LA RECHERCHE D UN MARI
— Nous allons te laisser un moment seule, Suzanne^ dit madame Le Pelletier en priant le docteur de vouloir bien l'accompagner au jardin. — Vous avez quelque chose de particulier, nion amie, n'est-ce pas? vous sem-
blez tracassée. Est-ce que par hasard vous auriez besoin d'un médecin?... Prenez garde !
Le docteur Richard était d'une humeur sarcastique qui ne respectait rien, pas même la profession médicale. Quoique d'une nature bienveillante, il se moquait de luimême, de sa science, de sa femme et de tout ce qui l'entourait. Il démontait souvent les gens par son esprit, et on craignait beaucoup ce railleur qui, la première fois qu'il amena sa femme en société, la présenta ainsi : (( Voici le médecin et sa médecine. » Vif, emporté, satirique , le docteur Richard sous cette enveloppe cachait un des cœurs les plus purs, un des esprits les plus droits du pays ; ses amis lui passaient ses travers, car des qualités si puissantes contrebalançaient tellement son naturel moqueur, qu'une fois habitué à un pareil homme, on ne pouvait plus s'en séparer : ceux qui étaient admis à connaître l'homme intérieur savaient quelle bonté se cachait derrière ce teint jaunâtre, ces yeux clignotants, enfouis sous les paupières, et ces livres pincées, habituées à la malice pour lutter contre la mé chanceté des hommes. Le docteur Richard était adoré ou détesté dans Rayeux ; il n'y avait pas d entre-deux. Quelques personnes le dépeignaient comme un être orgueilleux, médisant, vaniteux et dénigrant chacun; la majorité en parlait, au contraire, comme d'un homme ne reculant devant rien pour aller au secours d'un malade. N'importe l'heure de la nuit à laquelle on frappait à sa porte en hiver, il partait aussitôt à cheval à dix lieues de là, si le cas l'exigeait, qu'il s'agît d'un pauvre ou d'un riche. Doué d'une prodigieuse activité, d'une intelligence remarquable , d'une force herculéenne, le docteur Richard, à cinquante ans, était plus jeune que ses confrères de trente ans. Médecin de l'Hôtel-Dieu et de l'Hôpital, il avait senti combien la science s'éteint en province ; il s'était abonné aux principales gazettes
médicales de Paris, recevait tous les livres nouveaux de médecine, et correspondait avec les hommes illustres de la Faculté, qu'il avait eus pour compagnons de jeunesse dans le quartier Latin. Il consacrait deux heures tous les soirs, après minuit, à lire et à étudier les comptes rendus d'expériences qui ne peuvent se faire qu'à Paris, car le nombre des malades est trop restreint dans un hôpital de province pour permettre de se maintenir à la hauteur des expériences nombreuses d'une capitale. Tous les ans, le docteur Richard complétait ses lectures en faisant un voyage d'un mois à Paris, et les jeunes étudiants s'émerveillaient de rencontrer dans les hôpitaux ce vieillard à la physionomie spirituelle qui apportait à la clinique une attention de vingt ans.
La médecine redoubla la dose de scepticisme scientifique dont la nature avait doué le docteur Richard ; il ne croyait guère à la science des autres, à la sienne point du tout. Cependant il étudiait, creusait et réfléchissait, espérant que les tentatives modernes pourraient contribuer au soulagement des maladies de l'homme; non pas que le docteur crût qu'il était impossible de guérir un malade, il en avait guéri beaucoup, mais il disait que la nature plus que la science l'avait puissamment aidé dans le traitement. Les grandes querelles académiques qui se terminaient en injures scientifiques le faisaient sourire, car il sentait le néant de la science. Si le docteur Richard l'avait voulu, il eût occupé un rang considérable en médecine; l'inflexibilité de ses opinions, son caractère tout d'une pièce, son esprit sarcastique le firent échouer à un concours important, qui était la clef de sa destinée, et il s'en consola philosophiquement en s'ôtablissant à Bayeux, avec la volonté d'y faire le bien.
