LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Je ne pense pas avoir besoin de précautions oratoires, ni que mes lecteurs s'effarouchent de la cuisine électorale que l'intitulé de ce chapitre-ci leur promet. S'ils daignent se rappeler ce que j'ai dit des variations qu'exécute le monde sur le thème de la politique, ils doivent présager que la campagne de M. le vicomte de Gourpière fut un épisode surtout romanesque.
Heureusement : car elle n'eût point, sans cela, présenté le moindre intérêt, le succès en étant par trop assuré d'avance. Presque tout le peuple de la circonscription choisie dépendait soit de M""" Lambercier ou de Mahulot. Les futurs électeurs de M. de Gourpière étaient pour la plupart quelque chose comme ses domestiques, ce qui rentre dans sa conception du suffrage universel.
Le sérieux de l'élection en étant le moindre intérêt, l'on s'en occupa d'abord, afin de n'avoir plus à y revenir. Il fallait avoir au moins Tair de faire campagne pour de bon, et trois choses étaient conséquemment nécessaires : une étiquette, un programme, un concurrent, — on ne peut tout de même pas se battre contre les moulins et rien n'est piteux comme le wàlk-over.
C'est Mahulot, bien entendu, qui dénicha le concurrent, qui fut une trouvaille. Le nommé Goguelat était un ancien instituteur, déplacé à la suite d'une affaire de mœurs. Je suis convaincu de son innocence, car ses ennemis politiques n'avaient pas eux-mêmes réussi à rendre sa culpabilité probable.
t C'est pourquoi on ne l'avait que déplacé, mais on guettait une occasion de le révoquer. Il la fournit, l'extrême modicité de ses appointements Tobligeant à pratiquer, en même temps que l'enseignement, le braconnage.
Mahulot Tavait alors pris comme garde, puis renvoyé pour une indélicatesse ; mais, avec Mahulot, une brouille était toujours l'origine d'une plus grande intimité, même à ce degré-là de l'échelle sociale. Cet individu était resté occultement à la solde du châtelain de Brézolles, et ne se donnait pas même la peine de simuler une autre profession. Il vivait au café, où, ayant pris le pli de faire des cours, il en faisait un de socialisme,
à la portée des intelligences les plus rudimentaires, et sans la moindre menace effective à l'adresse des possédants.
Ce socialisme de Goguelat contrariait un peu M. de Gourpière, qui s'était mis en tête de se qualifier lui-même socialiste : non point qu'il sût au juste ce que c'est, ou que l'opinion régnante dans la contrée l'y obligeât, mais par coquetterie. Mahulot lui suggéra qu'il serait peut-être plus distingué encore de se présenter avec un programme de décentralisation. Avant tout, il fallait saisir cette occasion d'un instituteur laïque suspecté pour ses mœurs, qui obligeait presque le clergé à se prononcer catégoriquement en faveur de M. de Gourpière et de la vertu.
Je me souviens qu'à ce propos, M. de Gourpière le père intervint dans le débat de façon inattendue. D'ordinaire il se taisait, lorsqu'on discutait devant lui sur la candidature de son fils, mais il écoutait avec une attention hostile, et il ne dissimulait point sans peine son désir de la voir échouer. Il condescendit cette fois à exprimer une opinion.
En peu de mots, dits d'une voix méprisante et coupante, il signala le péril d'une alliance trop franche avec le clergé ; il osa prétendre qu'en France, une opposition qui s'entiche de cléricalisme compromet sa chance. Je suis d'ailleurs du même avis.
Les idées du comte sur ce point semblaient si arrêtées, et la rédaction en était si nette, que son petit discours eut l'air d'une profession de foi et d'un contre-programme. J'observai qu'il dit à deux reprises : « Moi, si je me présentais aux suffrages de mes concitoyens...» J'observai aussi que M""" la marquise de Huchedol l'approuvait sans aucune réserve, et cela me surprit : car elle avait beau être chef du groupe de gauche, je ne l'eusse jamais soupçonnée d'un anticléricalisme quelconque, même si anodin.
Maurice, une fois résolu à lâcher le socialisme pour la décentralisation, n'avait plus qu'à choisir son étiquette. Nous lui conseillâmes tous celle de républicain. Il l'adopta. Mais il eut la droiture d'y [vouloir ajouter l'adverbe « sincèrement », pour signifier le contraire.
