LES ENFANTS S AMUSENT
Le vicomte ne douta point que l'amour de la fille Elisa, galvanisé par la pire des jalousies, n'eût en effet ressuscité en coup de foudre. La décharge d'électricité qu'il reçut quand elle se pendit à son bras l'avertit de ce phénomène. Mais il a trop d'expérienèe et de prudence pour se fier à un coup de foudre, qui n'est qu'un petit commencement ; et, afin d'assurer sa victoire, il crut devoir continuer l'emploi de ce réactif admirable que le hasard venait de lui fournir.
Le regard qu'avant de prendre place il promena autour de la table fut d'un chef d'armée qui explore son terrain.
Il était, cela va sans dire, à droite de M™* Valvin, et j'étais à gauche; le mari était entre ses deux filles, l'aînée à droite et vis-à-vis de moi :
de sorte que M. de Gourpière se trouvait réduit au vis-à-vis de la petite; sans compter qu'une corbeille trop haute, au centre de la table, Tempêchait de voir celle qui l'intéressait, et par conséquent de lui faire, si j'ose m'exprimer ainsi, de l'œil. Je reconnus, au froncement de ses sourcils, que cette distribution, pourtant inéluctable, le contrariait.
Elle avait pour lui d'autres désavantages encore, mais qui n'apparurent que par la suite. Les deux petits amants faisaient naturellement les bouts, celui de la mère entre Maurice et la plus petite fille, celui de la fille aînée entre cette fille et moi. Or, M. Valvin traitait ses deux voisines avec une inégalité qu'à la réflexion je trouve suggestive : il ne s'occupait pas du .tout de l'aînée, qui était tout bonnement sa fille, et il accordait à la toute petite les égards dus aune étrangère, que peut-être bien elle était.
En conséquence, le petit amant de M"' Valvin, qui se trouvait inoccupé du côté de sa voisine, se rejetait sur M. de Gourpière et l'empêchait de causer librement avec la maîtresse de la maison. Il jouait d'autant plus volontiers ce rôle de tiers incommode qu'il avait conçu pour le vicomte, cet homme arrivé, une amitié enthousiaste de débutant ou de disciple.
D'autre part — hélas ! tout cela serait bien plus clair si je faisais une figure, mais je n'ose, car ce
n'est point l'usage — le petit amant de la fille, qui semblait avoir conçu pour moi les mêmes sentiments que le petit amant de la mère pour mon ami, ne demandait qu'à servir de trait d'union entre moi et sa maîtresse, et je pressentais qu'avant peu nous serions, elle, moi et lui, la petite classe du bout de la table, faisant du tapage et des farces, chipant avant le dessert les petits fours dans les assiettes.
Pour commencer, nous demeurâmes bien sages. Oh dégustait une soupe excellente, du meilleur augure pour la suite. M. de Courpière rompit alors le silence pour poser à M"** Valvin, sur le compte de sa fille, diverses questions de la première nécessité. Il fit remarquer d'abord que nous ignorions, lui et moi, le nom de la jeune femme, puisqu'on nous avait présentés à elle, et non pas elle à nous. Gela fit rire, je ne sais pourquoi; et il est encore plus inexplicable que M"' Valvin répugnât si visiblement à nous apprendre que sa fille s'appelait M""^ Dauvilier.
Maurice indiqua, d'une légère mouô, qu'il trouvait un tel nom de famille bien solennel, et comme disproportionné ; sur quoi le petit amant de M""" Dauvilier se hâta de nous révéler qu'elle s'appelait autrement Glaudie. Ce prénom lui échappa soudain comme un aveu, et pour le mieux souligner, il rougit jusqu'£iux oreilles.
Je fis à ce même instant un grand progrès dans la familiarité de mon voisin, en demandant, par-dessus sa tête, son nom à sa voisine . « Pierre », me répondit-elle, du même ton qu'il avait répondu : (( Glaudie ». Elle me rappela aussi le nom de famille, mais je ne pris point la peine de le retenir, surtout lorsque je sus que l'autre petit s'appelait Jean, qui va si bien avec Pierre.
Cependant Maurice poussait l'interrogatoire de M""' Valvin. Nous apprîmes de la sorte que Glaudie avait dix-neuf ans, qu'elle était mariée depuis dix-huit mois, et que le mari, associé d'un commissionnaire, voyageait le plus possible. Nous apprîmes en outre qu'il avait physiquement horreur de sa femme et n'y touchait point depuis plus d'un an.
