‹ Monsieur de Courpière marieChapitre 4 sur 14 · LES PARENTS PAUVRES · texte numérisé non relu

LES PARENTS PAUVRES

Lorsqu'un homme a par chance attrape iine situation parfaitement sortable à son caractère, il est rare qu'il ne s'y installe pas pour un assez long temps et que tout ne conspire point à l'y maintenir. C'est pourquoi les Relations de M. le vicomte de Gourpière avec M"® Thérèse Bealichamp prirent un air de définitif, dès qu'elles ne figurèrent plus sur son état de dépenses. Et comme les femmes du monde, ne doutant point que l'artiste fût une maîtresse dispendieuse, laissaient enfin à M. de Gourpière la paix, comme la vicomtesse la lui laissait également, ne soupçonnant point d'infractions au traité dont j'avais été le négociateur, nous eûmes le sentiment d'inaugurer une de ces périodes de prospérité continue, de bonheur stable, où la

vie, pour ne rien gâter, a la complaisance de suspendre son cours.

Les deux personnes à qui le dernier exploit de Maurice parut faire le plus impression furent son père et sa mère : car ils surent vite à quoi s'en tenir; et j'aperçus que l'habileté de leur fils, le dessein de sà conduite, la tenue et la conséquence de ses mœurs leur imposaient.

Ils n'avaient pas été si éblouis qu'on pourrait croire de son mariage : c'est un beau coup, mais que tant d'autres gens ont faiti Son luxe ne les étonnait pas davantage : j'ai dit qu'ils sentaient trop la supériorité de leur goût, et que le comte, qui jadis parlait au vicomte comme un colonel à un lieutenant, lui parlait aujourd'hui plus volontiers comme un Parisien à un rastaqùouère.

Mais, lorsque mon industrieux ami eut trouvé l'art de réduire sa favorite à l'amour, au partage et à la gratuité, ils s'inclinèrent; et ils lui marquèrent pour la première fois un peu dé Considération.

Cet avantage du vicomte sur ses parents me fît plaisir. L'espèce de rivalité sourde que j'avais eu sujet d'observer entre eux et lui me donnait depuis longtemps sur les nerfs et me causait aussi une appréhension indéfinissable. Le rôle que jouaient auprès de leur fils le comte et la comtesse de Gourpière était, en somme, celui de parents

pauvres, qui a toujours je ne sais quoi de déplaisant et d'équivoque.

Certes, on ne les voyait guère s'employant à aucune des interlopes besognes qui sont, dans l'ordinaire, celles des parents pauvres. L'exploitation réglée ou les tapages intermittents leur étaient rendus difficiles par l'importance même et par la fixité de la pension que le vicomte leur servait. Le chantage n'était pas à leur portée : pour y réussir, il faut que les parents pauvres soient des gens de rien, et qu'on les puisse prendre au sérieux quand ils menacent d'avilir le nom ou de l'éclabousser. Ils n'étaient point davantage suspects de la jalousie atroce d'une cousine Bette, ni en mesure d'user des mêmes moyens que cette vieille fille pour tirer Maurice au ruisseau.

Mais ridée de ces diverses abominations, étant associée à celle de parent pauvre, devenait inséparable pour moi des images de M. le comte et de M'^" la comtesse de Courpière, bien que ma raison protestât contre l'absurdité d'un tel assemblage; et ce qui aggravait encore à mes yeux leur cas est qu'au lieu de tenir le personnage, à la façon des autres parents pauvres, avec une obséquiosité au moins feinte, ils le tenaient avec superbe et ironie. Je ne fus donc point fâché de les voir baisser enfin pavillon.

Je me hâtais un peu trop de me réjouir : car ils se mirent précisément alors à jouer le rôle que j'ai défini, avec plus de fréquence, plus de suite, et même, à ce qu'il me parut, avec plus de méthode qu'auparavant. La reprise des hostilités n'altéra point d'ailleurs le ton cordial, presque tendre, qui régnait dans cette famille si unie depuis que Maurice avait respectueusement consulté son père sur le choix d'une favorite.