Seule d'entre nous, la vicomtesse, qui est naïve, se choqua de ce républicanisme.
— Quoi? dit-elle, vous mettez votre drapeau dans votre poche ?
— Où donc voulez-vous que je le mette? répliqua Maurice.
Cette boutade fit sourire.
Puis chacun cria haro sur la vicomtesse. On lui remontra durement que le parti avait un idéal, mais qui n'était pas une chimère et qu'on entendait réaliser ; qu'il ne sied pas de faire la petite
bouche ni de prendre des mitaines quand on est des hommes d'action; que le scrupule est un péché, et que la fin, encore une fois, justifie les moyens.
M"*® la vicomtesse de Gourpière a toujours été récalcitrante à ces grandes vérités. Aussi le vicomte n'aimait-il point qu'elle se mêlât de son élection. Il ne le permettait qu'à Glaudie ; et il courait rue Murillo.
C'est là que la politique se transposait comme j'ai dit, le plus complètement. La campagne électorale de Maurice n'était pour ces deux amoureux qu'un prétexte à villégiature commune. Les préparatifs de leur mise en ménage leur procuraient les mêmes joies simples qu'à des liancés du petit monde. Je n'eusse point imaginé le vicomte si susceptible de s'intéresser à la lingerie et à la batterie de cuisine.
Ils fouillaient ensemble les magasins. Aux repas — car Maurice en prenait équitablement un sur deux rue Murillo, ils ne parlaient que de soldes et de prix de réclame. Je me rappelle une conversation assommante sur le point de savoir s'il convenait de se fournir d'épicerie dans le pays même, ou de la faire expédier de Paris par Potin.
Après le café, leurs libertés devenaient offensantes pour un tiers — je n'ose pas dire incommode, puisque précisément je les incommodais si peu. L'on se serait cru dans l'Ile d'Haïti, mais
point aux environs du Parc Monceau. L'on se sentait honteux d'être là et de n'être pas au moins en manches de chemise.
Leur dialogue n'était plus qu'une espèce de gazouillement, et ils ne se souciaient point que les mots, ou les syllabes détachées qu'ils articulaient, olï'rissent le moindre sens. Je sais bien qu'à la place de Maurice je n'aurais rien trouvé à dire de plus intelligent ; mais ce langage de l'amour, qui nous paraît volontiers sublime lorsque nous le parlons nous-mêmes, nous semble inepte lorsque nous l'entendons parler.
Je me demandais, avec des bâillements, à quels excès se porterait cette niaiserie, en plein air, quand, pour encadrer leur idylle, au lieu d'un appartement parisien, ils auraient ce paradis, ou ce Paradou, des Joncherets.
Je ne me désespérai donc point d'un contretemps, qui était au reste à prévoir ; mais le vicomte, peu habitué aux traverses, ne prévoit guère ce qui contrarierait ses desseins. Il avait totalement oublié de demander à la vicomtesse où elle passerait l'été avec les enfants ; et il ne s'avisa de lui poser cette question qu'un jour, vers la mijuin, qu'il l'entendit parler du prochain départ. La vicomtesse répondit, comme juste, qu'elle n'avait jamais pensé aller cette année-là autre part que chez sa mère, aux Joncherets.
Maurice déclara que cela n'avait pas le sens commun ; mais quand il entreprit de justifier cette déclaration saugrenue, il se trouva fort empêché de trouver aucun argument.
La vicomtesse alors s'exalta. A l'heure où toutes les femmes de France menaient la croisade en personne aux côtés de leurs époux, allait-elle s'éloigner du sien? Non I Elle prétendait le suivre partout, et jusque dans les réunions publiques.
— Vous me gênerez plutôt, dit Maurice, qui, en désespoir de cause, allégua la convenance, la nécessité de loger, non pas au château chez sa belle-mère, mais chez lui, dans le pavillon qu'elle lui avait donné. La vicomtesse repartit que cela ne lui semblait pas du tout nécessaire, mais que, si Maurice y tenait, elle s'installerait fort volontiers dans ce pavillon qu'elle connaissait bien, qui était très joli et très logeable.
