‹ Monsieur de Courpière marieChapitre 9 sur 14 · LES PETITES SOIREES DE SAINT-PETERSBOURG · texte numérisé non relu

LES PETITES SOIREES DE SAINT-PETERSBOURG

Lorsqu'un homme du monde, et surtout en vedette comme M. le vicomte de Gourpière, s'avise de cultiver son cerveau, il ne peut éviter longtemps que le secret de cette fantaisie ne transpire et que la bonne société ne s*émeuve. Elle n'approuve assurément p^ une telle originalité, mais elle ne refuse non plus ce qui en doit rejaillir sur elle de gloire, ou de réhabilitation. Elle se scandalise pour la forme, et réserve des trésors de bienveillance à qui provoque ce scandale.

Quant au ridicule que M. de Gourpière avait redouté si l'on apprenait que je lui donnasse des leçons, il ne l'encourut point, pour la raison que son cas n'était point alors isolé : pas mal de ses pareils, animés du même esprit et du même zèle, s'étaient comme lui remis à l'école.

Ce qui n'empêcha point qu'on ne fit attention qu'à lui seul, sa fortune le mettant hors de pair une fois pour toutes, et même à cet égard là. Car il est à remarquer que, dans l'aristocratie de naissance, la chose qui compte, c'est l'argent.

Dès que M. de Gourpière s'affirmait penseur et politicien, il ne pouvait manquer de devenir centre, d'exercer une attraction sur les autres penseurs et politiciens similaires, mais de moindre masse, ou, comme disent les Américains, de valeur moindre.

En d'autres termes, la formation d'un salon politique autour de M. de Gourpière était fatale, et il n'avait pas même à se donner la peine de la vouloir : le phénomène devait s'opérer mécaniquement en vertu de la gravitation.

Les volontés particulières y intervinrent en effet si peu que les jours et les heures des réceptions, au lieu d'être déterminés par le maître, se trouvèrent, après quelques tâtonnements, fixés par une sorte de consentement général, et que le triage même du personnel fut automatique.

Je m'étonnai d'abord que ce personnel ne se composât que d'individus que j'avais tous vus ailleurs. Il me paraissait que le groupe, étant nouveau et d'objet spécial, ne dût admettre que des femmes ou des hommes nouveaux et compétents.

Mais les disponibilités du monde ne sont

pas infinies. Elles sont même fort restreintes. Toute spécialisation y est par suite impossible, et il faut que les mêmes gens s'arrangent comme ils peuvent pour faire également figure dans les réunions les plus dissemblables.

Leur plasticité est d'ailleurs merveilleuse. Ils peuvent, selon les circonstances, ou même rien qu'en se transportant d'un lieu à l'autre, changer entièrement de goûts, d'opinions, de sensibilité, enfin d'âme. Nous en avons un exemple frappant au théâtre, où le même public se passionne à la Comédie-Française pour ce qui l'assommerait aux Variétés. Il n'est donc point si surprenant que le salon politique de M. le vicomte de Gourpière eût pour premier fonds l'élite de chez M""" Riverol Saligny, l'appareilleuse.

A vrai dire, ce qui modifiait notablement la physionomie de celte escouade, c'était l'absence de ]^|me Riverol-Saligny elle-même, Maurice ayant saisi une occasion de se brouiller avec elle. Il était arrivé à la pauvre bonne dame une lamentable mésaventure. Dans une affaire à laquelle je m'excuse de faire allusion et que je ne désignerai pas plus clairement, elle avait eu le malheur de se trouver en dissidence avec les personnes du bel air.

N'ignorant pas que cette non-conformité la coulait, que c'était la fin de sa maison — de son salon, veux-je dire, que les dames de joie elles-mêmes

reculeraient à exercer chez uhe schismatique, elle avait bien fait tout son possible pour changer d'opinion, mais sans vaincre sa conscience; et elle s'était résignée à plutôt fermer boutique, si j'ose m'exprimer ainsi. Je considère ce sacrifice comme l'un des plus nobles que l'affaire en question ait occasionnés. L'appareilleuse en mourait.

Je note au surplus que, même parmi les anciennes habituées de cette dame, il s'en rencontrait que l'on ne pouvait pas s'étonner de voir tourner à la politique. Ainsi, M""* la comtesse de Passelieu : avec les trois cent mille livres de rentes qu'elle devait à son industrie, n'était-elle pas, en plus petit que M. de Gourpière, mais, somme toute, au même titre, un élément de conservation sociale et un « phagocyte » bien séduisant ?