Le signal de cette reprise fut une circonstance que je n'ose relater sans précautions oratoires, tant j'ai lieu de craindre qu'on ne la juge petite et ridicule; mais elle a une valeur symbolique, si l'on y veut bien prendre garde.

J'avais été un peu surpris que le comte de Gourpière se fît présenter chez Thérèse Beauchamp, où il ne pouvait manquer de faire des rencontres gênantes avec son fils ; car il ne badine pas avec les préjugés, et je ne l'ai jamais vu faillir aux convenances que par intérêt. J'observai qu'il prétendait maintenant se poser en camarade du vic<pmte : grande nouveauté, puisqu'il avait, jusques à ces tout derniers temps, traité son multimiUionnaire de fils en clampin. Je m'aperçus qu'il le faisait pour se donner plus des airs de jeune homme, et qu'il était prodigieusement vain de sa jeunesse inaltérable. Mince, droit, vif, plus pétillant encore que sec, il tirait parti de tous ces avantages, et

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les soulig'iiuit par le costume, abusant du veston, ou delà jaquette, répudiant la redingote. Il finissait par être en matin toute la journée, parce que le négligé lui seyait mieux, et il n'admettait, hors les déshabillés, que la tenue d'habit, qui l'effilait.

Nous allions fort souvent au théâtre en bande, toute la famille. Or, un soir, nous étions au Vaudeville, où nous occupions toute l'avant-scène de gauche, le vicomte et sa femme, le comte et la comtesse, par hasard même Camille et la vieille Lambercier, enfin moi. Je descendis à l'entr'acte, j'allai à l'orchestre, et mon premier mouvement machinal fut de lever les yeux vers la loge que je venais de quitter.

Les deux Lambercier s'étaient retirés au fond, Maurice et le comte étaient venus s'asseoir au premier rang côte à côte, entre la vicomtesse et la comtesse qui faisaient pendants aux deux extrémités. Elles faisaient aussi contraste, et la belle-fille avait le charme de la santé, de la fraîcheur, — la belle-mère était plus intéressante, plus séduisante d'être un peu — à peine — fanée.

Mais c'est le contraste du père et du fils qui me saisit. Un fâcheux éclairage d'en dessous, qui empâte les figures, et qui cependant n'arrivait pas à empâter celle du comte, me fit soudain et simultanément apercevoir que le secret de sa jeunesse est qu'il restait mince, et que Maurice engraissait.

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J'étudiai quelques instants le visage de mon ami, et j'observai une chose assez comique : j'ai dit que tout enfant il ressemblait au roi de Rome ; nevoilà-t-ilpas que, trop bien nourri, trop fleuri, trop sevré de soucis, il commençait de ressembler à l'Empereur?

Assez bêtement satisfait, comme il arrive quand on vient de faire une remarque ingénieuse et juste et qu'on ne veut pas en rire seul, je remontai vite pour communiquer celle-ci à Maurice. Le père dressa l'oreille, dévisagea son fds, sourit, et déclara d'un ton professoral que j'avais ma foi raison, qu'il faudrait surveiller cela, et que ne pas engraisser est Tunique moyen de ne pas vieillir.

L'effet de cette menace brusque sur le vicomte de Gourpière fut un saisissement de peur que je désespérerais d'exprimer par des mots : Beethoven Ta su traduire en musique par la triple note initiale de la symphonie en ut, par ces trois petits coups autoritaires que frappe, semble-t-il, à la porte le doigt osseux de la mort.

Maurice, qui dans les conjonctures les plus critiques ne perd point d'habitude son sangfroid, fut, dès ce soir-là et durant les jours qui suivirent, absolument désemparé. Il passait des heures à se contempler du haut jusques en bas dans les glaces de sa chambre. Il s'était pro-

curé une balance du système le plus perfectionné, et il se pesait, ou il se faisait peser, avant les repas, après les repas, ainsi qu'on pèse les poupons avant et après la tétée. Il consultait chaque jour un nouveau médecin, de préférence l'empirique auquel il devait son héritier mâle, et qui était masseur, même pour hommes, à ses moments perdus.