Il n'eut que le temps de répondre qu'au fait cela n'était pas nécessaire du tout, et qu'il s'installerait volontiers avec elle au château, d'où il serait fort heureux de diriger avec elle ses opérations.
Voyant qu'il se contenait à peine, je saisis le premier prétexte pour l'entraîner dehors, où il put donner cours à sa fureur. Je n'oserais point rapporter les intempérances de langue qu'il se permit à l'égard d'une épouse si digne de tous les respects, ni, encore moins, les extravagances qu'il
débita. J'ai beau ne le contredire autant que possible jamais, je ne pus lui accorder que la décision de madame la vicomtesse fût critiquable. Je tentai de lui parler raison ; mais je ne réussis qu'à le surexciter davantage. Il était prêt aux larmes quand nous arrivâmes chez Glaudie.
C'est alors que j'admirai Tintelligence, le doigter de cette charmante femme, et le pouvoir qu'elle avait sur mon ami. D'un seul mot, elle l'apaisa. Elle prétendit que jamais elle n'avait pour de bon compté de vivre maritalement avec lui dans cet ermitage : elle ne lui avait laissé l'illusion jusqu'aujourd'hui que pour ne pas lui causer de peine ; mais la plus élémentaire prudence leur commandait de se loger séparément et de ne se voir qu'en cachette, ce qui au reste les amuserait beaucoup plus, de sorte que tout était pour le mieux.
Maurice partagea sur-le-champ cette façon de voir, et se détermina enfin à pleurer, mais de tendresse, à compte sur la félicité qu'il se forgeait.
Je fus bien aise que Glaudie eût des idées de prudence; mais je m'en étonnai davantage que, pour expliquer à sa mère la longue absence qu'elle allait faire bientôt, elle prétextât un voyage de tout l'été en compagnie de son époux légitime. L'invraisemblance me parut un peu forte, même pour une personne aussi peu futée que Valvin.
Mais cette étourderie n^effraya point Maurice, qui était à roptimisme.
L'optimisme lui suggéra de la piété filiale, et il s'avisa qu'on avait négligé d'inviter le comte aux Joncherets. Il répara cet oubli le même soir.
Le comte, dès les premiers mots de son fils, pinça les lèvres avec mystère et sourit comme] pour soi seul. Puis, levant la vue brusquement, il darda sur Maurice un regard qui lui eût fait mal si on pouvait tuer par télépathie. Et il déclara' enfin qu'il viendrait peut-être de-ci de-là passer trois ou quatre jours aux Joncherets, et même à Brézolles, où il était aussi invité, mais que sa résidence fixe serait Gourpière, attendu qu'il avait tâté le terrain, que sa popularité dans les communes voisines paraissait considérable, et qu'il avait pris — comme son fils — la résolution de poser sa candidature aux élections législatives.
Je crus m'apercevoir que ce discours fît peu de plaisir à Maurice, qui se moquait pourtant de toutes les élections, et même de la sienne. 11 regarda le comte aussi tendrement que le comte l'avait regardé, et lui souhaita bonne chance d'une voix terriblement sarcastique. Le comte le remercia d'une inclination fort cavalière pour un homme de tantôt soixante-dix ans.
L'annonce de cette candidature et le départ presque soudain du candidat pour Gourpière firent
quelque bruit dans le Landeriieau de la bonne cause. Le départ de M""' la marquise de Huchedol, qui l'accompagnait, y fit scandale. Il faut avoir vraiment bien de la complaisance à médire, pour interpréter de travers la cohabitation de deux personnes dont il est vrai que les âges sont assortis, mais d'ailleurs rassurants.
Maurice, qui dauba fort sur l'engagement de la marquise comme agent électoral du comte, était à cent lieues de se douter que sa belle-mère Fallait pourvoir lui-même d'un agent de même sexe. M""" Lambercier avait invité aux Joncherets la baronne d'Ws-Marines, sans prendre garde qu'elle consacrait ainsi la pseudo-liaison du vicomte avec cette dame. La vicomtesse, bien certaine de leur platonisme, n'avait soulevé aucune objection.
Le seul qu'on ne pressentit point fut Maurice, qui vit un beau soir son Egérie arriver aux Joncherets pour dîner. Il le prit bien ; il était de belle humeur ; moi aussi, ma foi, tout s'arrangeant au mieux selon les pronostics de Glaudie.
