L AVEUGLE
Un matin que le père Garnier rangeait son grenier en se traînant de son mieux sur ses jambes affaiblies, il enten-
dit le lit craquer, car un simple mouvement faisait chanter le bois vermoulu : c'était sa femme qui se retournait. Garnier s'arrêta, respectant les agitations du léger sommeil du matin, et prenant garde de réveiller la pauvre malheureuse pour qui le repos était un bienfait. Les gens souffrants qui peuvent oublier leurs maux dans le sommeil, regardent la nuit comme une faveur inappréciable, et ceux qui craignent le plus la mort rJ'vent des sommeils sans fin qui leur semblent autant de gagné sur la vie. Garnier s'était assis avec peine, et attendait, pour prendre soin du ménage, que sa femme fût endormie de nouveau; comme il n'entendit plus aucun bruit, il se remit à sa besogne, jaloux de ne laisser aucun grain de poussière sur les meubles.
— Garnier, s'écria la femme, tu t'es levé bien matin aujourd'hui ?
Le mari, étonné de cette question, regarda le rayon de soleil qui formait un angle prés de la fenêtre, et qui constituait le système d'horloge de la mansarde.
— 11 est dix lieures, répondit-il.
La femme gémit :
— Dix heures ; il y a beaucoup de brouillard ? — 11 fait un temps superbe, dit Garnier inquiet : tu ne vois donc pas le soleil ? — Ah ! mon pauvre homme, je ne vois plus... viens prés de moi... Quel malheur! mon Dieu... C'est fini, je suis aveugle... Seigneur, est-il possible!
Il y avait un tel désespoir dans ces paroles entrecoupées, que le vieillard retrouva des forces pour courir au lit de sa femme, dont les yeux s'agitaient avec la mobilité impatiente de quelqu'un qui tourne une clef avec colère dans la serrure, espérant la forcer par des mouvements violents. — Me voilà, ma pauvre femme, dit Garnier qui ne put parler davantage, car ]es larmes lui coupaient la parole, effrayé des gestes convulsifs de sa femme, qui palpait ses habits avec désespoir et s'accrochait con-
MONSIEUR DE BOISDUYVER.
Yiilsivement à ses mains, à sa tête, en essayant de reconnaître par le toucher les formes extérieures. — Tu ne me vois pas? dit le vieillard, ne pouvant se faire à l'idée d'une cécité complète.
Les yeux de la Garnier étaient ouverts, et leur immobilité ne pouvait laisser supposer qu'ils étaient morts.
— Je ne te vois plus, mon pauvre homme, dit-elle. Quelle affliction ! Et elle sanglotait. — Ce n'est pas possible, ma chère femme; je vais aller chercher le médecin. — Oui, tout de suite cours après le médecin... Non, reprit-elle, reste auprès de moi ; je serais trop seule dans cette nuit .. Ah ! ne plus voir le soleil, le jour, ma chambre! Qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour qu'il m'éprouve si tristement.^ Si je dois vivre ainsi, j'aime mieux mourir tout de suite. Laisse-moi ta main, Garnier, que je la touche; tu ne me quitteras plus jamais, n'est-ce pas? Tu resteras à côté de moi, sur une chaise, près du lit... Et elle interrompait ses paroles par des flots de larmes, que le mari tâchait d'apaiser par des paroles de consolation. — Ne t'inquiète pas, ma femme, on ne t'abandonnera pas... Quand Monseigneur l'évêque va connaître notre malheur, il viendra avec ce jeune homme que tu aimes tant; et madame Le Pelletier n'est-elle pas là ? — Oui, dit la femme d'un ton mélancolique, ils sont si bons ! et c'est justement ce qui me fait de la douleur. Je ne les verrai plus, je n'oserai pas les toucher comme je te fais, je ne verrai plus la figure de Monseigneur l'évêque, qui nous faisait tant d'honneur en venant à la maison ; rien que de le voir, j'étais si heureuse ! 11 a quelque chose dans le regard qui ne ressemble pas aux autres hommes ; il impose, et cependant on n'est pas gêné devant lui. Quand il me regardait, je sentais que mes paroles ne pouvaient pas rester en moi et coulaient tout naturellement vers lui. Dire que je ne le verrai plus ! — Prends courage, ma pauvre femme, reprenait le vieillard, ne pleure pas comme
