‹ Monsieur de BoisdhyverChapitre 6 sur 30 · LE POUVOIR CIVIL ET LE POUVOIR RELIGIEUX · texte numérisé non relu

LE POUVOIR CIVIL ET LE POUVOIR RELIGIEUX

Le village des Vertes-Feuilles est situé à quelques lieues de Bayeux ; il est desservi par l'abbé Caneva, prêtre rigo-

riste qui faillit occasionner une émeute dans sa paroisse. Le pays normand a conservé dans certaines parties une religion profonde et une foi d'autant plus grande, qu'elle a été comprimée sous la révolution. Parmi les membres de la congrégation des filles, on remarquait Luce Niquet, la fille d'un bûcheron du pays, qui, jusqu'alors, avait été citée pour la plus sage du village ; grâce à sa renommée, elle tenait la tête dans les processions, et M. Caneva, dans les conférences publiques, ne manquait jamais de la citer en exemple à ses compagnes.

Luce Niquet était naïve comme une enfant, quoiqu'arrivaut à sa dix-huitiéme année ; elle travaillait à la moisson, et aucun garçon du village ne pouvait se vanter d'avoir obtenu d'elle le plus petit baiser. D'habitude elle restait chez son père le dimanche, au lieu de courir les fêtes des environs; sa seule distraction était de s'entretenir avec ses voisins et voisines. Un mariage survint dans sa famille, auquel elle fut invitée; les noces se firent pendant le carnaval. Comme on était à l'époque du mardi gras, les garçons en profitèrent pour s'habiller en masques, et le village fut mis en révolution par le bouleversement des ménages : chacun se costumait bizarrement, suivant son imagination.

Les garçons s'habillaient en filles, les filles en garçons; celui-ci s'était enharnaché de batterie de cuisine, celuilà avait décroché les bois de cerf aux portes des chasseurs et présentait de partout un aspect menaçant et pointu. La tradition n'avait aucune part à ces déguisements ; au contraire, l'imprévu le plus baroque y présidait. On en voyait encore couverts de feuillage mort; d'autres hérissés d'épines, d'autres sortant la tête d'une botte de paille. La farine, la suie de cheminée tenait lieu de masques ; celui qui avait le plus de succès était celui qui gênait le plus les invités par un costume désagréable.

Après qu'on l'eût beaucoup priée, Luce Niquet consentit à revêtir une blouse de paysan, un pantalon de toile et une casquette ; on lui dessina une petite moustache au charbon : sous ces habits, la jolie fille avait l'air du garçon le plus mutin qui se pût voir. Celui dont elle endossa la défroque et dont on parlait vaguement comme d'un fiancé, se montra fier de cette préférence et passa une partie de la nuit à danser avec elle. Luce s'amusait comme un enfant; jamais elle ne s'était trouvée à pareille fête, et elle était d'autant plus heureuse, que son père riait chaque fois qu'il passait devant elle et lui disait: Va garçon, va toujours. On exigea même que Luce allât inviter les filles pour mieux entrer dans son rôle, et elle dut les embrasser à la fin de chaque contredanse. Au commencement, Luce était troublée de son costume et du bruit du bal ; mais ses compagnes venaient à elle et l'entraînaient au quadrille comme si elles eussent étéfières de danser avec un si joli cavalier.

La fête dura toute la nuit, gaie et bruyante au dedans et au dehors, car les garçons, non contents de s'amuser, eurent l'idée de réveiller tout le village avec leurs cornets à bouquin. Ils se croyaient tout permis, parce que la noce avait lieu chez le maire ; mais ceux qui furent réveillés par les sons rauques de la corne à rappeler les vaches, ceux à la porte desquels on frappa, et d'autres encore dont le sommeil fut troublé par des décharges de pistolets, crurent à une nouvelle invasion des alliés. Les paysans, qui fatiguent beaucoup , aiment qu'on respecte leur repos ; bon nombre se fâchèrent d'une pareille perturbation nocturne. Il y avait un groupe de jaloux, qui mécontents de n'avoir pas été invités aux noces, crièrent plus fort que les autres ; aussi, le lendemain matin, quand les garçons traversèrent le village, encore affublés de leurs habits de masques, pour aller boire un coup au cabaret, les paysans se réunirent-ils à la porte

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(( pour leur donner une danse », disaient-ils, afin de leur apprendre dorénavant à rester tranquilles la nuit. Des rixes s'ensuivirent, et le village fut partagé en deux camps, dont celui de la noce remporta aisément la victoire, car il était composé de gaillards robustes , qui s'entendaient autant en querelles qu'en danses. Quand divers nez eurent saigné abondamment, après quelques dents cassées de part et d'autre, quand certains yeux furent pochés, la discorde se retira, heureuse de sa victoire, et la paix reprit son cours comme par le passé.

