LA. FAVORITE
Tous les Spécialistes du cœur humain ont aperçu des analogies entre les passions de la haine et celles de l'amour; certains même sont allés jusqu'à l'extrémité de prétendre que l'amour n'est qu'une variété de la haine. S'ils ont touché juste, ah ! je puis dire que M. le vicomte de Gourpière et M""' la duchesse de Verneuil se mirent à furieusement s'aimer dès qu'ils furent amants : car je n'ai jamais vu un homme et une femme se détester de si bon cœur.
L'air à l'entour d'eux en devenait irrespirable. Leurs sentiments, si je puis dire, s'extériorisaient. Je crois qu'ils émettaient l'un vers l'autre, dès qu'ils s'approchaient, des rayons que je ne saurais point par quelle lettre de l'alphabet désigner. Ils étaient, ma foi, beaux à regarder quand ils
se mesuraient des yeux, et je ne pouvais me défendre de songer qu'ils devaient être plus beaux encore lorsque l'absence de témoins leur permettait de se mesurer autrement. Il n'y a sans doute pas mieux chez les dompteurs qui convient le public au spectacle de l'accouplement des fauves.
M. de Gourpière s'ingénia quelque temps à diversifier les manifestations de cet amour ; mais il finit par s'aviser que ce n'était point la peine de se tant mettre en frais, car le pire tour qu'il pût jouer à sa maîtresse était de la réduire à partager avec d'autres la manne nourricière dont il lui avait d'abord réservé le privilège (c'est de l'argent que je parle). Il se mit, en conséquence, à la tromper avec autant de dépense que d'éclat. C'est pour le coup que je trouvai qu'il n'était plus Gourpière, son passé ne m'ayant point donné à croire qu'il dût un jour s'introduire dans les ménages pour en relever le crédit et devenir petit manteau bleu.
L'expression n'est point fort juste, puisque le mystère était ce qu'il cherchait le moins. Gette publicité, indispensable, présentait aussi des inconvénients. Elle vint à bout de l'ignorance des Lambercier et de la vicomtesse.
La jeune femme, en dépit de ses dispositions aux soupçons et à la jalousie, avait une bonne raison pour ne pas croire que son mari la trompât :
c'est qu'il ne la lésait point — on m'entend. M. de Gourpière tenait deux comptes entièrement séparés, et quelles que fussent envers une maîtresse ses générosités (je ne veux plus dire les pécuniaires), jamais elles ne l'obligeaient à opérer un virement et à rogner sur le chapitre de Tépouse. Je gagerais même que, pris sur le fait, il aurait pu la rassurer beaucoup mieux qu'en lui répétant le mot célèbre : « Crois ce que je t'affirme, ne crois pas ce que tu vois ». Il aurait dit : « Crois ce que je te prouve », et il aurait été en mesure de prouver. De tels arguments sont sans réplique, et qui les a dans son sac aurait bien tort de se gêner.
D'autre part, si libéral que fût M. de Courpière (et cette fois-ci je parle d'argent), il ne dépensait rien au delà de l'excédent disponible de ses revenus. Comme la vicomtesse ne se mêlait point du budget et qu'en dépit du régime dotal il n'avait point lieu de recourir à ses complaisances, il aurait pu, sans donner l'éveil à la belle famille, remettre à flot encore pas mal de femmes obérées, s'il avait pris soin de le faire avec un peu moins d'ostentation.
Ai-je besoin de dire que la mère et le fils Lambercier, une fois avertis, témoignèrent du plus fâcheux manque de tact? Ils s'effarèrent comme si la fortune patrimoniale eût été en péril. Bien
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que ne professant ni l'un ni l'autre aucun respect pour la mémoire de feu Lambercier, créateur de cette honteuse opulence, ils demeuraient fidèles à ses méthodes. Ils tenaient de lui qu'on doit se tirer au plus tôt des affaires qui s'annoncent mal, et ne jamais courir après son argent. Peu s'en fallut qu'en vertu de ce principe ils ne décrétassent à eux deux le divorce de la vicomtesse.