Ces divers soins l'obligeaient à si fréquemment se déshabiller et se rhabiller qu'il n'avait plus, comme je lui disais par plaisanterie, « le temps de nouer sa ceinture ».

J'en riais, mais je sentais aussi le tragique de cet affolement. Il ne s'agissait plus, comme hier encore, lorsque M. de Gourpière s'était mis à raffinerie luxe de ses dessous (hélas! Où est le temps heureux où il allait jusqu'à négliger si aimablement sa personne?), il ne s'agissait plus d'élégance ou de coquetterie, mais d'une nécessité vitale.

M. de Gourpière se voyait menacé dans son corps, qui était ce qu'en fin de compte il avait de plus précieux et, si j'ose dire, de plus à lui. Son capital — pourquoi répugnerais-je à ce mot par où un dramaturge célèbre a spécifié la virginité des filles? — son capital était compromis : il le défendait ; mais d'abord d'une façon incohérente, comme les gens qui vendent, qui achètent à tort et à travers, les jours de panique en bourse.

Rien ne lui succédait. C'était une dérision : chaque remède augmentait le mal. Il est curieux que les régimes pour maigrir ne réussissent qu'aux maigres et poussent à la graisse les autres. Pour comble, M. de Gourpière le père, qui avait de gros appétits, affecta de ne se plus retenir, de manger comme quatre, et resta svelte.

Un nouveau docteur prescrivit à Maurice l'autre genre d'excès que l'on devine. Gomme, en son zèle de guérir, il en faisait toujours plus qu'on ne lui ordonnait, il se livra sans perdre une heure à la plus furieuse débauche. Ni son épouse, ni sa favorite ne suffirent plus à cette hygiène : il craignait d'ailleurs que l'habitude conjugale ou pseudo-conjugale ne retirât à leurs caresses toute vertu fondante.

Ses débordements eurent des conséquences fâcheuses. Il faisait l'amour comme on fait une cure, publiquement, et même avec une espèce de forfanterie. Nul n'en ignora. Thérèse Beauchamp cria, une brouille s'ensuivit, et le fruit de tant de calculs, de savantes manœuvres fut perdu pour M. de Gourpière en quelques jours. La vicomtesse eut une crise de jalousie, et ne ménagea point les reproches ni les plaintes. Le vicomte lui répondit en homme qui fait passer avant tout le soin de sa santé. La pauvre femme tomba dans le désespoir, et ensuite dans le ma-

rasme. Tant pis pour elle ! Il n'en courut pas moins, — sans pour cela perdre un kilo.

Mais, un beau jour, il eut l'humiliation de se trouver en concurrence avec son père et de se le voir préférer. Le comte avait tout justement un nouveau regain de jeunesse et il courait, lui aussi, de tous les côtés. Il ne se cachait non plus que son fils, et ce fut la première de ses aventures que nous sûmes. La comtesse elle-même la sut, et s'en divertit.

Maurice enfin tâta d'un régime plus efficace, et que je signale à toutes les personnes en péril d'obésité. Il consiste à se priver de vin, de pain, d'œufs, de viande, et même de légumes ou de salade, et à se nourrir uniquement de fruits. L'on doit, en outre, s'abstenir des travaux dont le précédent régime recommandait l'abus, et, en fait d'exercice physique, ne pratiquer que le canotage.

Les premiers essais que fît M. de Gourpière à Paris semblèrent concluants. Il perdit, en quinze jours, près de cinq kilos. Le plaisant est que, le seizième jour, s'étant risqué à se régaler d'environ deux cents grammes de romaine, il reprit sur-lechamp un kilo et demi. Gela me paraît difficilement explicable, mais le fait est là. Nous l'observâmes à chaque récidive de romaine ou d'escarole, et toujours l'augmentation de poids du vicomte

fut supérieure, mais rigoureusement proportionnelle au poids de la salade ingérée.

La vertu du régime nous était ainsi expérimentalement démontrée, par la méthode de différence, par celle de concordance, et par celle même des variations concomitantes.

