LE TRIBUNAL DE L ' 0 FF I C I A LI T É DIOCESAINE
M. de Boisdhyver avait été rendre visite aux principaux fonctionnaires de la ville, et ceux-ci étaient venus, à leur tour, au séminaire. On sut bientôt que le préfet du département, arrivé en poste, faisait prier l'évêque de le recevoir. Ce n'était pas l'époque de la tournée départe-
mentale du préfet ; Févêque jugea qu'il y avait quelque événement extraordinaire sous cette visite, et il se hâta d'envoyer un exprès à l'hôtel pour avertir le préfet qu'il l'attendait. Le préfet était un gentilhomme qui avait joué un rôle fort galant à la cour de Louis XVllI ; ses prouesses n'avaient pas peu contribué à le conduire au poste important qu'il occupait. M. de Castres représentait le parfait gentilhomme dans toute l'acception du mot. Ancien émigré, réfugié à Gand, il eut le bonheur d'adoucir les ennuis du roi pendant cette partie agitée de sa vie. M. de Castres passait pour l'homme de la cour qui avait eu le plus de bonnes fortunes ; il lui en resta quelques traces sur la figure, des cheveux blancs, une légère surdité, des manières d'une politesse exquise, et une excellente préfecture.
Voltairien, et se moquant en exil de ce Buonaparte qui voulait restaurer le culte, M. de Castres, en acceptant la mission de gouverner un département sous la Restauration, joua la comédie dévote. Ce fut peut-être le préfet qui poussa le plus aux croix de la Mission, qu'il était d'usage de planter alors, et il aurait volontiers fait brûler tous les Voltaire qu'il trouvait dans les bibliothèques de ses administrés, sauf à en relire quelques pages en cachette, comme font les Turcs pour le vin. M. de Castres fut surtout célèbre par la guerre qu'il fit aux colporteurs de livres dans son département. Tout livre porté à dos dans une balle lui semblait immoral, et la librairie de Caen, de Falaise et de Rouen, qui imprimait depuis un temps immémorial diverses facéties grivoises et populaires de la Bibliothèque bleue, fut atteinte par les arrêtés du préfet et les saisies que les gendarmes pratiquaient avec ardeur dans les balles des colporteurs.
M. de Boisdhyver connaissait M. de Castres de réputation ; le zèle catholique qu'il affectait ne lui en imposait pas, mais il était curieux de voir de près ce fonctionnaire.
MONSIEUR DE BOISDIIYYER.
Après divers compliments de cour dont le préfet avait toujours une forte cargaison, M. de Castres aborda le sujet délicat qui l'amenait à Bayeux.
— Monseigneur, dit-il, votre arrivée dans ce beau pays va être marquée par un événement considérable qui demande une telle prudence, que j'ai voulu moi-même vous en prévenir, pour deux raisons : la première, pour ne pas répandre l'affaire davantage en la faisant circuler par des secrétaires et des employés inférieurs ; la seconde, pour avoir le plaisir de me mettre en relation avec vous.
M. de Boisdhyver s'inclina, dit que le temps lui avait manqué, et qu'il comptait la semaine suivante aller au chef-lieu, afin de présenter ses hommages au préfet du département.
— A l'heure qu'il est. Monseigneur, dit M. de Castres, un village du département est en pleine révolte, en état de guerre civile, ou pour mieux dire de guerre religieuse. J'ai été obligé hier d'envoyer une brigade de gendarmerie pour mettre fin à ces discordes. A la suite d'un charivari qui a été donné à M. le curé Caneva, des combats à coups de fourches et de fléaux ont eu lieu ; plusieurs habitants ont été blessés, deux sont morts, et cela pour une fillette.
Alors le préfet rapporta à l'évêque les faits qui avaient amené ces malheurs. La victoire était restée aux partisans du curé qui formaient la majorité.
— Les gazettes libérales vont s'emparer de ce fait, dit le préfet; le mal en retombera sar mon administration. Ce Paul-Louis Courier, Monseigneur, est un homme dangereux qui n'hésite pas à fouler aux pieds les lois de la morale et de la religion pour se faire lire des masses ; nul doute qu'il ne publie un pamphlet sur ce malheureux événement. J'attends avec impatience le rapport du lieutenant de gendarmerie... — Les gendarmes, dit l'évêque, rétabliront peut-être l'ordre momentanément; mais je
crains que ces querelles ne continuent... Comme vous le dites, monsieur le préfet, c'est un événement de la plus haute gravité. — Après tout, dit M. de Castres, force est restée aux gens religieux. — Qu'importe! monsieur le préfet, s'écria l'évêque ; à notre époque, deux hommes tués, d'autres blessés par suite de querelles religieuses, font un tort considérable à l'Église... Nous ne sommes heureusement plus à ces temps où l'on enseignait le catholicisme le fer à la main... L'humanité s'est révoltée contre ces mesures de piété trop rigoureuse ; notre mission aujourd'hui est plus conciliatrice... Le sang versé de ces malheureux va faire pousser, croyez-le, monsieur le préfet, des vengeurs... Tout martyr, toute victime enfantent d'autres martyrs, d'autres victimes... Je gémis quand je vois l'échafaud se relever pour des crimes politiques ; vous tuez un homme qui a une croyance, il en naît à la même heure dix pour le venger... Les malheureux paysans des Vertes-Feuilles qui sont morts vont ranimer la colère des ennemis de la religion... — (Jue faire? disait M. de Castres.
L'évêque réfléchissait et semblait en proie à une violente émotion.
— Les rapports du lieutenant de gendarmerie peuvent être fort exacts, monsieur le préfet, mais ils ne donnent pas la connaissance précise des passions qui couvent au fond des esprits mécontents. Si vous le permettez, j'enverrai au village des Vertes-Feuilles un jeune prêtre d'une grande intelligence, pour étudier l'état général du pays et les troubles qu'y ont apportés ces funestes divisions. En même temps, il aura pour mission d'amener avec lui M. le curé Caneva, que je désire interroger.
M. de Boisdhyver sonna, et dit qu'on prévînt Cyprien de venir lui parler.
— Vous ne me conseillez pas, Monseigneur, dit M. de Castres, d'aller aux Vertes-Feuilles ? Votre présence,
au contraire, monsieur le préfet, ne peut qu'adoucir les esprits. La plainte n'est-elle, pas un exutoire aux plus grands chagrins !
Cyprienfut introduit. M. de Castres restait en contemplation devant cette physionomie pleine de charme, qui le rappelait à son jeune temps.
Cyprien entra dans le cabinet de levêque en courant plutôt comme un jeune chat que comme un homme habillé d'une robe noire.
— Eh! monsieur, lui dit l'évêque d'un ton de reproche amical qui arrêta le jeune séminariste. Comme vous avez chaud ! ajouta-t-il. — Monseigneur, nous étions en récréation, et je jouais à la balle.
L'évêque sourit.
