‹ Monsieur de Courpière marieChapitre 11 sur 14 · POUR AVOIR UNE DOT · texte numérisé non relu

POUR AVOIR UNE DOT

Certains hommes, notamment aux heures critiques, estiment avec une incroyable fausseté la valeur relative des événements.

11 sautait aux yeux, je pense, que le plus grave était le dernier, et que M""" Valvin, aussitôt finie son attaque de nerfs, allait courir aux Joncherets pour y conter à qui de droit ce qu'elle avait vu : or, le vicomte ne semblait affecté que par l'élection du comte au premier tour de scrutin et à une écrasante majorité.

Tandis que j'offrais à la patiente un verre d'eau sucrée, parfumée de fleur d'orange, — qu'elle repoussait avec indignation, M. de Gourpière contemplait la fatale dépêche fixement. Le champ de sa conscience était si rétréci qu'il ne prit même pas garde à un brusque sursaut et à la fuite de

Valvin. L'expression de la colère était arrêtée sur son visage comme s'il avait posé pour un photographe, et je crois que, si on lui eût ouvert le cœur, on y aurait pu lire le libellé de ce télégramme, comme Marie Tudor disait qu'on aurait pu lire dans le sien le nom de Calais.

La discordance des deux amants en cette conjoncture était frappante. Tandis que M. le vicomte de Gourpière demeurait morne et pétrifié, Glaudie se livrait aux manifestations d'une joie que je ne m'expliquai pas très bien, mais que je ne pus à tout hasard qualifier que d'indécente. Elle sautait sur place, elle battait des mains, et elle disait en son langage de pensionnaire que ça devait arriver un jour ou l'autre et que ça n'était pas trop tôt depuis le temps qu'on attendait.

Rappelé par ces paroles à la triste réalité, M. de Gourpière répliqua durement à Glaudie qu'elle était idiote, que rien ne pouvait tomber plus mal, et qu'il reconnaissait bien là le tact de sa mère, qui faisait toujours les choses à contretemps. A l'idée que mon ami éprouvait déjà pour M""' Valvin les sentiments que les personnages de vaudevilles éprouvent pour leur belle-mère, je fus pris d'hilarité.

Mon fou rire exaspéra le vicomte, et tandis que je pâmais toujours, et que Glaudie dansait, il se mit à nous invectiver tous les deux, en des

termes qu'on ne Jui eût passés qu'à Tadresse de Goguelat, et encore antérieurement au scrutin. Nous n'en riions que de plus belle. Je frémis quand je pense que le professeur Parquin aurait pu nous voir tous les trois dans ce paroxysme, et qu'il signe avec tant de facilité les certificats d'internement.

Néanmoins, les personnes unpeu chatouilleuses, comme je suis, ont un sentiment de l'honneur qui persiste même quand la raison leur échappe. Je me rebellai contre une grossièreté un peu forte de Maurice, et je ripostai en l'appelant d'un nom que l'on ne donne à ses pareils que dans le plus bas peuple. Claudie sentit l'orage, elle se hâta de reprendre tant bien que mal son sérieux et de mettre le holà, pour éviter des excès irréparables. Nous remontâmes chacun chez nous faire notre toilette.

Gomme toutes les chambres communiquaient, nous y procédâmes portes ouvertes, afin de pouvoir causer. J'observai que la voix du vicomte, quand il la forçait pour se faire entendre de moi, avait des intonations canailles, qui dans une certaine mesure justifiaient mon épithète malsonnante de tout à l'heure.

Ingénument, avec une douceur mielleuse, mais d'un miel, si je puis dire, frelaté, il expliquait à sa chère petite Claudie pourquoi il n'avait pas été sur

le premier moment aussi content qu'elle-même du grabuge qui allait assurer sans doute, et sa propre libération, et leur bonheur commun. C'est qu'il pensait à tout, lui ; et cet accident prévu, souhaité — pour plus tard, lui semblait être arrivé pratiquement beaucoup trop tôt.

