LES PARENTS RICHES
Les sinistres pressentiments que m'avait fait concevoir, dès le premier jour, la liaison de M. de Gourpière avec cette petite Glaudie commencèrent dès le lendemain à se vérifier.
Non point qu'il y. eût si vite révolution, dans Tune ou dans Tautre famille. La pauvre Valvin soupçonnait, rien de plus ; et ce n'est que beaucoup plus tard que le luxe de sa fille l'éclaircit. Quant à présent, le front pur de Glaudie suffisait à tromper cette mère, qui n'avait cependant qu'à se regarder elle-même dans la glace pour apprendre ce que vaut comme preuve Tair d'innocence d'une femme.
Chez les Gourpière, le malaise initial continuait, mais on ne savait rien de positif; et si le comte ^
seul, avait un air de tout savoir, c'est que, pour ne jamais paraître dupe, il a une fois pour toutes adopté cet air-là. Le drame n'était provisoirement qu'intérieur, et il se passait tout en Maurice.
Quelle force que la passion, qui métamorphose par enchantement un tel homme, en apparence le plus rebelle à la subir ! Je ne parle plus ici de son retournement de caractère, de sa libéralité déconcertante, des engagements pécuniaires qu'il avait pris, et que déjà il tenait, sans mesure, sans réfléchir qu'on doit ménager les apparences, l'honneur d'une femme et les vraisemblances d'aveuglement d'un mari : nous n'en sommes plus, hélas ! à nous étonner de voir M. le vicomte de Gourpière dépenser pour l'amour. Mais sa façon d'être amoureux — car enfin il n'y débutait pas — semblait s'être, pour la circonstance, modifiée du tout au tout.
Ce n'était plus le laisser-aller, le négligé un peu crapuleux de ses « béguins » ; ce n'était plus, comme au temps de M*"' Arrow, une ardeur sombre, concentrée, secrète, et une délectation morose ; c'était l'ivresse continue, une veine abondante, inépuisable, de sentiments et de désirs, enfin l'état dionysien ; c'était surtout une nouveauté plus particulièrement physique, mais que je me ferais scrupule de taire : je réclame une fois de plus les franchises de la science pour compléter la physiologie de mon sujet.
Je prierai donc mes lectrices, ou, si elles se dérobent^ mes lecteurs, de se vouloir bien rappeler que M. de Gourpière avait jusqu'alors été remarquable par la bonne économie de son moi ; par la docilité d'un tempérament toujours indifféremment prêt à s'employer ou à s'abstenir ; par une faculté de politesse égalitaire ; par une aptitude heureuse à remplir tous ses devoirs conjugaux, alors même qu'il venait précisément d'y manquer ; mais qu'il ne s'était jamais signalé, -fût-ce aux jours de l'adolescence, par d'exceptionnelles prouesses, que jamais il n'avait connu les fringales, ni même la tyrannie d'un appétit trop régulier.
Quelle surprise, pour un homme bâti de la sorte, de voir abrogées tout d'un coup, à son avantage, les lois ordinaires, les lois normales de la fatigue et de la satiété ! de sentir avec cela qu'il ne serait aucunement homme pour toutes autres femmes qu'une seule, mais que pour cette élue il est plus qu'homme, dispensé des limitatons ordinaires de l'individu, et que la plus essentielle des forces de la nature s'incarne en sa chétive personne sans y perdre les attributs de l'infini et de l'éternité ! Qu'on me pardonne cette emphase : il est des choses, n'en déplaise à La Bruyère, qui ne sauraient être dites simplement.
Le privilège dont jouissait M. de Gourpière est flatteur, jusqu'à un certain degré. Au delà, il de-
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vient effrayant, il donne le vertige. Maurice, qui n'est pas très fort pour observer son moral, a une conscience très juste et très clairvoyante de son physique. La gravité de la situation ne lui échappa donc point.
Il vint s'ouvrir à moi de ses inquiétudes. On a bien des libertés avec un ancien camarade de collège, à qui l'on a fait, depuis l'âge de raison, toutes les confidences de cette sorte, et de qui Ton en a reçu. Je ne fus point choqué. J'eus le mauvais goût de lui adresser quelques compliments ironiques, peut-être suggérés par l'envie ; ensuite je ne lui dissimulai point que je partageais son effroi.
Je lui assurai cependant que rien n'était perdu puisqu'il était lucide et qu'il prouvait, en me consultant, sa bonne volonté de guérir. Je le comparai aux alcooliques réfléchis qui se font eux-mêmes enfermer, et je lui prescrivis un remède pareil. La belle saison l'autorisait à quitter la ville, je l'engageai à mettre de la distance entre sa maîtresse et lui, sans rompre : il ne faut pas tenter l'impossible du premier coup.
M. de Courpière accueillit ce conseil si sage et, je l'ose dire, si modéré, avec une véritable consternation. Il me déclara qu'il ne pourrait jamais prendre sur lui de voir sa Glaudie moins de quatre fois par jour. Ses yeux s'emplirent de larmes. Ce spectacle me bouleversa. Les larmes nous émeu-
vent toujours quand elles coulent d'un œil ordinairement sec.
Je trouve beau que, dans cette condition, M. de Gourpière ait cependant pu, au bout de très peu de jours, se vaincre. Son départ fut résolu en principe.