Quatre jours s'étaient écoulés entre cet événement et le dimanche. A la messe qui suivit, les vieillards du village remarquèrent que le curé avait une figure plus pâle que de coutume ; la colère semblait peinte sur ses traits. M. Ganeva menait sa cure sévèrement : mécontent d'être enfoui dans le petit village des Vertes- Feuilles, l'ambition sortait par ses yeux rougis et chargeait son teint de couleurs olivâtres.

Étant monté en chaire, il promena un regard inquiet sur l'assemblée et dit :

— Mes frères et mes sœurs, un événement déplorable a troublé la paix habituelle de ce village : les garçons, qui ne viennent pas ici écouter les paroles saintes recueillent les fruits de leur mauvaise conduite. Us ont mis le pays en émoi, ont troublé le repos des paroissiens, et ont passé la nuit dans la débauche et le libertinage. Ils se sont couvert la figure de masques pour ne pas avoir à rougir de leurs actions insensées, et ils ont jeté leur raison dans la boisson, afin que leur esprit se transformât comme leur visage. Ce sont, mes frères, des divertissements que notre sainte mère l'Église a toujours repoussés. Je voudrais voir ici les coupables, afin de leur inspirer quelques remords; mais j'espère et je prie ceux de mes paroissiens qui ont de rinfiuence ou quelque parenté avec ces garçons, de leur transmettre les paroles que je

fais entendre du haut de cette chaire. Mes chers frères et mes chères sœurs, prions ensemble et unissons nos vœux pour que de pareils faits ne se renouvellent plus ; je prie Dieu qu'il envoie des rayons de repentir dans l'âme des garçons. Hélas! les garçons, non-seulement ne sont pas seuls coupables, mais encore ils ne sont pas les plus coupables ; je vois ici des personnes qui courbent la tête, et qui n'osent affronter les regards du ministre de l'Évangile.

A cette allocution, chacun suivit les yeux du curé, qui fixaient avec insistance le groupe de filles au milieu desquelles se trouvait Luce Niquet. Un sourd murmure éclata parmi les vieilles femmes, qui difficilement pardonnent aux filles leur jeunesse. Le curé Caneva continua à lancer des paroles de blâme contre celles de ses paroissiennes qui s'étaient laissé entraîner à la nuit des noces chez le maire, et il blâma particulièrement le chef de la commune d'avoir autorisé ces débauches en prêtant sa maison, et en ne s'opposant pas aux querelles qui étaient survenues le matin.

— J'en ai dit assez, continua le curé, pour vous édifier sur le compte des filles, qui, je l'espère, se repentiront; mais il en est une à qui je ne puis pardonner : c'est la plus coupable, parce qu'elle a le plus d'instruction religieuse... Levez-vous, fille Niquet.

Luce se leva subitement, mue comme par un ressort, en portant son mouchoir à ses yeux.

— Otez ce mouchoir, hypocrite ! s'écria le curé. Comme Luce continuait à cacher sa figure :

— Qu'on lui arrache ce mouchoir ! continua le curé.

Une vieille, qui était auprès de Luce, tira brusquement le mouchoir, et laissa voir à l'assemblée le visage plein de confusion de la jeune fille.

— Fille Niquet ! s'écria le curé, regardez-moi en face, si vous l'osez... Non, vous ne l'osez pas, n'est-il pas vrai,