Ils ne se frottèrent point toutefois à le lui proposer tout de go ; mais ils jugèrent bon de lui révéler les infidélités de son mari, sans aucun ménagement. M°" Lambercier assaisonna cette dénonciation de tous les « je l'avais bien dit » dont une mère ne se prive jamais en pareil cas. Gomme toutes les mères, elle n'était pas autrement fâchée de voir ses méchantes prédictions s'accomplir; et stupidement elle traitait sa fille de haut en bas, parce qu'elle-même en son temps n'avait point subi même disgrâce — le loisir du moindre adultère ayant toujours manqué au grand brasseur de millions.
Il est singulier que les femmes éperdues d'amour, qui ne croiraient pas, dans un flagrant délit, au propre témoignage de leurs yeux, croient aux racontars de leurs proches, c'est-à-dire des personnes les plus suspectes de les vouloir duper. La vicomtesse goba indistinctement tout ce qu'on lui dit, mais on ne réussit qu'à la jeter dans un
désespoir effrayant sans tirer d'elle aucune résolution, même de faire des scènes à son mari. C'est moi qui devins son plastron, et il est vrai qu'elle m'en voulait beaucoup plus de mes complicités qu'à lui de ses crimes. On pense si j'étais excédé de ses diatribes, d'autant que la sûreté de ses informations me clouait le bec. Je me gardais même de répéter à Maurice nos entretiens, qui l'eussent assommé : car moi j'ai du tact.
Les Lambercier ne s'adressèrent pas non plus à lui directement : il leur faisait peur. Je crois que je leur faisais peur aussi, car ils ne me choisirent point comme intermédiaire. Ils préférèrent s'adresser aux parents de mon ami, espérant bien que l'idée d'un grabuge possible leur serait désagréable à souhait : si en effet le comte et la comtesse n'avaient pas au maintien du statu quo un intérêt aussi éminent que le vicomte, il ne s'en agissait pas moins, pour eux tout comme pour lui, du pain quotidien.
Que voilà bien une idée de bourgeois enrichis, de croire qu'on émeut des gens tels que le comte et la comtesse de Gourpière en les menaçant de leur couper les vivres ! Ce qui les toucha uniquement, mais non point de compassion, fut l'ennui des Lambercier. Ils considéraient que l'adultère, qui est un péché pour les petites gens, est pour le noble mésallié une revanche, et que l'on peut être
contraint de vendre son nom à des filles de peu, mais que le privilège de les tromper demeure inaliénable. Enfin il ne leur déplaisait pas que leur fils, qui depuis le coup du mariage faisait vraiment trop son malin, se fût mis dans de vilains draps.
Je reconnus ces divers sentiments à la physionomie du comte et de la comtesse, qui avait de l'indifférence, de la hauteur et de la gaieté. J'étais chez eux rue de la Ville-l'Evêque, où les Lambercier, mère et fils, avaient jugé à propos de se rendre, solennels, et nippés comme pour une demande en mariage. M'y trouvant par hasard une heure avant leur visite, qui était annoncée officiellement, la comtesse avait voulu me garder comme auditeur, ainsi que dans les grandes circonstances : cette faveur me fut bien sensible.
Après tant de protocole et d'embarras, vu aussi le style ordinaire delà mère et du fils Lambercier, il était inévitable que cette réunion prît des airs de conseil de famille. Elle me rappela la cordialité des deux veillées d'accouchement. Ici, je dois m'excuser : je vais me mettre en scène, il le faut, mon rôle ayant, à l'improviste^ passé au premier plan.
Au moins ce n'est pas moi-même qui me mis en avant. Je me tins coi durant les cinq premières minutes, qui furent de préliminaires et de repli-
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ques aigres-douces entre les deux camps. Puis M""* Lambercier prit l'offensive, déclara tout uniment que Maurice trompait sa fille, et se mit à citer des noms.
Le comte interrompit cette nomenclature, et demanda d'un air offensé à la bonne dame si elle prétendait rien apprendre à un homme informé comme il était de la chronique scandaleuse. Mais elle ne se démonta point, et dit qu'il fallait aviser. Le comte répondit qu'il n'en voyait pas la nécessité, et la comtesse, dans un esprit de conciliation, demanda avec douceur pourquoi il le fallait.
— Parce que. Madame, dit la Lambercier, votre fils paie ses maîtresses avec l'argent de ma fille.