Voici notre emploi du temps.
Laissant à MM'"®^ de Gourpière, d'Ws-Marines et Lambercier le soin d'aller voir à domicile si les paysannes ne manquaient point de linge, ni leurs poupons de lait stérihsé, s'il n'y avait point quelque vache morte à remplacer, ou même quelque vache malade à remplacer aussi par anticipa-
tion, nous réservions nos forces, Maurice et moi, pour les conférences et les beuveries. — Ces dames ne se faisaient pas faute de se montrer aux conférences, sinon aux beuveries, surtout M"" de Courpière, qui jugeait bon d'y exhiber ses enfants, en grande toilette, pour séduire le peuple.
Quand je parle de conférences, que Ton n'aille pas s'imaginer que Maurice fût subitement devenu orateur. Je lui avais fabriqué de mon mieux un seul et unique texte, qu'il répétait imperturbablement de village en village. La voix est bonne, et cette grâce de page effronté, qui lui est restée outre la quarantaine, valait à mes élucubrations, quand elles passaient par sa bouche, un succès prodigieux.
Je n'avais pas fourré là-dedans trop de théories, notamment sur la décentralisation. Je n'y en avais même pas fourré du tout. Mais, en vertu du grand principe édicté par Joseph de Maistre « qu'on n'a rien fait contre les opinions tant qu'on n'a pas attaqué les personnes », je me bornais à salir notre concurrent, ce coquin de Goguelat, — et je prie mes lecteurs de croire que je ne disais pas « coquin ».
Ses mœurs me fournissaient un thème inépuisable en sous-entendus. Je ne me gênais pas non plus pour mettre les points sur les i : dans ces milieux populaires, l'ordure crue est ce qui porte
le mieux, — comme dans les salons. Je ne rougissais de mon œuvre que les jours où M""' la vicomtesse de Gourpière, avec ses deux petits enfants, prenait place dans l'auditoire ou sur l'estrade.
Mais la vicomtesse, en vertu de cet autre grand principe qu'il faut ce qu'il faut, écoutait sanssourciller, et les deux chérubins étaient même dressés à signaler de leurs bravos inconscients l'un des plus dégoûtants passages.
Goguelat ne manquait pas une sur quatre de ces conférences, et je craignais que cette assiduité ne rendît suspecte la sincérité de sa candidature. Mais comme il savait bien ce que lui rapportaient toutes les infamies débitées sur son compte, il prenait chaque fois un nouveau plaisir à les entendre. Il en riait comme un bienheureux, en se frappant sur les cuisses, avec une indiscrétion déplorable.
Nos calomnies ne faisaient pas grand mal à sa réputation, et nos subventions lui aidaient à la rétablir : car il démontrait aux femmes de la contrée, en se les payant, qu'il avait plus de goût pour leur sexe qu'on ne prétendait.
Le plus assidu de nos auditeurs, après Goguelat, était une femme, jeune et jolie, qui n'avait pas, comme on dit, ses yeux dans sa poche, mais qui n'en avait que pour Maurice. J'appris qu'elle s'ap-
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pelait Taupier, qu'elle était receveuse des postes, légère — avec choix, et qu'elle disposait d'une influence — que je ne me mêle point d'expliquer. J'avertis Maurice, et je lui conseillai d'entreprendre à tout hasard la jeune personne ; mais il me répondit qu'il n'avait pas à ménager les influences, et que, son élection étant une chose faite, je n'en devais point parler comme d'une chose aléatoire.
M^'^ Taupier, qui sortait la dernière de la salle où Maurice venait de pérorer, lui jeta un regard plein de promesses. J'engageai de nouveau mon ami à s'en aller voir, malgré l'heure indue, s'il n'avait point quelque lettre à la poste restante. Mais* il ne voulut point m'écouter et m'entraîna dans le café voisin. Les beuveries, dont j'ai précédemment parlé, étaient d'ordinaire les mêmes soirs que les conférences.
Les hommes que leur naissance ne prédestinait pas à boire de mauvais alcool en compagnie de petites gens connaissent à présent tous cette nécessité, par le service militaire. D'ordinaire, ils ne la subissent qu'avec beaucoup de répugnance. Je suis confus d'avoir à mentionner ici que M. de Gourpière s'y soumettait, non par corvée, mais avec entrain et avec plaisir.
