TRISTESSE DE M. DE COURPIERE
L'écueil d'un livre comme celui-ci est la fatalité des disparates. Il en faut prendre son parti quand on imite la nature, qui ne se soucie guère de la distinction des genres. Mais j'ai beau faire, moi je m'en soucie ; je suis dépité d'avoir à changer de ton brusquement, pour annoncer à mes lecteurs la perte douloureuse et inopinée de M""' la comtesse de Gourpière ; et comme les précédents chapitres ne sont point trop poussés au noir, j'aimerais que celui-ci pût ne point faire tache.
Ah ! c'est à présent que je vois la commodité des étiquettes. On sait que le public en accroche toujours une, et rien qu'une, au dos de chaque écrivain, qui ensuite la garde, même s'il la dément de la plus criante façon. C'est un peu mon cas : les personnes qui ont bien voulu porter sur les
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premiers Souvenirs un jugement littéraire, m'ont fait une renommée de tour de main, de discrétion et de délicatesse, qui me permet de jouer dorénavant du bâton à mon plaisir, sans que mes victimes sentent plus qu'un petit chatouillement. Je passe également pour une manière d'auteur gai, et je crois que je ferais encore rire quand Bossuet me prêterait son éloquence.
Elle serait ici déplacée. La mort de madame la comtesse ne fut point, comme on dit, à effet. Les personnes comme elle, qui savent vivre, savent aussi bien cesser de vivre. Elle y mit tant de naturel que nul, hors moi, n'eut de surprise, et ne parut seulement prendre garde que ce trépas était soudain et prématuré.
Selon mon diagnostic, elle mourut d'avoir perdu le baron Duval. J'avoue que cela n'est pas du tout vraisemblable. Elle avait naguère sacrifié le baron sur un simple désir de son fils. Elle s'était depuis lors accoutumée à ne plus faire état de lui dans son existence. Enfin voici un petit fait que j'avais omis de signaler : elle donnait une soirée le jour même où on le sut mort, et, comme juste, elle ne décommanda point ses invités.
Ils trouvèrent moyen, selon les usages, de lui présenter leurs condoléances sans avoir l'air d'y toucher. « Ah! oui, pauvre baron, répondait-elle à l'un, à l'autre, nonchalamment. Un si vieil ami!
Nous sommes bien affectés. » Il était difficile de le paraître moins, et moi-même je m'y laissai prendre.
Pourtant, cette froideur n'était qu'une feinte héroïque. La comtesse, qui tant de fois déjà s'était sacrifiée sans qu'il eût jamais Tair de lui en coûter rien devait succomber à ce suprême effort, Je reconnus bientôt que son indifférence était une forme du désenchantement et de la mélancolie. Elle vieillit à cinquante ans comme les femmes de la campagne et du peuple vieillissent à trente ans, de surmenage physique et moral. Elle parut usée comme celles qui ont peiné dès l'enfance.
Cela ne s'apercevait que de tout près : à quelques pas elle faisait encore illusion. Sa grâce provoquait des compliments et, lorsqu'on arrivait à portée de les lui faire, on se taisait, décontenancé. Je ne pus, un jour, dissimuler mon saisissement : elle ne m'en voulut point. Elle parut même heureuse de trouver en moi un confident de sa déchéance, de sa fin prochaine; et le sourire doucement navré par où elle répondit à mon geste maladroit fut, en même temps qu'un aveu, le signe de notre entente muette.
Elle me marqua durant ses derniers jours une toute particulière affection, que je lui rendis bien ; car ce qui nous attache le plus aux êtres est de les avoir devinés, et nos plus fortes sympathies,
à nous autres amateurs d'âmes, naissent d'une curiosité satisfaite.
Sa fin me fut aussi une occasion d'apprendre sur le compte des siens pas mal de choses que j'ignorais. Nous sommes trop portés à tenir les gens de cette caste pour des animaux rudimentaires et indignes d'étude. Quelle erreur! Je veux noter ici les observations que j'eus lieu de faire en ces pénibles conjonctures : cette psychologie me servira du moins à divertir mes lecteurs des images d'une agonie et d'un enterrement, comme j'en fus diverti moi-même, autant que cela était possible, par la noble joie de m'instruire.