— On n'a rien pour rien, glissa le comte ; et de la part d'un Gourpière, même d'un Gourpière père, cet aphorisme était si surprenant que je ne pus me défendre de faire un petit rire sec et haut.
Je demeurais honteux d'une telle inconvenance, mais le comte en parut flatté ; et comme son attention était ainsi appelée sur moi, il se ressouvint tout d'un coup de mes théories sur la redistribution des richesses, qu'il m'avait maintes fois entendu prêcher à son fils plus ou moins sérieusement. Il s'avisa donc de répondre à la vieille qu'elle le prenait fort au dépourvu, mais que j'avais, moi, des idées fort saines en ces matières, et que, si je voulais bien prendre la peine de les lui
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développer, elle conviendrait elle-même que son gendre était dans le bon chemin.
Je fus d'abord un peu décontencncé ; mais j'imaginai Teffroi de Camille lorsqu'il m'entendrait proclamer que l'exploitation des riches est une loi de la nature, et l'idée de ses sueurs froides me mit en verve. J'exposai mon thème, et je le variai, avec complaisance, avec pédanterie, avec une insinuante cruauté. La mère, le fils m'écoutaie^t, stupides, d'un air de gens qui verraient recommencer la Commune, Mais j'étais encore plus heureux de mon succès auprès du comte et de la comtesse de Courpière : ils semblaient boire mes paroles, leur visage avait une expression de ravissement — un peu sadique.
Quand je vis que je tenais mon public à ce point-là, je me mis en tête de n'abandonner plus la direction de l'entretien, que j'avais si heureusement dévié. Il me prit fantaisie de relever* le courage de ces pauvres Lambercier, en leur indiquant le remède après les avoir édifiés suffisamment sur la fatalité du mal.
Je ne renonçai point au ton doctoral ni au procédé de la conférence. Je posai d'abord qu'il est vain, dangereux, qui sait? peut-être sacrilège d'aller contre les lois de la nature (et M"*' Lambercier, qui avait défendu que l'on chloroformât sa fille en couches à cause de je ne sais quoi
dans les Ecritures, hocha la tête d'un air d'approbation) ; mais si Ton ne peut ni ne doit violer les lois de la nature, il est presque toujours loisible de les tourner, de même que les lois humaines.
Je comparai les obsessions où M. de Gourpière était en butte à celles où sont en butte les rois aux approches de leur nubilité, et tant qu'ils n'ont point encore subi « Tépreuve de la maîtresse et du confesseur ». Je fis observer que j'avais lieu de comparer M. de Gourpière à un roi; que les Romains eux-mêmes — qui pourtant exécraient ce nom — en usaient pour désigner les personnages prépondérants par leurs richesses (pauperum tabernas, regumque turres) ; qu'en Amérique il n'est pas un milliardaire qui ne soit le roi de quelque métal ou de quelque denrée, et que le titre royal convenait donc à M. de Gourpière, encore que je ne visse pas trop bien de quelle industrie il était roi.
Je revins à ceux de l'histoire, et je rappelai que les compétitions dont leur auguste personne est l'objet cessent pour un. temps assez long dès qu'ils ont fait choix d'une favorite. Je conclus enfin que, s'il était puéril de disputer Maurice aux justes revendications du sexe, un moyen cependant s'ofrait de lui assurer une tranquillité relative, ainsi que par la même occasion à sa femme, et qui était de le munir d'une favorite en titre.
Je ne saurais dire Fapplaudissement que ce petit discours obtint de M. le comte et de M""' la comtesse de Gourpière; il n'eut point d'abord le même succès auprès de Camille et de M""' veuve Lambercier. Cette bonne dame me demanda même si je me moquais du monde, de vouloir donner une maîtresse à son gendre pour apaiser la jalousie de sa fille.
Cette objection paraissait de sens commun, et on pense si la vulgarité de la réplique me dégoûta.. Je répondis du ton le plus dédaigneux que je me portais fort pour Maurice, qu'il n'aurait cette favorite qu'en vue de la figuration et pour s'acquitter de l'impôt que j'ai démontré qu'il devait.