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ça, tu me fends le cœur. — Ahl je n'aurai jamais assez de larmes pour pleurer la lumière. Vois-tu, je cherche à me la rappeler, il n'y a rien de plus beau sur la terre. Que c'est beau le jour ! et je ne le verrai plus, ni le ciel, ni les nuages, ni les étoiles ! On ne sait pas ce que c'est quand on en jouit. Quelle privation, grand Dieu ! Penser qu'il faut rester assise toute sa vie sans pouvoir bouger, marcher, regarder ! Ah que ça fait de mal ! — Tu t'affectes trop, femme, on dirait que tout est désespéré; laisse venir au moins le médecin, qu'il voie ton état. Ces maladies-là s'en vont comme elles viennent, tu n'es pas la première qu'on guérit. — C'est fini, bien fini, je le sens, disait la Garnier. — Ma femme, écoute-moi donc; si tu avais commis de mauvaises actions dans ta vie, on dirait : c'est juste, c'est une punition du ciel; mais pourquoi veux-tu être éprouvée par une maladie si cruelle puisque tu ne la mérites pas ? 11 y a une justice pourtant !
La Garnier n'écoutait plus son mari; elle était prise d'un désespoir sourd qui lui enlevait toute espérance; elle se roulait sur son lit, enfonçait sa tête dans un maigre oreiller et ne voulait pas entendre les consolations du vieillard, pris également du même découragement. En présence de ce grand malheur subit, il craignait que sa femme ne perdît la raison, et il était frappé peut-être plus vivement que l'aveugle de ce coup imprévu.
Quand la Garnier releva la tête, son mari ne put la croire entièrement privée de la vue ; sans doute ses yeux étaient rougis, mais par les larmes qu'elle versait depuis son réveil. Leur mobilité perpétuelle était aussi pénible à regarder que les débats d'un moribond qui lutte contre la mort. Dans son agitation, la Garnier avait porté la main à sa coiffe, et il en sortait quelques longues mèches de cheveux gris qui flottaient sur sa figure ; les agrafes de sa vieille camisole de laine s'étaient rompues et laissaient voir une poitrine jaune, osseuse, qui semblait attachée au
COU par de vieilles cordes. La misère, la vieillesse avaient creusé des caves sur les épaules, et le désespoir mettait en jeu tous les muscles, qui avaient résisté à la fatigue et aux chagrins mieux que les chairs.
Le vieillard perdait la tête, se demandant s'il devait aller chercher le médecin pour rendre quelque courage à sa femme ; mais il marchait difficilement, cette course lui prendrait plus d'une heure, le docteur pouvait être absent. Pendant ce temps que deviendrait la Garnier? La laisser seule était impossible : son délire pouvait augmenter, elle s'échapperait peut-être de son lit, se jetterait par la fenêtre. L'homme réfléchissait à toutes ces raisons pendant que sa femme, brisée par l'émotion, était arrivée tout à coup à un profond silence, la tête toujours enfouie dans l'oreiller. Ce calme subit inquiéta le vieillard plus que l'explosion de la douleur ; ne sachant qu'en penser, il se leva de sa chaise et approcha sa tête de celle de la Garnier, afin de recueillir un sentiment de vie chez la malade ; mais elle s'était tellement creusé un trou dans l'oreiller, que son souffle n'arrivait pas jusqu'au vieillard.
— Ma femme! s'écriait-il, ma femme? parle-moi ; réponds, je t'en prie.
La Garnier ne faisait aucun mouvement, quoique la voix de son mari prît des inflexions de tendre douleur qui eussent tiré des larmes des cœurs les plus indifférents.
— Joséphine, disait-il, mon ange ! ne me laisse pas seul parler, de grâce.
Comme ses supplications n'avaient aucun résultat, le vieillard retomba sur sa chaise comme une chose qui tombe ; la tête pendit sur la poitrine, et il resta ainsi, n'ayant conservé de la vie que le sentiment d'une douleur immense.