Ces détails me semblèrent peu convenables, et plus inconvenante encore l'explication que l'on donnait tout haut de cette répugnance physique du commissionnaire à l'endroit de sa femme. On l'attribuait à une certaine excentricité de goût, — qui est devenue, je le sais bien, sujet permis, et même favori, de conversation dans le meilleur monde : j'en suis fâché. On s'égaya fort de quelques sous-entendus (que je suis en vérité bien indulgent de qualifier sous-entendus), et la réserve première fit place à un aimable abandon. Seule, Valvin s'assombrit encore, regrettant sans
doute d'avoir dû révéler à M. de Gourpière que sa fîUe ne faisait pas un bon ménage.
Je me retirai du dialogue pour étudier à mon aise Glaudie, dont le charme opérait sur moi, je dois le dire, terriblement. Je ne résistais point, mais j'aime savoir, quand je suis séduit, à quel genre de séduction je cède. On jugera de Teffet qu'elle put faire ensuite sur d'autres par celui qu'elle fit dès lors sur moi, qui est le seul dont je puisse parler avec certitude.
C'est d'abord par sa puérilité qu'elle avait emporté ma sympathie. Même assise à table, elle avait l'air de ne pas tenir en place, elle sautillait sur sa chaise, et ses gestes inconsidérés, qui multipliaient les accidents, étaient d'une enfant à peine élevée. Mais ces gestes d'enfant mettaient en valeur un corps adulte, et troublaient, par des révélations brusques de maturité, le spectateur sans méfiance qui n'avait cru que s'en amuser. C'était la surprise, tant de fois décrite, de sentir soudainement femme une gamine qu'on a vue naître, et que, par habitude, on prend encore sur ses genoux.
Mais avec les autres gamines on n'a cette surprise-là qu'une seule fois : avec Claudie elle se renouvelait toutes les minutes. Si bien qu*on ne savait plus à quoi s'en tenir sur la qualité des désirs que l'on éprouvait : ils étaient légitimes,
ils étaient sains, et ils avaient l'attrait d'une illusoire perversité ; on s'effarouchait avec délice de désirer une petite fille et on ne s'apercevait pas qu'en fin de compte on désirait une vraie femme.
Je dus en rester là de mes observations, car décidément les deux gosses voulaient m associer à leurs jeux. Après s'être consultés entre haut et bas, ils m'interpellèrent, avec Teffronterie timide de cet âge. Ils ne pouvaient mieux tomber que sur moi : je m'entends à merveille avec les tout petits, je sais comme il faut leur parler, et j'en suis plus fier que je ne serais de savoir parler au peuple.
Nous fûmes vite un trio d'amis, et ne tardâmes pas à nous attirer une réprimande de M"''' Valvin. Maurice, qui se croit partout chez lui, faillit se mêler de nous rappeler aussi à l'ordre. Il me semblait voir d*assez mauvais œil mon intimité avec Glaudie, mais je n'en eus bure. i\.lors il éleva la voix. J'ai noté que les gens de sa caste ont l'organe sonore et aigre. Quand ils prétendent parler seuls, il n'y a point de lutte possible. On n'essaya non plus de lutter, et Maurice put débiter tout à son aise un de ces discours généraux où il excelle, où l'autorité de son langage défie également la contradiction et le sens commun.
Je ne sais pourquoi je deviens nerveux chaque fois qu'il s'embarque dans une de ces conférences . Je crains toujours qu'un autre que moi ne juge
ses idées ce qu'elles valent. Je ne le tolérerais point.
Et cependant, je tolérai fort bien ce soir-là que le jeune Pierre me dît assez haut :
— Il est rasant, le monsieur.
Je répondis même d'un sourire, qui équivalait à une approbation, et je fis un petit signe d'intelligence à Glaudie.
Mais il faut croire qu'elle ne partageait point notre sentiment, car elle était soudain devenue attentive ; je m'aperçus qu'elle guettait le vicomte à travers les fleurs de la corbeille, et je l'eusse peut-être soupçonnée de quelque arrière-pensée trouble, si elle ne fut aussi soudain et bruyamment revenue à l'enfance quand on servit le Champagne. Le dîner s'acheva enfin dans un tel tohu-bohu que la voix de M. de Gourpière lui-même dut renoncer à dominer.