Au chevet d un malade, le docteur lUchard laissait de côté ses brusqueries souvent blessantes pour ceux qui étaient en rapport avec lui pour la première fois;
il devenait grave, attentif et se recueillait pour attendre la fermentation de ses observations. Son petit œil malin devenait bon, et s'agrandissait comme pour mieux voir dans le corps des malades ; sa main ne quittait pas la main de celui qui l'appelait. On eût dit que, par ce contact, il appelait en lui toutes les émotions, les doutes, les pensées et les souffrances du malade. C'était un être qu'il s'agissait de guérir et de sauver : alors, à l'application qui se lisait sur la figure du docteur, le malade se sentait déjà soulagé, car il avait foi en cet homme attentif, observateur, doué d'une force morale puissante, aussi imposant qu'un prêtre pendant la prière des agonisants. En effet, par une singulière contradiction, devant le malade, le docteur Richard oubliait son scepticisme scientifique, et redevenait croyant ; mais il étudiait le tempérament de l'individu bien plus que la maladie, partant du physique pour se rendre compte du moral, et, ces deux observations soudées ensemble, il arrivait plus sûrement à la connaissance exacte de la maladie. Ayant pour système, qui s'enracinait de plus en plus à mesure qu'il exerçait, qu'il est impossible de classer les maladies, et que chaque être a sa maladie particulière, de même qu'il a sa physionomie particulière, il se retranchait derrière les analogies; mais c'était son désespoir, car rarement le cas d'analogie se présentait. 11 aurait voulu rencontrer deux malades se ressemblant de figure et ayant la même maladie. S'il guérissait le premier, il était certain de guérir le second par le même traitement. Aussi, jugeant la médecine inutile, ne croyait-il qu'à l'influence morale ; sans être comédien, le docteur Richard devenait d'une souplesse merveilleuse suivant la position, l'âge, le sexe de ses clients. Il était tour à tour, dans la même journée, brusque, bon, sensible, goguenard, sérieux, galant, s'il le fallait; au sortir de ses visites, dépouillant le masque qui lui couvrait la figure,
MONSIEUR DE BOISDHYVEK.
ses lèvres reprenaient cet accent sarcastique qui laissait place encore à la bonté.
Madame Le Pelletier et les amis du docteur Richard ne furent jamais dans la confidence des singulières sensations par lesquelles il passait : il eût regardé comme un crime de confier ses doutes à quiconque ; même sa médecine, qu'il chérissait et qui était une excellente femme fière de son mari, n'eût jamais soupçon des doutes du docteur. Mais, comme il craignait d'en trop souffrir en les gardant au dedans de lui, il trouva le moyen de s'en débarrasser en faisant un voyage à Paris chaque année. Alors l'homme qu'on avait vu le matin à la clinique étudier religieusement les moindres faits, ce savant vénérable en cheveux gris, cet observateur profond qui écoutait les maîtres avec l'humilité d'un étudiant de première année, devenait intarissable en plaisanteries contre la science, aux dîners intimes que lui donnaient ses anciens amis, presque tous professeurs à la Faculté. Savant et bouffon comme Rabelais en ces matières, enfermé dix mois en province comme dans une prison cellulaire, la parole bridée, ayant fait vœu de silence comme un Trappiste, alors il éclatait en sarcasmes, déversait tout ce qu'il avait amassé de doutes en un an, ouvrait la porte aux épigrammes qu'il avait puisées dans ses études scientifiques, étonnait les Pan^zew^ par sa prodigieuse verve, sa moquerie puissante, basée sur l'incomplet de la science, et chacun se demandait : — Comment le docteur Richard peut-il vivre en province avec ce scepticisme railleur? Effectivement, le médecin eût jeté l'épouvante dans Rayeux, si on eût soupçonné l'ironie enfouie si profondément en lui ; mais il la cachait comme une arme dangereuse que lui seul pouvait manier. 11 devait en mourir dans la force de Fàge.
Hors de la science, le docteur Richard redevenait un homme excellent, bon, serviable, s'intéressant aux moin-
dres détails de la vie, heureux de rendre service à ses amis. Doué d'un grand bon sens, il était rare que ses conseils ne fussent pas suivis par les gens qui les lui demandaient : malheureusement une certaine brusquerie dans la forme choquait les esprits timides, car le médecin voyait les choses vivement, et ne se perdait pas en détours. Quand une affaire était entamée maladroitement, il le disait net, ne se doutant pas qu'il choquait l'amour-propre de celui qui avait conçu le projet. Pour redresser une chose fausse, le docteur Richard employait immédiatement le moyen brutal, certain que ce ne sont pas les précautions de langage, les phrases adoucies, qui servent à prouver ; et ceux auxquels il plaisait ainsi, qui l'appréciaient et qui n'avaient pas la faiblesse de s'effaroucher de ce rare bon sens, l'adoraient. De ce nombre était madame Le Pelletier.