Comme on en paraissait douter, je dis que j'avais bien connu en Russie des femmes entretenues richement, chez qui leurs entreteneurs ne mettaient jamais les pieds, et qui ne touchaient même leur pension que par Tintermédiaire d'un intendant. Il est vrai que c'était pour un autre motif, et parce que les entreteneurs en question n'avaient pas grand goût pour l'autre sexe, ce qu'on ne pouvait dire de Maurice.
— Non, repartit M""* Lambercier.
— Oh! fîs-je, il ne faudrait pas non plus exagérer; et je dis pour finir que le tout était de choisir intelligemment la personne.
Les applaudissements du clan Gourpière reprirent de plus belle, au point de faire impression sur le clan Lambercier. La veuve me dit alors qu'elle s'inclinerait, si je réussissais à faire accepter de sa fille mon extravagance. Sur quoi elle se retira, escortée de son fîk, et je demeurai encore un petit quart d'heure seul avec les Gourpière, qui me cajolèrent fort, mais sans faire d'allusion à ce qui venait d'être délibéré.
Je ne cache point qu'il m'amusait assez d'avoir à fourrer une chose pareille dans la tête d'une femme amoureuse et jalouse. Je l'entrepris avant même d'avoir soufflé mot à Maurice, que je ne voulais point avertir que tout ne fût réglé.
Je pensai que le mieux, pour entrer en matière, était de raconter à la vicomtesse la démarche inconsidérée que sa mère et son niais de frère venaient de hasarder chez ses beaux-parents. Gela en effet la disposa d'abord pour nous en l'indisposant contre les siens, et je crus dès lors pouvoir lui communiquer mon projet.
G'était aller un peu trop vite, car elle tomba en frénésie. Je la repris, si je puis dire, en sousœuvre, et je procédai plus doucement.
Je lui remontrai tout ce qu'elle gagnait déjà si Maurice, au lieu de se dépenser à droite et à gauche, unifiait, pour ainsi parler, son adultère. Mais s'agissait-il même de cela? Maurice ne de-
mandait qu'à ne point tromper sa femme : trop heureux de s'en pouvoir désormais abstenir grâce au truc de la favorite, il se garderait bien, pour commencer, de la tromper avec cette favorite ellemême. Et que disais-je : favorite? N'est-ce pas « chandelier » plutôt que j'aurais dû dire? (En effet, je l'aurais dû, et la suite l'a prouvé, mais je ne pouvais pas prévoir l'avenir.)
Je représentai encore à la vicomtesse qu'elle avait avantage à se poser en alliée de son mari, en complice, qu'à eux deux ils allaient berner toutes les autres femmes. Je la fis rire. Je lui dis que, si elle savait s'y prendre, c'est elle-même qui choisirait sa pseudo-rivale, et qu'elle aurait toujours un droit de veto, sinon de nomination.
Enfin je lui arrachai la permission d'agir à ma guise. Le plus fort était fait. Je ne pensais point que Maurice dût résister, et mon idée, en effet, l'égaya. Il trouva que le tour serait bon, que la chose avait de l'allure. Je lui resservis la comparaison que j'avais faite de lui avec les rois, qui le fiatta mais lui parut toute simple. Et nous nous proposâmes de passer en revue les diverses femmes notables à Paris, de qui la candidature pouvait être examinée sérieusement.
Nous tombâmes d'accord presque aussitôt que l'on ne pouvait point songer à une femme du vrai monde : elles sont hors de prix ; on ne peut, la
plupart du temps, les avouer; enfin Maurice sortait d'en prendre. Une femme qui fît uniquement métier de son corps ne nous parut point davantage convenir : elles n'ont pas le tact qu'il faut pour jouer le rôle d'épouse morganatique d'un grand, qui exige de la hauteur, de la discrétion, une façon d'air de cour. Les déclassées enfin sont importunes ou gênantes par ce qu'elles ont gardé de relations secrètes avec le monde, et par l'idée fixe qu'elles ont de trouver le joint pour y rentrer.
Procédant ainsi par élimination, nous connûmes que la seule espèce de femme pouvant donner satisfaction à Maurice était une femme de théâtre, assez décemment située pour se pouvoir titrer artiste, et assez désintéressée de son art pour n'hésiter point entre ses appointements et les mensualités que le vicomte lui offrirait, capable enfin de tenir une maison, et sachant les usages comme on les sait lorsqu'on les a appris au Conservatoire.