Ses prélèvements sur la caisse conjugale ne montaient encore, en effet, qu'à douze cent mille francs environ, et si déterminé qu'il fût à mener avec sa chère petite Glaudie l'existence la plus modeste, il ne voulait point faire la bêtise de se mettre en ménage avant que d'avoir devant soi le million et demi au minimum.

J'écartai le rasoir de ma peau, et je dis que quinze cent mille francs sont un chiffre auquel on peut à la rigueur s'en tenir.

— Oh ! toi, repartit Maurice avec un souverain mépris, tu n'as aucun besoin.

— Quelle erreur ! dis-je, froissé.

— Enfin, tu n'as pas une petite Glaudie. Cette remarque donna occasion à de bruyants

et interminables bécotages, qui, cette fois, m'impatientèrent. Je demandai avec aigreur s'il ne serait point préférable que je fermasse ma porte : à quoi Maurice répondit par cet aphorisme extraordinaire qu'un ami n'est pas un homme.

Puis, reprenant son exposé, il dit que ces trois cent mille francs qui lui faisaient encore défaut,

il les eût aisément grappillés à condition d'y mettre le temps ; mais se les procurer d'un coup, ainsi que présentement cela devenait nécessaire, voilà qui n'était pas commode : vu qu'il lui faudrait obtenir le consentement et la signature de sa femme, et que la circonstance ne paraissait pas aujourd'hui très favorable pour les lui demander.

— En effet, dis-je.

— Oh ! c'est selon, répliqua-t-il, par besoin de contredire; mais je vis qu'il avait l'audace — assez admirable, au fait — d'y songer.

— En attendant, lui dis-je, il y a deux choses indispensables. La première est que Glaudie fasse ses malles et ait filé d'ici avant une heure.

— Oui, dit-il, tu as raison, il faut escamoter au plus tôt le corps du délit.

Glaudie se mit à rire, trouvant coquet d'être appelée corps du délit.

Je poursuivis :

— Il faudrait aussi t'habiller un peu vite ; car il est urgent que nous rentrions aux Joncherets le plus tôt possible afin de prévenir les accidents.

— Quels accidents ?

— Je n'en sais rien, mais il importerait justement de savoir ce qui s'y passe.

— Tu as encore raison, dit M. de Gourpière, et il sonna la femme de chambre.

Il lui commanda d'emballer n'importe comment,

pourvu que ce fût dare-dare, les frusques de Madame et, d'abord, de lui envoyer son chauffeur.

C'était un garçon d'une vingtaine d'années, fort recommandable, nommé Charles, fils d'un garde des Lambercier.

Les hommes qui font ce métier de chauffeur ont adopté un genre, un ton qui n'est qu'à demi de domestique. Ils portent la moustache et oublient fréquemment de parler à la troisième personne. Le continuel côte-à-côte avec leurs maîtres, l'amusement et le danger communs ont créé, entre ces maîtres et eux, une familiarité qui est presque une égalité. *

On connaît le vicomte pour accoutumé dès l'enfance à être plus de pair à compagnon avec ses valets qu'avec ses amis : il n'avait donc point failli de se conformer à cette nouvelle mode, et même de l'outrer. Il tutoyait Charles, le faisait mettre à table avec nous dans les auberges sans conséquence, et lui donnait trois fois plus de pourboires que de gages.

Charles, en retour, avait un culte pour monsieur le vicomte, et un dévouement auquel le mien seul pouvait être comparé, mais encore plus capable de tout et, si je puis dire, moins bégueule. Je ne laissais pas d'être sensible à cette rivalité.

Le vicomte décida que nous serions partis dans un quart d'heure, et arrivés dans une demi-heure.

Après quoi, nous ne parlâmes plus, pour nous dépêcher. Mais quand nous fûmes prêts, les adieux à Glaudie prirent une autre demi-heure, et ce n'est qu'au bout de quarante-cinq minutes que nous partîmes, tout de suite à grande vitesse.