Mais on ne saurait bien appliquer une telle hygiène qu'à la campagne. Le Plessis n'y convenait guère, vu les médiocres ressources du jardin fruitier et le manque d'eau pour canoter. Il y a par contre, à Gourpière, un étang fort vaste, entouré d'une ruine comme au parc Monceau, et où nous avions, enfants, toute une flottille. Le potager est fort bien fourni, et le comte nous apprit négligemment qu'il avait fait construire l'an dernier de ces serres à raisin où, en graduant les températures, on obtient des grappes comestibles à toutes les époques de l'année. Je devinai au ton dont il le dit que c'était un commerce qu'il entreprenait, et cela ne parut plaire qu'à demi à Maurice, qui le devina comme moi.

Cette villégiature à Gourpière occasionna la première séparation un peu longue du vicomte et de sa femme. La vicomtesse devait faire une saison de trois semaines à Evian, et de là, pour une prétendue menace d'appendicite, passer à Lausanne, où l'on soigne admirablement cette maladie : car il y a deux médecins, l'un, au bord

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du lac, qui ne veut rien savoir de l'opération, et l'autre, sur la hauteur, qui la pratique avec succès.

Un veuvage de plus de deux mois n'était point pour déplaire à Maurice, bien qu'il sentît assez vivement la cruauté de l'absence ; mais son dernier médecin lui avait recommandé une sagesse difficilement compatible avec la cohabitation.

Pour moi, j'étais ravi de le suivre en vacances à Courpière, de l'y retrouver garçon, et de pouvoir ressusciter avec lui, dans ce décor de notre enfance, les chers souvenirs d'autrefois. Gomme pour les raviver encore, le père et la mère de Maurice annoncèrent qu'ils ne tarderaient pas de nous rejoindre au château.

Hélas ! rien n'est plus périlleux que les évocations de souvenirs. Je connus dès mon arrivée que je n'étais plus avec Maurice dans les mêmes termes qu'autrefois. Notre intimité s'était relâchée à notre insu. Nous n'avions plus l'aimable rudesse du premier âge. Dans ce séjour si désiré, je ne trouvai d'abord que des raisons de mélancolie.

Encore cette mélancolie n'était-elle pas exempte de douceur, mais le pire est que je n'attendis pas vingt-quatre heures pour m'assommer. L'ordonnance était tyrannique. Bien que Maurice ne m'astreignit point — c'est heureux — à me nourrir comme lui de prunes et de pêches, je prenais les fruits en dégoût, et je détournais la vue quand

il nettoyait devant moi un compotier. Je ne le dégoûtais pas moins quand j'attaquais une côtelette. Il bousculait mes repas, et je devais, à peine sorti de table, aller lui tenir compagnie dans son bateau et me faire traîner des cinquante fois de suite autour de Fétang.

Après huit jours, le régime lui avait réussi à merveille, mais n'avait pas moins réussi à moimême, qui ne le suivais pas : nous avions perdu tous les deux exactement le même nombre de livres. Le comte de Courpière en fit des gorges chaudes.

11 suivait un autre régime, qui consistait à errer tout le jour dans le parc comme un chat maigre, et à mener, au village voisin, un train de chat de gouttière. Ses paysans Tadoraient, et il exerçait le droit du seigneur : les jolies filles ne manquaient point. Il trouvait avec cela du temps pour les choses sérieuses.

Son entreprise de viticulture prenait chaque jour plus d'extension. Il avait des correspondants, il faisait des expéditions par toute la France. Il causait volontiers de ses affaires avec moi qu'elles intéressaient, et point avec Maurice qu'elles n'intéressaient aucunement. En revanche, il obtint de son fils, en dehors du quartier de la pension, une somme importante pour l'achat d'un bout de terrain et la construction de quatre nouvelles serres.

Je dois dire que j'étais beaucoup plus curieux des états et des dessous d'âme de la comtesse que des entreprises du comte et de ses paternelles flibusteries. Ayant chez elle son fils garçon, elle se retrouvait mère comme autrefois, et elle avait repris en effet ses allures d'autrefois, qui étaient moins d'une mère que d'une femme.