Il se leva de table assez sourcilleux, et si brusquement que je me demande si ce n'est pas lui plutôt que M""' Valvin qui .en donna le signal; La chose eût été un peu forte, encore qu'on le traitât en souverain.
Glaudie et Pierre servirent le café avec de telles maladresses qu'ils devaient le faire exprès. M""° Valvin gronda, mais M. de Gourpière prit le parti de la petite classe et vint rôder autour de nous. Il se mit à coqueter avec Glaudie : cela
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ne lui réussit guère. Elle se rengorgeait, riait niaisement, balançait les épaules et les bras, enfin elle outrait — avec un parfait naturel — ses façons de petite fille, à tel point que, par le contraste, M. de Courpière paraissait un quadragénaire pesant, qui ne se mettait que par complaisance à sa portée.
Elle semblait d'ailleurs, comme l'autre à table, trouver mon ami « rasant » ; et, pour finir, elle lui échappa, ce qui fut pour lui un échec bien sensible : car M"' Valvin le remarqua, elle-même et en parut toute réconfortée.
Alors il jugea de sa dignité de recommencer à parler tout seul. Il s'assit, on fit cercle, et il reprit le fil de son discours interrompu.
Mais Claudie ne le supporta que peu d'instants. Elle se leva, se dirigea vers la porte, d'où elle fit signe à Pierre, qui la rejoignit. Ils se consultèrent, comme à table, puis Claudie me fît le même signe qu'à Pierre, auquel j'obéis en souriant ; et elle entr'ouvrit la porte avec d'infinies précautions, bien inutiles : car nous évitâmes le grincement de de la serrure et des charnières, mais nos rires étouffés nous trahissaient.
Dehors, elle m'expliqua tout uniment que, les soirs où elle « s'embêtait » au salon, elle s'en allait jouer dans son ancienne chambre de jeune fille avec ses petits amis;
— On VOUS a invité, ajouta-t-elle, parce que vous avez été bien gentil à table.
— Quant à Jean, dit Pierre, il boit les paroles de votre ami.
— Eh bien, reprit-elle gaiment, on se passera de lui ce soir.
Et elle me saisit la main pour me conduire chez elle où on ne voyait goutte. Puis elle éclaira : je vis une chambre fort simple, campagne, avec des meubles Louis XVI en noyer, des rideaux de perse française sans doublure ; et il me parut un peu scandaleux, mais délicieux d'être là.
Glaudie me retira la cigarette de la bouche sans cérémonie.
— Jetez ça, me dit-elle : j'en ai de meilleures, celles du salon ne valent rien.
Elle prit dans une armoire de poupée une boite d'égyptiennes, qu'elle nous offrit, et nous nous mimes, tout en fumant, à dire des choses insignifiantes. Mais je ne sais comment ces choses insignifiantes firent passer le temps si vite. Je sautai en l'air quand je vis à ma montre, tirée machinalement, qu'il était onze heures et demie.
Au même instant, la voix de M. de Gourpière retentit dans l'antichambre : elle était de plus en plus sonore et de plus en plus aigre. J'entendis cet homme sérieux déclarer qu'il se faisait l'heure de mettre les enfants au lit, et qu'on allait voir à
me ramener parToreille, puisque je ne me décidais pas tout seul à reparaître dans le salon.
Cette gronderie indirecte me fît présager une scène, qui ne manqua point, mais fut précédée d'une brève et bizarre altercation de mon ami avec M""' Valvin. Il lui demanda l'adresse de M'"" Dauvilier afin d'y aller poser un carton le lendemain, et elle répondit pour sa fille qu'on le dispensait de cette formalité. Il haussa légèrement les épaules, comme pour dire qu'on ne serait pas quitte de lui à si bon marché.
Quant à moi, j'eus mon paquet dès que nous fûmes montés en voiture. Le vicomte me fit, d'un Ion furieux, des observations, qu'il n'avait pas à me faire, sur ma tenue inconcevable, et qui témoignait, selon lui, d'une éducation rudimentaire. Je lui répondis, d'un ton ironique, qu'elle témoignait au contraire d'une éducation raffinée, attendu que se tenir bien, c'est se tenir différemment selon les milieux où l'on est.
Je me permis d'ajouter que c'est lui-même qui m'avait paru manquer ce soir de souplesse et de plasticité. Il m'engagea à me mêler de ce qui me regardait, et je lui fis observer que c'est justement à quoi je venais de l'engager moi-même. Voyant qu'il n'aurait pas le dernier, il changea de conversation et cria qu'il ne mettrait plus les pieds dans cette baraque.