— N'êtes-vous pas étonné, monsieur le préfet, du singulier missionnaire que j'envoie au village des Vertes- Feuilles?— Il est charmant, ditM.de Castres en frappant légèrement d'un doigt la joue de Cyprien qui rougit. —Eh bien, monsieur le préfet, ce très-jeune homme est aussi intelligent que léger ; il quitte une partie de balle, mais il remplira sa mission mieux que personne... Cyprien, écoutez-moi.
Alors M. de Boisdhyver expliqua au jeune homme la nature des renseignements qu'il attendait de lui ; il devait aller aux informations , causer avec les paysans d'une manière bienveillante, et s'instruire également auprès des vaincus comme auprès des vainqueurs.
—Monseigneur, vous serez satisfait de moi, dit Cyprien. — Voilà un aimable compagnon de voyage, s'écria le préfet... Je l'emmène dans ma voiture, Monseigneur, si vous le permettez. — Mon enfant, dit l'évêque, remerciez monsieur le préfet de l'honneur qu'il vous fait en vous priant de l'accompagner.
Pendant que Cyprien était allé faire ses préparatifs de départ :
— Quel trouble ce jeune garçon eût jeté dans les cœurs à la cour de Louis XYI! s'écria M. de Castres. — Monsieur le préfet!... dit l'évêque. — Monseigneur doit savoir que je suis la discrétion même, je ne voudrais pas mettre de telles idées dans la tête d'un jeune homme. — Quelquefois, dit l'évêque, on se laisse aller à conter certaines anecdotes pour faire passer l'ennui de la route ; vous voudriez peut-être enseigner l'ambition à mon Cyprien. — Oh! Monseigneur!... — Si vous saviez combien j'ai d'affection pour lui depuis que je l'ai vu, et combien j'ai peur qu'il ne se gâte, soit dans le monde, soit dans le séminaire!... Je crains les passions de la société; je crains plus encore l'atmosphère du séminaire, qui rend quelquefois nos meilleurs sujets des prêtres intolérants, sans charité, égoïstes.
Depuis qu'il était arrivé, l'évêque passait rarement un jour sans visiter les classes, cherchant à faire des trouvailles, car le chapitre des chanoines, entièrement à la dévotion du vicaire général, n'était composé que de médiocrités ou de prêtres âgés, tels que les Baudrand, les Godeau, les Judde, les Loriot et les Berreur, tous personnages qui menaient l'évêché. En arrivant à Bayeux, M. de Boisdhyver avait conservé le tribunal de l'officialité diocésaine tel qu'il était constitué du vivant de l'ancien évêque, et ce fut seulement l'événement de l'abbé Caneva qui démontra à M, de Boisdhyver la légère faute qu'il avait commise. Il eût pu révoquer à son gré les membres de l'officialité sans faire connaître les motifs de cette révocation; mais l'évêque n'ignorait pas combien il en coûte de changer un ordre de choses établi, les tourmentes et les tempêtes qui s'élèvent, d'autant plus fortes sur les lacs paisibles, qu'elles semblent plus rares.
Quoique décidé à faire entrer les chanoines dans la voie douce qu'il entrevoyait, 1 evêque était assez rompu aux habitudes du monde pour ne pas craindre les pertur-
bâtions que ses bonnes volontés allaient jeter dans son clergé. M. de Boisdhyver, animé du désir défaire le bien, avait l'esprit trop charitable pour posséder en même temps cette précieuse fermeté de caractère sans laquelle les meilleures intentions avortent. Dès sa jeunesse, il s'était appliqué à extirper de son intérieur les racines de colère, d'orgueil, d'amour-propre; à la place il avait semé la patience, la bonté, le dévouement, l'amour de son prochain ; il en était résulté un beau caractère, mais qui se laissait aller à des concessions, de crainte de causer un chagrin à quelqu'un.
Il en est des dignités de l'Église comme de toutes les dignités. Le chef peut être rempli des meilleures idées qui seront étouffées par son entourage. Si un maire est garrotté par son conseil municipal, un préfet par son conseil de préfecture, un roi par ses ministres, un évêque peut subir la mauvaise influence de son chapitre. L'homme le plus énergique se lasse; il arrive avec des réformes, les expose, lutte pour ce qu'il croit la vérité; mais il a un corps entier contre lui, qui tous les jours recommence son opposition, le harcèle, ne se fatigue jamais. Le chef, à moins d'une de ces individualités tenaces qu'il est si rare de rencontrer, hésite, doute, succombe à la tâche: c'est ainsi qu'il est bridé, couvert de brillants harnais ; mais il ne pense plus, n'agit plus, reconnaît qu'il est impuissant à combattre contre tous, règne sans gouverner et réalise la chimère d'un parfait gouvernement constitutionnel.
L'occasion se présenta bientôt pour M. de Boisdhyver de reconnaître le terrain nouveau sur lequel il ne marchait qu'avec une certaine précaution depuis son arrivée. Cyprien avait exécuté les ordres de son supérieur et ramené le curé Caneva. L'affaire était tellement grave, que révêque, ne croyant pas devoir prendre une décision à lui seul, convoqua le tribunal de l'officialité diocésaine.
MOiNSIEUR DE BOiSDHYVEH.
L'official ou président était M. Du Pouget, chanoine honoraire et curé de la cathédrale de Bayeux ; M, Godeau, curéarchiprêtre de Bayeux et Fabbé Baudrand, chanoine honoraire et professeur de dogme au grand séminaire, occupaient les places d'assesseurs; les vice-assesseurs étaient l'abbé Trévoux, supérieur du collège Saint-Léger de Bayeux, et l'abbé Judde, chanoine. M. l'abbé Ben eur, doyen du chapitre et théologal, occupait le siège du promoteur et, en cette qualité, instruisait l'affaire; le vicepromoteur était l'abbé Commendeur, chanoine, et l'abbé Aubertin remplissait les fonctions de greffier.
Les réparations de l'évêché n'étant pas encore terminées, une salle du séminaire devait servir à installer le tribunal. Depuis quelques jours cette affaire amenait de chaudes discussions pendant les promenades des prêtres et rompait la monotonie de leur vie habituelle. L'abbé Ordinaire ne se fatiguait pas peu le corps en démarches ; il allait de l'un à l'autre, suivait de l'œil les gestes d'un groupe éloigné, et devenait tout oreilles, afin de mieux saisir l'opinion touchant l'affaire du curé Ganeva. Il avait tellement sollicité M. de Boisdliyver, qu'il obtint la faveur de défendre l'accusé : l'évêque, qui ne vit d'abord dans cet empressement qu'un motif louable de charité, comprit trop tard qu'un système religieux se dressait en face du sien.