M""* la baronne Otto Rabbe, qui n'avait aimé que des héros et des personnages célèbres, ne devait-elle point compter quelques hommes d'Etat dans son panthéon, et être toute disposée à y en ajouter encore? (Je veux tranquilliser mes lecteurs : la baronne Rabbe avait récemment abjuré la religion de ses pères, et avec une telle ferveur que, si le baptême n'était pas une fois donné, elle se fût, pour le bon exemple, fait rebaptiser à tout bout de champ.)

Ne voit-on pas aussi la tragique M""* Arrow participant à quelque fronde? Il n'y avait pour

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celle-ci qu'une objection : le caractère trop feuilletonesque de ses romans, et sa réputation établie de ne rien donner pour rien.

— Cela ne l'empêche pas d'être des nôtres, me dit un jour une de nos belles enthousiastes.

— Au contraire, répondis-je.

Mais il n'y a pas de plaisir à outrager ces genslà : ils ne comprennent que les coups.

Quoi qu'il en soit, une Passelieu, une Rabbe, une Arrow sembleront des tricoteuses parfaitement acceptables. Mais c'est qu'il n'y avait point, chez l'appareilleuse, que ces premiers sujets-là : il y avait de simples petites femmes.

Eh bien, chez M. de Gourpière, elles devenaient les plus enragées ; et on va rire quand je dirai qui était la plus enragée de toutes : M"' Valvin ! Elle fut, au bout de trois semaines, la vraie amazone du salon. Elle tournait au mysticisme. Elle avait l'air de Jeanne d'Arc entendant ses voix. — Je signale en passant le chef-d'œuvre de M. de Gourpière, qui recevait lanière et point la fille : rien ne contribua plus à prolonger l'ignorance de Valvin.

Le lot Riverol se complétait d'une représentation heureusement panachée du faubourg Saint- Germain. Deux générations y figuraient : de pittoresques fossiles d'hier, et leurs jeunes, qui sont volontiers en avant. Le plus typique des fossiles était le duc de Noirmoutiers, dont les mots de race

sont célèbres et feraient bien dans l'almanach de Gotha, si les éditeurs de cette vénérable publication avaient, pour l'égayer, Tidée d'y mettre, ainsi que dans d'autres almanachs,unpeu de littérature ou des nouvelles à la main.

Le duc a un fils, Adrien, bon garçon, mais dont j'aurai achevé le portrait physique une fois que j'aurai dit que d'autres ont une figure à gifles et lui une figure à fesser. Adrien de Noirmoutiers s'est mis dernièrement à penser et à écrire. J'avoue que le besoin s'en faisait sentir, depuis le temps que la Palice, Jocrisse et Cadet Roussel sont morts.

Je citerai, après les Noirmoutiers, les Prégilbert, mère et fils. La comtesse de Prégilbert, sœur de la douairière de Verneuil, était renommée pour ses à-peu-près involontaires dans la bonne société (bien que les plus jolis pataquès y passent fréquemment inaperçus). C'est elle, entre autres, qui appelait les Verneuil une famille d' « Alcides », parce qu'on y pratiquait l'adultère trop entre soi et à des degrés prohibés.

Son fils Donatien est un merveilleux échantillon de ce que pourra faire la noblesse de France, si décidément elle se ressaisit. 11 a ofl'ert dès son enfance les symptômes d'une dégénération si caractérisée que, s'il fût né dans le peuple et si la fortune de ses parents n'eût permis de l'élever à

domicile, c'est assurément dans un asile spécial qu'il aurait reçu la première éducation.

Non point qu'il fût tardif; même, au contraire. Sa précocité d'intelligence était celle d'un singe, et sa morale — d'un singe également. Il tenait des discours incohérents, mais non dépourvus d'une sinistre bouffonnerie, qui eussent fait rougir l'animal que je viens de nommer. Il était Tadmiration, en même temps que le désespoir, de sa mère. Mais il devait le meilleur de sa réputation mondaine à son ivrognerie et à sa salacité.