Jamais, depuis le commencement de leur longue union, le ménage n'avait été mis à pareille épreuve ; la vie des deux époux s'était écoulée pauvre, mais simple,
sans grandes douleurs, sans grands chagrins : ils s'étaient aimés jeunes, et une douce amitié s'était enracinée plus profondément avec chaque année qui s'écoulait. Jamais la pensée ne leur vint qu'ils pouvaient être séparés l'un de l'autre, car celui qui serait resté seul sur la terre aurait trouvé son existence plus pénible que dans un désert abandonné. Ils avaient vieilli de la sorte sans le sentir, sans presque s'en apercevoir ; ils se voyaient toujours avec leurs yeux de vingt ans, et les rides, et les cheveux blancs, et les dépressions qui accablent le corps, et leurs vieilles histoires de jeunesse qu'ils se racontaient le soir ne les choquaient en rien, car une affection profonde dorait leurs souvenirs et chassait loin d'eux toute idée pénible.
Aussi le mari ressentit un coup douloureux quand la malade cessa de lui répondre. C'étaient des gens naturels, sans passion, qui n'avaient jamais été éprouvés dans la vie par l'ombre d'une querelle; si l'un parlait, l'autre répondait avec bienveillance et douceur. Ils ne connaissaient même pas ces petits orages légers qui rendent les réconciliations plus charmantes, et vivaient unis, le cœur plein de ce rare bonheur que cause l'affection de deux caractères égaux. L'homme ne savait pas ce que c'était que de commander à la femme, la femme ignorait comment on chagrine un homme. La pauvreté était venue petit à petit avec les années ; mais moins forte que l'amitié des deux vieillards, si elle leur faisait quelques égratignures, jamais elle ne parvint à les terrasser entièrement. En un jour l'édifice de cet honnête ménage était renversé par la maladie cruelle que le vieillard n'avait jamais osé soupçonner! Tout le passé tranquille vint se présenter devant Garnier qui, par instants, croyait son malheur un rêve, et, une minute après, grossissait la maladie et voyait sa femme morte puisqu'elle ne répondait plus à sa voix. La première crise avait produit chez la Garnier un
affaiblissement si profond qu'on eût pu la juger, au premier abord, privée de sentiment.
Cyprien entra, et quoique la porte fît du bruit sur ses gonds rouillés, le vieillard ne releva pas la tête.
Étonné de ce silence, auquel il n'était pas habitué, Cyprien s'avança discrètement au milieu de la chambre, et fut frappé du tableau qui s'offrit à ses yeux : le lit était en désordre, la Garnier étendue comme un paquet la face enfouie dans l'oreiller, sans donner signe de vie. Cyprien crut d'abord que la mort était entrée dans ce pauvre grenier, et la douleur morne du vieillard le confirmait dans cette idée. Pour la première fois, le jeune homme assistait au spectacle de ces immenses douleurs qui laissent peu de place à la consolation. Il resta ému, inquiet au milieu de la chambre, respectant l'abattement du mari; mais celui-ci ayant fait un mouvement pour reprendre courage, s'aperçut tout à coup de la présence de Cyprien.
— Ah! monsieur! s'écria-t-il.
Et il lui prit les mains qu'il baisa en les arrosant de larmes. En même temps, il lui montrait sa femme étendue dans le lit. Ils ne se dirent pas un mot, car la parole est trop au-dessous de la douleur pour pouvoir l'exprimer.
Cyprien alla droit au lit, écarta les bras de la Garnier, qui entouraient convulsivement l'oreiller et qui lui masquaient la figure. La faible chaleur qu'il trouva chez la femme lui rendit du courage, car il avait pensé que la mort seule pouvait amener un tel désespoir.
Elle respire! dit-il. — Vrai! monsieur, s'écria le vieillard.
Cyprien prit la main de Garnier et la plaça dans celle de la malade après l'avoir desserrée, car les doigts contractés offraient quelque résistance.
— Elle aura eu une attaque, dit-il. — lUen qu'une attaque, reprit presque gaiement le vieillard : vous ne me
trompez pas? — Aidez-moi, je vous prie, à placer commodément votre femme.