M. de Gourpière, n'admettant point que sa maitresse éventuelle appartint à un théâtre non subventionné, songea d'abord au corps de ballet; mais je lui objectai qu'il y a quelque chose de suranné à entretenir une danseuse, et que je les trouve en général assommantes.
L'Opéra ne convenant point, il ne restait que la Comédie : car le deuxième théâtre français,
rien que pour cette épithète de deuxième, est aux yeux de M. de Gourpière comme s'il n'était pas. Nous demeurâmes donc fort penauds, vu l'invraisemblance de jamais rencontrer ce que nous cherchions dans une maison aussi correcte que celle de Molière.
Dans les circonstances délicates, non moins que dans les critiques, M. de Gourpière, qui a un vif sentiment de la famille, se tourne volontiers vers les siens : il décida de recourir à la compétence éprouvée de son père. J'en fus choqué : j'avais bien tort ; car il sut le prendre sur un ton de badinage qui faisait tout passer, et Ton voyait bien que d'ailleurs le père n'avait jamais reçu du fils une marque d'affection qui le touchât mieux au bon endroit ; une détente se produisit dès lors entre les deux.
Mon ami avait été bien inspiré de s'adresser au comte : ce routier nous trouva tout de suite notre affaire, et à la Gomédie.
Le concours d'il y a deux ou trois ans avait fourni un premier prix de qualité rare, une créature à la lettre magnifique, une de ces beautés éclatantes, manifestement nées pour le lit des princes. Elle avait du talent puisqu'elle avait eu son prix, mais elle était déterminée à ne tirer parti que de sa figure.
Ai-je besoin de dire qu'elle était tenue assez à
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l'écart par ses camarades, à qui elle faisait un peu trop naïvement le récit de ses aventures et le compte de ses profits ? Mais elle était si naturellement grande dame que la franchise même de son petit commerce n'y changeait rien. Elle remplissait la condition d'être artiste, bien qu'elle ne pensât qu'à lâcher le théâtre dès que l'occasion s'en présenterait. Elle avait un autre agrément, qui était de porter on ne peut mieux la toilette et d'ajouter par son rayonnement propre à la splendeur de ses bijoux : si bien qu'un rang de perles de moins de deux cei^t mille francs valait à son cou plus d'un million. Enfin, outre qu'elle faisait honneur à un homme, elle l'amusait, car elle avait le rire aussi éclatant que le teint. Cette merveille s'appelait Thérèse Beauchamp.
Le vicomte s'emballa sur l'idée de la Beauchamp et nous prîmes une loge pour le surlendemain : elle jouait Marcelle du Demi-monde. Naturellement, on emmena la vicomtesse, qui avait voix consultative, et je fus chargé de recueillir son avis. On avait invité pour faire nombre, outre les parents Gourpière, deux amis sans importance et qui ne se doutaient de rien.
J'étais fort ému. Je me souvenais du passé, de nos expéditions similaires au théâtre des Batignolles où nous avions eu la surprise de rencontrer une Jeanne Thillier, de notre saisissement
BIONSIËUR DE COURPIÈRE MARIÉ 83
quand cette r£ivissante fille avait paru en scène. Je ne comptais point pour ce soir sur un saisissement pareil, puisque nous connaissions d'avance Thérèse Beauchamp. Nous l'eûmes quand même, grâce à un hasard de costume. Elle exhibait une toilette rouge, mais toute rouge, et si franchement que la réputation de pas une autre femme n'y eût résisté : pour elle, ce fut un triomphe. La vanité deMaurice en fut chatouillée par anticipation. Je le regardais du coin de Tœil : il me parut moins de sang-froid que ne comportait mon programme.
Les murmures admiratifs de la salle me donnèrent, en revanche, à craindre que la vicomtesse ne prit ombrage et n'usât de son droit de veto; mais c'était mal connaître l'incohérence de goût dont les femmes témoignent quand elles se mêlent de s'entre-juger.
La vicomtesse maniait son éventail d'un air de nonchalance dédaigneuse qui ne lui était point coutumier. Je l'interrogeai des yeux, elle leva imperceptiblement les épaules.