Le curé Ganeva ne quittait pas son défenseur; pendant tout le temps que s'instruisit son affaire, on le vit donner le bras au vicaire général qui, en se promenant avec lui dans les cours du séminaire, semblait par cette faveur dont il couvrait l'accusé, le poser plutôt en victime qu'en coupable. L'abbé Du Pouget, l'homme le plus éclairé du chapitre, avait rédigé l'instruction sur les notes fournies par Gyprien et sur les interrogatoires du curé Ganeva. Son rapport, remarquable par la netteté, la concision et l'impartialité, lui valut un remercîment affectueux de l'évê-
MONSIEUR DE BOISDIIYVER.
que ; il ne savait pas encore que M. Du Pouget était un des hommes les plus distingués de France en science archéologique, car deux ans plus tard il devait être nommé membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour son livre du Symbolisme dans Vart religieux du moyen âge.
Le rapport ayant été lu devant les membres de l'officialité diocésaine, M. Du Pouget interogea le curé Caneva sur les détails relatifs à l'affaire du village des Vertes- Feuilles. M. Caneva n'avait pas passé quelques jours dans le séminaire sans étudier l'esprit des prêtres qui devaient l'absoudre ou le condamner; d'ailleurs, conseillé par l'abbé Ordinaire, il semblait fier de comparaître devant ses pairs pour la cause de la religion, et ce fut par un discours de cette nature qu'il répondit aux interrogatoires de l'évôque.
— Pardon, monsieur le curé, dit M. Du Pouget, vous plaidez dans ce moment, quand il s'agit seulement de répondre à mes questions. Je ne mets pas en doute votre zélé pieux, il ne m'appartient même pas de le juger; il s'agit seulement de rétablir ici le sermon que vous avez prononcé en présence de vos paroissiens. — Monsieur l'official, dit M Ordinaire, je vous demande la parole, M. le curé Caneva a prononcé un sermon pour lequel il est mis en cause ; mais pourquoi a-t-il prononcé ce sermon? N'est-ce pas en vertu de pensées qui lui dictaient ses paroles? N'avait-il pas raison de croire la cause de la religion menacée dans son village? — Monsieur le vicaire général tombe également dans le défaut de l'accusé qu'il défend, reprit M. Du Pouget; déjà voici qu'il plaide la cause, mais nous n'en sommes pas là, messieurs; je prie donc M. l'abbé Ordinaire de ne pas interrompre l'interrogatoire que j'ai commencé, et j'invite M. le curé Caneva à se renfermer dans une réponse courte et simple, et à ne la faire suivre ni précéder de
paroles en faveur du fait. M. le curé Caneva peut-il me dire pourquoi il interpellait d'une manière si dure une jeune fille à laquelle il a fait le plus grand tort? — Parce qu'elle donnait le mauvais exemple, dit le curé Caneva.
— Cependant, dit l'évêque, cette jeune fille avait le droit de danser avec son fiancé. — Elle n'avait pas de fiancé. — Je demande pardon à M. le curé Caneva; pendant cette nuit où les garçons du village ont fait quelque bruit, je le reconnais, elle était en compagnie de son fiancé. Le fait est constaté par une déposition du maire des Vertes- Feuilles, que l'abbé Cyprien a recueillie.
Sur un signe de l'official, Cyprien se présenta; ayant été interrogé, il dit les faits qu'il avait recueillis de la bouche des paysans. Luce Niquet était fiancée à un garçon depuis un an ; mais l'interdit que le curé Caneva avait lancé contre elle rompait le mariage projeté, par suite des divisions qui s'étaient établies entre les paroissiens. La mére du fiancé de Luce tenait pour le curé, et ne voulait pas pour bru une fille sur laquelle étaient suspendues les foudres de l'Église.
En entendant cette déposition, le curé Caneva faisait des signes de tête négatifs, haussait les épaules, se levait de son siège et s'entretenait avec son avocat d'un air de dédain en montrant Cyprien.
— Monsieur l'official, dit le curé Caneva, ces faits sont mensongers. — Mensongers! s'écria Cyprien en rougissant. — Oui, monsieur, dit le curé Caneva. Vous êtes malheureusement trop jeune pour remplir une mission si importante; vous aurez été abusé. — J'ai entendu les personnes les plus considérables du village, dit Cyprien.
— Des ennemis qui jalousent l'autorité du curé. Parmi ces personnes considérables, auriez-vous demandé par hasard l'opinion de M. le maire des Vertes-Feuilles? — J'ai commencé par rendre visite à ce fonctionnaire, dit Cyprien. — Eh! monsieur, c'est là justement que je vous attendais; le
MONSIEUR DE ROISDHYVER. 79
maire est celui de tous qui a essayé d'ameuter le plus de haines contre moi. Il n'est donc pas étonnant que dès l'abord vous ayez été prévenu contre mes intérêts, car, aussitôt arrivé, vous avez entendu un homme qui, usant de son autorité civile, s'est dressé en face de moi et a réussi à former un parti contre la cure. — Le maire, dit Cyprien, m'a paru un homme droit, aimant ses administrés, et cherchant avant tout à établir la tranquillité dans son village. — C'est un être sans religion. — Il m'a parlé cependant, repartit Cyprien, des liaisons amicales qu'il entretenait avec le curé votre prédécesseur. — Je n'ai pas connu mon prédécesseur, répondit M. Caneva, mais j'ose affirmer qu'il n'avait pas un sentiment élevé de ses devoirs en fréquentant un impie tel que le maire des Vertes- Feuilles. — M. Cyprien, dit M. Du Pouget, continuez votre déposition sans répondre désormais à l'accusé.
Cyprien déroula le tableau des menées sourdes du curé Caneva, qui, loin d'ignorer les fiançailles de Luce, avait tout mis en œuvre pour les rompre aussitôt après le scandale de son prêche. C'était un démenti formel aux allégations de l'accusé, que l'instruction montrait rôdant le soir par le village, se transportant d'une maison à l'autre, et attisant le feu des rancunes des paysans qui lui étaient dévoués. Cet acte d'accusation avait été fait sans arrièrepensée et sans prévention contre l'accusé; mais la conscience et l'intelligence déployées par Cyprien dans sa mission déterminèrent un tel groupe de faits significatifs, qu'il fut plus tenté encore de les adoucir que de les présenter crûment. Cyprien n'eut qu'à les disposer dans un certain ordre, à les attacher les uns aux autres par rang de gravité, pour montrer clairement la courbe qu'avait produite la bombe de M. Caneva, du moment où lancée de la chaire elle avait éclaté dans le village.
— Mon cher Aubertin, disait l'abbé Commendeur, portant plus d'attention à ce qui se passait dans son inté-
rieur qu'au jugement de l'abbé Caiieva, pourriez-vous me dessiner des intestins? — Des intestins! s'écria l'abbé Aubertin, qui, armé d'une petite paire de ciseaux, songeait à remplir la commande du vicaire général et s'appliquait à rendre en ce moment le profil de sainte Eudoxie ; des intestins, pour quoi faire? — Ah! si je connaissais leur forme exacte, peut-être bien arriverais-je à me guérir. — Avez-vous vu des serpents boas? demanda l'abbé Auberlin. — Non, dit l'abbé Gommendeur. — Imaginezvous que vous avez dans le ventre un grand serpent couché, replié en rond vingt fois sur lui-même, et qui reste endormi dans une torpeur absolue pendant qu'il digère. — C'est ça, s'écria l'abbé Gommendeur, sauf que je ne ressens pas de torpeur. — Vous n'êtes pas non plus un boa. — L'abbé Godeau serait plutôt le boa... il mange et il boit sans jamais se fatiguer... Est-il heureux !