Or ce drôle, ayant reconnu brusquement l'urgence de sauver son pays, s'était métamorphosé à cet effet en une espèce d'apôtre. Il dévorait des livres, comme les chiens menacés d'hydrophobie dévorent les vieux papiers ; et il en expulsait la matière non digérée, sous forme de conférences dans les parlotes, ou de radotages écrits dans les microscopiques revues de propagande.

La passion politique l'avait réconcilié avec ses cousins Verneuil, que jusqu'alors il dégoûtait ; et elle avait réconcilié les Verneuil eux-mêmes avec Maurice, qui voulait bien ne se souvenir plus d'avoir aidé un peu trop la jeune duchesse. Ils embellissaient tous de leur présence le salon ; jusqu'à la douairière, qui y faisait pendant à la vieille M"*' Lambercier, — celle-ci muette, mais

qu'on exposait, comme les diamants de la couronne dans une vitrine.

La jeune duchesse, très ardente, jouait du côté Faubourg un rôle correspondant à celui de M'"' Valvin. Les deux amazones s'étaient même prises d'amitié réciproque, qui symbolisait l'union pour la bonne cause de la noblesse et de la bourgeoisie.

Ainsi qu'il est d'usage dans la société, on donnait de cette sympathie une autre explication, ignoble ; mais je demande s'il y a apparence que deux femmes si tributaires de notre sexe se payassent le luxe de lui faire des infidélités.

A ce contingent s'étaient venues joindre, sans être conviées expressément, des personnes que l'odeur de politique attire, comme celle de cadavre attire certaines bêtes : ainsi M"'" la marquise de Huchedol, de qui j'ai déjà eu l'occasion de parler.

Septuagénaire, veuve et riche, elle avait jadis été la première à faire politiquailler chez elle, et elle ne considérait point qu'on le pût désormais autrement que sous sa direction, du moins honoraire. Mais elle semblait déjà usée, parce qu'elle servait depuis longtemps. Elle était dépassée de partout. La plupart de ses idées se trouvaient n'être plus suffisamment avancées dans le rétrograde.

Elle le sentait bien, et n'en était que plus jalouse de la primauté dans les cercles de son parti. Or cette primauté, chez M. de Courpière, lui était

disputée par une intrigante du plus rare mérite, M"*' la baronne d'Ws-Marines.

J'ai peu vu de femmes être favorisées du sort aussi incroyablement que la baronne. Sa chance initiale fut une naissance adultérine, qui permit d'omettre sur les registres de l'état civil le nom de ses parents, et de substituer, à une réalité peu reluisante, un mystère plus flatteur.

Fort jolie, elle n'avait su tirer à ses débuts aucun profit de ses charmes, — et ce n'est pourtant pas l'envie qui lui en manquait : de sorte qu'elle était encore à peu près intacte, et à moitié morte de faim, quand sa sœur de lait, une notabilité demimondaine du septennat, lui offrit par charité une situation mitoyenne entre demoiselle de compagnie et femme de chambre, avec les restes de sa table et la mise-bas de sa garde-robe.

Elle eut la suprême habileté de ne pas faire habituellement concurrence à sa protectrice ; mais un beau jour elle jeta le grappin sur le baron d'Ws-Marines, niais presque neuf, venu pour la maîtresse et qui rencontra en chemin la servante. Elle sut l'amener au mariage en lui imputant la responsabilité d'une grossesse, d'ailleurs nerveuse.

Cette union désespéra la famille d'Ws-Marines, où jamais, de mémoire d'homme, on ne s'était mésallié sans avoir pour cela des raisons sonnantes.

Mais la baronne jura qu'elle se ferait recevoir. Elle avait deux atouts : une voix de cantatrice et l'orthodoxie de ses opinions. Elle fut recherchée des maîtresses de maison qui aiment à faire de la bonne musique et peu de dépense. Puis on lui sut gré d'être plus royaliste que le roi, et surtout que le pape (qui était alors Léon XIII).

Chez le vicomte de Gourpière, elle conclut alliance avec les ultras, la duchesse de Verneuil et M""® Valvin, qu'elle eut vite mises dans sa poche. Elle devint chef avoué de leur parti, s'opposa ouvertement à la marquise de Huchedol^ et il me parut que notre salon politique menaçait de tantôt se scinder en deux,

Pour Tinstant il y avait plus de confusion que de division. Maurice et les autres laborieux travaillaient à l'aveuglette. Ils s'étaient mis à l'étude comme les Japonais à la civilisation occidentale, par nécessité, avec un mépris latent de ce qu'ils s'assimilaient, — mais sans témoigner,, comme les Jaunes, de facultés supérieures.