Mais Garnier écoutait à peine Cyprien; une joie aussi grande que sa douleur le remplissait tout entier et mettait ses membres en mouvement sans que sa volonté y prît part. Il sautait autant que ses faibles jambes le lui permettaient, chantait, se frottait les mains et ne s'inquiétait plus de la maladie de sa femme. Elle était vivante encore, voilà ce qui le frappait: hors de là, les autres idées n'avaient pas prise sur lui.
Cyprien comprit ce délire et s'acquitta seul du soin de soulager la malade. Il rajusta les draps, les couvertures, plaça les bras de la Garnier hors du lit et rentra ses cheveux sous la coiffe, de façon à lui rendre une espèce de calme extérieur. Une mére n'eût pas montré plus de soins pour sa fille; puis il la laissa un moment pour chercher quelque objet dans la chambre.
— Avez-vous du vinaigre? demanda-t-il au vieillard.
— Oh! vous êtes bon, vous! s'écria Garnier pour toute réponse. Et il cherchait à prendre les mains de Cyprien, qui n'ayant pas le temps de donner cours à la reconnaissance du mari, ouvrait les armoires, et ne trouvait rien pour rappeler la Garnier à la vie ; le vieillard suivait Cyprien pas à pas, ne pouvant se détacher de celui qu'il regardait comme l'ange gardien de la maison. Le jeune prêtre ayant aperçu un grand pot en grès qui contenait de l'eau, en emplit un verre, retourna prés de la malade et lui en frotta les tempes; mais déjà elle avait repris ses sens. — Qu'est-ce que tu fais? demanda-t-elle en sentant un linge mouillé sur sa figure, croyant que son mari s'acquittait de cette fonction. — Te voilà donc revenue? s'écria. le vieillard en se jetant sur elle et en la pressant dans ses bras.
Cyprien tira Garnier par la main.
— Laissez-la un moment reprendre ses esprits. — Qui
parle donc? demanda la Garnier. — Elle ne vous reconnaît plus, dit tristement le vieillard : c'est M. Cyprien, ma femme. — Ah! il est venu... seul?
Cyprien, étonné, ne comprenait pas ces questions, et pensait que la maladie de la Garnier avait déterminé une absence complète de facultés. — Elle ne vous voit plus, monsieur, lui dit tout bas à l'oreille le vieillard, ni moi non plus. Cyprien porta par une sorte d'interrogation muette la main à ses yeux.
— Oui, répondit Garnier d'un signe de tête. Le jeune prêtre alla au lit de la malade.
— Comment vous trouvez-vous, madame Garnier?
— Bien désolée, monsieur.
Alors elle dit ses sensations depuis qu'elle s'était réveillée et qu'elle avait senti la lumière perdue pour toujours; elle faisait ce récit avec des mots simples, mais d'une impression navrante. Le son de sa voix tenait du sanglot et se reproduisait comme un écho sur les traits du vieillard dont la douleur avait changé la face depuis le matin. Maintenant, il paraissait résigné; mais chaque pli, chaque ride de son visage étaient empreints d'une profonde tristesse muette que rien ne pouvait combatire.
Cyprien essaya de rendre courage à ces pauvres gens par des paroles consolantes. Il n'était pas encore blasé par la misère, la douleur, les afflictions de l'esprit et du corps : la sensation qu'il en ressentait faisait que l'accent de sa voix était à l'unisson de ceux qu'il plaignait.
Monseigneur serait avisé par lui le même soir du cruel événement arrivé aux Garnier, et l'intérêt qu'il leur avait montré jusqu'ici ne pouvait que s'en accroître* Quoique ignorant en médecine, Cyprien affirmait que la science avait des ressources nombreuses, et qu'il était certain qu'on arriverait à améliorer l'état de hx malade. Celle-
ci écoutait avidement les paroles de Gyprien, et, quoiqu'elle doutât de sa guérison, elle trouvait une grande consolation à entendre parler ainsi. Quand il crut avoir remonté le moral de la Garnier, Gyprien se leva.
— Je vais aller chercher le docteur Richard. — J'irai bien, dit Garnier; il me semble que depuis que vous êtes entré mes jambes sont revenues. — Le docteur demeure trop loin, dit Gyprien. — Monsieur, dit La Garnier, une prière à vous faire. S'il y avait une opération, je voudrais vous savoir là.