En effet, en ce moment l'abbé Godeau n'écoutait guère ce qui se disait dans le tribunal : les mains sur la poitrine, les yeux fermés, il était plongé dans une béatitude de gourmand que rien ne saurait troubler. 11 conservait pendant ce léger sommeil un sourire tranquille posé sur de grosses lèvres vernies et luisantes; ce sourire allait, venait, et participait de la respiration qui soulevait son corps pour sortir par sa bouche entr'ouverte. Un €alme parfait enveloppait toute la personne de l'abbé Godeau, qui ne paraissait accablé que de porter un triple étage de mentons s'étalant dans leur superbe indolence et couvrant entièrement le rabat.
Tout en portant la plus grande attention aux débats, M. de Boisdhyver ne pouvait s'empêcher de remarquer l'altitude et la physionomie de son entourage. Quitter Paris et le frottement des gens intelligents pour retomber dans un évêché rempli de telles médiocrités fut alors pour le nouvel évêque un sujet de tristes réflexions. Il se
demanda comment, seul, il arriverait à faire le bien; car il comprit qu'il lui était impossible de changer la nature de ces prêtres que leurs petites passions avaient garrottés peu à peu, qui ne s'étaient même pas débattus pendant leur jeunesse, et qui, à l'âge où l'homme se sent puissant et capable de grandes choses, avaient trouvé de mauvaises herbes attachées à leurs moindres mouvements. Les plus heureux furent ceux qui, accomplissant machinalement leurs devoirs religieux, ne manquaient à aucun de leurs exercices, et lisaient leurs prières comme des lettres mortes, sans s'imaginer qu'ils ne faisaient qu'un pieux ron-ron. >
Seul avec M. Du Pouget, le supérieur du séminaire, l'abbé Trévoux, était un homme remarquable, droit et plein de ce grand bon sens qui désenchante souvent les esprits faibles.
Ainsi, le procès de l'abbé Caneva se déroulait seulement devant cinq personnes : l'évêque, le supérieur du séminaire, M. Du Pouget, l'abbé Ordinaire et l'accusé, car Gyprien ne faisait pas partie du tribunal. Les autres membres étaient indifférents; les uns, sans sommeiller comme l'abbé Godeau, ne comprenaient pas l'importance des débats ; les autres se livraient à leurs manies, comme l'abbé Aubertin qui avait abandonné sainte Eudoxie pour découper une longue bande de prétendus intestins sur lesquels méditait l'abbé Commendeur : frappé de leur analogie de forme avec le serpent boa, il était au supplice de voir la séance se prolonger, car il ruminait de consulter le volume de Buffon, à l'article hoa, se disant à part lui que l'analogie de forme entraîne l'analogie de traitement, et qu'en étudiant la nourriture et la façon de vivre des serpents , il arriverait sans doute à gouverner ses intestins.
Si l'affaire intéressait médiocrement la majorité, les cinq personnes pour qui se déroulaient les débats n'en
étaient que plus vivement touchées, et la lutte entre l'accusation et la défense fut un de ces combats oratoires qui ne brillent pas seulement par la parole, mais où l'on sent des questions graves qu'on ne peut guère plus toucher qu'une pierre à fusil sans qu'il en sorte des étincelles.
L'heure de la défense était enfin arrivée, vivement attendue par l'abbé Ordinaire, qui brûlait de mettre en lumière ses idées religieuses. Loin de se poser en défenseur, l'abbé Ordinaire se dressa en triomphateur : il montra la religion s'affaiblissant dejour en jour, perdant son influence sur les masses par de perpétuelles concessions à l'esprit du siècle.
Il fit un tableau sanglant de la Révolution française, comptant les prêtres qui avaient péri victimes de leurs convictions religieuses. A partir de cette époque, malgré les pompes qu'on avait rendues au culte, malgré les efforts des différents gouvernements qui s'étaient succédé et qui avaient fait une large part à l'autorité religieuse, l'abbé Ordinaire dépeignit cette autorité s'affaiblissant de jour en jour, et devant être anéantie dans l'avenir si les chefs de l'Église n'y prenaient garde. La douceur, la modération étaient des crimes aux yeux du vicaire général; de telles concessions rendaient l'Église faible et sans pouvoir. A entendre le grand vicaire, la terreur, les châtiments, la force seuls pouvaient encore retenir le peuple; et il esquissa un sombre tableau de l'Inquisition, montrant la puissance du catholicisme à cette époque.
Peut-être l'abbé Ordinaire allait-il plus loin qu'il ne voulait, poussé par un esprit d'hostilité vis-à-vis de M. de Boisdhyver ; il avait en lui la conviction âpre et dédaigneuse de l'homme emporté par sa nature qui, se sentant incapable de tolérance, s'irrite et veut gouverner par les moyens violents. M. de Boisdhyver écoutait ce discours avec attention, tout en compatissant aux amertumes cachées dans l'âme de son vicaire général, et qui
jaillissaient de ses moindres paroles. L'abbé Ordinaire avait mis unfeu si âpre à son discours, qu'il troubla môme ses confrères qui ne se troublaient de rien. L'abbé Commendeur en oublia momentanément ses intestins. M. Godeau sortit de son sommeil en passant une large langue rose sur ses lèvres brillantes ; seul, l'abbé Aubertin, plongé dans la création, continua à découper l'œil de profil de sainte Eudoxie à laquelle il était en train de faire cadeau d'une paire de longs cils semblables aux moustaches d'un chat effarouché.
Ayant laissé de côté les généralités qui avaient duré prés d'une heure, le vicaire général exposa brièvement l'affaire du curé Caneva et dit qu'il daignait à peine en parler, car s'il le défendait, il se rangerait avec les ennemis de l'Église, et la défense devait se taire quand l'accusation était si faible; mais, conservant rancune à l'instruction que Cyprien avait faite dans le village, il accabla le jeune prêtre de sarcasmes cruels qui prenaient naissance dans l'amitié que M. de Boisdhyver semblait lui témoigner. Le jeune homme (telle était ï'épithète qui revenait à chaque moment et sous laquelle Cyprien était désigné) avait recueilli, avec la légèreté de son âge, des propos de vieilles femmes, des bavardages de veillée. Tout en témoignant à l'èvêque le respect qui était dû à sa haute position, l'abbé Ordinaire ne pouvait s'empêcher de déplorer qu'il eût choisi un tout jeune homme pour une mission grave, où des questions si importantes étaient en jeu. Par un moyen d'avocat, l'abbé Ordinaire se tournait vers Cyprien, le regardait avec dédain, et semblait vouloir le montrer dérisoirement aux membres du tribunal, jaloux de la faveur dont il avait été l'objet.