Restait à choisir une résidence. Il ne pouvait être question du Plessis comme exil, vu sa proximité de la capitale. Gourpière se recommandait par plus d'éloignement ; mais on n'en voulait plus entendre parler depuis la mort de la comtesse, et le comte lui-même n'y allait régulièrement que pour surveiller ses raisins : les affaires sont les affaires.
G'était donc, ou jamais, l'occasion d'accepter l'invitation annuelle des Lambercier, aux Joncherets, en Eure-et-Loir. Par politesse, on envisageait tous les ans la possibilité d'y faire un séjour, mais cette délibération était de formalité pure. La vicomtesse, qui aimait fort les Joncherets, eut donc une bien agréable surprise quand ce fut Maurice lui-même qui proposa d'y aller. Il m'emmenait : c'était une preuve qu'il pensait s'y installer sérieusement. Elle vit son foyer restitué, à plusieurs heures de Paris, des tentations, des hasards. Elle crut qu'elle allait goûter enfin, plusieurs semaines, le repos et la sécurité.
Je n'avais pas pour mon compte les mêmes illusions, mais la corvée passa mon espérance. Je ne m'étais déjà pas beaucoup amusé à Courpière, quand j'y avais deux mois durant regardé Maurice maigrir : je m'amusai encore beaucoup moins aux Joncherets à le regarder soigner son cœur.
Au moins, à Courpière, j'avais des souvenirs d'enfance et un décor qui me plaît ; mais je haïs d'abord et comme d'instinct ce château construit, ce domaine créé par Lambercier le père, au temps de sa plus haute fortune.
J'aurai décrit le château, et peut-être tous les châteaux neufs édifiés par les gens de cette espèce, lorsque j'en aurai signalé la déplorable ressemblance avec un hôtel de la Société des wagons-lits. Rien n'y remédie, même la profusion des objets d'art. Il n'était pas jusqu'à Theureuse disposition d'une terrasse, donnant sur la vallée et sur la rivière, enfin sur la « vue », qui.ne fît penser à l'hôtel pour voyageurs. Quand on s'y asseyait pour regarder le paysage, on s'étonnait de ne pas entendre un orchestre, et on avait envie de réclamer le Bœdeker.
La figure des domestiques était la seule chose qui donnât à cette demeure l'aspect privé. Le vieux Lambercier, qui avait le sens du faste, triait ses gens comme le grand Frédéric ses grenadiers. Il les voulait tous du même type et de la
même taille. Les premiers choisis étaient maintenant réformés, mais ils s'étaient reproduits. La place était trop bonne pour que les fils ne briguassent point la survivance des pères ; et ainsi, les Lambercier semblaient se fournir de leurs serviteurs dans un haras humain, fondé pour cela expressément.
Le château était entouré d'un jardin modèle, où seules les essences rares étaient admises. Ce jardin des plantes se complétait d'un jardin zoologique. Des cages, aussi bien tenues que les chambres, enfermaient quelques curiosités animales de premier choix. D'autres bêtes rares erraient librement par les allées.
Au delà du jardin s'étendait une vaste région (j'ai ouï parler de plus de dix mille hectares) exclusivement réservée à la chasse. Lambercier père n'avait point la passion de ce sport, et encore moins le temps de s'y livrer ; mais dans la finance, tout comme dans la noblesse, il faut soutenir son rang.
Il avait donc, pièce par pièce, acquis un énorme territoire. Il l'avait nettoyé de toutes enclaves et entièrement ceint de murs. Il avait racheté à prix d'or tous droits de passage, expulsé toute population humaine, supprimé tout bétail et la culture, sauf ce qu'il en faut pour certains gibiers. Il avait détruit en quelques années l'œuvre séculaire des laboureurs. De la glèbe nourricière, il avait fait
une friche, un lieu de stérilité. Et cette terre des Joncherets, retournée à l'état sauvage, était un défi, un scandale au milieu de la campagne utile. Elle me faisait penser au fameux Parc National que les Américains ont voulu garder chez eux à l'état vierge, comme un fragment de leur primitive patrie.
Mais cette fantaisie, qui d'un peuple est grandiose, est révoltante d'un individu. Nul homme n'a le droit de sacrifier à son caprice tant de pain. La vie de la terre est sacrée, comme toute existence, et c'est un crime, bien que la loi l'omette, de créer un désert. Je ne pouvais admirer ces solitudes luxuriantes : elles me paraissaient désolées, pelées, infâmes comme une banlieue de grande ville ; la demeure du mauvais riche fait aussi le vide et la mort autour d'elle.
Tout ce que Lambercier père avait organisé durait, même cette chasse, quoique nul n'en prît soin. Camille ne touchait jamais un fusil et ne se risquait point hors des allées sablées. Le comte, sa belle-fille et ses petits-enfants préféraient aussi le jardin. La veuve Lambercier ne mettait pas le nez dehors. Les dix mille hectares ne servaient qu'à Maurice pour y promener infatigablement sa mélancolie.
Mon service était de l'accompagner. Je l'avais sur les bras continuellement. Il venait me tirer
du lit le matin à des heures impossibles, et le soir il s'éternisait encore dans ma chambre. Sa conversation n'était qu'une longue plainte amoureuse, et j'en épargne les redites à mes lecteurs.