Mais il y a diverses manières d'être femme avec un homme. Lorsque nous étions tout petits, la comtesse traitait son fils en homme aimé, avec de singulières réserves, avec des timidités, et même avec de l'humilité. Par la suite, elle l'avait traité plutôt en adversaire, et l'humilité était devenue de l'ironie. L'ironie me paraissait tendre à devenir de Tarrogance, du moins depuis que nous séjournions à Gourpière.

Bref, la comtesse reprenait l'avantage, ni plus ni moins que les autres femmes. Elle y avait les mêmes titres, n'ayant jamais été que femme pour son fils; mais, de plus, ses rancunes étaient conscientes et personnelles, tandis que les autres vengeaient sans le savoir la corporation, et agissaient comme instruments de la justice immanente ou de la fatalité.

Elle raffinait en conséquence ses procédés de revanche et de remboursement, et prenait un soin malicieux d'accuser le parallélisme entre ses défaites de jadis et ses victoires d'aujourd'hui. Je n'en

citerai que deux exemples^ mais bien typiques.

Nous fîmes tous les trois un jour, elle, Maurice et moi, la partie d'aller loin en auto, et de déjeuner dans une guinguette. Et déjà cela nous rappelait nos congés, nos promenades du jeudi au Jardin d'acclimatation. Ces images de l'adolescence mettaient nos cœurs en harmonie avec la nature printa^ière. Comme jadis, la comtesse était la plus jeune de nous trois, et comme jadis, je me sentais un peu amoureux d'elle ; niais ce n'est pas de quoi il s*agit.

Vers la fin du déjeuner, qui fut animé, elle dit à Maurice :

— Tout le monde sait ici que je suis ta mère, il est convenable que tu me laisses payer. Passemoi donc ton porte-monnaie sous la table.

Maurice le fît en riant, et moi, sans y penser, je me mis à raconter l'histoire — oh ! bien connue — de la fîlle qui, dans un restaurant des boulevards extérieurs, dit à son amant... précisément ce que M""* de Courpière venait de dire à son fils, et trouve aussi plus convenable de payer, mais pour un autre motif. Je m'avisai en finissant que cette nouvelle à la maiïi pouvait n'être pas fort opportune, et je rougis.

Puis, brusquement, j'eus le ressouvenir d'un des plus vieux incidents de notre enfance ; j'eus la vision de Maurice tout petit, chipant, au retour

d'une de ces promenades, la bourse de la comtesse. Je pensais, je voulais croire que j'étais le seul à ne l'avoir pas oublié ; mais les visages de la mère et du fils, que je scrutai d'un regard inquiet, me révélèrent qu'ils s'étaient, en même temps que moi, souvenus de la même chose.

La comtesse, qui avait payé, parut hésiter un instant. Elle souriait. Enfin elle jeta dédaigneusement l'argent de son fils sur la table.

— Je te le rends, dit-elle.

Je ne sais pas si j'étais personnellement mal à mon aise ; mais la fin de cette belle journée et le retour me semblèrent moroses.

L'autre épisode est plus tragique.

N'étant point marié, j'occupais à Courpière la même chambre qu'autrefois; mais Maurice, qui, à l'occasion, y pouvait venir avec sa femme, avait besoin d'un logement plus vaste, et occupait l'ancien logement de la comtesse, dont le cabinet était vis-à-vis de ma chambre.

C'est dans ce cabinet qu'une nuit, attiré par un seul cri rauque, j'avais trouvé la mère et le fils, à demi dévêtus tous les deux, luttant près du secrétaire forcé, dont un tiroir était par terre et tous les papiers en désordre. Bien que nulle explication ne m'eût jamais été fournie, et que, de parti pris, je n'admisse point la seule vraisemblable, j'avais gardé de ce cauchemar une impres-

sion atroce; et quand je passais dans le corridor devant la porte, je faisais un écart involontaire, comme les gens superstitieux quand ils passent devant une maison hantée.