Cyprien rougissait, pâlissait, baissait les yeux sous le regard dédaigneux du vicaire général et semblait réellement l'accusé. Par là, il prêtait quelque vérité aux accusations de l'abbé Ordinaire ; car, ayant accompli sa mis-
sion avec conscience, certain d'être arrivé à la connaissance de la vérité et de l'avoir démontrée aux yeux du tribunal, toutefois n'osant répondre, intimidé, n'ayant pas l'habitude de la parole, écrasé par l'arrogance du vicaire général, Cyprien voulait se lever et semblait cloué sur sa chaise, de même que sa langue était collée à son palais; il sentait l'indignation lui serrer la gorge, et ne pouvait dissimuler cette émotion. Laisser paraître combien il souffrait des acrimonies de Fabbé Ordinaire, c'était prouver que le vicaire général ne médisait pas en attaquant la jeunesse de Cyprien, puisqu'à la moindre émotion, les larmes lui venaient comme à un enfant. Heureusement, Cyprien fut tiré de cette situation pénible par un regard de M. de Boisdhyver, qui semblait lui dire : Courage !
Ce à quoi n'avait pu parvenir l'amour-propre du jeune homme, l'évêque y arriva par l'empire qu'il avait su prendre sur Cyprien.
A partir de ce moment, le vicaire général put continuer à lancer ses sarcasmes, qui semblaient s'adresser à une statue, tant le calme était revenu sur la figure du jeune homme. Fier du résultat de sa vengeance, l'abbé Ordinaire s'en donnait à cœur-joie de martyriser son ennemi à moitié vaincu ; mais il dépassa le but en allongeant son discours, qui, à partir du second tiers, ne fut plus suivi avec la même attention par les membres de l'officialité : ayant usé toutes ses épithétes âcres et amères, sentant qu'elles ne portaient plus, trouvant Cyprien calme, la figure pleine d'une fierté modeste, le vicaire général termina péniblement son plaidoyer qui n'excita pas le murmure favorable si cher à ceux qui parlent en public.
Cependant, par une de ces comédies qui terminent quelquefois les grands mouvements oratoires et que les vieux avocats n'emploient qu'avec prudence, l'abbé Ordi-
MONSIEUR DE BOISDHWER.
naire se jeta dans les bras de l'abbé Caneva, comme s'il lui témoignait par cette accolade l'estime dans laquelle il le tenait; mais ce coup de théâtre fut perdu pour l'abbé Aubertin qui fouillait avec le bec de ses ciseaux pointus dans son papier noir et cherchait à rendre une délicate narine, telle qu'il la supposait à sainte Eudoxie. M. Godeau était retourné dans le pays des rêves gastronomiques, et les tyranniques boyaux de l'abbé Commendeur l'absorbaient complètement.
Après une réplique molle du promoteur, M. Berreur, dont le devoir était de soutenir l'accusation, mais qui se montra plein d'indulgence pour l'accusé, M. Du Pouget fit un résumé impartial de l'affaire. L'official reprenait les faits un à un, montrait les habitants des Vertes-Feuilles vivant en parfaite concorde jusqu'au malheureux prêche de l'abbé Caneva, qui, par un zèle dont on aurait pu lui savoir gré dans des circonstances menaçantes et dangereuses pour l'Église, avait eu le tort de ne pas se plier aux habitudes normandes et à celles, en particulier, du pays Bessin, fort enclin aux fêtes et aux réjouissances bruyantes.
M. Du Pouget faisait preuve de connaissances profondes des mœurs des diverses provinces de la France en démontrant que chaque pays a des habitudes contre lesquelles il est dangereux de lutter. Tout prêtre doit étudier les tendances de sa localité et l'esprit des habitants. L'abbé Caneva n'était pas nouveau venu dans le village des Vertes- Feuilles ; comment, aveuglé par un zèle religieux trop rigoureux, avait-il prononcé des paroles imprudentes grosses de discorde, peut-être utiles en Bretagne, très-dangereuses en Normandie?
Il n'y eut dans le résumé de M. Du Pouget aucune trace de réponse aux attaques de M. Ordinaire ; mais Cyprien fut réconforté par un mot de son supérieur qui l'encouragea à toujours rechercher la vérité avec le soin qu'il
avait apporté dans cette affaire, et la conclusion fut d'inviter les membres du tribunal diocésain à se retirer dans la chambre du conseil pour voter sur la conduite du curé Caneva.
La discussion recommença entre M. Du Pouget et le vicaire général sur la question de réprimande ou d'acquittement ; mais l'évêque comprit de quelle puissance disposait l'abbé Ordinaire, car si les membres du tribunal n'avaient pas prêté une vive attention aux débats, ils étaient venus avec un mot d'ordre. Les discussions pour ou contre ne signifiaient rien aux yeux de ces hommes, qui préféraient s'en rapporter à une volonté puissante plutôt que de se donner la peine de fouiller dans leur conscience. Il n'avait pas été difficile à l'abbé Ordinaire de persuader aux Commendeur, aux Aubertin, aux Godeau, auxBerreur, aux Juddeetaux Loriot, combien il serait dangereux de condamner un de leurs confrères, apparlînt-il aux derniers échelons du clergé.
Le prêtre doit avoir raison, il a toujours raison, il faut qu'il ait raison sans cesse. L'abbé Ordinaire, depuis le commencement de l'instruction, ne disait autre chose à ses confrères, comptant peu sur leur intelligence et s'efforçant de leur faire entrer comme un coin cet absolutisme. Ce ne fut pas avec des discussions qu'il chercha à les convaincre ; il ne descendait pas à discuter avec les chanoines, mais il leur donnait une certitude qui, leur épargnant de descendre en eux-mêmes, leur laissait l'esprit tranquille. MMo Judde, Loriot et Berreur étaient plus raisonneurs que MM. Godeau, Aubertin et Commendeur. L'abbé Ordinaire, qui avait étudié l'esprit de l'évêque dès son arrivée, prouva aux chanoines qu'il était important de se montrer, dans le principe, puissants et ne craignant pas leur supérieur. Rien n'était plus dangereux que de paraître souscrire à ses vœux aussitôt son installation ; c'était courber le front, se donner un
maître, se préparer un avenir d'esclaves dans l'évêché. Ces menées produisirent un résultat auquel ne s'attendait pas M. de Boisdhyver, quoiqu'il eût été prévenu par M. Du Pouget des agissements de son vicaire général. Le curé Caneva fut acquitté, et la peine de la réprimande rejetée, sauf deux voix, celles de Fofficial et du supérieur du séminaire. Sentant alors contre quelles mesquines passions il avait à lutter, M. de Boisdhyver fut ému malgré lui, mais sa loyale nature triompha, et le calme était revenu dans l'esprit de l'évêque lorsqu'il prononça le jugement du tribunal.