Il faisait d'assez fréquentes fugues à Paris. Je me gardais bien de les lui déconseiller; d'abord parce qu'il ne faut jamais trop exiger des gens qu'on soigne moralement, et puis parce que je n'étais pas fâché non plus d'avoir toute une journée de paix. D'ailleurs, je me décourageais. La santé de mon malade ne s'améliorait point du tout. Il s'en rendait compte lui-même.
— Ah! disait-il parfois, si j'avais quelque gros ennui !
C'est un souhait imprudent. Dans la situation de M. de Gourpière, les divertissements de ce genre ne sont point rares : il était à la veille de l'éprouver. Il n'avait pas épuisé encore tout ce que l'on peut espérer d'incommodités de la part de sa famille. J'ai précédemment traité la rubrique des parents pauvres; il en est une autre, que les écrivains de mœurs ont, à ma connaissance, moins exploitée jusqu'ici, mais qui n'est pas moins susceptible de rendre : c'est la rubrique des parents riches. J'y arrive.
• Chaque fois qu'en nous promenant nous poussions jusqu'à la clôture du parc, nous voyions, de l'autre côté du mur, jusqu'à perte de vue, un
autre parc similaire et systématiquement dévasté, — ce qui renversait toutes mes idées sur Textrême division de la propriété française ; et chaque fois que je demandais, à l'un quelconque des quatre points cardinaux : « Quelle est cette terre-ci ? » il m*était répondu invariablement : « C'est Brézolles ».
Le château-caserne, qui portait ce même nom de BrézoUes, se dressait au sommet le plus proche, face à face avec celui des Joncherets, et lui gâtait sensiblement la vue, à charge d'ailleurs de revanche. La concurrence entre ces deux modernes burgs était évidente, non moins qu'entre les deux chasses. Un homme s'était donc rencontré, assez fou pour rivaliser avec Lambercier père. J'eus hâte de savoir qui.
Bien que la profession de cet audacieux mortel fût mal définie, on rintitulaitjournaliste. Je trouve, quant à moi, que journaliste veut dire homme de plume, et qu'on a tort de qualifier ainsi les gens qui ne sauraient écrire une ligne. Cette confusion entre les journalistes qui écrivent et ceux qui n'écrivent pas, a l'inconvénient d'étendre à ceuxlà, qui sont de braves gens, la réputation de ceuxci, qui n'en sont point.
Je ne saurais nier, au surplus, que le châtelain de Brézolles eût à lui un journal de la première importance ; mais il n'en était point rédacteur en
chef OU directeur, ni même administrateur, ou seulement bailleur de fonds. Il ne conformait pas même très rigoureusement ses opinions personnelles à celles de son organe. Il pensait bien, le journal aussi; mais le journal, ayant des intérêts plus complexes, devait, pour les ménager tour à tour, recourir fréquemment à la maladresse et à l'excès de zèle, qui sont de si ingénieux procédés de trahison.
L'homme s'appelait Mahulot. Il avait, de tout temps, entretenu des relations étroites avec le père Lambercier; mais on ne discernait jamais très bien si c'étaient des relations d'amitié ou le contraire.
Chaque fois que Lambercier lançait une affaire, Mahulot trouvait moyen d'en être : il commençait par le chantage et finissait par la complicité. Les deux larrons étaient parfois à couteaux tirés, mais toujours en excellents termes, et ne se pouvaient assurément défendre d'avoir du goût l'un pour l'autre. Gela se conçoit : Mahulot devait à Lambercier le plus clair de sa fortune, et les voleurs en grand ont toujours une espèce de reconnaissance pour leurs victimes, l'ingratitude n'ayant de raison d'être qu'à l'égard des bienfaiteurs volontaires ; Lambercier avait d'autre part un faible bien naturel pour le seul homme qui l'eût constamment roulé. En cas de légitime défense, Lam-
bercier aurait étranglé Malmlot de sa main : il n'en aVait pas moins plaisir à dîner avec lui.
La guerre de -paysans âpres que s'étaient faite dans le pays ces deux potentats de finance n'avait doncnullement empêché que des relations d'excellent voisinage s'établissent entre les châteaux. M""" Lambercier avait conservé cette intimité comme les autres habitudes de son mari défunt, et Mahulot fut la première figure étrangère que je vis quand nous arrivâmes aux Joncherets.
Il séjournait maintenant à la campagne plus de six mois par an : il avait le téléphone avec Paris, un automobile de course qui lui permettait d'y aller au besoin et d'être de retour pour dîner. Il séquestrait à Brézolles une petite fille de théâtre qu'il avait retirée des planches, et qu'il tremblait toujours qu'on ne lui soufflât. Il aVait cinquante ans, l'enfant en avait dix-neuf. Elle s'assommait dans cette solitude, malgré d'intermittentes réceptions de vieux garçons chasseurs ; mais elle était sage, elle savait bien qu'à la longue elle épargnerait, ou qu'elle extorquerait d'un seul coup, la forte somme qui lui permettrait d'aller se désennuyer ailleurs.
Il nous est ordinaire d'imaginer à l'avance les personnages de qui nous avons entendu beaucoup parler. La figure que nous leur prêtons est hypothétique, mais moins différente de la réalité qu'on
ne croirait. Les gens habiles à déchiffrer une physionomie se trompent rarement quand ils se hasardent à en supposer une. Gomme je me pique de ce double talent, j'essuyai un sensible affront à la première visite du Mahulot, ne lui trouvant d'abord pas un seul des traits nécessaires que lui avaient attribués ma fantaisie et mon raisonnement.