— Celle-ci, dit-elle, tant qu'il voudra.
Je lui demandai son jugement plus motivé : elle me le donna fort défavorable, critiqua surtout la robe (qui est tout ce qu'une femme voit du physique d'une autre), et dit que cela n'avait point d'importance, pour ce que son mari prétendait faire de cette Beauchamp.
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J'étais interdit, presque froissé. Au fait, pensaije, tant mieux. Sur ce, je pris garde à une autre difficulté.
Ce n'est déjà point sans peine que j'avais pu faire entendre à la vicomtesse, à Camille et à la veuve Lambercier le rôle défini que nous assignions à la favorite : il me parut plus malaisé encore, pour ne pas dire impossible, de le faire entendre à cette favorite elle-même, surtout si elle était Thérèse Beauchamp, qui ne passait point pour futée.
Mais l'idée me vint que rien ne pressait, qu'on l'instruirait un jour ou l'autre de ses attributions, et qu'en attendant l'on n'avait qu'à suivre les voies ordinaires. Je le dis à Maurice, qui me répondit avec indifférence :
— Parfaitement.
L'intrigue redevenait provisoirement banale, et j'abrège.
Le vicomte trouva sans peine à se faire présenter à l'artiste, qui fut éperdue de connaître un homme de cette valeur, et qui l'accueillit selon sa cote. Les cadeaux suivirent, qui furent ce qu'ils devaient être. Dès que Maurice marqua des intentions, on lui fît sentir qu'elles seraient agréées, et l'on ne s'attarda pas à un futile manège de coquetterie. Enfin, quand il se mit à bouleverser l'hôtel et à réformer le mobilier, on le laissa faire.
trouvant légitime que le futur maître arrangeât le décor à sa guise.
Tout le fretin des amants à petite bourse était déjà balayé. Par chance, le titulaire était en voyage pour longtemps ; et si Thérèse crut devoir accepter encore la mensualité qu'il lui fit tenir, ce ne fut certes pas par besoin, mais seulement pour différer une rupture pénible ou des explications embarrassantes : car M. de Gourpière avait dès lors pourvu, par une contribution égale, au courant de la maison.
Tout cela rentrait à peu près dans le programme ; mais ce qui me paraissait y rentrer moins était le goût trop vif qui venait de jour en jour à M. de Gourpière pour l'aspirante. Je craignis qu'il ne s'oubliât, et je lui fis des remontrances. Il me rembarra comme je méritais.
Il me dit qu'il ne voyait pas du tout pourquoi il ne s'offrirait pas une femme que, somme toute, il s'était payée. Gela me piqua, parce que je n'aime point qu'on fausse mes combinaisons. Je lui rappelai méchamment qu'il avait naguère préféré le rôle même de Joseph à celui d'amant payeur; il me répliqua justement que je n'étais pas conséquent avec moi-même, qui l'avais naguère engagé à se rembourser sur la duchesse, et qu'il ferait de même sur l'artiste^ si le cœur lui en disait.
Je lui fis observation qu'il avait entrepris Thé-
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rèse en vue d'une fin rigoureusement déterminée, et il me répondit qu'il se proposait donc à présent une autre fin, que l'on est libre de changer, et qu'il faut toujours se passer les caprices qu'on a, lorsqu'on est si heureux que d'en avoir.
Je me tus, ayant épuisé mes arguments, mais cette péripétie contrariante m'affecta plus que de raison. Je croyais mon honneur engagé au platonisme de l'intrigue, et je ne pouvais plus douter en conséquence que je ne fusse indirectement déshonoré à la première occasion. Je prévoyais la catastrophe pour le soir, hélas ! prochain, où l'on pendrait la crémaillère dans l'hôtel transformé.
J'assistai, la mot-t dans Tâme, à cette fête, qui d'ailleurs fut brillante et gaie : elle nous fit heureusement oublier l'inauguration du Courpière- Palace. Je guettais, et je pense que, si je n'eusse craint le ridicule, — ou tout bonnement d'être jeté à la porte, je serais resté après tout le monde ponr mettre par ma présence obstacle au dénouement. J'enrageais de voir l'impatiehce amoureuse de Maurice. — Mais celle de Thérèse, qui était au moins égale, ne se dissimulait pas assez, et le dénouement fut différé par sa faute, aii moment que je désespérais.