— Monsieur le curé, dit- il à l'abbé Caneva dont la joie pouvait à peine se contenir, le tribunal a jugé que votre zèle ne pouvait avoir aucunes fâcheuses conséquences pour l'Église. Vous sortirez d'ici lavé de toute espèce de reproches...
Les regards de l'abbé Ordinaire se croisaient avec ceux des membres du tribunal, heureux d'avoir remporté une victoire, non dans l'intérêt de la religion, mais contre l'évêque, qui ne semblait pas remarquer cet enthousiasme.
— Mais, continua M. de Boisdhyver, désirant que ces troubles ne se renouvellent plus dans le village des Vertes- Feuilles, et invité par l'autorité civile à y apporter tous mes efforts, usant de mon pouvoir discrétionnaire, M. le curé Caneva attendra au séminaire que je lui aie désigné la nouvelle cure qu'il sera appelé à diriger.
liNTÉRIEUR TRAIHQUILLE
Quelques intérieurs de province étonnent celui qui n'est pas initié à ces mœurs, par un aspect froid, mesquin, une odeur particulière inanalysable. On dirait que la vie est figée dans ces endroits : la forme des meubles, leur position dans les appartements, le papier des tentures, certaines pendules étranges, jusqu'aux plis des rideaux, tout concourt à frapper d'un particulier malaise un esprit actif. Il se sent transporté dans des milieux singuliers, comme si, emporté dans un ballon, il pénétrait dans les couches où l'air se raréfie ; il craint le sort de l'oiseau que la science enferme dans une machine pneumatique et qui ne tarde pas à expirer; il a peur de vivre quelque temps sous ce toit, comme il est dangereux de s'endormir sous l'ombrage de l'arbre à poison. C'est un calme glacial et non la douce tranquillité ; les drames se jouent ici comme ailleurs, mais sur une petite échelle ; des passions sont en jeu, grosses comme la tête d'une épingle, et ces passions passent par autant de bouches que l'épingle par de nombreuses mains d'ouvriers avant d'être fabriquée.
L'intérieur de madame Le Pelletier se distinguait de la plupart des maisons de Bayeux par cette absence de froideur ; la vie y était calme, mais cordiale et simple. Quand, dans l'aprés-midi, la mère et la fille avaient fait leur toilette et se mettaient à travailler dans
le salon donnant sur la rue, le bonheur semblait habiter ce petit appartement, meublé avec un certain goût.
La toilette des deux dames était g-énéralement d'un gris clair pour les saisons de printemps et d'été. La même étoffe leur servait; la robe de Suzanne était relevée toutefois par quelques rubans, par une bordure plus voyante que la robe de madame Le Pelletier. Un homme corrompu serait devenu meilleur en voyant l'attitude de la mére et de la fille pendant leur travail : nulle mauvaise passion n'avait jamais frôlé la pensée des dames Le Pelletier. La pureté de leur cœur faisait une continuelle et douce explosion sur leur figure ; la vie semblait les avoir exemptées des chagrins, des maladies. Cela se voyait dans leurs yeux.
Si une ombre légère passait quelquefois sur la figure de la mère de Suzanne, c'était quand, levant la tête, elle rencontrait le portrait du président Le Pelletier, accroché à la muraille, qui semblait toujours la regarder. C'est ce phénomène physique qui rend touchantes les plus médiocres peintures : être suivi, de quelque côté qu'on se trouve, par les yeux du portrait, n'est-ce pas la pensée que la personne morte s'associe à chacune des pensées des êtres qui lui survivent? Un léger soupir que madame Le Pelletier tâchait encore d'affaiblir, afin de ne pas chagriner sa fille, s'échappait de sa poitrine, et elle ramenait aussitôt ses yeux sur son ouvrage, craignant de laisser voir son émotion. Cependant d'année en année le souvenir du président tendait à perdre son influence douloureuse, pour se teinter de sensations doucement mélancoliques.
Avec ses idées chrétiennes, madame Le Pelletier entrevoyait une existence inpalpable, incorporelle, libre, heureuse, immatérielle, pour son mari défunt qu'elle se plaisait à rêver planant au-dessus de la maison, ou enfermé avec elle dans la chambre, entrant avec un rayon
de soleil, peut-être l'un de ces atomes nombreux qui remplissent Tair ; mais elle gardait ses réflexions pour elle et ne mettait pas sa fille dans sa confidence : tout en vivant heureuse de ces tendres chimères, elle n'eût pas voulu les faire partager à d'autres, à cause de leur peu de raison. Madame Le Pelletier avait un sens droit de la vie, et s'abstenait de raisonner sur les faits dont l'entendement est fermé à l'humanité.
Elle allait tous les dimanches à la messe avec Suzanne, croyait fermement en Dieu, et avait inculqué cette croyance à sa fille; hors de là, elle n'aurait jamais discuté sur les pratiques de la religion. Pour elle, le bonheur était dans la vie domestique et le travail; même lorsque son mari occupait les fonctions de président, elle s'était contentée simplement d'une fille chargée du gros ouvrage de la maison. Depuis la mort du président, madame Lepelletier avait renvoyé cette servante, afin d'habituer Suzanne au travail et à l'entretien de l'intérieur.
Tous les jours à six heures du matin en hiver, à cinq heures en été, Suzanne était levée et commençait émettre en ordre l'appartement. A cette heure sa toilette n'était pas encore faite, et ses lourds cheveux blonds, tordus en un clin-d'œil, laissaient échapper de petites mèches rebelles les plus charmantes du monde.
En costume du matin, la jupe attachée par derrière avec une épingle pour ne pas frôler les marches humides de l'escalier que la jeune fille venait de lessiver, le sang montant légèrement à la tête par suite de sa position, chantonnant quelque fragment de romance que sa mère lui avait apprise, Suzanne semblait une jeune déesse flamande, avec une distinction que les peintres des Flandres ont rarement trouvée au bout de leurs pinceaux.
A huit heures, Suzanne ayant fait le plus gros de la
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besogne, prenait un morceau de pain, des fruits, et s'en allait, qu'il fît froid ou chaud, dans le jardin. Là, sans s'inquiéter de la neige ou de la gelée, elle déjeunait, tout en émiettant une partie de son pain, afin d'allécher les oiseaux, qui ne manquaient jamais de distribution. Un homme sujet aux rhumatismes en eût gagné de nouveaux à voir entrer dans le jardin Suzanne habillée d'un simple jupon blanc et d'une sorte de petite veste du matin. Elle bravait l'air froid, la gelée, la neige d'hiver et la rosée du printemps : le vif de la saison ne faisait qu'ajouter à la vivacité de son teint, et elle rentrait à la maison le sang en mouvement, en chantant, le cœur plus heureux que si elle avait assisté à la plus belle fête du monde.
Ses amis les oiseaux, les arbres, les plantes qu'elle cultivait, l'air, le soleil, la lumière n'étaient-ils pas pour elle des tableaux toujours changeants, des sensations toujours nouvelles, qui ne laissent aucune inquiétude à l'esprit et qui le meublent de fraîcheurs odorantes inconnues aux grandes villes ?