Au lieu du bandit manifeste que je m'étais représenté, à face ignoble, à corps trapu, je vis un exemplaire de ce type second empire qui, depuis la chute du régime, est devenu ancien régime, et que la déchéance a dégrossi. Orné de beaux favoris blancs, habillé sans nulle recherche mais avec une parfaite correction, Mahulot ressemblait assez aux idées que nous nous faisons d'un magistrat en retraite et d'un honorable banquier protestant. Gela pouvait me sembler paradoxal : car je n'avais point lieu d'espérer que sa morale fût austère, ni qu'il fût porté naturellement à sympathiser avec la magistrature.
J'ai une si pleine assurance de mon talent comme pronostiqueur que je n'hésitai point d'abord entre l'expérience et mon parti pris. Je voulus jusqu'à nouvel ordre n'en pas croire ce premier témoignage de mes yeux. Je me mis à observer Mahulot, et j'attendis patiemment que sa physionomie se rectifiât. L'impayable est que ce miracle s'accomplit.
Lorsque l'on apporta les lampes, le brusque renversement des ombres sur son visage le transfigura. Le masque respectable tomba, la hideuse tête que j'avais rêvée apparut, avec la lippe bestiale, l'ossature de forçat. J'eus un instinctif recul, je faillis signaler du doigt, dénoncer le malfaiteur que je venais de surprendre « camouflé », comme disent les gens de police, en honnête homme, qui s'était introduit dans le château pour nous dévaliser sans doute et pour nous assassiner. — L'événement n'a point trop démenti cette impression.
J'éprouvai dès lors pour cet homme des sentiments en rapport avec la physionomie qu'il ne montraitpaset que je lui découvrais. Mais comme j'étais seul à le voir, j'étais seul à le juger : je ne parle pas des domestiques, rarement dupes.
Maurice, qui ne pensait qu'à Glaudie, ne pensait rien, ni bien ni mal, de Mahulot. Camille Lambercier en avait peur, comme il avait peur de tous et de tout, mais, selon la tradition de la famille, il l'estimait. M"*' Lambercier allait plus loin, jusqu'à la confiance : Mahulot, comme elle, pratiquait.
Mais le plus entiché du gredin fut bientôt le comte de GoTirpière. Il ne s'amusait guère aux Joncherets : le voisinage de Brézoll'es devint une ressource pour lui. Il accepta de chasser avec les
vieux amis, et surtout de dîner avec la jeune maîtresse de Mahulot : au bout d'un mois il n'en sortait plus. Les autres hommes des Joncherets étant aussi conviés, mais de loin en loin, je fis la connaissance de la demoiselle, qui s'appelait Emilienne Gaupigny.
Elle était poupée plus que pas une femme de cette époque-là, où les femmes le furent comme jamais. Le dessin du visage était parfaitement joli : beauté de porcelaine, et pas même de cire, qui finissait par devenir expressive à force d'insignifiance travaillée. Le regard accusait une intelligence obtuse, mais butée et pratique, la conscience d'une espèce d'infâme pouvoir, de Tinsolence, une polissonnerie utilitaire, et la rapacité sans hypocrisie des professionnelles du plus bas étage, qu'on paie comptant, ou même d'avance. Le corps, irréprochable selon l'esthétique couturière, était d'un mannequin. Si jeune, saine et fraîche, elle semblait pourtant n'avoir rien que de postiche : et même à ses cheveux, qui étaient admirables, la teinture blonde donnait un brillant faux, un éclat mort. Voilà le portrait exact, ou, pour mieux dire, l'inventaire de ce qui échauffait tant Mahulot et de ce qui me parut peu après faire le même effet au comte de Gourpière.
Personne d'ailleurs n'y échappait, il parait que M^^*^ Gaupigny était irrésistible. Croirait-on
que Maurice, malgré son indisponibilité, Maurice, pour qui nulle femme n'était plus femme, me dit un jour : « Voilà celle qu'il me faudrait pour guérir » ? Il s'en tenait à le souhaiter, et il allait de plus en plus fréquemment à Paris, tantôt dans sa limousine de seize chevaux, de préférence dans l'infernale voiture de course que le voisin lui prêtait volontiers.
Il me revint un jour d'une de ces expéditions avec la figure à l'envers. Je me demandai ce qui avait diable pu arriver à Glaudie ; mais Glaudie n'y était pour rien, et je sus vite à qiioi m*en tenir, car il nous convoqua d'urgence dans le grand salon, encore pour une manière de conseil de famille. Il entreprit de nous raconter ce qui le mettait en pareil état, mais il n*y put parvenir : il suffoquait. Alors il nous jeta un énorme paquet de journaux, que nous nous distribuâmes.
Lisant, les uns et les autres, assez négligemment les feuilles, nous avions prêté peu d'attention à un scandale politico-financier qui faisait alors les délices de Paris. Gomme l'affaire n'a rien d'amusant ni d'original, je me dispense d'en écrire l'exposé, qui n'est pas même nécessaire à l'intelligence de mon récit. En deux mots, il s'agissait de tripotages déjà anciens, remis inopinément à l'ordre du jour, et qui rappelaient inopportunément les origines de la fortune Lambercier.