— Savez-vous, docteur, dit-elle quand ils furent ensemble dans le jardin, quel âge a maintenant notre chère Suzanne ? — Elle aura demain l'âge de se marier : est-ce là que vous voulez en venir? — Docteur, vous êtes un sorcier. — Non , mais ma médecine m'a fait songer que c'était la fête de Suzanne, c'est-à-dire qu'elle aura bientôt ses dix-huit ans. — Votre femme est toujours bonne, docteur. — Il serait beau que la marraine ne pensât pas à la fête de sa filleule! Ne dites rien à Suzanne, nous allons arriver avec de gros bouquets , à moins toutefois que je ne sois pris par une visite au dehors; alors vous embrasseriez Suzanne doublement , une fois pour moi et une fois pour vous. — Mon cher docteur, vous pensez donc comme moi? — Est-ce que vous avez quelqu'un en vue ? — Non ; mais un mari peut se présenter tout d'un coup , et c'est justement ce que je redoute, car il me faut un bien bon mari. — Oui , un bien bon mari pour notre Suzanne, un bon jnari, vous avez raison... Il y en a, mais ils ne poussent pas tous les jours. —
MONSIEUR DE BOISDHYYER.
Je voudrais connaître un jeune homme de la ville, s'il est possible, l'étudier pendant quelque temps, le bien observer, le sonder, et à un moment lui faire faire des ouvertures. — Vous ne m'avez pas tout dit, madame Le Pelletier? — Si, vraiment. — Tout absolument? — Mais, oui. — Cependant vous ne m'avez pas dit ceci : Je ne sors pas de la maison, ni ma fille non plus ; je vis isolée du monde, je ne reçois personne, il n'y a que mon ami le docteur qui puisse traiter cette affaire-là; est-ce bien votre pensée, dites? — J'allais vous le demander. — Bon. Et le docteur vous aurait répondu : J'aime ma chère Suzanne comme si elle était ma fille; je connais toute la ville et les maisons à dix lieues à la ronde, et je n'aperçois pas un épouseur pour l'instant. — Vraiment, docteur? — 11 ne manque pas de futurs, mais vous serez peut-être difficile, et vous avez le droit de l'être... Une si charmante fille ! Voyons, auriez-vous de la répugnance à faire de Suzanne une avouée? — Non, dit madame Le Pelletier. — Une avocate? une notairesse? une femme de procureur royal, de juge? Vous ne sortirez pas de la robe? — J'ai été heureuse avec M. Le Pelletier, et je n'ai rien contre le barreau. — Eh bien, ma chère amie, les charges d'avoué et de notaire sont aujourd'hui hors de prix ; n'oublions pas que c'est mademoiselle qui paie en se mariant... Vous n'avez pas quatre-vingt mille francs à lui donner? — Tout au plus vingt mille. — Mettons donc les notaires et les avoués à la porte s'ils se présentent.,. Ils ne se présenteront pas, d'ailleurs... Restent les avocats et les juges... Nous avons à Baveux deux avocats qui se font de quinze à vingt mille francs ; mais ils sont mariés et ne céderont pas de longtemps leur place; je connais leurs poumons. Le reste, des marmailles qui crèvent de faim et qui ne valent pas tripette... Pas d'avocats, cela est convenu. Les juges, vous savez mon amie, ce que vous a laissé le défunt; n'eût-il pas été si généreux, qu'il n'au-
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rait jamais pu économiser une grosse fortune... Refusés, les juges... Suzanne a-t-elle quelque parti pris contre le commerce ? — Je ne crois pas. — Suzanne tient-elle absolument à habiter la ville? — Vous savez, mon cher docteur, combien peu elle profite des plaisirs de la société... Elle n'a jamais pensé aux bals. — Qu'elle épouse quelqu'un de la ville, et ces goûts peuvent se développer tout à coup. — Suzanne tient trop de moi pour aimer le bal... A Rouen, dans ma jeunesse, malgré les instances de mon mari, j'ai toujours préféré notre intérieur