— Pourquoi? dis-je innocemment.
— A-t-on jamais vu!... Cette femme... qui prétend m'empêcher de faire des visites à sa fille!... qui m'en refuse l'adresse!...
— Eh bien, dis-je, tu dois être content. Si j'ai bien suivi ton jeu depuis le début du dîner, tu n'as visé qu'à piquer la jalousie de la mère, et tu as réussi.
Il me repartit que c'était peine perdue s'il s'en tenait là^ qu'il était battu en fin de compte, et ridiculement, s'il n'avait l'adresse, mais qu'il se la procurerait bien sans la mère, car, après tout, il y a des agences.
— Laisse donc, lui dis-je, c'est chez sa mère qu'il est utile que tu la voies, et c'est encore là que tu as le plus de chance de la rencontrer un jour ou Tautre.
— D'ailleurs, elle est insignifiante et insupportable, conclut-il.
— Ce n'est pas, dis-je, mon avis.
— Ça se voit, répondit-il sèchement, et il me déposa devant ma porte. L'électrique fila, silencieuse dans la nuit. Je suivis longtemps des yeux la petite lanterne rouge d'arrière.
M. de Gourpière fait peu de cas de mes avis, mais il s'y conforme. Il n'attendit pas plus de deux jours pour retourner chez M™' Valvin, et il y demeura deux heures. La conversation ne fut pour-
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tant point aisée à soutenir. Il devait, provisoirement, s'abstenir de toute galanterie. Alors que faisait-il là? Le hasard problématique sur quoi il comptait ne se produisit point : la fille ne vint pas, et la mère, au bout des deux heures, dit qu'elle était obligée de sortir.
Il eut la constance de récidiver deux jours plus tard, et encore une troisième fois. Il n'y gagna rien. Le duel s'éternisait, comme les luttes à main plate, quand la prise est également avantageuse pour les deux adversaires et qu'ils s'usent en efforts invisibles sans se remuer l'un Tautre d'une ligne. C'est un spectacle, en général, peu divertissant. J'avoue qu'il ne m'ennuyait pas. J'en voulais à M. de Gourpière pour son intempestive sortie de l'autre soir : je le laissai patauger.
Il s'avisa enfin d'un expédient fort simple, mais que, par malice, je me gardais de lui conseiller, qui était d'aller voir M""' Valvin à son jour, en dépit des règles du deuil. Dans ce monde-là, qui s'apercevrait de l'incorrection? Et Glaudie ne pouvait guère manquer d'être là.
Je devais une visite de digestion : nous allâmes ensemble. Notre apparition fît coup de théâtre. Valvin pâlit affreusement : Glaudie était là comme nous avions prévu. Elle allait et venait, servant le le thé.
La correction obligea Maurice à faire comme
s'il ne Tapercevait point et il présenta d'abord ses hommages à la mère.
Tandis que j'attendais mon tour d'en faire autant, la petite, passant près de moi, me dit :
— Vous tombez bien! Pierre n'est pas encore arrivé, je suis obligée de servir le thé toute seule ; je ne m'en tire pas, aidez-moi.
Et elle me mit le sucrier dans la main. M. de Gourpière se retourna.
— Les enfants s*amusent, dit-il, mais sans trop d'aigreur.
Au fait, je n'y pouvais rien. Claudie eut, à son adresse, un petit rire, assez engageant ma foi, et retourna vers la table, mais comme pour l'y attirer.
Il n'y alla point, dit seulement qu'il avait à lui parler tout à l'heure et, pour commencer, prit place dans le cercle des dames, où il affecta de s'intéresser, et même de participer, à une conversation dont les détails de ménage faisaient toute la matière.
J'avais plus d'agrément dans la société de Claudie, mais je la trouvais distraite. Je voyais sur son clair, visage, capricieux comme un ciel de mars, courir de ces nuages légers qui refroidissent brusquement la température quand ils passent devant le soleil. Elle était aimable pour moi, ou mieux gentille, mais son attention était intermittente. Je la soupçonnai de prendre plus garde à Maurice
qu'elle ne voulait paraître ; puis j'attribuai, plus vraisemblablement, cet air de rêverie et de préoccupation à l'absence ou au retard de son petit amant.