Je flairais toutefois, sous cette confusion de surface, une certaine méthode instinctive. J'apercevais une certaine conséquence entre les opinions diverses qui se produisaient dans le milieu à propos de tel ou tel événement donné. J'avais le sentiment que j'assistais à la formation, ou à la résurrection d'un état d'esprit et, comme on aime

aujourd'hui à dire, d'une mentalité particulière.

Ainsi je remarquai d'abord une constance inimaginable, et même risible, à désapprouver tout ce qui est de date récente; une résolution une fois prise d'attribuer tout le mal qui arrive au gouvernement ou, plus vaguement, au siècle ; une facilité à traiter de sectaires les gens qui usent de la raison, ou même du sens commun; une manie de réformer les jugements historiques les mieux acquis et, par exemple, de justifier la Saint-Barthélémy ou la révocation de Tédit de Nantes ; une ahurissante certitude que toute catastrophe est une leçon de la Providence, et dont il sied de se réjouir, surtout quand on y a personnellement échappé ; enfin des tressaillements de joie, et presque des gambades, chaque fois que les journaux publiaient un phénomène que l'on pouvait, avec un rien de complaisance, faire passer pour miraculeux. Je citerai la découverte du radium, qui fit tourner toutes les têtes.

L'un des docteurs du salon ayant démontré je ne sais comment que le radium était en contradiction avec les lois fondamentales delà science, ce métal devint, si je puis m'exprimer ainsi, éminemment réactionnaire. Mahulot ouvrit dans son journal une rubrique du radium ; M""' Lambercier mère,

Iqui n'avait pas depuis des semaines donné de ideux cent mille francs, fît acheter plusieurs tonnes

de pechblende et dota un laboratoire, afin que l'on poursuivît des recherches si utiles à la cause.

J'étais sans doute de méchante humeur : cette campagne pour le radium, au lieu de m'égayer, m'irrita. Je risquai des plaisanteries du pire goût. Elles me firent bien voir de la marquise de Huchedol, qui décidément formait, avec le comte de Gourpière, une gauche ; mais elles me rendirent suspect à la droite, et je sentis dès lors qu'on ne s'en remettrait pas à moi du soin de débrouiller et d'organiser la doctrine. J'avoue que je ne regrettai guère ce personnage de Thomas d'Aquin.

On faisait à ce moment des recrues de gens de lettres, qui pouvaient fort bien m'y suppléer. J'étais, entre parenthèse, étonné de les voir là. Je leur croyais plus d'indépendance et d'envergure. Ils me donnèrent l'occasion d'observer qu'aux époques de crise et, je dirai, de révolution comme la nôtre, les deux plus forts mobiles d'opinion sont le snobisme et la frousse. Quand l'intelligence se heurte aux limites du courage, elle s'y casse les ailes, et le plus haut esprit choit de sa hauteur. Les amis de M. de Gourpière recueillaient ces épaves tombées des libres espaces dans leur enclos.

J'arrive à l'événement capital qui eut pour conséquence la fixation de la doctrine.

Il parut dans le journal de Mahulot, sous la

signature d'Ignace Lesage, un article que je ne lus point, pour deux motifs.

Le premier est que je hais la cuistrerie, la sopliistique, les mœurs polémiques renouvelées de la Ligue, et qu'en dépit des thuriféraires qui pj'oclament Ignace Lesage un génie, je le tiens moi pour un pédant, hargneux, bouffi et sot.

Mon autre motif pour ne point lire l'article est que je l'avais parcouru des yeux. Celte vue rapide m'avait suffi pour constater qu'il rééditait purement et simplement, sous une forme plus scolastique, un lieu commun qui depuis des années traîne partout : à savoir que l'humanité irait tout de travers, si elle se laissait diriger par les hommes qui monopolisent Tintelligence.

Je ne pensais point que de telles redites dussent fort émouvoir l'opinion, même chez M. de Courpière : je me trompais bien. Ce factum était précisément le manifeste que tout le monde attendait. Ignace Lesage venait de poser le premier principe de la doctrine : il avait nié sans vergogne la valeur de Tintellectualité.