tranquille à ces nuits où la toilette développe la coquetterie. — Et la coquetterie la toilette, dit M. Richard. Alors Suzanne habiterait volontiers la campagne, un hameau peut-être? — Certainement, si elle trouvait un bon mari. — Il ne manque pas de cultivateurs à établir. — Oh ! s'écria madame Le Pelletier. — Je vous entends; vous craignez des prétendus un peu grossiers, à la figure rougeaude, qui ne comprendront pas votre mignonne Suzanne. — Il est commode d'être taciturne avec vous, mon cher docteur : cela n'empêche pas de suivre la conversation. — Eh bien, vous avez tort , et vous vous faites une idée fausse des cultivateurs. Les fermiers dont je vous parlais sont des jeunes gens qui maintenant font une partie de leurs études à la ville et reviennent dégrossis chez leurs parents. J'en connais à Rayeux, dans les études d'avoués et de notaires , qui prennent quelque teinture des affaires. Ceux qui n'ont pas une passion immodérée pour la chicane retournent dans leurs familles ; le séjour de la ville les a policés, ils sont moins paysans, et deviennent d'excellents fermiers. Voilà de bons maris : vie facile, bon air, occupation perpétuelle, peu de temps pour s'ennuyer, l'activité qui chasse la réflexion, le calme que donne la nature qui nous entoure, des chevaux, des brebis, des chiens qu'on voit tous les jours et qui valent mieux que les hommes... Décidément, j'ai eu tort, ma chère amie.
de VOUS parler de la campagne. — Au contraire, docteur, vous m'enthousiasmez. — Mais les fermiers se mésallient rarement ; presque jamais ils ne viennent chercher de femmes à la ville... Beaucoup sont riches et veulent des demoiselles riches. — Docteur, je me vois obligée d'oublier la campagne. — Il y aurait peut-être quelque inquisition à faire du côté de la jeunesse marchande de la ville; je verrai cela. Mais pendant que nous y sommes, allons jusqu'au bout... Les employés du gouvernement! Il en est peu de bien payés ; exceptez-en le receveur des contributions indirectes, le payeur, Fagent-voyer chef... et tout ce monde est en possession de femme... Et puis ils peuvent être envoyés on ne sait où... Tenez, mon amie, je voudrais pour votre fille un honnête bourgeois, un homme sage, pas trop âgé, qui connût la vie. Cela peut se trouver; s'il vous est jamais présenté par moi, vous pouvez être certaine d'avoir pour Suzanne un mari d'or... — Ah ! dit madame Le Pelletier, s'il pouvait vous ressembler !
Le docteur se pinça les lèvres :
— Je ne le lui souhaite pas, dit-il. Et il ajouta d'un ton plaisant: Je suis trop occupé. — Est-ce que madame Richard n'est pas la plus heureuse des femmes? — La plus heureuse, c'est beaucoup dire; seulement elle a le bon esprit d'être contente de ce qu'elle a, et de ne pas chercher midi à quatorze heures... C'est moi qui suis heureux de l'avoir trouvée, car son calme me repose souvent des fatigues de mon métier. — Je souhaite seulement que Suzanne trouve en mariage la moitié de vos qualités, docteur. — Je lui trouverai mieux que ça... Ah! je n'y pensais pas... Oui... peut-être... un jour... — Qu'y a-t-il? demanda madame Le Pelletier.
En ce moment, une heure sonnait à l'horloge publique; le docteur tira sa montre de sa poche.
— Bon, dit-il, la Malva est encore en retard d'une demi-
MONSIEUR DU BOISDHYVER.
heure aujourd'hui; on l'a arrangée dernièrement, je me fiais sur elle, je suis en retard.
La Alalvae^t le surnom populaire de l'horloge de l'hôtel de ville, que depuis dix ans un ferblantier du pays s'obstinait à raccommoder, sans y réussir.
— Soyez tranquille, mon amie, dit le docteur à madame Le Pelletier, je crois avoir trouvé l'affaire de Suzanne.