Il fallait que je fusse fort nerveux : car je n'ai d'ordinaire aucun sentiment du train et pour la première fois j'eus un vertige, et même, à la suite d'un cahot .un peu fort, une peur d'être jeté hors de la voiture. (Maurice avait, cet été, remplacé la limousine par une carrosserie découverte.) Je me cramponnai instinctivement au rebord du siège, et aussitôt j'eus honte de ce réflexe, qui me parut unsportsmanlike, comme disent les Anglais. Je tournai les yeux timidement vers Maurice, craignant qu'il n'eût surpris mon geste.

La vue de mon ami me tranquillisa : il me rappela de nouveau, mais cette fois sans ironie, (( Fange aux yeux bleus » qui, « le glaive à la main », veille sur la locomotive, qui « compte les coups du levier », qui a « l'œil sur les eaux et la main sur la braise ».

Aucune de ces expressions ne pouvait s'appliquer littéralement à M. le vicomte de Gourpière ; il n'avait point l'œil sur les eaux, ni, encore moins, la main sur la braise ; mais il était là, à son poste, et je ne doutais point qu'aussi longtemps qu'il y

serait, le caillou d'un enfant ne suffirait pas « pour jeter en éclats la magique fournaise ».

Nous arrivions à un carrefour, où la route de la gare coupe celle des Joncherets. Nous y croisâmes l'omnibus du château, où était M""' Valvin, avec son bagage. Ce nous fut une première indication de Tétat des choses, car elle n'avait pu partir si à l'improviste sans donner une raison de son départ, et sans doute la vraie raison. Nous eûmes encore plus de hâte d'arriver, et Charles, sans que Maurice lui en dît rien, le comprit : il semble que, dans cet emportement de la course, les êtres contigus aient une autre façon que la parole de communiquer entre eux.

L'augmentation du train fut notable, mais au lieu de m'effrayer comme tout à l'heure et de me redonner le vertige, elle confirma déraisonnablement mon sentiment de sécurité. J'éprouvai un extrême bien-être, comparable à celui que Ton goûte dans le sommeil, quand on rêve qu'on est affranchi des lois de la pesanteur, et qu'on plane.

J'aperçus, presque au même instant, devant nous, quelque chose qui remuait, qui vivait sur la route, et qui me fit indifféremment penser à un chien ou à une vieille femme. J'observai que l'hésitation entre les deux était absurde, et même plaisante. Je dus sourire d'un air absent; puis je me sentis aller de droite et de gauche, comme un

homme effroyablement ivre, vertigineusement saoul, et je pensai que « ça y était », sans plus de précision.

Je me rappelai que, « dans ces circonstanceslà », il est d'usage qu'on revoie toute sa vie passée d'un coup d'œil. Cela me parut bienséant, et même obligatoire, et je dus faire un petit effort, qui évoqua soudain devant mes yeux une prodigieuse multiplicité d'événements anciens ; mais tous avaient trait à Maurice : c'est la vie de Maurice que je revoyais, non la mienne ! Cette preuve de mon effacement m'humilia. Je tournai encore vers mon ami des yeux, je ne sais pourquoi terrifiés. Il me parut plus grand que de coutume, et je vis en même temps un des arbres de la route, qui était vis-à-vis de nous au lieu d'être à gauche ou à droite, qui devenait subitement énorme et se jetait sur nous.

Il y eut un choc, mais léger au prix de ce que j'avais pu craindre, et aussitôt je vis un autre arbre, de biais. Au moment où je me résignais à me briser contre lui, j'eus le sentiment qu'une main providentielle m'enlevait de mon siège, me faisait décrire une parabole assez étendue pour me retirer de la zone dangereuse, et me déposait, à la vérité de la plus rude façon, dans les terres labourées.

J'y demeurai immobile, avec l'idée que je

n'échapperais point la mort si je me faisais remarquer par le plus petit mouvement. J*étais étourdi, mais je savais qu'une fois cet étourdissement dissipé, quand je redeviendrais capable de sensations nettes et fortes, j'éprouverais une joie merveilleuse de vivre. Pour hâter cet heureux moment, je restais encore plus tranquille, plus sage. Je me reposais.