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Après tout, comme nul n'ignorait ces origines, le rappel de hontes universellement connues et acceptées ne me paraissait que désagréable, rien de plus. Mais je dois dire qu'autour de moi personne n'en jugeait ainsi.
Maurice présentait des symptômes hystériques vraiment caractérisés. Le comte exultait, avec cette insolence coutumière aux gens de sa caste quand ils voient traîner dans la boue des bourgeois enrichis. Camille avait la mine d'un criminel sans ressort qui attend l'arrivée des gendarmes. La vicomtesse, confuse d'avoir apporté à Maurice une fortune de si mauvais aloi, semblait, dans une attitude de prière muette, implorer son pardon. La vieille Lambercier demeurait impénétrable, hiératique, les yeux égarés.
Ce qui mettait Maurice encore davantage hors de lui, et cette fois-ci je conviens qu'il y avait de quoi, c'est que le journal de Mahulot était le plus acharné de tous contre cette canaille de père Lambercier.
Comme le vicomte était justement en train de ne pas mâcher ce qu'il en pensait, Mahulot en personne fît son entrée. Je laisse à penser comme on l'accueillit, surtout quand il risqua un discret compliment de condoléance. Maurice eut un nouveau transport et lui dit tout net (en termes que j'atténue) :
— Monsieur, si j'étais ici chez moi, je vous mettrais à la porte.
— Mais vous n'y êtes pas chez vous, répondit Mahulot avec cet admirable calme qu'il devait à une habitude d'enfance de recevoir les injures sans sourciller.
Et il ajouta même que cet inqualifiable accueil ne l'empêcherait point de conférer avec M"' Lambercier, sa vieille amie, mais avec elle seule, des moyens d'arrêter la campagne de presse. Maurice lui repartit qu'on les connaissait, les moyens, et l'invita crûment à ne pas être hors de prix.
Il ne daigna point répliquer ; mais, avant de quitter le salon en compagnie de la veuve, il prétendit se justifier à nos yeux d'avoir vilipendé son vieux complice. Il nous répéta qu'il n'était point maître de son journal, et nous glissa que, le fùt-il, sa conscience professionnelle aurait toujours le pas sur ses amitiés personnelles.
J'observai que le comte de Gourpière, qui tenait sans doute à ne se point fermer Bré^olles, s'était abstenu de placer un seul mot dans ce scabreux entretien.
Nous pûmes croire durant plusieurs jours que « l'affaire » n'aurait aucune suite. Le journal de Mahulot se tut, les autres ne prononcèrent plus le nom de Lambercier, et l'on parut même oublier totalement qu'il en eût été une fois question. La vie
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reprit aux Joncherets son petit train. Il y eut fête à Brézolles, où Maurice n'alla point, mais où le comte crut pouvoir se montrer.
Seule, M""' Lambercier ne se remettait pas du coup qu'elle avait reçu. Elle ne parlait pour ainsi dire plus. Elle ruminait. Elle avait des entrevues secrètes avec Mahulot. Elle allait quotidiennement à l'église ; et quand elle ouvrait la bouche par hasard, c'était pour déplorer les mœurs du temps.
Elle semblait en proie à un remords de vieille date, que la dernière histoire eut ravivé. Gela n'avait pas le sens commun, puisqu'elle n'était pour rien dans l'acquisition de la fortune, et que même, depuis son veuvage, elle vivait strictement sur ses propres : Maurice me le confia non sans une certaine satisfaction.
— Elle me fait, dit-il, des économies.
Le jour même où je reçus de mon ami cette importante confidence, le journal de Mahulot annonça l'ouverture d'une souscription. Il s'agissait de je ne sais quelle œuvre de propagande, mi-religieuse, mi-politique, pour laquelle le besoin se faisait sentir d'avoir un million rond.
Le journal du lendemain annonça que la souscription était close, et ladite somme faite par une seule généreuse anonyme.
Il est extrêmement difficile de donner un million sans qu'on le sache, et nous sûmes en effet
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le troisième jour, par tous les autres journaux, que la généreuse anonyme était M"' veuve Lambercier.
Cette fois, M. le vicomte de Courpière ne prit conseil de personne. Il s'en fut tout droit chez sa belle-mère, qui lui confirma purement et simplement l'exactitude de l'on-dit. Elle voulut même bien avertir son gendre qu'elle emploierait dorénavant à des œuvres de cet ordre tout ce qui lui était revenu de son mari. « Nous verrons » , dit M. de Courpière, qui, lui brûlant aussitôt la politesse, appela son beau-frère et sa femme afin de leur soumettre le cas.
Tous deux furent parfaits. Ils eurent un élan exemplaire de solidarité. Ils tombèrent d'accord pour mettre le holà, ne soulevèrent aucune objection tirée de la piété, je veux dire de la sensiblerie filiale ; et quand le mot d'interdiction fut prononcé, il n'effaroucha personne.
Mais le comte, à qui Maurice demanda ensuite avis, me parut encore beaucoup plus admirable. Jamais je ne l'avais vu embrasser et, si j'ose le dire, épouser à ce point-là les intérêts de son cher fils.