L'habitude s'est perpétuée, depuis des temps immémoriaux, de gestes, d'actes, de formules, qui eurent à l'origine un sens et une utilité, qui présentement ne signifient plus rien et ne servent de rien, mais qui durent, à titre de cérémonies. Il ne faut point risquer la critique de ces cérémonies : pas une, je crois, ne résisterait à l'examen ni n'échapperait au ridicule.
Ainsi, pour ne citer qu'un exemple^ on Conçoit fort bien qu'aux époques préhistoriques, un homme faible qui en rencontrait un plus fort, s'inclinât devant lui en signe de soumission, et lui offrit même, par un excès de prudente déférence, son chef à couper ; mais lorsque l'on songe que nos divers gestes actuels de salutation dérivent de cet
antique geste propitiatoire, roii se demande comment l'usage burlesque peut se conserver de tirer son chapeau aux gens que l'on connaît, qu'on rencontre dans la rue.
Si toutefois l'on prend la peine de réfléchir que Tessentiel de notre civilisation est la politesse, et que la politesse n'est rien qu'un système de pareilles absurdités, l'on connaîtra qu'il suffirait d'introduire la raison dans la conduite sociale pour ruiner les bases de la société, et pour nous ramener à la sauvagerie.
Or, il me fut découvert, durant ces journées funèbres, que le domaine de la cérémonie est incroyablement plus étendu pour les gens nés que pour nous plébéiens. Nous n'avons de cérémoniel que certaines formules et certains gestes : eux, ils sont capables d'éprouver certains sentiments par cérémonie. Leur cœur, que nous croyons mort, ressuscite dès que le protocole l'exige. C'est peu, mais c'est mieux que ripn, et ils resteront debout tant que Tarmature des convenances les maintiendra.
J'ai dit à plusieurs reprises que le vicomte de Gourpière était attaché à sa famille et à sa maison : je ne m'en dédis pas ; mais il avait eu jusqu'à présent si peu d'occasions de produire sa piété filiale qu'on l'aurait pu soupçonner d'en être dépourvu totalement, et j'avoue que je fus moi-même étonné
de raffliction qu'il marqua lorsque les médecins déclarèrent la pauvre comtesse perdue.
Le comte, qui n'était pas, avouons-le, du bois dont on fait les maris modèles, parut, dès la première heure du péril, être de celui dont on fait les excellents veufs.
La solennité d'un deuil imminent restaurait le foyer comme par miracle, et chacun s'y retrouvait d'abord à sa place et dans son rôle, ainsi qu'on ne manquerait sans doute pas de se retrouver à Reims, si, après tant d'années, il s'y refaisait un sacre. Bien que belle-fille de la comtesse, M""' la marquise de Limay revendiqua sa part de larmes, et témoigna d'inquiétudes, ensuite de regrets, exactement proportionnés à cette situation. Limay lui-même mit une sourdine à ses habituels grognements. Leur fille. M"** la duchesse de Bièvres, se souvint qu'elle était petite-fiUe du mari de la malade, puis de la défunte ; et le jeune duc de Bièvres, son mari, eut pour une fois l'emploi de sa figure de sacristain.
M""* Lambercier même et Camille, qu'on tenait d'ordinaire à l'écart, furent admis à pleurer par droit d'alliance, et leur douleur bourgeoise ne détonna point, car le Faubourg a du bourgeois dans les grandes occasions.
Les domestiques (dont quelques-uns ne dataient que de trois mois) reprirent un air de domestiques
de toujours, et assistèrent à rextrême-onction.
Enfin, pour nous rappeler à propos que la maison de Courpière fait comme partie d'une autre maison qui les enveloppe toutes, trois dépêches de Monseigneur, ni trop brèves, ni d*un style trop nègre, arrivèrent, chacune en temps voulu : dès qu'il y eut de l'inquiétude, quand tout fut consommé, et le jour des funérailles.