après la conduite dévergondée que vous avez tenue il y a quatre jours? Comment osez-vous vous représenter dans le sanctuaire, encore toute souillée de fautes? Il faut que vous ayez un front d'airain. Une autre à votre place serait venue au tribunal de la pénitence avouer ses fautes, et aurait demandé pardon à la Vierge des souffrances qu'elle lui a causées par sa mauvaise conduite. Vous, vous êtes venue à l'église tout naturellement, comme on va au marché; et vous avez cru, fille Niquet, qu'un prêtre pouvait tolérer votre présence ici sans gémir ? Hélas ! mes frères et mes sœurs, ce n'est pas un simple repentir que je demande aujourd'hui ; il serait trop commode de commettre le plus abominable des péchés, et de croire qu'on en est lavé pour dire : Je me repens. Non, mes frères, la miséricorde de Dieu est grande et immense, mais il faut que la contrition du pécheur soit dans les mêmes proportions. La fille Niquet n'est pas d'ailleurs une simple coupable, une fille naïve qui a commis une faute par légèreté : de bonne heure, elle a reçu nos instructions religieuses, elle a sucé le lait divin de la religion, et elle nous trompait. Arrière, hypocrite ! A une autre on pourrait pardonner, car une autre peut ignorer la portée des actions qu'elle commet. La fille Niquet a assez d'intelligence pour connaître qu'elle s'engageait dans une voie de perdition. L'autre dimanche encore, je la donnais comme exemple à ses compagnes, et deux jours après, comme une garçonnière, elle allait frétiller, en habits de masque, dans un lieu de débauche. Le bel exemple ! Eh quoi ! viendront à penser ces chères enfants qui m'écoutaient louer son nom, voilà donc l'exemple que M. le curé nous donne à suivre! Allons à la danse, courons avec les garçons, et laissons de côlé les instructions du pasteur ! Voilà, fille Niquet, à quels raisonnements vous exposez de jeunes filles sages qui peuvent être tentées de vous imiter ; car les plaisirs défendus ont un charme puissant,

la danse et la musique se présentent aux yeux des filles sous un aspect piquant que n'a pas la congrégation. Hélas! mes filles, on ne goûte que trop tard l'amertume qu'il y a au fond de la coupe de ces plaisirs, et c'est alors qu'on regrette, sans pouvoir la retrouver, cette paix du cœur, cette innocence de sentiments, cette chasteté de pensée qui vous rendaient si heureuses au sortir de la messe. Regardez, mes frères et sœurs, la figure de la fille Niquet ; lui trouvez-vous la même candeur que dimanche dernier, quand elle n'avait pas goûté au fruit défendu? S'il en est temps encore, regardez-vous dans votre miroir par un zèle pieux, et ne vous laissez pas flatter par ce trompeur des jeunes filles, qui ne répète que la figure qu'on veut voir : vous y verrez les lignes d'impureté qu'y a tracées une nuit de mascarade. Croyez-vous, fille Niquet, qu'il est possible que la congrégation vous garde dans son sein ?... Vous gâteriez tout le troupeau ; car il suffit d'une brebis galeuse pour gâter un troupeau, et un troupeau sain ne saurait rappeler à la santé une brebis galeuse. Arrière donc du troupeau, brebis galeuse!... Que chacun s'écarte de vous comme d'une pestiférée !

En parlant ainsi, le curé faisait signe des deux bras à ses paroissiens de s'éloigner. Cet ordre muet fat exécuté, et, pendant que Luce fondait en larmes, la voûte de l'église retentissait du bruit des chaises qu'on remuait pour faire le vide autour de la jeune fille.

— Fille Niquet, continua le curé, vous êtes chassée de la congrégation ; deux de vos campagnes, les plus âgées, vont vous dégrader en vous enlevant le ruban qui vous décorait, et dont vous avez terni la blancheur.

Deux vieilles, habituées à obéir aux moindres gestes de M. Caneva, s'avancèrent vers Luce et lui enlevèrent le ruban blanc qu'elle portait autour de la taille, sans que la jeune fille fît un mouvement. Il courut dans l'église un murmure, qui partait du côté des hommes, et

que le curé interpréta en faveur de Luce. Cette pitié acheva de l'exaspérer.

— Maintenant, dit-il, que vous êtes dégradée, il reste à purifier Féglise que vous avez souillée par votre présence...

Un profond silence s'établit. Ces paroles indiquaient que le curé allait infliger de nouvelles punitions à la jeune fille.

— Sortez d'ici, fille Niquet, dit le curé, sortez, sortez!...

Luce se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.

— Les pleurs sont faciles aux femmes trompeuses, continua-t-il. Relevez la coupable, qui doit entendre debout son châtiment.

Les mêmes vieilles, qui avaient procédé à la dégradation de Luce, la firent relever.

— Que toute la congrégation des filles se fasse ellemême justice, ditle curé. La fille Niquet va être conduite hors de l'église, dont elle est devenue indigne. Si elle résiste, que chacun la pousse : alors seulement le temple renaîtra à la pureté.

Les femmes, obéissant à la voix de M. Caneva, se levèrent et allèrent à Luce, qui n'avait plus le sentiment de ce qui se passait : ses oreilles bourdonnaient, ses tempes battaient, elle ne voyait et n'entendait plus. On la prit par le bras, on se mit en mesure de l'emmener ; mais Luce chancelait à chaque pas. Alors les femmes, excitées par les paroles du curé et les imprécations qu'il lançait du haut de la chaire, se mirent à traîner la pauvre fille comme des gendarmes font d'un voleur qui se défend. Quelques-unes dressaient des chaises en l'air et la menaçaient. Enfin, la porte étant ouverte, Luce fut poussée violemment dehors et la porte refermée.