Mais j'entendis plusieurs voix qui s'approchaient. Je ne jugeai point conforme à ma dignité que l'on mè trouvât là par terre et qu'on me ramassât comme un blessé, quand je n'avais rien du tout et que j'étais parfaitement capable de me relever tout seul. Je n'en avais pourtant pas le courage; j'étais las, ou paresseux ; et quand les gens arrivèrent, je ne m'étais pas encore mis debout.

Je me mis du moins sur mon séant, et je les regardai : mais je sentis que je les regardais d'un air hébété, ce qui n'avait pas de raison d'être, puisque je me sentais, d'autre part, lucide. Je me dressai comme pour narguer ces inconnus, et je me mis à marcher, avec une sensation d'atroce courbature, qui me fit faire réflexion que « j'en serais quitte pour une courbature ». Au quatrième pas, je butai contre Tautomobile, que je croyais à plus de cent mètres, et quand je vis cette ruine, je pensai à la faillite de la science.

Puis j'aperçus du même coup Maurice debout, livide, intact, et, sous les débris du moteur brisé, quelque chose d'informe, qui était le pauvre Charles ; et je tombai à la renverse, évanoui.

Ces interruptions de notre sensibilité sont bien utiles : nous ne sommes plus tout à fait sûrs d'avoir senti ce qui les a précédées immédiatement, et c'est ainsi que des souvenirs atroces deviennent supportables en devenant sujets à caution.

Lorsqu'au bout de quelques secondes je repris mes sens, je fus tout de suite beaucoup mieux. Je me vis étendu sur un lit, dans une maison au bord de la route. Maurice, debout auprès de moi, attendait impatiemment et montre en main que je ressuscitasse.

— Allons, dit-il dès que j'ouvris les yeux, ce n'est pas encore ça qui va nous mettre en avance.

Il me parut qu'à ce mot je retrouvais la mesure du temps, que j'avais perdue ; et je ne sais où j'allai prendre qu'il y avait environ un quart d'heure de notre culbute. M. de Gourpière affirma que le principal était que nous n'eussions rien de cassé. (Je pensai à Charles.)

— J'ai, dit-il, envoyé un exprès à Claudie. Maintenant, il s'agit d'opérer notre rentrée au château. Je compte bien que tu vas m'y précéder ; car moi, il faut que je m'occupe de faire transporter ce pauvre gosse.

Je protestai qu'il était plus naturel que ce fût moi, n'ayant point de femme ni d'enfant qui m'attendissent.

— Mais non, mais non, dit le vicomte. Va devant. Tu supporteras le premier choc. Tu prépareras le terrain... A quelque chose malheur est bon, ajouta-t-il, après réflexion.

Et il dit encore :

— Ce qui m'embête, c'est la voiture.

Est-ce parce que cette voiture ne m'appartenait

pas en propre ? J'avoue que, pour ma part, rien ne m'était plus indifférent.

Sans doute je n'aurais pas pu bouger si je n'avais rien eu à faire ; mais le sentiment d'une mission à remplir me rendit soudain toutes mes forces, sinon mon agilité. Je me dis qu'on n'a point de raison pour ne se point servir de ses membres quand on n'en a aucun de fracturé, et je me levai; je me levai tout d'une pièce, comme Lazare dans les tableaux, quand le Sauveur dit : « Levez-vous et marchez. » J'étais aussi gêné dans mes mouvements que si j'avais eu, comme ce revenant, tout le corps ficelé de bandelettes, mais j'eusse été capable d'un miracle pour faire bonne contenance devant Maurice, dont le sourire m'horripilait. Ah ! j'en avais assez ! Durant le trajet, que je fis dans une carriole abominablement suspendue, dont les cahots m'achevèrent, mon sentiment unique fut

que j'en avais assez! Et de même lorsque j'entrai dans le salon, où je trouvai réunis M""' Lambercier, la vicomtesse et Camille. (Je n*ai pas du tout parlé de lui dans les deux chapitres précédents ; mais c'est sa faute et non la mienne s'il a un rôle effacé.)