Gette visite, quoique de courte durée, produisit un effet salutaire dans le pauvre ménage; la consolation pénétrait doucement dans le cœur des deux époux et atténuait les scènes poignantes de la matinée ; le dévouement de Gyprien s'était montré tel qu'on le pressentait, sincère et durable.
Trop souvent la piété s'émousse en présence de grandes infortunes et se change en indifférence. Un homme peut être frappé par le spectacle de misères profondes ; il est attendri, ému, il devient meilleur sur le moment, s'étonne que le dônûment puisse arriver à des effets si pénibles; il délie sa bourse, la vide dans les mains du malheureux, et sort le cœur content d'avoir fait une bonne action. A la seconde visite, à la troisième, il retrouve ses pauvres dans le même état ; l'impression est moins vive, ses yeux restent secs, son cœur muet; il délie plus lentement les cordons de sa bourse, s'étonne que son premier don n'ait pas tiré le malheureux de l'infortune. En sortant, il lui semble impossible d'éteindre la misère ; la fortune du plus riche banquier n'y suffirait pas. Il doit y avoir de la faute des malheureux, insouciance, paresse; il conclut qu'ils sont voués fatalement à la maladie, à la misère, à la mort. Ayant ainsi fait sa paix avec sa conscience, il n'y retourne plus, et se montrera désormais l'adversaire impitoyable des gens qui souffrent de la faim. Mais la charité toujours durable, se
retrempant au sein du malheur, ne raisonnant pas, à l'état de qualité permanente, c'est ce qui se rencontre rarement et ce qui excite souvent la défiance de celui qui reçoit. Quelquefois on s'étonne de trouver le malheureux froid, ne montrant pas cette reconnaissance enthousiaste à laquelle on n'a pas droit (car elle constituerait un paiement immédiat du bienfait). Les malheureux ont un tact délicat, comme les malades acquièrent des perceptions particulières; ils pressentent souvent la nature de l'offrande, d'où quelques-uns en arrivent à l'ingratitude. Les torts sont égaux de part et d'autre.
Il y avait dans les moindres actes de Cyprien, dans ses gestes, dans sa voix, des marques telles de compassion, que les plus aigris des malheureux eussent senti leurs amertumes fondre comme les premières neiges au soleil. Sa jeunesse, sa figure sympathique ramenaient les cœurs à la confiance, et les Garnier avaient subi cette douce influence en l'entendant parler. Pendant son absence, il ne fut pas question entre les deux époux de la maladie qui était venue s'abattre à l'improviste sur le ménage ; ils s'entretenaient de Cyprien avec attendrissement. L'aveugle avait été consolée par ses paroles : c'était un concert de pieuses bénédictions qui s'échappaient du cœur des deux vieillards en l'honneur du jeune prêtre. Il revint bientôt, n'ayant pas rencontré le docteur Richard, appelé dans les environs pour un cas grave. Il devait arriver seulement le soir à Bayeux, et Cyprien promettait de l'amener le lendemain. Les malades subissent aussi spontanément que la nature des variations dans leur moral : les uns se croient guéris rien que par l'idée que le médecin va arriver, les autres retombent dans l'abattement absolu s'il retarde sa visite de quelques minutes.^
La Garnier subit cette impression commune à tous les malades partagés entre le doute et l'espérance ; elle retomba non dans la crise où l'avait trouvée Cyprien, mais
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dans un état de triste affaissement qui fut heureusement atténué par l'arrivée de madame Le Pelletier et de sa fille.
D'un coup d'œil, Gyprien fut frappé de la beauté de mademoiselle Suzanne Le Pelletier, dont les yeux bleus remplissaient l'esprit de tous ceux qui la voyaient du souvenir de bluets dans un champ de blés. Le bleu était tellement accusé, franc et pur dans les yeux de la jeune fille, que la nature seule pouvait prêtera des sujets de comparaison : un peintre n'eût pu les représenter qu'en faisant passer dans ses pinceaux le calme et la pureté des ciels italiens. Après les yeux, les cheveux appelaient immédiatement le regard par leur épaisseur, la pureté de leur blond, qui n'offrait pas cette couleur un peu trop égale commune aux blondes, mais qui devenait fauve-doré à la racine. Il n'y avait pas besoin d'entendre la voix de la jeune fille pour deviner quel son de cristal s'échappait de ce cou blanc, d'une forme élégante, sur lequel était posée une figure souriante et fraîche.