Maurice est moins impressionnable, puisqu'il avait pu accepter cet appartement. Rien n'y était changé ; et il devait enfermer son propre argent dans ce même secrétaire, où toute personne moins prévenue que moi l'eût soupçonné d'avoir jadis fouillé indûment.

Après tant d'années, le mauvais souvenir m'était encore si présent que, pour me bouleverser, il suffisait de la moindre circonstance faisant, si je puis dire, allusion matérielle à l'ancienne aventure. Ainsi, parce que la comtesse avait reçu ce fatal jour-là une lettre chargée, je ne pouvais souffrir qu'il en vînt pour l'un ou Tautre de nous, ni même pour moi.

Elles arrivaient encore à Theure du déjeuner, et l'on signait sans façon le registre à table. Un jour que le vicomte eut à donner ainsi une signature, je surpris le regard de biais que la comtesse jeta sur Tenveloppe, et j'en eus l'appétit coupé.

De toute autre femme qu'une mère, cette convoitise des yeux ne m*eùt qu'égayé : car elle était âpre, mais gamine, et ne se pouvait bien traduire qu'en termes d'une familiarité populaire. « Voilà

une galette, pensait évidemment la comtesse, voilà une galette, mon petit, qui ne moisira pas dans ta poche et qui aura tôt fait de passer dans la mienne. » Mais cela ne me fit pas rire et me causa même un malaise, qui empira le soir et se compliqua de migraine.

Vers minuit, je fus réveillé en sursaut par un cri. Peut-être Tavais-jerêvé, ou poussé moi-même, d'ailleurs il n'importe : lorsque je fus bien réveillé, je continuai de percevoir un bruit de voix. Je ne réfléchis point, je sautai à bas du lit, je me vêtis sommairement, et ouvris la porte de ma chambre.

Celle du cabinet, vis-à-vis, était ouverte, et je vis d'abord, à la lueur d'une seule bougie comme autrefois, les deux mômes personnages, en des attitudes si pareilles que je pensai avoir une hallucination et murmurai, comme Je personnage d'Ibsen : « Les revenants... les revenants... »

Je ne poussai heureusement point l'étourderie jusqu'à me montrer. Je me ressaisis même assez vite et l'effroi fit place à la simple curiosité. J'usai de tous les subterfuges possibles, le lendemain et les jours suivants, pour me faire conter et expliquer par mon ami cette mystérieuse conférence nocturne; mais je n'en tirai pas grand'chose, et tout ce que je puis, encore à cette heure, conjecturer est qu'il s'agissait d'une note de couturière

un peu forte, dont la mère avait extorqué au fils le règlement.

Cette fois, sans doute, cela passait la permission, car Maurice fut toute la semaine d'une humeur massacrante, puis déclara brusquement qu'il allait quitter Gourpière, ayant assez fondu : je ne pus démêler si le mot était à double entente.

On devine comment le père fut reçu, quand, trois mois à peine plus tard, il osa solliciter à son tour, pour payer une dette d'honneur et un peu de son arriéré.

Il prétendait avoir perdu la veille au cercle : or je savais, bien par hasard, qu'il n'y avait pas mis le pied. L'arriéré ne me paraissait pas moins louche; car M. le comte de Gourpière devenait plus ordonné de jour en jour, et passait même pour assez pingre chez les petites femmes où il s'amusait : cela lui était venu avec l'âge; souvent c'est le contraire.

Je m'étonnai que le refus très net de Maurice ne le rebutât point. Il devait tenir terriblement à palper la somme dans le plus bref délai, car il fit litière de sa dignité paternelle, il insista, il pria presque; et finalement il obtint un prêt, remboursable sur les trimestres à venir de la pension. Je fus éclairci peu après des motifs de cette fringale d'argent.

J'ai une manie singulière : comme d*autres

construisent des châteaux en Espagne, moi je construis imaginairement des hôtels ou des maisons de rapport à Paris. Je ne saurais passer devant une affiche de terrain ou d'immeuble à vendre sans faire un rapide calcul de l'opération, et j'ai même acquis en ces matières une certaine compétence, qui ne me coûte et, d'ailleurs, ne me rapporte rien.