Je ne souhaitai le bonjour à personne, et je dis ex abrupto, du ton le plus rogue :

— C'est charmant. Nous venons de manquer, Maurice et moi, de nous rompre les os.' L'auto est en miettes.

Cette nouvelle ne fit aucunement sensation, et j'en fus piqué au vif. Si j'avais pris des gants pour l'annoncer, on n'aurait pas manqué de croire que je cachais quelque chose et, sans doute, de s'inquiéter; mais comme j'avais l'air de reprocher aux personnes présentes Taccident qui venait de nous arriver, on me regardait avec surprise, et on se demandait seulement si j'étais dans mon bon sens.

Je ne m'attendais guère moi-même à les trouver tous si calmes, après les révélations de M"*' Val vin et l'esclandre de son départ brusque. L'impassibilité de la vieille Lambercier me révoltait. A vrai dire, une belle-mère qui passe à son gendre de la vouloir enfermer comme folle, lui passe à plus forte raison de tromper sa fille. Quant à la vicomtesse, elle avait, je pense, trop

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soulîert de l'infidélité de Maurice pour souffrir encore par lui ce jour-là. Elle était à bout, et elle se contetità de lever les yeux au ciel.

L'arHvée de MaùHce en personne modifia ces dispositions. Nous entendîmes d'affreux cris. Ils étaient poussés par la mère du pauvre Charles, et nous annoncèrent l'approche du viconlte, qui le ramenait. Mon ami parut enfin ; sa vue causa une telle commotion à la vicomtesse qu'elle aussi jeta un cri terrible et se précipita sur lui pour l'embrasser.

Cela était bien naturel, mais le cotitraéte de ce cri de joie et des autres, qui venaient du la cour, me fit mal : je m'enfuis dans ma chambre et m'y calfeutrai pour ne plus rien entendre. J'éprouvais Un sentitiient bizarre, qui était cotilme une honte de vivre, et un grand détachement de tout.

J'évitai par ma fugue les scènes d'effusion subséquentes, et je me flattais même d'évitëf les explications au sujet de Glaudie, qui devaient forcément avoir lieu à un moment ou à l'autre de cette journée.

Quand je redescendis pour le dîner, mon premier soin fut de scruter les visages, mais ils ne m'apprirent point si la chose était ou non faite. M"* Lambercier était comme à son ordinaire, autrement dit impénétrable. Là vicomtesse avait

la mine d'une femme, ou plutôt d'une enfant qu'on a grondée, et même battue. Un tremblement continuel agitait son corps, et surtout ses mains : notre chute l'avait ébranlée {ilus que libus. Elle avait tant pleuré, tant sangloté, que sa voix restait chevrotante, comme la mer reste houleuse après l'orage. Les larmes lui revenaient aux yeux à tout propos, et elle n'essayait point de les retenir.

Maurice, lui, avait iin air conquérâiil, un air faraud (je dois répéter cette épithète dont je me suis déjà servi), et il regardait aVec satisfaction couler ces larmes de femme, qui sont le signe db la puissance des hommes.

Le repas fut contraint. On y avait admis leÈ enfants comme aux jours de fête : cela tourna mal. Ces pauvres petits, qui avaieilt lés nerfs trop tendus, furent insupportables; on dut les renvoyer avant le dessert ; et la mère profita de cette circonstance pour verser encore quelques pleurs.

Aussitôt après le dîner. M""' Lambercier et Camille se retirèrent. Lorsque je me vis seul entre la vicomtesse et le vicomte dans le grand salon, je tentai de battre aussi èh retraite ; hiàis un regard impérieux de Maurice rne cloiia sur place. Alors, je me mis, sans souffler mot, à contempler, par les portes-fenêtres ouvertes, la nuit qui était fort belle.

Notre silence devint gênant et, à la longue, insupportable. Il suffit à provoquer encore aux larmes la vicomtesse. Maurice marqua son impatience par un tambourinage des doigts ; puis, soudain, il donna sur la table un grand coup de poing, qui arrêta net la crise.