Je remarquai que M. de Gourpière, sans précisément devenir froid ni refrogné, devenait attentif. Il observait continuellement Thérèse, et ne perdait
rien des sentiments intimes qu'elle trahissait par sa physionomie. Il se gardait bien de la rebuter : au contraire, il la provoquait; mais il n'avait plus l'air de s'amuser : il avait l'air de faire une expérience. Je ne me rendais pas au juste compte de ce qui se machinait en lui, mais je devinais une tempête sous son crâne.
Je retardai une fois de plus mon départ, que j'avais déjà remis deux ou trois fois. Enfin, j'allais me décider à la retraite avec une dernière fournée d'invités, quand Maurice me dit, du ton le plus naturel :
— Attends, j'ai l'électrique, je te ramène.
Thérèse fut si ébaubie que la voix lui manqua pour protester, et nous nous éclipsâmes soudain.
Je jugeai moi-même inopportun de témoigner au vicomte aucune surprise ou de lui poser aucune question. J'eusse été pourtant curieux de savoir le motif d'un revirement où j'avoue que je ne comprenais rien.
Je me bornai, les jours suivahts, à observer sans intervenir; mais ma tête travaillait.
D'abord je me demandai, ce qui était le plus simple et le plus vraisemblable, si, voyant Thérèse en passe de l'aimer, M. de Gourpière n'avait pas tout bonnement voulu la monter un peu plus par une provisoire abstention.
S'il en était ainsi, le stratagème réussissait fort:
il n'en fallut pas davantage pour rendre M^^® Beauchamp amoureuse folle. Elle ne cachait pas son jeu, et c'est tout juste si elle ne prenait pas l'initiative d'offrir à M. de Gourpière ce qu'elle avait lieu de s'étonner qu'il ne lui demandât pas.
Elle tournait vers moi-même des yeux mélancoliques et interrogants ; et je tremblais toujours qu'elle n'usât d'un langage plus net pour m'interroger, car du diable si je sais ce que je lui eusse répondu.
Je finis par la prendre en pitié : elle souffrait pour de bon ; et en vérité M. de Gourpière dépassait le but, s'il ne s'était en effet proposé, ainsi que j'avais cru d'abord, que de la surexciter par l'attente. Mais je commençais à le soupçonner de quelque dessein plus retors.
Ce n'était assurément pas sans calcul qu'il exagérait, à ce moment même, ses largesses. Thérèse ne l'en remerciait plus que du bout des lèvres, et je vis qu'elle n'acceptait pas la sinécure aussi volontiers que M""' la duchesse de Verneuil. Ses idées sur le point d'honneur étaient plutôt celles de la fille à la fanchon, qui avait refusé le louis pour rien.
A la fin du mois, elle déclina les offres de Maurice de façon fort hargneuse, et eut bien soin de spécifier que son amant, — elle appuya sur le mot, — que son amant lui avait envoyé le néces-
saire. Elle annonça pour le même soir le retour dudit amant, et grommela je ne sais quoi entre ses dents, qui me parut être qu'elle avait joliment bie]i fait de ne le point congédier trop vite. Cette déclaration parut enchanter M. de Gourpière.
Le retour du bailleur de fonds ne modifia point les habitudes du vicomte. Elles devinrent seulement plus furtives, et il me parut qu'elles le devenaient avec quelque affectation. M. de Gourpière évidemment tenait à se poser en amant de cœur.
Je concevais qu'il lui fut doux de jouer ce rôle inespéré, et je crus d'abord qu'il se donnait à luimême la comédie. Mais il est plutôt réaliste que dilettante. Au fait, il aurait eu bien tort de se gêner, étant sûr de l'aJBfection qu'il inspirait.
Il ne se défendit plus d'y répondre dès qu'il le put faire selon sa nature et sa coutume. Pour moi, je me résignai sans trop de peine à cet aboutissement imprévu de ma combinaison, et je ne fus pas médiocrement fier d'avoir aidé sans le vouloir à remettre mon ami dans sa voie.