J*ai maintes fois assisté à des danses d'apaches autour d'un cadavre (je parle au figuré), mais je ne crois pas que jamais mort ait été piétiné si joyeusement que, ce soir-là, chez M. le vicomte de Courpière, l'idole de la divine Sagesse.

On voyait bien que les mâles surtout prenaient

une revanche et satisfaisaient une haine ancienne, datant peut-être du collège où le mépris des forts sans particule les avait humiliés; une haine vile, plus vile que celle du pauvre contre le riche, qui a l'excuse du besoin ; une haine héréditaire, enfin la vraie haine de caste. Au fait, le vrai péril social, n'est-ce pas la diffusion des lumières ? Ils n'avaient pas été plus contents, même le jour où ils avaient vu salir, au cours d'un procès de mœurs, le noble nom d'esthète. Quelle fortune ! Intellectuel devenait à son tour une injure et, qui sait? bientôt une ordure aussi!

Ce qui raffinait leur plaisir, — car ils sont médiocres dans le normal, mais supérieurs dans le sadique, — c'est que l'anathème fût lancé contre les intellectuels par un homme qui ne pouvait cependant pas se targuer d'un autre titre. Au surplus, ce titre-là, eux-mêmes, par une contradiction plaisante, le revendiquaient. Ils se précipitaient dans l'intellectualité comme les émeutiers dans les Tuileries. Ils disaient : « C'est nous qui sont les intellectuels. ))

Naturellement, on ne voulut point différer de connaître Ignace Lesage, et Mahulot dut s'engager à l'amener dès la soirée prochaine, c'est-à-dire le surlendemain.

Je lui trouvai le corps de son esprit, et l'air encore plus petdeloup que je n'espérais. 11 avait

le front haut, mais qui semblait postiche et rapporté. Pour la tenue, il était paysan du Danube avec affectation, sachant qu'on ne se fait pas bien venir des gens du monde en les singeant, mais en s'aplatissant devant eux. Ses façons à l'égard de Maurice et des principaux d'entre les autres furent écœurantes. Et le pire est qu'il ne jouait même pas la comédie. Il avait une positive considération, en vertu de ses principes politiques, pour la valeur sociale que représentaient M. de Gourpière et ses amis, et par suite pour leurs personnes mêmes.

Dès qu'Ignace Lesage fut intronisé, il régenta. Le salon devint une classe. Il y parlait seul, ne tolérant point la contradiction : car il était agressif sans avoir le goût de la lutte, comme les enfants qui ne taquinent que les chiens enchaînés. Il faisait méthodiquement Téducation de ses auditeurs, élucidait, classait, systématisait leurs idées éparses et rudimentaires, leur fournissait un petit stock de formules faciles à comprendre, et surtout à retenir.

J*ai dit la base du système : l'intellectualité, en bloc, était niée. Une fois cette exécution faite, le démolisseur ne pensait pas encore en avoir fini avec la vérité, et l'ayant abattue d'un coup, comme disent les bouchers : il la détaillait.

Il supprimait d'abord la raison. Au nom de la

science positive et de l'expérience, il proclamait la vanité des principes éternels et nécessaires; et ce qu'il enseignait là n'était pas bien neuf; mais ce qui Tétait, et admirable, c'est l'interprétation qu'en faisaient ses ouailles : elles poussaient la chose à l'extrême, et s'assuraient naïvement que croire à deux et deux sont quatre est la plus grande preuve d'imbécillité.

Après qu'il s'était servi de la science pour tuer la raison, le petdeloup tuait la science, n'en ayant plus l'usage.

Ses arguments contre elle manquaient aussi de nouveauté, et j'avais ouï bien avant sa venue ses disciples mêmes d'aujourd'hui en alléguer de semblables, quand ils dénonçaient la banqueroute du savoir humain à chaque irrégularité dans le service du téléphone et à chaque défaillance de leur automobile. Mais peu lui importait la nouveauté ou la qualité des arguments : l'essentiel était d'abolir toute connaissance, inconciliable avec sa foi, et de conclure à un scepticisme total, pour dogmatiser ensuite à son aise.