Le goût qu'il eut toujours pour les sociétés un peu crapuleuses explique cela, qui servait fort sa
popularité. Je lui tenais lieu de repoussoir, n'ayant jamais pu, quant à moi, ingurgiter sans d'affreuses grimaces les liquides de qualité inférieure.
Il poussait la patience jusqu'à ne point faire mauvais visage quand nous étions réduits à coucher dans quelque auberge. On nous y offrait pour nous deux la meilleure chambre, ou plutôt la seule, qu'on appelait la chambre des mariés. Les autres voyageurs étaient des rouliersqui couchaient pêlemêle dans des salles accommodées en dortoirs.
A l'heure de leur lever, en pleine nuit, ils envahissaient notre chambre, ils nous réveillaient de leurs acclamations, et ils nous obligeaient à descendre boire avec eux l'absinthe de trois heures du matin !
M. de Courpière préférait cependant les soirs où il pouvait feindre une de ces couchées à l'auberge pour ne pas rentrer aux Joncherets, et rejoindre sa maîtresse au pavillon. Nous y passions alors la nuit dans des conditions bien différentes : car ses libations le laissaient dispos, et la maison sonore ne me permettait point d'en ignorer ; mais je souffrais tant de l'estomac qu'il ne me restait plus de sensibilité pour le supplice de Tantale, et j'étais réduit à des procédés renouvelés des Romains.
Une campagne si vigoureusement menée ne pouvait que tourner bien, et, s'il est des degrés
dans la certitude, je puis dire que Télection de M. le vicomte de Gourpière, sûre dès le début, Tétait plus encore après trois semaines.
Nous eûmes alors coup sur coup deux nouveaux arrivants que nous n'attendions guère : premièrement M""" Valvin, conviée par M""* Lambercier à notre insu, au même titre que M™° d'Ws-Marines. Je jugeai cette invitation peu opportune, et Maurice lui-même en parut, une heure, décontenancé. Mais Claudie n'en fit que rire et se trouva avoir raison, car Valvin s'occupa de notre politique avec les autres dames, et, pour le reste, nous laissa bien tranquilles.
L'autre arrivant fut le comte de Gourpière, qui n'était point fâché de nous faire voir que sa propre candidature lui laissait des loisirs, et qu'il pouvait s'offrir un petit congé.
Il était surtout curieux des affaires de son fils. Il s'en fit rendre compte minutieusement, nous emboîta le pas durant plusieurs jours, et ne trouvant, à son vif regret, rien à blâmer, sauf la réserve du vicomte avec la receveuse, il prit les Joncherets en dégoût ; il les quitta pour s'installer trois jours à Brézolles.
Mahulot y était alors seul avec M^^'' Gaupigny. Il faut croire que le souvenir de ce qui s'était passé entre Emilienne et le comte ne gênait ni cette demoiselle, ni son amant, ni le comte lui-même.
Jamais d'ailleurs Mahulot n'avait imputé le rapt qu'à Maurice. Mahulot, Emilienne et le comte ne se quittèrent -pas de ces trois jours, faisant^ dans l'un ou l'autre parc, de longues promenades à pied.
Comme les criminels qu'une mystérieuse attraction ramène sur le théâtre de leur forfait, malgré eux M. de Gourpière et M"® Gaupigny revenaient toujours rôder autour du pavillon où celle-ci avait été séquestrée par celui-là. A l'aspect seul de ces lieux complices, ils étaient démangés d'avouer. Ils ne purent enfin se tenir, ils dirent à Mahulot le fin mot de la ténébreuse affaire, et eurent fantaisie de lui faire visiter la maison, qu'ils croyaient inoccupée. On juge de leur stupeur quand ils s'aperçurent du contraire, et tout juste à temps pour ne se point faire pincer en flagrant délit d'effraction.
Quelques instants plus tard, ils virent dans le jardin Glaudie, qui ne se cachait pas. Le comte avait eu naguère deux ou trois occasions de la rencontrer : il la reconnut, et n'eut point de peine à deviner ce qu'elle faisait ici.
Gette découverte ranima toutes les vieilles rancunes de Mahulot contre Maurice, parce qu'il entrevit tout de suite une possibilité de trahison : il a l'instinct, la manie de trahir.