J'étais en ce moment sur un terrain du quartier de la Muette, et j'allais voir de temps à autre si quelqu'un par hasard ne me l'avait pas soufflé. Je fus vivement contrarié de n'y plus trouver l'écriteau, le .surlendemain de la scène d'emprunt que je viens de raconter. Je me rendis chez le notaire (je prie qu'on ne me croie pas fou), et je me déclarai prêt à faire un important sacrifice pour ravoir ce terrain que j'avais laissé échapper.

L'on me répondit que je ne l'aurais point, vu que l'acquéreur était le comte de Gourpière, qui y tenait. Je pensai mal entendre.

— Le vicomte? dis-je.

Mais il s'agissait bien du père. Je sortis de là fort ahuri. Je savais la valeur du terrain et de la future construction, ce que le comte avait emprunté la veille à Maurice, et ce que le Crédit Foncier prêterait. Il s'en fallait encore de plusieurs mille francs, que je supposai que le comte avait

épargnés sur ses mois. Je ne vois pas d'autre hypothèse plausible.

Au fait, il y a bien des maîtresses qui placent l'argent des amants qu'elles ruinent. Mais cette façon de jouer le rôle de parent pauvre me parut assez remarquable et comme le jeu de la comtesse n'avait pas en son genre moins d'originalité, je trouvai que ce père et cette mère étaient à eux deux assez complets.

Ils n'avaient cependant pas encore atteint leur summum.

J'ai dit comment les mauvaises langues avaient interprète la liaison de M""' de Courpière avec le riche baron Duval, et que Maurice, dès son mariage, avait évincé de la maison cet ami désormais inutile mais toujours compromettant. On n'avait plus entendu parler de lui, du moins officiellement. Il soignait sa femme à la campagne. Elle y mourut et il ne lui survécut que six mois. Je ne fus pas insensible à sa perte, mais je confesse à ma honte qu'elle me parut plus supportable lorsque je reçus du notaire une convocation pour assister à la lecture du testament.

Avec l'imagination que j'ai, je me vis riche; mais j'ai aussi de la réflexion, et je devinai que le baron Duval, qui ne manquait point d'esprit, m'avait légué n'importe quoi, simplement pour me donner prétexte à être là, et pour assurer un

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auditeur de plus à son testament, qui devait être savoureux. Maurice avait reçu un avis pareil, et il n'était guère vraisemblable que le baron lui eût légué de l'argent.

Nous allâmes chez le notaire ensemble, et y retrouvâmes la comtesse de Gourpière avec le comte. Ils ne parurent ni l'un ni l'autre bien charmés de me voir, et moins encore de voir leur fils. Mais il n'y avait pas à faire d'objection, et Ton procéda aussitôt à la lecture qui ne dura pas trois minutes, le testament étant fort bref.

J'héritais d'une épingle de perle, Maurice d'une montre, le comte d'une boîte à cigarettes en or, et la comtesse de quatre-vingt mille francs de rente.

Nous reçûmes toutes ces bonnes nouvelles sans sourciller et nous retirâmes. Il ne fut point question, dans l'escalier ni en bas, du notaire, du testament ou du mort. La comtesse, qui avait à faire , remonta aussitôt dans sa voiture. Maurice olTrit une place au comte et dit :

— A la maison.

J'étais en lapin, comme toujours.

Il continua de n'être question de rien pendant le trajet; mais, dès que nous fûmes tous les trois dans le cabinet de Maurice, mon ami aborda le sujet sans le moindre embarras ni aucunes précautions oratoires, d'ailleurs avec un tact merveilleux»

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Il ne dit rien, il n'insinua môme rien qui pût faire cabrer le comte ; mais il fut aussi ferme que déférent, et il le requit de refuser à la comtesse l'autorisation maritale nécessaire pour accepter ce legs universel, qui pouvait prêter à la médisance.