Luce se laissa tomber sur un des bancs de pierre où

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s'asseoient les vieillards sons le porche ponr canser après la messe, et ne reprit ses sens qu'nn quart d'heure après. Un homme qui traversait la place crut remarquer une femme malade sur le banc et il s'approcha.

— Qu'as-tu, Luce? dit l'homme, qui n'était autre que le maire chez qui avait eu lieu la noce.

La jeune fille ne put répondre; seulement elle montra l'église du doigt.

— Quoi? dit-il avec un ton brusque.

Sans pouvoir parler, car un torrent de larmes s'échappait de ses yeux, Luce montrait toujours la porte de l'église, et paraissait sous l'empire d'un sentiment profond de crainte. Un vieux mendiant à barbe grise sortait de la messe ; il s'arrêta en regardant la jeune fille dont le visage était pale, sauf le tour des yeux et les paupières rougies, brûlées par le torrent de larmes qui venait de s'échapper si brusquement.

— De mon temps, dit le mendiant, les gens du village n'auraient pas souffert pareille avanie. — Que se passet-il, Jacques? demanda le maire. — Eh! monsieur le maire, si vous aviez été à la messe, vous auriez peut-être empêché le malheur. Alors Jacques raconta au maire ce qui s'était passé et dit comment le curé l'avait mêlé à la sorte d'excommunication lancée contre Luce.

— Je m'en vais parler au curé dans son église , dit le maire ; Luce, rentre avec moi; nous verrons si l'on a le droit de te chasser. — Oh! s'écria I.uce éponvantée à l'idée d'un nouveau scandale dont elle pouvait être encore la cause. — Tu ne veux pas rentrer? dit le maire; mais tu n'es pas coupable, viens! — Non ! dit Luce en se sauvant, non, je vous en prie, laissez-moi !

Le maire s'arrêta coiu't en regardant Luce s'enfuir ; il était indécis et réfléchissait sur la conduite qu'il devait tenir dans cette circonstance. Si la jeune fille eût consenti à entrer avec lui, il n'eût pas hésité à aller, en pleine

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église, reprocher au curé sa conduite ; mais, en se présentant seul, l'effet était moins puissant, et Je maire, quoique n'allant jamais à l'église, respectait assez les croyances religieuses de ses administrés pour ne pas vouloir troubler l'exercice du culte. Cependant l'affaire ne pouvait en rester là et exigeait une réparation; il y allait de la tranquillité du village. Tolérer le scandale donné en pleine chaire par le curé, c'était laisser diviser le village en deux camps, car les parents et amis du bûcheron Niquet ne manqueraient pas de faire cause commune avec les ennemis du presbytère, et il en résulterait des discordes profondes qui ne pourraient qu'amener des résultats fâcheux pour le pays.

Après que ces raisons se furent présentées à l'esprit du maire, il entra résolument dans l'église, au moment où l'office allait finir. Les premiers qui le virent entrer se dirent à l'oreille, avec une certaine surprise : — Voilà le maire ! Les chuchotements coururent de banc en banc, aussi prompts que conduits par un fil électrique, et M. Caneva entendit un marguillier répéter à son voisin : — Voilà le maire !

Le curé ne se retourna pas; il craignait de laisser paraître son émotion, car le maire représente la force et la police d'un village ; il est le maître absolu , il dispose de la force armée ; et le curé, en entendant parler du maire, craignait de le voir escorté de gendarmes. L'émotion était telle parmi les fidèles, qu'ils oubliaient de répondre aux versets du chantre, et que celui-ci chantait d'une voix tremblante, car étant à la fois maître d'école et secrétaire de la mairie, il craignait un conflit entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux.

L'Ite missa est ayant été prononcé, il fallait soi'tir de cette position. A l'ordinaire, après ces dernières paroles de l'office, un grand tumulte de chaises et de bancs renversés se fait dans l'église; les galopins, heureux d'aller

jouer, se précipitent en courant dans les groupes de femmes et se fraient un chemin en se coulant comme des serpents entre les groupes, ou en écartant hardiment la foule. Ce jour -là les paroissiens ne paraissaient pas disposés à quitter l'église : ils attendaient la fni du drame.