Il alla quérir dans sa chambre un petit code civil à reliure souple de la collection Dalloz, sans lequel il ne voyageait point. Il l'ouvrit au titre onzième. De la majointé, de V interdiction et du
conseil judiciaire. Et il fît voir à Maurice que Ton obtiendrait probablement l'interdiction de la mère Lambercier pour cause d'imbécillité habituelle ; mais qu'il faudrait articuler les faits par écrit, les porter devant le tribunal de première instance, qui ordonnerait la réunion d'un conseil de famille, où ne figureraient pas les demandeurs ; que cela mettrait dans la confidence bien du monde ; qu'il y aurait procès, publicité, scandale...
— Que faire? s'écria Maurice. Je ne peux pourtant pas la laisser nous ruiner tous ! Elle est folle !
— Peut-être, dit le comte.
Je trouvai le lendemain au père de mon ami une figure assez étrange et un air d'inquiétude. Il nous raconta une petite hallucination visuelle qu'il avait eue, et se plaignit d'avoir entendu, au moment de s'endormir, des sons de cloche. Je voulus le tranquilliser, mais Maurice me coupa la parole, déclara fort sèchement que je n'y connaissais rien, qu'on ne jouait pas avec ces choses-là, et que son père devait aller à Paris consulter le célèbre professeur Parquin, spécialiste des maladies cérébrales et nerveuses.
Le comte y alla, et en revint enchanté. Il ne tarit point, tout le dîner, sur le professeur Parquin. Il s'exalta même, à mon sens, un peu trop. Puis il s'embrouilla. Il eut des manques de mémoire. Il dit « le professeur Machin », puis « le
professeur Chose », et finalement le professeur tout court, comme s'il était soudain atteint d'aphasie. Cet accident le frappa, il voulut que Ton télégraphiât sur-le-champ au professeur, dont il se rappela par miracle le nom et même l'adresse.
L'illustre Parquin passa toute la journée suivante aux Joncherets, où il déjeuna et dîna. Je m'étonnai de voir qu'il ne s'occupait point du tout du comte, et beaucoup de M°" Lambercier. Il lui posait des questions insidieuses, et comme elle était, à son ordinaire, absorbée, elle y répondait mal, ou point. Alors on se regardait.
Elle finit par prendre ombrage de ces étranges façons d'être, pendant le dîner surtout. Je vis passer dans ses yeux déteints comme un éclair d'effroi. Puis son regard devint extraordinairement malicieux. Mahulot étant survenu, elle se retira seule avec lui dans le petit salon, où ils eurent un interminable conciliabule.
Maurice, Parquin et le comte délibéraient ailleurs, la vicomtesse couchait ses enfants : je m'ennuyai, et je remontai chez moi.
Je me mis au lit, où je lus fort tard. Comme j'allais éteindre, Maurice entra. Il avait un air de mystère et de contentement :
— Eh bien, mon vieux, me dit-il, il nous en arrive une bonne : ma belle-mère est toquée.
— Bah ? dis-je.
— Parquin n'a pas le moindre doute. Il a constaté une tendance à la mélancolie, et, d'après des lettres que nous avons réussi à chiper chez elle, une véritable manie de la restitution. Ce serait la fureur à bref délai si nous avions la bêtise de la laisser libre. Mais on l'emballe demain matin.
— Ah ! dis-je.
Je ne sais pourquoi cette nouvelle me fit une grande impression. Lorsque Maurice m*eut quitté, je ne pus dormir. J'eus même une espèce de crise nerveuse assez ridicule, mes dents claquaient.
Après une nuit affreuse, je me levai à la première heure, je descendis au jardin. J'allai machinalement jusqu'à la grille, et je vis là l'automobile de Mahulot. Je m'étonnai qu'il Teùt prêté pour « emballer )) la vieille, comme disait Maurice.
J'entendis des pas, je me dissimulai ; je vis M""* Lambercier qui se dirigeait vers la sortie. Elle était accompagnée de sa femme de chambre, qui portait une valise. Elle monta dans l'auto, et y parut monter de son plein gré. « Au revoir, ma fille », dit-elle, bien tranquillement, à la femme de chambre, qui venait de lui passer le sac ; et la voiture de course fit ce que les gens de la partie appellent un démarrage foudroyant. Je poursuivis ma promenade.
Vers huit heures, je rencontrai Maurice.
— Eh bien, lui dis-je, vous êtes satisfaits, tout s'est passé très bien?
— Oui, dit-il, jusqu'à présent. D'ailleurs on doit lui laisser croire qu'on la conduit à lamesse, et une fois en quatrième vitesse...
— Elle doit être déjà plus d'à moitié chemin, dis-je,
Maurice me regarda.
Alors je flairai quelque quiproquo, et je racontai ce que j'avais vu, qui donna lieu à un nouvel accès de fureur hystérique. Aux hurlements de mon ami., le comte accourut, en pyjama.
— Mon père !... cria Maurice, d'une voix inarticulée. Cette crapule !... Cette crapule de Mahulot !... Il nous l'a enlevée!...
— Cela est assez drôle, dit simplement le comte, quand je lui eus donné des éclaircissements.
— Et, dis-je, quel magnifique reportage pour demain matin !
DEUX TENEBREUSES AFFAIRES
Assurément, le déjeuner ne pouvait pas, en tout état de cause, être ce jour-là d'une gaieté folle ; mais je crois qu'il y aurait eu, avec plus de tristesse, moins de contrainte, si nous avions su la pauvre dame en route vers sa maison de santé : son évasion jetait un froid supplémentaire.