Il ne songea qu'à trahir Maurice politiquement : la preuve est qu'il ne souffla mot, ni à la vicomtesse
outragée, ni à M""" Lambercier,. sa vieille amie. C'est dans le public qu'il fallait répandre le mauvais bruit, sans donner l'éveil à personne de la famille. Je suis presque certain que Mahulot employa pour cet office la toute-puissante et intrigante M^^*^ Taupier ; mais nous ne surprîmes pour lors rien de sa stratégie : nous n'en pûmes voir que les effets, qui furent presque soudains, et terribles.
Dès le lendemain, M. de Gourpière le père, qui ne cherche pas les responsabilités, disparut. Le même soir, nous avions une conférence, où, par bonheur, la vicomtesse, incommodée, n'assista point.
L'air du public me parut d'abord équivoque. Le vicomte prit la parole, qui lui fut coupée presque aussitôt par des rumeurs, qui dégénérèrent en huées. J'admirai mon ami, qui tint tête à l'orage. Il ne perdit pas la mémoire, malgré une colère que je puis nommer fort justement une colère de dindon, car sa voix imitait à miracle les gloussements de cet animal.
Mais nous n'étions pas au bout de nos étonnements. Dès que le vicomte se rassit, notre concurrent stipendié se leva. Pensant n'avoir plus rien à tirer de nous, ce n'était plus par complaisance ni pour rire qu'il posait sa candidature.
Gomme nous lui avions donné l'exemple des
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attaques personnelles, il y répliqua, et avec une facilité d'élocution ahurissante, par des attaques également personnelles : nous prêtions le flanc. Il fit le développement qui s'indiquait sur la licence des riches, et stigmatisa les époux sans scrupule qui installent leur faux ménage dans la même sous-préfecture que le vrai.
— Pas d'insinuations! hurla Maurice. Précisez !
Heureusement, une nouvelle huée, formidable,
dont M^i® Taupier donna le signal, empêcha que
l'on entendît cette téméraire injonction, et nous
dûmes battre en retraite précipitamment.
Il nous parut clair que ces gens savaient tout, et que la cause de leur indignation était l'affection môme qu'ils portaient à la vicomtesse. Mais l'inconséquence des foules est plaisante. Le surlendemain, dans un autre village, où cette fois la vicomtesse et toutes nos dames nous avaient accompagnés, les mêmes scènes se répétèrent. Seulement, on ne se borna pas à injurier le vicomte pour lui faire sentir que l'on prenait le parti de la vicomtesse, on injuria la vicomtesse par-dessus le marché.
Elle perdit instantanément le goût de la politique et déclara qu'elle ne mettrait plus le nez hors du château. La bouillante M""' d'Ws-Marines et M""' Valvin entreprirent de la remonter, et la baronne se fit fort de trouver de quoi il retournait.
Monsieur le Curé lui parut plus à même que personne de nous renseigner sur les causes de ce brusque et incroyable revirement des esprits. Elle l'interrogea carrément. Il parut empêché à lui répondre. Il le fit avec des réticences et sans la regarder en face. Il se garda de lui citer un nom; mais enfin il avoua que monsieur le vicomte manquait de respect au pays, en y entretenant une maîtresse presque sous les yeux de sa femme.
La baronne ne douta point qu'il ne s'agit d'ellemême. Elle se hâta donc de répondre que l'éloignement de cette personne était un sacrifice trop grand, qu'il ne fallait pas demander.
— Je m'excuse, dit-elle, de parler si ouvertement à un homme de votre caractère.
Monsieur le Curé, dont le caractère était une aimable indulgence, repartit qu'on ne demandait rien de pareil, et qu'au surplus il ne s'ingérait jamais des affaires d'autrui à moins d'y être invité expressément.
M""' d'Ws-Marines l'y invita très expressément, et il dit enfin qu'il engageait monsieur le vicomte à se mettre bien avec M^'*^ Taupier.
Il ne dit pas comment s'y prendre, ce qui eût passé pour le coup son caractère de prêtre ; mais M""* d'Ws-Marines n'était point femme à s'y tromper, et, aussitôt le curé parti, elle appela Maurice, à qui elle dit, avec cette crudité de langage qu'au-
torise la liberté des camps, même politiques :
— On nous soupçonne d'adultère. Le Curé dit qu'il n'y a qu'un moyen de sauver la situation : il faut que vous couchiez avec cette Taupier.