E n attendant, comme il avait mis au rebut les deux pierres de touche de la vérité, qui sont le raisonnement et l'expérience, il devait d'urgence en inventer d'autres. Les siennes étaient la tradition et la raison d'Etat. Tout ce qui nous vient des ancêtres, des morts, était, selon lui, sacré. De plus,

la loi suprême étant le salut de la société, tout ce qui en conditionne l'existence devait sans plus ample informé être tenu pour légitime, ou plutôt pour nécessaire, et pour moral ou pour vrai.

C'est ainsi qu'il restaurait, eixtre autres choses, la religion, à laquelle il ne croyait pas, et à laquelle il trouvait parfaitement superflu de croire, pourvu qu'on la maintînt et qu'on en usât comme d'un instrument de règne.

Encore sur ces divers points, le plus curieux n'était pas la doctrine du maître, mais les déformations que lui faisaient subir les disciples, et les conséquences extrêmes qu'ils en tiraient, assez logiques somme toute.

Ils répudiaient comme lui les communes pierres de touche de la vérité, mais ils n'adoptaient pas précisément les siennes. Ils s'en tenaient, dans l'ordre de l'intelligence, à une sorte de credo quia ahsurdurriy et, dans l'ordre pratique, à une règle bien connue : La fin justifie les moyens. Ils allaient gaiment jusqu'au terme de la déraison et de l'immoralité, qu'ils prenaient, grâce à la dialectique de leur pion, pour une raison et une morale transcendante.

Ils identifiaient, d'autre part, la tradition avec leurs préjugés, et la fameuse raison d'État avec leur intérêt de caste ou leur intérêt personnel. Ce genre d'égoïsme est humain et instinctif, mais

je trouve exorbitant qu'on Térige en dogme.

Fanatisés par le prophète autoritaire et rogue qui les catéchisait, ils osaient un réactionnarisme intégral, où depuis un siècle personne, même dans leur camp, n'a espéré que l'on pût revenir un jour. Ils étaient de vrais utopistes, — à rebours, mais des utopistes, et millénaires comme tous les utopistes : ils attendaient un messie, un sauveur. Ils se croyaient traditionalistes et ils étaient césariens (je comprenais maintenant l'air dix-huit brumaire du vicomte).

Le petdeloup, qui sentait à merveille son public, égayait ses arides leçons de morceaux de bravoure, à l'imitation de Joseph de Maistre, son dieu. Il faisait le panégyrique du soldat providentiel ; il peignit un soir avec délices les sanglantes horreurs de la prochaine émeute, conduite par les hommes d'ordre. Je crois l'entendre qui crie, aux applaudissements de tous, et principalement des froussards :

— On étripera la canaille ! On la décervellera I

— Et vous, pensais-je, on vous re-guillotinera. Je dus quitter le salon, j'étais hors de moi. J'allai

à pied jusqu'à la place de la Concorde. Le comte de Gourpière m'avait suivi. J'eusse préféré être seul. Je lui dis, par bravade, en arrivant aux chevaux de Marly :

— Savez-vous ce que je pense? Je pense qu'un

jour, qui n*est pas loin, nous reverrons ici la guillotine.

— C'est tout à fait mon sentiment, me repartit le comte.

Cette réponse me surprit un peu.

Cependant les disciples ne se bornaient pas à défigurer la doctrine du maître : ils la transmuaient, si je puis ainsi parler; j'entends que toute cette passion politique n'aboutissait en fin de compte qu'à des gestes de galanterie. J'ai dit ailleurs que tous les groupements mondains ont pour objet fatal, unique, l'encouragement et l'exploitation de la galanterie : ce groupement-ci n'y échappait point, bien que fondé en vue d'un objet différent.

Sénèque a défini l'amitié entre hommes une concordance des aspirations et des antipathies : là où il y a hommes et femmes, cette concordance produit l'amour et tout ce qui s'ensuit naturellement. M""* la vicomtesse de Courpière eut le chagrin de voir sa maison devenir en fort peu de temps un établissement analogue à celui de M"*' Riverol- Saligny.

Les dames de joie se remirent à leur besogne avec un zèle pieux et firent de la propagande selon leurs moyens. M""* Valvin n'était plus toute à tous, ni réduite aux intérims : on la prisait comme maîtresse en raison de son importance dans le parti, et on s'honorait de Tavoir autant que

d'avoir la baronne d'Ws-Marines. La duchesse même de Verneuil ne se refusait point, et la septuagénaii^e Iluchedol s'offrait : c'est l'impénitence finale.