En entrant, Suzanne rougit de se trouver en présence d'un étranger, et un sang rose vint inonder sa figure pour redescendre aussitôt après. A voir ce sang s'ébattre si librement, on eût dit qu'il avait l'orgueil de sa transparence, et prenait plaisir à se montrer et à disparaître avec malice. Des fossettes à l'état naturel, sans que Suzanne sourît, appelaient les yeux vers les joues de sang et de lait de cette belle personne. La vie, la santé, la jeunesse, le calme se montraient avec ses dix-sept ans sur chaque trait de la jeune fille, belle sans le moindre apprêt. Les cheveux étaient noués sans efforts; il était visible qu'aucune main étrangère n'aurait su les disposer dans une simplicité si charmante. Suzanne portait de petites mitaines de dentelle noire à jours qui faisaient ressortir la gentillesse de ses doigts comme une négresse à nez épaté sert à mieux faire comprendre la jeunesse des
courtisanes qui se voient dans les œuvres des maîtres italiens. La respiration agitait doucement une poitrine qui tenait tout à la fois de l'enfance et de la femme de vingt ans.
Suzanne était le type le plus complet de la jeunesse qui s'écoule tranquillement sans les soucis, les déceptions, les amertumes qui sont postés plus loin et qui attendent l'âge où il leur est permis de se montrer ; mais une certaine bonté insouciante qui régnait sur toute sa physionomie, chassait l'idée des misères de la vie. Suzanne ne paraissait pas devoir vieillir, elle n'aurait plus été Suzanne. C'était en môme temps un plaisir et une consolation de la regarder et de rafraîchir ses yeux par la vue d'une santé si souriante. L'homme le plus triste eût emporté un sentiment de félicité en rencontrant Suzanne dans ses costumes qui avaient toujours quelque chose de printanier.
Elle était venue chez les Garnier avec une robe de toile blanche à petites fleurs roses; un chapeau de paille d'Italie, rehaussé par quelques coquelicots, un nœud de rubans cerise au cou formaient toute sa toilette sans prétention et ces simples vêtements prenaient sur sa personne-une distinction qui donnait aux étoffes une marque particulière.
Cyprien se retira quelques pas en arriére afin de laisseï; approcher madame Le Pelletier près du lit de la malade ; mais c'était plutôt pour cacher l'effet que lui avait produit l'entrée de Suzanne, la première femme qu'il lui semblait rencontrer. La veuve du président salua le jeune prêtre d'une de ces sourires affectueux, signes de francmaçonnerie entre les personnes vouées au bien qui, d'un coup d'œil, lisent dans l'âme si de vrais sentiments charitables y sont enfouis. Les joues de Suzanne s'empourprèrent de nouveau en passant près de Cyprien ; pour lui, il alla discrètement dans l'embrasure de la fenêtre, afin
de laisser madame Le Pelletier causer librement avec la malade.
Malgré les bons soins que Gyprien avait eus pour la Garnier, il était difficile au jeune prêtre de remplacer l'action d'une femme : tout homme qui a été soigné dans une maladie par une femme qui s'intéresse à lui, sait quelles délicatesses exquises viennent lui faire oublier momentanément son état. La voix de madame Le Pelletier, quoiqu'elle fût douce ordinairement, prenait des inllexions plus tendres encore au chevet de l'aveugle. Ghacune de ses paroles portait avec elle l'espoir, la confiance, et quand à cette voix succédait celle de sa fille, on eût cru entendre un séraphin qui répondait à la Vierge. Ges deux timbres si purs résonnaient dans le cerveau de Gyprien et le jetaient dans une extase sembla- })ic aux émotions que fait éprouver le génie musical lorsque, éclatant en symphonies suaves, il transporte l'homme dans des régions purifiées où les choses de la vie matérielle disparaissent.