Après quoi Suzanne procédait à la toilette des meubles ; c'est le luxe de la Flandre que le poli quotidien du bois. On aime les grandes armoires brillantes comme une glace, et les jeunes filles, tenant un morceau de cire qu'elles font courir dans toutes les directions, sur les surfaces planes aussi bien qu'entre les moulures, regardent ce travail plutôt comme un jeu gymnastique que comme une mission pénible.
Ce vernis posé, Suzanne montait à sa chambre, faisait une demi- toilette, rajustait ses beaux cheveux, enlevait le peigne, et disparaissait presque tout entière sous sa chevelure, comme ces statues de naïades portant des vasques qu'on entrevoit à peine entourées des pleurs d'une nappe d'eau. Le peigne séparait cette immense chevelure par masses considérables , avec une souplesse
merveilleuse. Suzanne ramenait à l'ordre, comme en un bataillon, tous ces cheveux mutins qui, tout à l'heure, étaient dispersés.
D'un simple coup d'œil à une petite glace, elle s'assurait de sa coiffure. Il n'y avait que deux boucles rebelles derrière le cou, qui résistèrent toujours aux efforts du peigne, par leurs ondulations capricieuses; mais ces deux boucles poussées à la racine des cheveux, sortant tout à coup du duvet soyeux du cou, semblables à ces tendres feuilles qui traversent la mousse au pied d'un arbre puissant, étaient si mutines et si jolies, qu'elles auraient demandé un poëme, et mieux qu'un Pope pour poëte.
Cette première toilette terminée, Suzanne descendait à la cuisine et préparait le second déjeuner de midi, consistant en viandes froides provenant du dîner de la veille pour les jours gras; en une omelette, le plus souvent, et en légumes pour les jours maigres. Le déjeuner terminé et déposé près du feu dans des assiettes renfermées pour conserver la chaleur, Suzanne quittait] ses gros gants de peau qui servaient à protéger ses mains, qu'elle avait fort belles, contre les gros travaux et contre l'action du feu. Plus leste qu'un oiseau sautant d'une branche à l'autre, elle courait à sa chambre, changeait de robe, appelait sa mère, et servait le repas en un instant.
Ainsi s'écoulaient les matinées de Suzanne, qui ne variaient que les jours de marché et de blanchissage; alors elle était aidée par madame Le Pelletier, qui surveillait avec elle les travaux des lessiveuses dans la cuisine, remplie exceptionnellement d'une immense cuve fumante, garnie de cendres, faisant entendre un bruit d'eau roussâtre qui s'échappait du linge qu'on coulait, remplissant la cuisine et les corridors d'une vapeur épaisse. Deux fois par semaine, de huit à dix heures du matin, les dames
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sortaient en toilette modeste, chacune un panier au bras, et allaient faire leur marché.
Telle était leur vie habituelle. Madame Le Pelletier avait en outre enseigné à Suzanne l'art de la pâtisserie, pour varier la cuisine habituelle : quand il restait un peu de viande, Suzanne la hachait, la combinait, la pelottait en formes diverses et entourait ce hachis, dit rissole, d'une certaine pâte qui s'imprégnait à la casserole du jus des viandes, dont la masse était cernée par des dessins et des dentelures obtenus par une roulette de cuivre.
L'abbé Gloriot, cousin éloigné de madame Le Pelletier, n'eut pas de cesse qu'il n'eût obtenu quelques-unes de ces excellentes pâtisseries qui gagnaient encore à être mangées froides ; c'était pour en faire cadeau à M. le chanoine Godeau, le plus gourmand de tous les chanoines. Mais madame Le Pelletier jugea à propos de voir le moins possible l'abbé Gloriot, homme un peu joyeux, qui portait presque toujours une grosse rose rouge à sa boutonnière, et qui ne savait contenir, même devant Suzanne, ses propos rabelaisiens.
Deux ou trois fois l'année seulement, madame Le Pelletier reçut l'abbé Gloriot, qui passait généralement dans Bayeux pour un prêtre ami des plaisirs de la vie : il ne craignait, disait-on, ni les jolies pécheresses, ni les cigares bien secs, ni le vin bien vieux, ni le jeu, ni les propos salés.
L'abbé Gloriot oubliait trop la robe qu'il portait pour que madame Le Pelletier en fit un intime de la maison ; d'ailleurs, elle ne recevait personne, à l'exception du docteur Richard, ancien ami du président, qui l'avait soigné avec un dévouement tel qu'il passa huit nuits et huit jours sans sortir de la maison du malade, demandant en vain à la science des secours impuissants contre une maladie dévorante.
MONSIEUR DE BOTSDHYVER.
Les après-midi s'écoulaient entre la mère et la fille dans le salon, toutes deux occupées à travailler, Suzanne ayant, pour satisfaire sa curiosité de jeune fille, la première place dans l'embrasure de la fenêtre donnant sur la rue. En face était la maison du notaire, précédée d'une boutique d'épicerie et suivie d'une marchande de nouveautés. D'un coup d'œil à travers des rideaux brodés par Suzanne (mais elle les avait brodés bien légèrement, sans doute pour mieux voir), elle pouvait suivre les dames de la ville entrant chez la marchande de nouveautés, les paysans discutant à la porte du notaire, et les gens de toute classe se fournissant de tout dans la plus importante boutique de la civilisation, l'épicerie. Dans un intérieur tranquille, ces petits drames offrent un intérêt aussi puissant que, pour les Hollandais, le miroir reflétant les promeneurs de la rue.
Suzanne avait souvent de fous éclats de rire à la vue d'un enfant sortant de l'épicerie avec un grand cornet de mélasse et s'en embarbouillant les joues, le menton et les oreilles. Rien qu'à voir les gestes des paysans assis sur les bancs du notaire ou attendant, après le marché, leur tour d'audience, on pouvait suivre leurs discussions sans entendre ce qu'ils disaient.
La plupart des élégantes de Bayeux se fournissaient chez les dames Boulanger, marchandes de modes ; sans ambitionner les toilettes de ces personnes, Suzanne trouvait cependant un certain plaisir à les étudier et à les observer. — Maman, viens voir ! disait-elle à madame Le Pelletier quand elle voulait faire partager sa curiosité à sa mère. Alors, derrière leurs rideaux, elles faisaient leurs observations sur les comédies de la rue, sans y apporter le dénigrement habituel de la province. Une légère malice sans fiel partait des lèvres de madame Le Pelletier et mettait Suzanne en gaieté pour tout le reste de la journée. Quelquefois la veuve du président chantait un de ces
anciens airs d'opéra-comique de l'Empire, dont quelqu^smis sont restés jeunes encore, car madame Le Pelletier, du vivant de son mari, avait été quelquefois au Grand- Théâtre de Rouen, et, quoiqu'elle ne fût pas musicienne, elle avait retenu avec une grande justesse de voix des morceaux du Nouveau seigneur^ de Gulisian, du Calife de Bagdad et de bien d'autres ouvrages, qu'elle disait franchement en compagnie de sa fille. La pureté des deux dames était si grande, qu'elles chantaient souvent des paroles un peu enjouées auxquelles elles ne faisaient pas attention, occupées seulement de la mélodie qui les recouvrait. Ainsi, madame Le Pelletier avait appris à sa fille le fameux air: Ah! vous avez des droits superbes y qui fait allusion au droit du seigneur sur les nouvelles mariées de son village ; si on eût demandé à Suzanne la signification de ces paroles, elle eût été fort embarrassée, car elle s'attachait surtout à l'air de la chanson et en était charmée à tel point, que les paroles existaient à peine pour elle.