La contenance était particulièrement difficile pour le fils et pour la fille, dont le rôle en tout ceci manquait de précision. Tout ce qui avait été manigancé ne Tavait pu être malgré eux, mais j'ai lieu de croire qu'ils s'étaient bornés à déplorer et à laisser faire.
Rien n'est gênant après le coup, et surtout s'il a manqué, comme les complicités mal définies : il ne s'en forme point d'autres dans le monde, où tout est nuance et demi-mot, même la prémédita-
tion et le crime. — Je n*insinue pas qu'il y ait crime à croire folle une personne que le professeur Parquin a certifiée telle par écrit. Il y aurait même présomption à croire le contraire quand on n'y connaît rien.
Non seulement nous étions fort gênés entre nous, mais vis-à-vis des gens, - tout en espérant que M*"' Lambercier avait eu le tact de prétexter convenablement son départ et de n'en point dire la vraie raison à sa femme de chambre.
Après le déjeuner, enlevé en deux temps, la dispersion fut instantanée. Je demeurai cependant avec Maurice, qui resta avec le comte pour délibérer. Mais ils ne pouvaient suivre une idée, ni même s'exprimer autrement que par des gestes, comme celui de lever les bras et de les laisser retomber contre leurs flancs.
Le comte, enfin, articula que le plus exaspérant était de ne pas savoir à quoi s*en tenir, et de ne pas même prévoir quand on le saurait : car le ravisseur de M"°' Lambercier attendrait sans doute qu'elle fut arrivée à destination — et Dieu sait où — pour venir parlementer aux Joncherets.
En quoi le père de mon ami se trompait, car on nous annonça Mahulot comme deux heures et demie allaient sonner. Cette visite était si souhaitée que nous faillîmes Taccueillir cordialement. Mais le comte se ressaisit.
— N'essayez pas, monsieur, dit-il avec hauteur, n'essayez pas de nous donner le change, en vous présentant ici pendant que votre machine fait du quatre-vingts à l'heure sur les grandes routes.
— Mon cher comte, répondit Mahulot avec sa grâce coutumière, je ne pense pas une minute à vous dépister, d'autant que cela ne peut nous servir à rien. Ma vieille amie, M""° Lambercier, n'est point encore parvenue au point terminus de son voyage, mais je la sais d*ores et déjà absolument en sûreté. Gomme d'autre part ce n'est pas moi en personne qui l'ai accompagnée dans ce déplacement, comme j'en ai cédé le soin et l'honneur à l'un de mes rédacteurs sportifs, également capable d'eil'ectuer la course sans accident et d'en écrire le plus savoureux compte rendu, je ne vois pas pour quel motif je différerais davantage à remplir ma mission personnelle, qui est d'entrer en pourparlers avec vous au nom de ma vieille amie.
Cette ironie était agaçante, mais elle épargnait aux Gourpière toute précision outrageuse sur leur conduite, et ils y avaient donc avantage. G'est ce que le père comprit bien : il se mit au ton de Tadversaire et lui demanda ses lettres de créance. Malheureusement, le lils n'usa point de la même modération. 11 menaça Mahulot de la
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justice. C'est la seule plaisanterie que les plus spirituels coquins n'entendent pas.
Mahulot renonça, pour répondre, aux procédés ironiques, sans toutefois se porter encore à la violence. Il démontra — facilement — que, si le rapt d'une femme certifiée folle devait à première vue paraître délictueux, la machination de ce rapt parla folle elle-même attestait chez celle-ci une présence d'esprit bien singulière : les juges apprécieraient, et ce n'était pas du côté Lambercier-Mahulot qu'on avait à redouter le plus l'évocation de cette fâcheuse affaire devant un tribunal.
Voilà tout ce qu'avait gagné Maurice par son attaque imprudente : on en était à mettre les points sur les i, il ne fallait plus compter sur des périphrases.
Le vicomte changea de tactique et demanda brusquement, comme pour en finir, ce que prétendaient en somme Mahulot et sa cliente. Mahulot répondit tout doucement que leurs prétentions étaient ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus simple ; que M""' Lambercier, femme d'âge, de goûts sédentaires, ayant ses petites habitudes, ne se souciait pas de vagabonder : elle ne demandait qu'à réintégrer son domicile au plus tôt. Mais elle ne le voulait réintégrer, et cela se conçoit, qu'en toute sécurité.
Subsidiairement, elle déclarait qu'elle ferait de
sa fortune, à l'avenir ainsi que dans le passé, Tusage qu'elle en voudrait faire.
— Et que vous lui conseillerez ? dit Maurice.
— Oui, dit Mahulot en souriant : car elle m'honore de sa confiance.
Pour gage unique et suffisant de sa sécurité comme de sa franchise, M""' Lambercier réclamait le certificat du professeur Parquin établissant qu'elle était folle.
— Nous sommes tout prêts à le détruire, dit le comte.
— Gardez-vous-en bien, dit Mahulot, c'est une pièce curieuse, des plus utiles, et si par malheur vous l'aviez anéantie déjà, je désespérerais de jamais vous ramener celle dont vous souhaitez si vivement le retour. M""* Lambercier veut ce certificat. Elle veut l'avoir, le détenir ; elle est, je vous en avertis, intraitable sur ce point... Ah I c'est une femme de tête — n'en déplaise au professeur.