Nous le regardâmes, la vicomtesse et moi, avec étonnement ; mais il semblait maître de lui, et d'ailleurs ce geste populacier était d'accord avec sa physionomie du moment. La surprise un peu dédaigneuse de sa femme lui déplut au suprême degré, et il cria — avec ce même accent traînant que j'avais déjà observé le matin :

— Eh bien ! quoi? Est-ce bientôt fini ? Qu'est-ce que tu as ? Parle !

Cette brutalité fit peu d'impression sur M""" de Gourpière, sur qui, en revanche, le tutoiement parut en faire beaucoup. Elle n'y était pas habituée. On sait que, dans ce monde-là, il est fréquent, parce que l'on s'y marie volontiers entre amis d'enfance : le « vous » y est presque ui signe de mésalliance.

Mais je ne pense pas que M. le vicomte de'' Gourpière tutoyât sa femme pour lui faire plaisir ou pour l'élever jusqu'à lui; et il me parut plutôt que c'était pour donner à ses phrases un tour canaille.

11 passa enfin la mesure : il saisit les poignets

de la vicomtesse, et la somma encore une fois de parler.

Elle tourna la tête de mon côté, et jeta ensuite sur son bourreau un regard touchant de pudeur et de reproche, mais sans réussir à lui faire entendre qu'il manquait de tact, qu'il ajoutait à son martyre en lui imposant la présence d'un tiers. Elle prit alors son parti courag^eusement, et elle attaqua la scène en déclarant qu'elle savait tout.

— Je fais ce que je veux ! cria Maurice avec des trépignements.

La victime ne protesta point, et ses yeux seuls demandèrent quel crime elle avait bien pu commettre pour mériter un traitement si odieux. Maurice entendit fort bien cette question muette, car il ne marchanda pas à y répondre, et il le fît avec un emportement de haine incroyable.

Il cria sa honte de dépendre d'elle, de ne pouvoir, sans permission d'elle, toucher à rien de cette fortune, sur quoi on croyait qu'il vivait grassement. 11 se fit gloire de ses détournements et de ses tripotages, qui attestaient la révolte de sa dignité; il se fit gloire de son adultère établi et de son faux ménage, où au moins il était libre, maître de maison, chef de communauté.

Elle écoutait, stupide. Les arrogants aveux de M. de Gourpière ne lui apprenaient rien: elle savait déjà tout, mais ce cynisme la désarmait. Elle

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n'offrait plus de résistapce, elle ne répliquait pas, elle semblait se dérober.

Alors, il lui courut sus avec une sorte de fureur meurtrière et, sans prendre la peine de ménager sa demande, lui cria en plein visage:

— Je veux trois cent mille francs. Vous entendez? Demain. Trois cent mille francs. Trois cent mille.

Et à satiété il répéta le chiffre, jusqu'à bégayer, à perdre le souffle.

M"*' de Gourpière se redressa ; elle fut, un instant, une vraie Lambercier : et, avec une superbe égale à celle de Maurice, elle lui signifia que, même de si peu, elle ne laisserait pas rogner la fortune paternelle, qu'elle gardait pour ses enfants,

— Écoute ! dit Maurice en la bousculant. — Je n'y pus tenir, je me glissai dehors, sur la terrasse. — Écoute, si je ne suis pas libre de m'approprier cette somme et toutes celles qu'à l'avenir il me plaira de prendre, je ne me contenterai plus d'avoir double ménage et de me partager : je m'en irai d'ici tout à fait. Comprends-tu ? Jamais plus tu ne me verras, tu ne me toucheras, tu ne...

Ah! je n'en pouvais pas entendre davantage, je m'enfuis jusqu'à l'extrémité de la terrasse... Je revins sur mes pas malgré moi, mais je n'osai point rentrer dans le salon.

Soudain, la vicomtesse jeta un cri aigu. Je volai

à son secours. Je la vis à genoux, vaincue, embrassant les genoux de Maurice, et lui, la main levée comme pour la battre...

Et il me souvint d'avoir vu de pareils groupes, naguère, quand nous nous attardions dans les quartiers pauvres jusqu'à des heures indues.

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