Je suppose qu'on m'approuvera de ne pas plus décrire ces funérailles que les scènes qui les précédèrent. Elles furent, naturellement, comme le reste, ce qu'elles devaient être. II y eut toutefois une fausse note; et l'on ne comprendra pas d'abord que je la signale, tant elle, paraîtra de minime importance; mais je le dois, pour les suites graves qu'elle eut.
Selon l'usage, les hommes étaient seuls invités au service, et une messe était dite pour les dames en la chapelle de la Vierge. Or, nous eûmes la véritable stupeur de voir arriver à la maison mortuaire M°" Valvin, unique de son sexe. Et ce n'est pas encore la bévue même de cette démarche qui nous choqua le plus ; mais si la présence de n'importe quelle femme nous eût semblé incorrecte, celle de cette femme-ci l'était particulièrement.
Mon Dieu ! je sais bien que la vie mondaine a ses cruautés et ses drôleries, et que, si toutes les femmes qui avaient eu des bontés pour M. de Cour-
pière — ^ je veux dire pour qui M. de Gourpière en avait eu — se fussent fait un scrupule de rendre à sa mère les derniers devoirs, il y aurait eu ce matin-là, en la chapelle de la Vierge, bien des vides qu'on eût remarqués.
Mais cette Valvin, si Ton pouvait soupçonner de calcul et de conscience une créature aussi médiocre, cette Valvin avait l'air de le faire exprès d'être là, pour représenter à ces obsèques et, j'ose dire, pour y symboliser le genre d'amour que M. de Gourpière avait constamment pratiqué jusques à son mariage, et qu'il tentait, mais presque toujours en vain, de pratiquer encore depuis.
Surnommée «la fille Elisa » chez TAppareilleuse, où je rappelle qu'elle faisait les intérims, et que ses moyens ne lui permettaient pas, hélas ! de les faire pour rien, elle avait conçu jadis pour le vicomte de Gourpière un amour qui s'était manifesté d'abord par une farouche, par une pudique abstention. Lorsqu'il lui avait fallu se départir de cette attitude, elle avait du moins voulu être pour lui ce qu'elle n'était pour aucun autre, c'est à dire gratuite; par méchanceté pure il s'était ingénié à la rétribuer malgré elle, et avait tué ainsi cette belle passion.
Valvin, en pénétrant dans le salon où la famille recevait, ne parut pas une seconde s'apercevoir
qu'elle fût où elle ne devait pas être. Les regards qui se concentraient sur elle ne l'avertissaient et ne la gênaient point ; car elle était accoutumée à les subir, et même à les provoquer. Elle s'avançait de ce pas élastique et aisé dont le balancement mettait son corps en valeur. Elle était, à son ordinaire, fort simplement vêtue ; mais cette simplicité-là semblait toujours calculée, et ce qui l'habillait le moins était ce qui l'habillait le mieux. Elle avait un manteau, mais si ajusté qu'elle paraissait être en taille quoique ne l'étant point. Enfin l'on voyait qu'elle avait improvisé ellemême son chapeau, et il n'en était pas plus mal.
Elle ne fit qu'une petite inclination en passant au comte, qui était d'ailleurs accablé, et, allant droit à Maurice, elle lui prit la main, elle leva, elle posa sur lui ses grands bons yeux angéliques. L'expression de ce regard fut si naïve et si touchante que je pardonnai tout aussitôt au manque d'usage. Je ne fus point le seul.
Il y eut, au départ de la dame, un petit frémissement de sympathie, et comme les personnes présentes, ne se commettant point chez l'Appareilletise, ignoraient une Yalvin, l'on chuchota : « Qui est cette charmante femme ? » La bonne tenue de l'assistance en faillit, un instant, se relâcher; on perdit la pose, comme disent les peintres.
Heureusement, tout rentra ensuite dans l'ordre, pour n'en plus sortir.
Peu de jours plus tard, et quand j'étais encore dans le plein de ce deuil, je reçus un avis de notaire, tout semblable à celui que j'avais reçu lors du décès du baron Duval.Je devinai que ma chère comtesse m'avait légué quelque chose, et, bien que cela me parût trop naturel, je fus touché aux larmes qu'elle y eût songé.