Enfin il arriva. Il arriva même avec l'autre petit amant, Pierre et Jean bras dessus bras dessous. Je crains que ces facilités ne répugnent, et je tiens à dire que, si mes lecteurs sont choqués, c'est ma faute. Dans la réalité, cela semblait tout naturel et fort sympathique. Naturel n'est pas le mot, mais innocent. Voilà l'expression juste : le salon de M""' Valvin est un lieu d'innocence, — entendez innocence comme avant la découverte ou l'invention du bien et du mal. Il faut être gâtés comme nous sommes par la civilisation et la morale pour trouver à redire à ces mœurs simples.
Pierre et Jean arrivèrent donc ensemble. Ils s'assirent d'abord, très protocolairement, dans le cercle de M"*' Valvin; mais Jean se mit en aparté avec son cher Maurice, et Pierre, après un instant, vint rejoindre, près de la table à thé, Glaudie et surtout moi.
On le gronda pour son retard, en termes si affectueusement familiers que je fus touché plus que je ne saurais dire d'être admis aies entendre. Sur ce, M. de Courpière quitta le cercle et vint, comptant que son ami Jean lui servirait de
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truchement et d'introducteur auprès de nouSi Cela prit à merveille. Le « monsieur rasant » de l'autre dimanche fut d'emblée admis dans la petite classe. Il en profita tout aussitôt pour lutiner Glaudie. M"* Valvin, qui l'observait en continuant au petit bonheur de causer avec ses visiteuses, perdit la tête et fit une incompréhensible salade des histoires de sa cuisinière avec celles de son mari. Cependant Maurice intriguait pour obtenir que l'on s'en allât fumer des cigarettes dans la chambre de Claudie. Elle n'y voyait point d'objection, ni moi, ni Pierre. Mais Jean, qui, en qualité d'amant de la mère, avait une sorte d'aînesse et de supériorité sur l'amant de la fille, bien que d'ailleurs étant son cadet, nous remontra raisonnablement qu'aujourd'hui jeudi cela n'était point possible. Nous n'osâmes point insister, et Claudie rappela au vicomte qu'il avait quelque chose à lui dire. Les deux garçons s'éloignèrent, moi aussi. J'entendis quand même qu'il s'excusait auprès d'elle de ne lui avoir point encore fait visite, qu'il lui demandait son adresse et son jour. Mais elle eut, au commandement, une crise nouvelle de puérilité, et elle se montra si effarée à l'idée de recevoir chez elle un homme, que j'en vins à me demander si elle était pour de bon émancipée par le mariage et si elle faisait la différence entre une visite et un détournement de mineure.
M. de Gourpière n'avait encore obtenu d'elle aucune réponse, quand Valvin, pour le présenter à une nouvelle venue, l'appela impérieusement. Il fut bien forcé d'obéir; et ensuite une autre forte dame ayant fait invasion avec une escouade de trois encombrantes filles, si pareilles qu'il y en avait au moins deux de trop, le coup d'œil inquiet de Valvin sur l'insuffisance de son mobilier nous avertit de céder nos chaises.
Par méchanceté pure, puisque je savais à quoi m'en tenir, je demandai à Maurice, en descendant^ s'il avait l'adresse.
— Je m'en moque un peu, répondit-il.
— Eh bien, répliquai-je, je suis plus avancé que toi : j'ai celles des garçons.
— Ça nous fait une belle jambe, grogna-t-il.
Il avait raison : le lendemain, Pierre et Jean posèrent leurs cartes à deux heures chez moi et chez lui, nous leur fîmes porter les nôtres à six heures, et ce fut provisoirement tout.
J'avais cependant lieu de croire que nos deux admirateurs enthousiastes'grillaient d'entrer avec nous en relations plus effectives. Sans doute la timidité de leur âge les paralysait, et il fallut que le hasard s'en mêlât.
Quelques jours plus tard, passant vers cinq heures derrière l'Elysée-palace, nous vîmes notre Pierre et notre Jean qui faisaient le guet au coin
des rues Vernet et Galilée. Ils me semblèrent plus heureux que penauds d'être surpris par nous, et ils mirent de l'empressement à nous confesser que c'est Glaudie qu'ils attendaient, pour prendre le thé en cachette. Ils ajoutèrent en rougissant que nous leur ferions un extrême plaisir si nous voulions bien être de la partie.