Je me borne à ces indications sommaires, car je ne saurais reproduire satis le gâter l'excellent petit discours de mon ami. M. le comte de Gourpière en parut tout pénétré, et je ne doute point qu'il n'eût pris sur l'heure le parti qu'il devait prendre, si une fâcheuse intervention ne se fût alors produite.

Le marquis de Limay fît une irruption soudaine. Mais me voici désespéré. Je n'ai plus reparlé depuis des éternités de ce marquis de Limay, qui avait épousé une fille de premier lit du comte, et j'ai peur qu'on n'ait oublié sa figure.

Heureusement, ces personnages-là sont vite peints, et lorsque j'aurai rappelé que ce gendre, fort riche, du comte de Gourpière, était un poussah mal embouché, non sans drôlerie, on saura de lui tout ce que j'en ai jamais su et tout ce qu'il y a peut-être à en savoir.

Fidèle à une vieille habitude qu'il avait de mettre les pieds dans le plat, le marquis cria dès la porte que ce qu'il venait d'apprendre était un peu raide, et que ce serait du propre si la comtesse acceptait

l'héritage du baron Duval après ce qu'on avait colporté sur eux. Ensuite de quoi, comme personne ne le retenait, il se retira en criant encore.

L'indignaiio'n coupa pour un temps la parole au comte de Courpière, et Maurice put reprendre la direction de l'entretien. Il traita son beau-frère de butor et de goujat, mais il profita des clartés que les goujateries du butor avaient jetées sur la question pour préciser à son tour; et le comte en profita également pour répondre avec une netteté qui me confondit.

Il reconnut le danger d'une acceptation, mais signala celui d'un refus que la malignité des salons interpréterait dans le même sens. Il se demandait si, dans ces conditions, on ne devait pas négliger l'opinion publique et ne regarder qu'à l'aubaine.

Alors il se déboutonna. Il nous révéla que, durant toute sa vie, il avait souffert affreusement d'être pauvre, et que sa paternité même s'était hypnotisée sur l'idée ûxe que ses enfants ne le fussent point ; que c'avait peut-être été là une façon étroite et peu morale de les aimer, mais qu'à cet égard il les avait vraiment aimés de tout son cœur; et que notamment, quand Maurice s*était fiancé à M^^® Blauche Lambercier, il en avait ressenti la plus forte joie de son existence. Tranquille dorénavant pour son fils, n'avait-il pas un

peu le droit de songer enfin à lui-même? Il ne manquait assurément de rien, mais il ne put dissimuler que la dépendance lui pesait. Et il n'avoua pas tous ses trafics, qu'il ignorait que j'eusse découverts, il ne mangea pas tout le morceau ; mais il avoua ses petites économies. Il conclut que, s'il devait renoncer à l'héritage du baron, il y renoncerait, mais que c'était sa chance dernière de connaître avant le tombeau l'aisance et la sécurité, et qu'il priait donc son fils d'y regarder à deux fois avant de lui imposer un si dur sacrifice.

Je ne sais point quel eff'et ce discours peut produire sur un lecteur ; moi qui l'entendis, je le trouvai si humain, si plein de sens et, en même temps, de noblesse que j'en fus touché. Ce n'est plus de la sympathie que j'éprouvais pour M. le comte de Gourpière, mais de la compassion, — une compassion très respectueuse. Le vicomte n'était pas moins ému que moi-même : il était de plus déconcerté. Il se trouvait à bout d'arguments, ce qui rompit l'entretien. L'on se mit d'accord pour réfléchir chacun de son côté, et se communiquer le lendemain le résultat de ces réflexions.

Le lendemain, en effet, Maurice fut chez le comte dire qu'il ne jugeait pas impossible d'accepter ce legs, mais que, dans le cas d'un refus, qui lui semblait toujours préférable, il augmenterait volontiers la pension.

Le comte déclara froidement qu'il avait pris son parti de refuser ; mais il repoussa toute idée d'augmentation, si catégoriquement qu'il fallait en vérité le connaître comme le connaissait Maurice pour oser encore insister — et le faire céder sur ce dernier point.

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