Mais une soudaine crainte me traversa, qu'elle ne l'eût précisément fait dans la même vue que le baron, pour s'assurer ma présence à la lecture de son testament, — où il y aurait donc quelque perfidie ? Je rejetai bien loin de moi une telle pensée, mais on ne se débarrasse pas des pensées comme on veut, et celle-ci me travailla jusqu'au jour dit.
Cette fois, Limay et sa femme étaient présents, outre Maurice, le comte et moi. Nous fûmes tôt fixés, les dernières volontés de la comtesse n'étant guère plus prolixes que celles du baron. J'héritais encore d'une perle, ce qui me commençait une collection.
Quant à Maurice, il n'héritait pas, au contraire : on faisait d'outre-tombe appel à ses bons sentiments et on le priait d'abandonner sa légitime au comte, la vie de celui-ci durant. Cette légitime était estimée à une quarantaine de mille francs de rente.
Gomme d'autre part la de cujus laissait à son mari tout ce que la loi l'autorisait à lui laisser, c'est-à-dire la moitié de sa fortune, il devenait clair que cette fortune, au total, se montait à quatre-vingt mille livres de rente. Nous pensâmes faire un beau rêvé, car nul ne soupçonnait la comtesse de posséder quoi que ce fût.
Maurice n'eut pas à réfléchir longtemps — ni moi — pour s'expliquer la provenance de cette richesse inespérée. Il blêmit, et j'eus peur qu'il n'éclatât trop tôt. Mais il se contint et n'éclata que sur l'escalier.
— Vous avez, cria-t-il à son père, d'une voix que, par chance, la fureur étranglait, vous avez recueilli l'héritage du baron Duval !... après avoir fait mine de le refuser pour m'extorquer une augmentation de votre mois!...
Voire mois sonna vilainement ; mais cette grossièreté parut respectueuse auprès des clameurs de Limay.
— Ah! ils se sont bien f... de nous! hurla le marquis. Il n'est pas permis de se f... des gens comme ça !
— Je ne vous reconnais ni à l'un ni à l'autre le droit de me parler sur ce ton, répliqua le comte de Gourpière avec autant de sang-froid que d'autorité.
Et comme nous passions à ce moment la porte
de la rue, Ton se souvint qu'il était le chef de la famille.
Néanmoins, Maurice était si fort en colère qu'il se jeta dans sa voiture sans penser à moi. Le marquis de Limay, qui n'avait aucune raison d'y penser, était déjà parti à la recherche de sa brute de chauffeur, qui va toujours stationner à une lieue d'où on l'attend. Si bien que je restai en plan avec le comte.
— De quel côté allez-vous ? me dit-il.
— De l'autre côté, répondis-je niaisement, tant je craignais pour Theure sa compagnie et j'avais hâte d'être seul.
Cette bêtise le fit rire aux éclats, et ma foi, moi aussi : c'était la première fois depuis la mort de notre pauvre comtesse. Je lui serrai ensuite la main avec d'autant plus de cordialité qu'il n'y avait provisoirement que moi pour le faire, et je m'éloignai à pas lents.
Je pensais un peu à ma perle, mais j'étais encore sous le coup de la scène où je venais de figurer, qui faisait un si regrettable contraste, par sa brutalité comme par son expression populacière, avec le grand spectacle de tradition que m'avaient donné, si peu de jours auparavant, les mêmes personnes.
Sans doute je ne suis pas indemne d'un certain sadisme, il ne me déplaît point de découvrir cer-
taines laides choses sous les belles apparences ; mais c'est à condition que j'aie à les chercher en profondeur, et que le difficile de la besogne flatte ma virtuosité. En revanche, il me déplaît souverainement de n'avoir qu'à gratter le russe pour trouver le cosaque.
J'eus dès le lendemain une bien grande joie, mélangée de surprise : je vis que le souvenir des injures échangées n'altérait en rien les bonnes relations de la famille.