— Ah! zut! répondit Maurice sur le même ton. Je veux bien boire, mais je ne couche pas.
Gela était facile à dire : en attendant, M. de Gourpière ne pouvait plus affronter ses électeurs sans être insulté. Goguelat gagnait chaque jour du terrain. La Taupier travaillait pour lui comme la baronne et M""" Valvin pour nous. Il n'eût évidemment tenu qu'à Maurice de la gagner à notre cause, mais il renâclait : ce dont M""" d'Ws-Marines lui faisait honte, comme d'une lâcheté.
M""" Valvin ne pouvait pas comprendre que l'on fit tant de façons pour cette chose-là. La vicomtesse elle-même ne dissimulait point qu'elle pardonnerait un péché utile. M"' Lambercier fulminait contre le siècle et déplorait que de telles abominations fussent indispensables, mais elle les reconnaissait indispensables.
Il n'était pas jusqu'aux deux enfants qui ne s'en mêlassent, bien innocemment. Le petit garçon ne se mettait plus à table sans dire :
— Eh bien, papa, et M^^^ Taupier ?
— Est-ce pour aujourd'hui ou pour demain ? disait la petite fille.
Moi, je pâmais de rire, et je n'appelais plus
Maurice que Boule-de-Suif, en souvenir de la nouvelle de Maupassant, où la situation est pareille, sauf les sexes.
Il haussait les épaules et s'en allait pleurer dans les bras de sa Glaudie. Il lui protestait qu'il ne la tromperait point avec ce torchon. Mais Glaudie, qui est femme de sens, le gourmandait, et menaçait de le mettre à jeun, pour lui apprendre.
Elle finit par avoir raison de lui, mais trop tard. C'est huit jours à peine avant le scrutin que Maurice décida de marcher. Mais il fallait encore le consentement de M"*' Taupier, et, comme elle n'était pas du monde, le délai lui parut trop bref. Elle repoussa donc les avances du vicomte, malgré l'envie qu'elle avait probablement d'y céder.
Je puis dire que dès lors le sort en était jeté, et je n'insisterai pas sur les mornes journées qui suivirent, ni sur la fatale soirée du scrutin...
A mesure que les résultats partiels nous étaient transmis, notre réunion dans le grand salon du château prenait de plus en plus l'aspect funèbre. Je me rappelais l'enterrement de notre regrettée comtesse, et la présence, alors comme aujourd'hui intempestive mais bien agréable, de M""' Valvin, sa jeunesse toujours allante, son rayonnement machinal.
L'automobile faisait la navette entre le château
et le pavillon, portant les dépêches à Glaudie. Quand la dernière nous arriva, fort avant dans la nuit, Maurice voulut la porter lui-même. Nous partîmes ensemble : je voulais le suivre jusqu'au bout.
J'aurais mieux fait de rester. Le lendemain, à la première heure, on apporta une autre dépêche aux Joncherets, pour Maurice. Tout le monde dormait, sauf Valvin, qui se lève avec l'aurore. Elle crut la dépêche urgente et la donna elle-même au valet de chambre de Maurice, avec ordre de la remettre sur-le-champ. On lui répondit que monsieur le vicomte n'avait point couché au château, et qu'il était sans doute au pavillon. Elle n'y entendit pas malice et fut au pavillon à pied.
Elle vit toutes les persiennes closes, car nous dormions ferme après tant d'émotions. Elle heurta rudement à la porte et fit un charivari qui enfin nous réveilla : nous mîmes, tous trois simultanément, la tête à nos fenêtres, ce qui dut, entre parenthèse, être fort comique. Mais Valvin ne le prit pas ainsi.
Quand elle vit M. de Gourpière et sa fille côte à côte, dans un appareil qu'il est superflu que je qualifie plus précisément, elle se mit à redoubler de cris et à faire tous les gestes de l'attaque de nerfs. Je me couvris comme je pus et je descendis lui taper dans les mains, d'où je tirai
d'abord la dépêche, que j'ouvris : elle était de M. de Gourpière le père, de qui elle annonçait l'élection au premier tour, avec une écrasante majorité.