Où se trouve-t-on? on l'ignore. La conscience du corps n'existe plus ; c'est alors seulement que l'homme sent son âme, qui se révèle par ces facultés nouvelles éveillées subitement. Gyprien se laissait aller doucement à cet état plus doux que le pays des rêves, et il était d'autant plus dans l'enchantement, que jusque-là il n'avait rencontré de femmes que les paysannes de sou village, les femmes de charge du séminaire et de l'évêché ; il ne soupçonnait pas cette pureté d'accent.
De temps en temps, la voix de la Garnier, qui répondait aux questions de madame Le Pelletier, servait de contraste encore plus frappant. Gyprien serait resté toute une journée à écouter ces voix, comme on écoute le rossignol et les caprices naïfs de son gosier. L'aveugle ressentait vivement l'effet de la présence des deux dames : elle semblait oublier son infirmité depuis qu'elle les sa-
vait près de son lit, et sa conversation tenait plutôt de la causerie d'une vieille que des pensées d'une personne souffrante.
— Je me sens mieux, disait-elle, beaucoup mieux depuis que vous êtes là, madame... Tiens, Garnier, prends ma main, maintenant. N'est-ce pas que je l'ai moins brûlante ?
Le mari faisait des gestes de compassion et en même temps de remercîment pour les dames Le Pelletier.
— A la bonne heure, madame Garnier, vous êtes plus raisonnable ; sans doute votre maladie est cruelle, mais en vous tourmentant vous augmentez le mal, et je suis persuadée que M. Richard mettra bon ordre à votre vue. — Nous vous enverrons aussi madame Richard, dit Suzanne; vous ne la connaissez pas, madame Garnier? — Non, mademoiselle. — Madame Richard vaut son mari, continua madame Le Pelletier, et le docteur le dit bien : elle sauve autant de malades que lui... Pour terminer une cure, M. Richard ne manque pas d'envoyer sa femme... Vous aurez là, madame Garnier, deux bons médecins, et bien dévoués. Il me semble que je serais volontiers malade rien que pour avoir auprès de moi le docteur. .. Connaissez-vous M. Richard, monsieur l'abbé? demanda madame Le Pelletier en s'adressant à Cyprien que cette question fit retomber sur la terre. — Non, madame; j'espérais le ramener tout à l'heure, malheureusement il était absent de Rayeux. — Vous verrez un de ces hommes si rares qui se consacrent, comme Monseigneur, à secourir l'humanité.
Madame Le Pelletier avait adressé la parole par politesse à Cyprien, s'étonnant de le voir rester dans l'embrasure de la fenêtre sans mot dire : mais le jeune prêtre se laissa aller de nouveau à ses rêveries, et il n'en fut tiré que par un certain mouvement autour de la malade. Madame Le Pelletier s'était levée et se dirigeait du
MONSIEUR DE BOISDHYVEB,
côté de la fenêtre ; en entendant les pas de la veuve, Cyprien revint entièrement à lui.
— Cette pauvre femme, dit la veuve du président, est bien désolée, monsieur, et cependant elle montre une vive reconnaissance pour les soins dont vous l'avez entourée depuis ce matin...
Madame Le Pelletier demandaxonseil à Cyprien sur les moyens les plus propres à adoucir l'infortune des Garnier; mais le jeune homme ne répondait pas : il regardait la femme charitable et cherchait dans ses traits les traits de sa fdle. En ce moment, Suzanne rendait de petits services à l'aveugle et Cyprien préférait ne plus rencontrer ses regards. Madame Le Pelletier, sans s'en douter, reflétait sa fille : la même somme de bonté paraissait sur sa figure, et quoique ses cheveux et ses yeux ne fussent pas de la même couleur, certains traits du visage rappelaient directement Suzanne, ainsi que l'ensemble de la physionomie et la personne. D'après madame Le Pelletier, on pouvait prévoir ce que serait sa fille à quarante ans. Suzanne appela sa mère, lui parla bas, et à certains gestes des deux dames, Cyprien s'aperçut qu'il s'agissait de faire le lit de l'aveugle. 11 en profita pour demander la permission de s'éloigner, promettant d'amener le lendemain le docteur Richard.