Le comte, ne se pouvant plus sentir chez lui, prenait tout doucement des habitudes chez son fils. Il gâtait ses petits-enfants, il faisait une manière de cour paternelle à sa bru, qui était aux petits soins pour lui. On parlait de celle qui n'était plus, qui n'avait jamais tenu tant déplace de son vivant. La vicomtesse croyait très sincèrement pleurer sa belle-mère, et se fût scandalisée si on lui eût ouvert les yeux sur ses véritables sentiments. Le vrai est que rien ne l'arrangeait comme cette mort, qui lui rendait par force son mari.
Outre que Maurice, ne pouvant se montrer nulle part, était bien contraint de rester à la maison, son deuil le faisait indisponible pour l'amour. Aucune femme bien élevée n'avait Timpertinence de lui en parler, et je crois qu'il n'eût point trouvé avant les six mois révolus à trom-
per la vicomtesse dans son monde, fût-ce en y mettant double prix.
Ce retour de Maurice à Tintimité et à la fidélité conjugale n'était cependant qu'un leurre, Il se recueillait, voilà tout. Il employait les loisirs de son deuil à réfléchir, et les réflexions que nous suggère la perte de nos auteurs sont, en général, égoïstes : elles sont une récapitulation du passé, de notre passé. J'ai intitulé ce chapitre : « Tristesse de M. de Courpière » ; il faut l'entendre comme « tristesse d'Olympio ». Sa douleur servait de prétexte à une revue de ses souvenirs. Il repassait sa vie et il examinait sa conscience : c'est une manière naturelle et légitime de pleurer ceux à qui nous devons l'être, et quelquefois une conscience.
Mais il ne pouvait se défendre de comparer le passé au présent. Les « sacrés souvenirs qui dormaient dans le fond désolé de son gouffre intérieur » et qu'il y allait réveiller, lui inspiraient des regrets de son âge héroïque.
En ce temps-là, il n'avait qu'à se laisser aller à sa nature, il ne souffrait point comme aujourd'hui d'un désaccord entre sa destinée et sa fortune. Sa mélancolie se ramassa, si je puis dire, sur ce point. Il en venait à se considérer luimême comme un raté, tout au moins comme un déclassé. Quelle erreur! Je n'en veux pour preuve
que la toute récente aventure de la favorite, à laquelle une brouille trop rapide n'a rien pu retirer de sa signification.
Un malaise supplémentaire aggrava bientôt cette tristesse du vicomte. Je ne sais pourquoi les gens en deuil s'imaginent que la douleur confère à leur corps le privilège de devenir glorieux. Ils se flattent que leurs fonctions vulgaires soient suspendues, et ce leur est une surprise naïve, mais pénible, d'en voir le jeu machinal recommencer. Le besoin de manger, qui est le plus prompt à renaître, choque au dernier point. Il est un appétit qu'on devine, dont le réveil scandalise bien davantage.
Ce n'est point cet appétit-là précisément qui se réveilla trop vite chez M. de Courpière, mais un autre appétit — d'ailleurs connexe. Son tempérament ne se rappela pas à lui par ce qu'il avait de commun avec le tempérament des autres hommes, mais au contraire par ce qu'il avait de plus spécial. Enfin, ce n'est pas le désir d'aimer que M. de Courpière éprouva, mais — puisque j'ai une fois pour toutes adopté cet euphémisme — c'est le désir de recommencer à être aimé pour luimême ; et quand il y eut résisté convenablement, — comme d'autres aussi diffèrent jusqu'aux extrêmes limites du possible l'autre satisfaction que j'ai dit qu'ils souhaitent, — il se remit en
quête de la satisfaction, particulière qui lui importait.
On voit que, tout à rebours des espérances de la vicomtesse, son deuil n'était pas encore ce qui le devait ramener au foyer conjugal, puisque même les suggestions de la douleur contribuaient à l'en écarter une fois de plus.