Comme; nous étions tous du même avis sur tous les points, ou que nous étions censés l'être, ces dames nous prodiguèrent d'abord Leurs faveurs indistinctement et sans faire acception de personnes. Je dis « nous », parce que j'en profitais moi-même, sans le mériter.

Mais bientôt des préférences se marquèrent. On s'arracha le petdeloup, et ce fut un spectacle à mourir de rire : car son snobisme n'allait point jusqu'à préférer les « femmes du monde » à une maîtresse quasi-ancillaire, avec quoi il vivait depuis des années dans une mansarde du quartier des écoles. Mais jamais il n'aurait osé refuser la politesse, et je crois bien que, même avec la vieille marquise, il y passa.

Ai-je toutefois besoin de dire qu'il n'était pas le vrai sultan, et qu'il ne venait qu'après Maurice ? Mon ami avait toutes les femmes à ses genoux, humbles, patientes, attendant leur tour. Tout le féminin lui faisait litière — ou piédestal. Quel couronnement d'une telle carrière î Quelle apothéose pour un tel homme !

Mais la Providence — de qui nos hôtes parlaient si volontiers et, à ce qu'il me semble, avec un

peu d'indiscrétion — la Providence, qui se plaît aux contrastes, avait fait de ce grand manieur de femmes, et dans le même temps où il les tenait toutes à merci,. Tesclave, la propriété, la chose d'une seule femme, la plus obscure, presque une enfant, élue pour la vengeance des autres.

Lorsque M. le vicomte de Gourpière se vit en butte à tant de désirs désintéressés, et même profitables, il frissonna d'épouvante, comme naguère quand les femmes ne le sollicitaient que pour Texploiter. Je lui remontrai que ce n'était pas la même chose du tout, qu'en ce temps-là il avait failli sortir de sa voie, et que maintenant il y rentrait. Mais il ne m'écoutait seulement pas. Et pour esquiver la fatalité de l'adultère, il fuyait le domicile conjugal, il courait se réfugier chez Glaudie. Je dois dire qu'elle souriait de ces terreurs.

Elle ne l'eût point banni de sa présence, s'il l'eût trompée une ou deux fois par hasard. Mais c'est lui qui ne voulait pas, et sans doute qui ne pouvait pas la tromper.

Bien qu'il ne fût guère de sang-froid, il sut d'abord se tirer d'affaire assez habilement. Il posait pour le mari conservateur, j'entends qui ne badine pas avec ses devoirs ; ou bien il affectait un puritanisme que les anarchistes célèbres ont mis à la mode, et, sans être en mesure de se prétendre vierge comme certains d'entre eux, il

se piquait de chasteté (cette vertu que Stendhal appelle si justement comique). Il n'accorda ses faveurs ni à la marquise de Huchedol, ni à la baronne d'Ws-Marines, qui se les disputaient.

La baronne prit le parti de tout bonnement faire comme si elle les avait obtenues et se donna des airs de maîtresse officielle. La marquise, froissée, rendit officielle la constitution de son groupe de gauche avec le comte de Gourpière, MM™®' Arrow et de Passelieu.

Mais, sur ce. M"'® Valvin eut un renouveau de passion pour mon pauvre ami. Elle le harcelait, elle l'épiait ; il ne savait plus comment tromper la surveillance de la mère pour aller chez la fille.

Ce jeu de cache-cache me semblait divertissant, mais non point à lui, qui, pour se soulager, retournait sa veste dès qu'il arrivait chez Glaudie et tenait des propos révolutionnaires.

J'abondais dans le même sens; Glaudie, qui n'a pas de superstitions, faisait chorus. Ah! Dieu! si l'on nous avait entendus ! — Il était particulièrement opportun que Ton ne nous entendit pas. Les élections étaient proches. Pour assurer un siège à son gendre, M""" Lambercier, sur le conseil de Mahulot, lui faisait donation d'une part des Joncherets : une centaine d'hectares, avec un charmant pavillon (celui, parait-il, où l'on avait séquestré

naguère Emilienne). Le vicomte résolut d'y installer Glaudie pour Tété.

Elle accepta l'invitation étourdiment, ou avec une étourderie feinte. Cette imprudence me fit frémir ; mais je n'avais aucune chance de les dissuader, et je ne donne jamais de conseils inutiles.

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