Le lendemain de la visite aux Garnier, Tentretien roula, dans l'après-midi, sur ces pauvres gens et naturellement sur le jeune prêtre que les dames avaient rencontré. Madame Le Pelletier ne tarissait pas d'éloges sur Cyprien, qu'elle avait surpris entourant de soins la malade.
— Ce n'est pas, dit-elle, notre cousin Gloriot qui passerait ainsi son temps au chevet d'une pauvre aveugle. Monseigneur donne une grande idée de sa charité en choisissant de pareils missionnaires. — Maman, dit Suzanne, notre cousin Gloriot n'est pas mauvais ; je suis persuadée que, s'il se trouvait en présence de malheurs réels, il ferait tout pour les secourir. — Je ne veux pas médire de l'abbé Gloriot; mais, mon enfant, il ne s'agit pas seulement de secourir des infortunes, il faut aussi les deviner, les chercheri Ce jeune prêtre que nous avons
MONSIEUU DE BOISDHYYER.
rencontré chez les Garnier a battu la ville en tous sens. 11 a visité toutes les maisons une à une. Il n'a pas attendu qu'on lui dise d'aller à tel endroit, qu'on lui signalât des malheureux. — Je croyais, dit Suzanne, que c'était d'après les ordres de Monseigneur qu'il agissait. — Certainement, ma fille, mais il y a manière de remplir son devoir; l'abbé Cyprien... — Comment savez-vous son nom, maman? — Toute la ville en parle; je croyais te l'avoir dit. — Non, maman, j'ignorais que M. l'abbé s'appelât Cyprien. — C'est un joli nom, trouves-tu? — Je n'y vois rien de particulier. — C'est singulier, ma chère Suzanne, aujourd'hui nous ne nous entendons pas. — J'ai défendu mon cousin Gloriot; y voyez-vous du mal? — Mon Dieu, Suzanne, comment peux-tu parler de notre cousin Gloriot quand il s'agit de M. l'abbé Cyprien? Est-il possible de les comparer? — Dame, maman, mon cousin Gloriot m'amuse. — Oh! Suzanne, quel ton! — Il est si gai, si drôle, qu'on oublie qu'il a une soutane. — Et c'est bien ainsi que l'abbé Gloriot est dangereux : jamais, dans la vie privée, le prêtre ne doit oublier ni faire oublier sa robe. L'abbé Cyprien, par la réserve dans laquelle il se tient vis-à-vis des pauvres qu'il visite, leur fait une plus vive impression que le meilleur médecin. Il a à peine dit quelques mots quand nous sommes entrées, et chacun de ses mots avait une portée particulière; tout est bien en lui : le maintien, le son de la voix, le regard... Une mère doit être heureuse d'avoir un tel fils.
La conversation tomba là-dessus, madame Le Pelletier réfléchissant aux réponses de Suzanne, et s'applaudissant d'avoir fermé sa porte au trop aimable abbé Gloriot.
Suzanne allait avoir dix-huit ans; c'était là le souci de la veuve du président, qui passait souvent une partie des nuits à essayer de percer les nuages qui lui dé-
îobaient l'avenir de sa fille. Rien dans Suzanne n'indiquait la moindre préoccupation d'un mariage prochain; son humeur ne changeait pas. Une aimable égalité de caractère, une franchise enjouée, une santé parfaite faisaient qu'elle s'endormait régulièrement à neuf heures du soir pour se réveiller à cinq heures du matin, sans que jamais son sommeil fût inquiété par les troubles ordinaires aux jeunes filles rêvant le mariage comme pseudonyme de liberté.
Tant que Suzanne serait heureuse, madame Le Pelletier ne penserait pas à lui parler d'établissement; mais un jour la jeune fille sentirait poindre en elle l'idée d'un époux. D'où les préoccupations de la veuve. Madame Le Pelletier avait un revenu médiocre, dont la majeure partie passait en aumônes. C'est en province que le manque de dot éloigne les prétendants. On ne connaissait pas dans Bayeux la fortune de madame Le Pelletier; elle faisait partie de la haute bourgeoisie, et touchait presque à la noblesse par ce Le qui se détachait de son nom, et qui joue le rôle de particule nobiliaire. Veuve d'un président à la cour de Rouen était d'ailleurs un beau titre. Si madame Le Pelletier eût voulu fréquenter la société, elle eût été reçue dans les salons les plus difficiles, tels que la maison de la comtesse d'Entraygues, où, avant d'être admis, un étranger devait produire des titres contrôlés comme l'or à la Monnaie; mais madame Le Pelletier ne songeait pas à aller dans le monde, et elle ne désirait guère , malgré les prévenances de la comtesse qu'elle rencontrait à l'église, être reçue dans son salon, fréquenté par deux ou trois vieilles dames et d'anciens chevaliers de Saint-Louis, qui ne parlaient que whist et goutte, bouillotte et rhumatismes. C'eût été un médiocre divertissement pour Suzanne. Cependant madame Le Pelletier ne se dissimulait pas qu'avec la vie qu'elle et
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sa fille menaient, il serait très-difficile de trouver un prétendu ; si Suzanne ne trouvait pas un mari entre vingt et vingt-deux ans, elle risquait d'arriver à la trentaine, qui sacre une fille vieille fille.
Telles étaient les pensées habituelles de madame Le Pelletier, tourmentée à l'idée de se séparer de sa fille. Toute mère regarde le mariage comme une séparation entre elle et son enfant. L'influence maritale, nécessaire dans un bon ménage, fait le désespoir des mères. Qui sait si l'époux voudra se charger d'une belle-mère? Mais comme madame Le Pelletier rêvait le bonheur de Suzanne avant le sien, elle chassait ses idées personnelles pour penser à l'avenir de sa fille. Bientôt il serait bon de songer à un mari ; il était nécessaire de connaître les jeunes gens de la ville, certaines personnes étrangères au pays occupant des positions honorables dans Bayeux; alors la veuve du président se repentait d'avoir tenu peut-être un peu longtemps sa fille à l'écart.
Une visite que vint rendre le docteur Richard à madame Le Pelletier lui fournit le moyen de connaître la jeunesse masculine cherchant à s'établir.