Je me demandais quelle sorte nouvelle d'expérience lui pouvait bien rester à faire dans cet ordre, et aussi où diable il dénicherait ce qu'il appelait assez pittoresquement une maîtressedeuil. Cette incertitude ne fait pas honneur à ma perspicacité, car il n'était au monde qu'une femme sur laquelle il pût jeter les yeux, et il le devait fatalement.
La venue intempestive de M"" Valvin à la maison mortuaire n'avait-elle point remis en vedette cette ancienne maîtresse, un peu oubliée peut-être, et associé son image à toutes celles du deuil ainsi que, par suite, du passé? N'ai-je point dit que ce passé, M""' Valvin le symbolisait et le personnifiait ?
Les raisonneurs soiif comme les prophètes : ils raisonnent très bien après coup. Je m'avisai de toute cette logique dès que Maurice m'informa qu'il pensait renouer partie avec M"*' Valvin et rallumer, s'il le pouvait, ce grand amour, qu'il avait eu naguère la sottise de méconnaître et d'é-
MONSIEUR DE COURPIÈRE MARIÉ 13i
touffer. Gela me .parut si raisonnable que je ne pris point garde que cela était immoral, et j'omis de l'en dissuader.
Certaines entreprises fort simples deviennent parfois impraticables dans les conditions du monde. Tout faillit manquer par la seule difficulté de rencontrer M"* Valvin. Outre que Maurice n'avait nulle envie de se hasarder chez l'Appareilleuse après les assauts qu'il y avait subis, cela ne lui était point permis en tout état de cause, vu son crêpe. Et d'autre part, jamais on n'avait ouï dire que personne eût fait de visites à M"*' Valvin chez elle. Savait-on seulement où elle perchait ?
Le vicomte s'arrêta cependant au parti de l'aller voir à domicile. Un homme de son rang peut tout oser : on ne juge ni ses démarches, ni ses desseins, qui peuvent, non moins que ceux de Dieu, être impénétrables.
C'est moi qui fus chargé de lui procurer l'adresse. Je ne Teus' point sans peine. Je ne pouvais la demander à M""' Riverol-Saligny, qui se fût formalisée que l'on prétendît voir au dehors une de ses pensionnaires, et je fus réduit à corrompre sa gouvernante.
Il me fut ainsi révélé que M""" Valvin demeurait rue Alphonse de Neuville, quartier qui me parut excentrique, mais convenable. Lorsque j'en
fis part à Maurice, il trembla même que son ancienne et future amie ne fût propriétaire de quelque petit hôtel d'artiste. Mais, le lendemain, nous trouvâmes au numéro indiqué un de ces immeubles colossaux, où il y a de grands appartements — et de moindres, également pourvus, par raccroc, de tout le confort moderne.
Nous ne nous effrayâmes point de grimper, en ascenseur, jusqu'à un cinquième au-dessus de l'entresol. Un concierge en livrée, presque un suisse, nous avait déclaré que M°"* Valvin était sortie ; mais nous avions voulu monter quand même, sous prétexte d'un mot à dire personnellement au valet de chambre.
En fait de valet de chambre, c'est une bonne qui nous vint ouvrir. Elle était, je pense, à tout faire, et venait de quitter pour nous son fricot, que Ton entendait chanter dans une cuisine toute proche. Elle était ronde, fraîche, et si avenante qu'elle avait l'air de nous dire : « Entrez donc », quand elle nous disait justement le contraire, et que Madame était sortie, et qu'à ces heures-ci elle était toujours dehors (parbleu!) sauf le jeudi, son jour.
Ce n'est qu'après nous avoir débité tout cela qu'elle s'occupa de nous dévisager, et elle parut trouver que nous étions du bien beau monde.
Le vicomte répondit qu'il était en trop grand
deuil pour faire des visites aux jours, et la bonne ayant assuré que cela ne faisait rien, je pouffai de rire, mais il garda son sérieux.
Il demanda quand on avait chance de rencontrer Madame les autres jours. On lui répondit : avant quatre heures. Enfin il remit sa carte, et cette fille, l'ayant lue aussitôt sous notre nez, crut devoir faire une petite révérence de campagne, qui était un raccourci de révérence de cour.