M. de Gourpière vit Futilité d'en être, puisque la mère n'en était pas, et qu'on la semait avec la complicité même de son petit amant. Il accepta pour nous deux. Glaudie survint à propos, et nous entrâmes dans la grande salle de l'hôtel, où nous fîmes sensation par de véritables polissonneries : mais nous étions avec M. de Gourpière, à qui sa réputation de tenue donne toute licence d'en manquer.
Notre intimité ayant ainsi fait un pas de géant, Maurice n'admit point que sa tournée, comme il disait, fût différée de plus de quarante-huit heures. Il nous invita au Ritz, où Glaudie elle-même fut ponctuelle. Mais quelqu'un troubla la fête : ]y|me Yalvin en personne viat occuper une table voisine, avec un monsieur que ni les uns ni les autres ne lui connaissions. Nous ne pûmes autrement faire que de la voir et de lui dire bonjour, mais nous lui filâmes entre les doigts : nous allâmes terminer notre goûter interrompu et tenir conseil chez Guvillier.
En chemin, je dis à Maurice qu'il devait être bien content de ce carambolage, puisqu'il n'avait entrepris la fille que pour piquer la jalousie de la mère. 11 me répondit affirmativement, mais d'une façon très vague, et rattrapa les petits, qui marchaient devant. Je me doutai qu'il ne tirerait point parti de l'incident du Ritz : en effet, il ne retourna d'abord pas de huit jours chez Yalvin, elle le relança par lettre, et il prit prétexte de la scène affreuse qu'elle lui fît pour bouder indéfiniment. Voici, par contre, comment il poussa l'intrigue avec la fdle.
Dès que nous fûmes attablés chez Guvillier, il s'excusa auprès de nos jeunes amis de leur avoir si mal rendu le goûter qu'il leur devait, il affirma son droit et sa volonté de le leur rendre une seconde fois; mais il entendait ne s'exposer plus aux mauvaises rencontres, et il leur demandait ^n conséquence la permission de les inviter chez lui, c'est-à-dire dans une garçonnière qu'il avait. Il leur donna l'adresse du « bureau de paiements », qui n'avait plus servi depuis sa brouille avec madame la duchesse.
A ce mot de garçonnière, Glaudie crut devoir se récrier ; mais il lui représenta que, dans une garçonnière tout comme ailleurs, une femme est en sécurité, quand elle est entourée de quatre hommes, dont il y aurait toujours au moins trois pour la défendre si un lui manquait.
Ce raisonnement ne la décida point. Alors il se complut à une description de sa garçonnière, qui me fit ouvrir de grands yeux : car au lieu de la décrire comme elle était, il fît la peinture de je ne sais quel nid dé financier du dix-huitième siècle ; il recommanda par avance à Glaudie de n'ouvrir point la bibliothèque, où il y avait des livres à figures, et détenir les yeux baissés pour ne point voir certaines estampes en couleur qui alarmeraient sa modestie.
Ces derniers traits eurent raison de tous les scrupules, et il fut arrêté qu'on se réunirait dans cet enfer à trois heures le jeudi suivant, jour de M""" Valvin, où Glaudie n'avait besoin d'être que vers cinq heures, pour servir le thé.
Quand nous fûmes dehors et seuls, je demandai à M. de Gourpière s'il était fou, et où il prenait les belles choses qu'il avait décrites.
— Mais, dit-il, rien de plus simple. Je prends les gravures dans ma collection. Je ne puis, chez moi, laisser en vue que les plus honnêtes : on m'encadrera le reste en trois jours. Je ne sais sous quelle clef mettre certains de mes volumes : je les déménage. Enfin, j'ai tant acheté, à tort et à travers^ de meubles anciens, que j'ai dans mes réserves de quoi meubler dix garçonnières comme celle-ci. Et puis, conclut-il, tu verras.
Je ne fus, en effet, admis à « voir » que le jour
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de la fête, comme les trois autres invités : il n'y eut pas même répétition générale pour moi. Arrivé, pour comble, en retard, je trouvai les personnages déjà mis en train et adaptés, si j'ose le dire, au décor qui a été précédemment décrit par anticipation.
Le mieux adapté était sans doute Maurice, qui me rappela par une certaine expression de physionomie le Maurice sainte-nitouche, interne chez les bons pères de l'école Saint- Bernard à Ivry. Il quitta ses hôtes un instant pour m'emmener dans un cabinet noir, dont le tapissier, et surtout l'électricien, avaient fait une merveille scandaleuse. Mais ce que je regardais avec plus d'intérêt était son visage.