Ainsi que le maire l'avait pensé, la division se faisait déjà : ceux qui prenaient parti pour le curé s'étaient rangés à droite, du côté de la sacristie, comme pour en empêcher l'entrée ; les amis du maire étaient en face et regardaient ce groupe hostile, tandis qu'une foule plus nombreuse attendait dans la nef, sans oser se prononcer. Tous craignaient de prendre part à ce conflit, et cependant montraient une vive curiosité des faits qui ne pouvaient manquer de se dessiner après la scène du prêche.

Le maire, sans paraître remarquer cette ardente curiosité, entra dans la sacristie au moment où le curé Caneva se déshabillait.

— Monsieur le curé, j'ai à vous parler, dit-il.

Le prêtre fit un signe de la main, comme pour montrer qu'il attendait.

— Vous n'avez pas le droit de chasser une fille de votre église. — Pardonnez-moi, monsieur le maire, dit le curé en affectant beaucoup de froideur dans la parole ; étiez-vous par hasard à la messe? — Non, monsieur. — Vous n'avez pas connaissance des précédents de l'affaire, monsieur le maire : si vous étiez venu aux offices, si vous aviez entendu mon sermon, je pourrais peut-être discuter avec vous; mais je ne puis à cette heure vous donner les renseignements relatifs à la fille Luce Niquet ; ce serait trop long. Si vous voulez venir à la cure après les vêpres, je ne demande pas mieux que de vous renseigner exactement.

— Je ne demande pas de renseignements, monsieur le

curé , je dis que vous avez outrepassé votre pouvoir.

— Monsieur le maire, tous les fidèles qui assistaient à la messe ont trouvé ma conduite tellement raisonnable, que la fille Luce Niquet a été condamnée d'une seule voix, et que ce sont les femmes qui l'ont mise à la porte.

— Oui, dit le maire, les femmes ont obéi à vos ordres. Et si j'étais rentré avec Luce Niquet à la main, que croyez-vous qu'il serait arrivé? — Monsieur le maire, permettez-moi de ne pas répondre à cette hypothèse. Vous ne l'avez pas fait, parce que vous avez le sentiment de l'ordre et que vous ne voudriez pas apporter le scandale dans la maison du Seigneur. — Le scandale ! s'écria le maire, est-ce moi qui ai commencé, monsieur le curé? Vous allez voir en sortantcombien vos fidèles sontdivisés : les esprits simples sont pour vous, les gens qui raisonnent pour moi ; il y a la moitié du village qui attend les hostilités pour se partager. Par votre faute, voilà le village troublé pour longtemps, plus troublé que s'il y avait moitié protestants et moitié catholiques. — Par ma faute ! s'écria le curé Caneva ; dites par la vôtre, monsieur le maire. Vous saviez que la fille Luce était une enfant qui donnait l'exemple à nos filles, et vous Lavez laissée, dans votre maison, se livrer à des plaisirs défendus. — Son père était à la fête ; une fille ne commet pas de fautes sous l'œil de son père ; tout s'est bien passé cette nuit...

— Ah! monsieur le maire, tout s'est bien passé! C'est presque un blasphème ! si vos principes irréligieux ne vous troublaient pas la vue... Tout s'est bien passé! Hélas ! ces combats de garçons et de paysans à coups de fléau, ces scandales nocturnes sont malheureusement une preuve que tout ne s'est pas bien passé.

— Monsieur le curé, si vous étiez depuis longtemps dans nos pays, vous sauriez que les fêtes ne se terminent guère autrement. — C'est bien ce que je veux changer.

— Changer le caractère normand ! Vous ne le connaissez

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pas, monsieur le curé... D'ailleurs, vous pouviez aller chez le père de Luce, l'engager à surveiller sa fille, puisque vous voulez en faire une sainte : le père aurait vu ce qu'il avait à faire. — Monsieur le maire, je n'ai pas à recevoir de conseils de vous... Ce qui est arrivé, je le recommencerai aujourd'hui, demain et toujours. — Pas en ma présence, du moins, dit le maire, qui se sentait emporté par cette discussion froide. — En votre présence, monsieur. — Monsieur le curé, songez-y, j'en écrirai au préfet. — Monsieur le maire, j'expliquerai ma conduite à Monseigneur l'évêque.

Le maire sortit de la sacristie, craignant de se laisser entraîner par la colère à des paroles peu convenables, et il retrouva dans l'église ses administrés qui attendaient impatiemment le résultat de cette conférence. Quoique le maire gardât le silence sur sa conversation avec le curé, la nouvelle en courut le village, et ainsi qu'il était facile de le prévoir, des divisions profondes éclatèrent entre les paysans et amenèrent des événements qui produisirent une vive sensation dans le pays Bessin.

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