Mon ami parut goûter l'atmosphère de cette maison, jusques et y compris le parfum de potau-feu (je parle au propre et au figuré). Nous y retournâmes dès le surlendemain. L'accueil de la petite bonne fut encore plus cordial : elle nous traitait déjà en vieilles connaissances. Elle ne nous laissa point le temps de l'interroger, et parut ravie de nous pouvoir dire :
— Ah! cette fois, Madame y est.
Sur quoi, sans même prévenir Madame, elle nous ouvrit la porte, et nous nous trouvâmes dans un salon, le plus simple et le plus aimable du monde. Il n'y avait point de faux luxe ni de pauvreté, point de meubles où l'on eût peur de s'asseoir, peu de bibelots, mais enfin quelques souvenirs et, au mur, un grand beau portrait à l'huile, un pastel, deux ou trois crayons de M"*' Valvin, qui naturellement, dans le nombre, avait aimé aussi des peintres.
Elle était au coin de la cheminée, installée dans un bon fauteuil, qui avait mine d'être son fauteuil de tous les jours. Elle travaillait, et non par contenance, mais fort activement et comme une fée. Elle achevait un col de dentelle, à l'intention, je pense, d'une grande belle fille de dix ans qui faisait là ses devoirs.
La vue de cette enfant, que je présumai être sa fdle, me fit pour la première fois de ma vie penser qu'elle ne devait plus être toute jeune; mais j'eus beau la regarder bien en face et dans le jour cru, il me fut impossible de lui trouver une heure de plus que ses vingt-cinq ans professionnels.
Il y avait là un troisième personnage, un garçon dans les vingt ans, qu'elle nous présenta rien que par son nom, sans légitimer sa présence par aucun titre de parenté; et je devinai que c'était son amant, mais le vrai, le petit, celui qui avait le privilège de la connaître ailleurs que chez T Ap ■ pareilleuse.
Je sentis que Maurice devinait comme moi, et qu'il était horripilé de cette concurrence avec un gamin. J'avoue que ce mioche avait un air d'être chez lui indécent et insupportable, qui se marquait par sa façon de surveiller le travail de la petite, et qui se marqua davantage encore par le sans-gêne de sa retraite avec l'enfant, dès que nous fûmes assis.
Bien que ce départ nous eût presque réduits au tête-à-tête — car je ne comptais point, n'étant là que sur réquisition — la conversation demeura fort banale. M""" Valvin nous remercia de la bonne surprise que nous lui faisions, sans toutefois en paraître aussi étonnée ni aussi flattée qu'elle aurait dû. Maurice la remercia de la sympathie qu'elle lui avait témoignée en des circonstances douloureuses, et elle prit aussitôt, comme il est d'usage, un air d'enterrement. Il ajouta, d'un ton pénétré : « Je n'attendais pas moins de vous » ; et elle parut si véritablement ne pas savoir pourquoi Maurice eût attendu d'elle quoi que ce soit que cela ne laissa point de nous ahurir un peu.
Nous ne prolongeâmes point d'ailleurs cette visite. Nous partîmes dès qu'on nous eut permis de revenir. Le vicomte, avec son autorité coutumière, annonça qu'il reviendrait une fois par semaine, et qu'il choisissait le mercredi, puisque M""' Valvin recevait le jeudi.
Il revint en effet le mercredi suivant, mais seul, et je dois me borner à transcrire son compte rendu, qui est sec.
Il la retourna, me dit-il, de toutes les façons (ce furent ses expressions propres) sans lui arracher un mot ni un geste qui témoignât du moindre restant ou du moindre souvenir de la passion morte. Ce cas d'amnésie sentimentale paraissait
à Maurice fabuleux : je lui répondis que, de la part d'une Valvin, il me paraissait naturel, et même nécessaire. Par contre, l'obligeante personne ne demandait manifestement pas mieux que d'être pour le vicomte ce qu'elle était pour le premier venu, et aux mêmes conditions. Mais il n'entendait pas de cette oreille, — ce qui n'empêche qu'il avait failli succomber : « Car la mâtine, me dit-il, est plus ravissante que jamais. » Je ris de bon cœur.