— Qu'as -tu donc, me dit-il enfin, à me dévisager ainsi ?
Je lui repartis méchamment :
— Prends garde. Il y a deux ans, tu ne faisais que grossir; maintenant, tu vieillis... je veux dire que tu deviens vieux monsieur. Tu cours après les petites filles.
lime répliqua que j'étais idiot, qui est une de ses répliques favorites, et moi que je le voyais sur le chemin de la cour d'assises. Ce dialogue n'était guère moins collégien que le reste de la petite fête.
Le vicomte ne me retint pas davantage dans le
cabinet noir ; mais il y demeura, et il y appela Claudie. Il l'appela si naturellement qu'elle trouva tout naturel d'y aller, et nous de l'y voir aller. Cela ne commença de nous paraître extraordinaire qu'au bout d'un quart d'heure.
Nous les rappelâmes à tue-tète. Ils revinrent, émus, mais point fripés. J'ai su depuis que tout s'était borné à des échanges de vues.
Claudie ne cachant point qu'elle s'amusait, Maurice lui avait assuré qu'elle s'amuserait infiniment plus, seule avec lui. Elle ne l'avait pas nié précisément, mais « le tout, avait-elle dit, est d'oser venir seule, jamais je n'oserai. — Je vous attendrai atout hasard, répondit Maurice, jeudi prochain, toute l'après-midi. »
Elle se garda bien de refuser ni de promettre ; elle s'en tira, comme d'habitude, en faisant l'enfant et en ne trouvant pas ses mots. Maurice m'a plus tard avoué qu'il l'avait quittée ce jour-là sans véritablement savoir à quoi s'en tenir ni si elle viendrait.
Elle vint ! M. de Courpière, qui cependant n'était pas à son coup d'essai, en eut un saisissement de joie. Il la prit dans ses bras, sans précautions oratoires, et elle s'y laissa prendre, — pour y pleurer. Elle ne venait, hélas ! que lui dire adieu, c'en était fini des petites fêtes, son mari revenait ce soir après dîner. Le vicomte fut bien étonné
d*entendre parler de ce mari auquel personne ne pensait plus depuis si longtemps.
Glaudie, pleurant toujours, épanchait, en même temps que ses larmes, les secrets de son petit cœur douloureux. Elle disait sa pauvre vie, son appétit naïf de dépense, elle revendiquait pour sa beauté délicate le droit à la parure et au luxe. Et M. de Gourpière, la tenant toujours embrassée, M. de Gourpière, qui jamais n'avait rien promis à aucune femme, ravi hors de lui-même par une inspiration comparable à celle du génie, se mit soudain à lui promettre tout ce qu'elle pouvait souhaiter, des toilettes, des bijoux, des voitures, et son amour pour la désencanailler.
« Ta maîtresse!... » murmura-t-elle, les yeux clos. Le vicomte s'aperçut alors du désordre où il l'avait mise sans y penser, mais non, j'imagine, sans qu'elle-même s'y prêtât un peu. Il vit quelle femme à point et désirable était l'enfant qu'il berçait et qu'il consolait. Ah ! nul homme n'y eût résisté.
Etait-ce une surprise des sens ? Il pouvait l'espérer encore. Mais sitôt qu'elle l'eut quitté pour courir chez sa mère, qui recevait, comme on sait, ce jour-là et qui l'attendait, M. de Gourpière sentit qu'il ne pouvait se passer de sa vue et courut luimême chez Valvin. J'y étais. Je devinai la catastrophe rien qu'à les regarder tous les deux. Je
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crois que Valvin aussi flaira quelque chose. Maurice ne demeura que peu d'instants, mais il avait pu prendre Glaudie à part, l'adjurer de venir làbas, encore, cinq minutes, avant dîner : elle y alla, pour une étreinte furtive et folle.
J'étais rentré seul, inquiet. Gomme je me mettais à table, Maurice me téléphona. Il me suppliait de venir dîner chez lui. Il iie voulait pas, ce soir, se trouver seul avec sa femme, ses enfants, son père. Je me dévouai ; mais ma présence n'empêcha pas un mystérieux malaise. Je crois qu'il se répand dans l'air une électricité qui nous avertit, quand un événement gros d'ot"àges vient de s'accomplir et que le ciel va foudroyer sur nous.