elle pouvait sur le train de maison, elle puisa dans la religion un calme et une tranquillité qu.'elle n'eût pu soupçonner alors que le président vivait encore. C'était une femme de quarante-cinq ans, que la mort de son mari avait vieillie prématurément, mais qui conserva sa jeunesse dans les yeux.

Ainsi que toutes les personnes qui n'ont pas eu à supporter les orages des passions, les yeux de la veuve étaient purs comme ceux d'une jeune femme ; la bonté paraissait sur ses lèvres doucement souriantes. xMadame Le Pelletier tenait de ces aimables vieilles femmes qui se sauvent toujours par un coin du visage, et qui font plaisir à regarder quand une véritable qualité de cœur apparaît au milieu des rides.

A soixante-quinze ans, la veuve du président devait garder ces précieux dons qu'envient les méchants sans s'en rendre compte, et qui constituent le charme, un des mots les plus beaux de la langue française. Madame Le Pelletier avait le charme, et M. de Boisdhyver, quand il la rencontra, fut frappé de cette belle physionomie qui apportait son rayonnement dans la mansarde des Garnier.

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