— Va, lui dis-je, tu te feras encore rouler cette fois- ci.
— Nous verrons bien, grommela-t-il, d'un air de sombre détermination.
Et il retourna chez Valvin le mercredi d'après.
Cette fois il prit l'offensive, et brutalement, — révérence parler, comme en fiacre, quand on n'a que les cinq minutes d'une course pour triompher de la vertu d'une femme. Son plan était de faire vite, sans toutefois pousser à fond tant qu'il n'aurait point vu se rallumer dans l'œil de sa victime la flamme de l'amour humble et désintéressé d'autrefois.
Mais il était là depuis trois quarts d'heure que la pauvre n'avait pas encore donné le moindre signe de cet amour-là. Elle ne paraissait que surprise de tant de préliminaires, et surtout d'un tel déploiement de stratégie quand elle ne
marquait aucune velléité de résistance. Maurice enrageait, et peu s'en fallut que la vitesse acquise ne l'entraînât plus loin qu'il n'avait décidé quand, par chance, la porte s'ouvrit.
C'était la petite bonne qui apportait, beaucoup trop ostensiblement, une note. M""' Valvin prit le papier, y jeta les yeux, les tourna ensuite vers M. de Gourpière, qui entendit bien que, s'il eût tiré son portefeuille, il n'eût foudroyé d'étonnement ni la maîtresse de la maison ni la bonne. Mais il ne le tira point, et il profita même de la circonstance pour lever le siège.
M"° Valvin, sans rancune, lui demanda s'il voudrait bien venir, malgré son grand deuil, dîner le dimanche suivant tout à fait en famille. Il accepta cette invitation, qui lui parut de bon augure.
J'étais du dîner. Nous arrivâmes un peu en retard, à huit heures dix, et notre premier mot fut pour nous excuser. Mais M""' Valvin nous coupa la parole et nous présenta son mari. Il portait toute sa barbe, presque blanche, et il ressemblait extraordinairement à un autre mari de même sorte mais plus en grand, celui de M""" Arrow, qui tue en duel les amants insolvables. Le Valvin a l'abord plus pacifique : il est chef de bureau à l'Intérieur.
Il y avait là, outre le mari et la fillette, le petit amant que nous connaissions déjà, et dont la pré-
sence n'était point pour nous étonner ; mais il y avait encore un autre jouvenceau, qui ne pouvait aussi être qu'un petit amant, et je ne vis point d'abord de qui.
Nous recommençâmes de nous excuser; mais M"" Valvin nous répondit qu'on arrivait toujours à temps chez elle, vu qu'on était sûr d'y arriver avant sa fille.
Cette fois nous n'y comprenions plus rien : quelle fille? Une autre? Et mariée sans doute? Et de quel âge? Mais nous fûmes tôt fixés, car la porte s'ouvrit et cette fille imprévue entra. Je la jugeai tout de suite maîtresse femme à son allure.
Nous dûmes attendre pour lui être présentés, car elle dit premièrement bonjour à son père, à sa sœur, au petit amant de sa mère, et à l'autre petit amant, qui était le sien. Elle circulait avec une souplesse de bel animal. Le visage était intéressant : elle ressemblait à sa mère, avec de l'impudence en plus; mais le corps était ce qui saisissait plus l'attention; et dans n'importe quelle assemblée de femmes elle se fût imposée au choix.
^me Yalvin, qui balbutiait je ne sais quoi pour nous expliquer l'absence de son gendre, se tut soudain : elle venait de surprendre le regard de Maurice posé sur sa fille.
Elle pâlit. Le vicomte sourit. Il sait jouer : il prit un temps fort long. On annonça le dîner.
— Fichtre ! murmura-t-il, rêveur.
Il prit le bras de M""' Valvin. « Quelle rivale ! » lui dit-il à l'oreille, d'une voix doucereuse et menaçante.
Il eut la satisfaction de la sentir brusquement chanceler, et se raccrocher à lui, comme jadis, quand elle l'aimait.