Mahulot souligna cette impertinente remarque d'un rire, qui, un instant, disloqua son masque d'homme du monde et révéla sa figure vraie.
— Vous ne sauriez, continua-t-il, vous étonner que ma cliente refuse de se livrer à votre merci. Ce petit papier est aussi valable demain qu'hier... Entre nous, reprit-il après un temps, il y a apparence que vous ne hasarderez plus de vous
en servir. Vous n'avez donc intérêt qu'à le supprimer ; mais nous, nous avons intérêt à le conserver. Nous voulons pouvoir le montrer, raconter, le cas échéant, à qui de droit, dans quelles conditions vous avez été obligés de nous le rendre ; nous voulons, par ce moyen, vous tenir en respect. Avouez que si la justice, dont vous parlez trop, mettait son nez là-dedans, l'affaire serait désagréable pour le professeur Parquin comme pour vous.
— Aussi, dit nettement Maurice, qui avait recouvré tout son calme, nous ne vous donnerons jamais ce certificat.
Mahulot se leva et déclara non moins nettement que M"*' Lambercier ne remettrait pas les pieds aux Joncherets tant qu'il n'aurait pas la pièce. 11 ajouta que c'est lui qui la garderait à Brézolles, M""' Lambercier a^ant pu s'apercevoir qu'elle avait un secrétaire qui ne fermait pas bien.
On ne daigna pas relever cette nouvelle impertinence, et il sortit, non sans avoir spécifié que Ton avait, pour changer d'avis, jusqu'à deux heures du matin, mais qu'il ne pouvait plus, passé cette heure, téléphoner au journal. Nous comprimes ce que cela voulait dire.
Bien que je ne me mêle point volontiers de ce qui ne me regarde point, et que je ne tinsse particulièrement pas à intervenir dans cette histoire-ci,
mon amitié pour le vicomte, et même pour le comte, ne me permit pas de me taire, lorsque je les vis tous les deux, après la sortie de Mahulot, désemparés et muets". Je les adjurai de céder. Je leur représentai le danger d'un compte rendu tendancieux et pittoresque, publié par tranches dans le journal, avec des suites au prochain numéro.
Rien, en somme, ne leur était plus facile que de capituler honorablement. Le bon sens dont M°" Lambercier venait de faire preuve, dissipait toutes les inquiétudes qu'ils avaient pu concevoir précédemment sur son état mental : quoi de plus naturel? Et ils pouvaient protester avec vraisemblance qu'ils en étaient les premiers heureux. Quant au papier qu'on leur réclamait, ils pouvaient avoir confiance que, s'ils ne reprenaient point l'offensive, on n'en userait point contre eux.
Ce discours, que je persiste à considérer comme la sagesse même, ne fut seulement pas écouté. Le comte et le vicomte se perdirent en des raisonnements sur le pour et sur le contre, qui étaient bien inutiles, car Mahulot avait vidé la question et posé son ultimatum si catégoriquement qu'il n'y avait plus qu'à répondre non ou oui.
Ils gaspillèrent ainsi beaucoup de temps à se lamenter. Ce qui semblait le plus les toucher était le mauvais goût de la situation.
— Il n'y a pas à dire, répéta le comte plus de
vingt fois, nous sommes eh plein romari-feUilleton.
Les gens d'un certain itionde croient toujours que les péripéties mélodramatiques sont réservées à l'existence du bas peuple : ils se trompent. Au surplus, si MM. de Gourpièré père et fils étaient dans le feuilleton, ils ne pouvaient s'eii prendre ni à M""' Lambercier ni à Mahulot de les y avoir mis.
Ils tombèrent d'accord, ce fut letir première parole sensée, qu'il fallait en finir au plus tôt; niais là-dessus, ils conclurent à une décision qui ne décidait rien du tout, qui était que le comte allât maintenant seul à Brézolles tâter le terrain. Je me demande quel terrain, et ce qu'il restait à tâter.
Cette dëmarôbe fut encore plus inutile qu'on ne pouvait prévoir. Le comte arriva en effet à Brézolles àii beau milieu d'une scèiie de ménage entre Maiiuloi et là demoiselle Gaupighy. Il y joua le rôle d*ihtime de la maison, c'est-à-dire qu'il fut pris alternativement à témoin des deux parts, mais il ne piit dire un mot de l'affaire qui l'intéressait. Très véritablement Mahulot n'y songeait plus, incapable d'aucun divertissement de pensée, dès que son amour était en jeu.
Le motif de la querelle n'était pas une nouveauté pour le comte, qui eh avait eu déjà plusieurs représentations.
Etnilienne aspirait depuis quelques mois à posséder nominativement une somme de deux cent mille francs placée en rentes françaises. Mahiilot se faisait tirer l'oreille, non point à cause du chiffre, ridais par une répugnance bien naturelle à rendre, si partiellement que ce fût, indépendante dé lui une maîtresse dont il avait toutes les raisons de se méfier.
Gomme il ne se faisait pas faute dé lui alléguer cette excuse, elle répliquait assez justement :
— Tu ne penses pas, mon vieux chéri, que je vais entreprendre de vivre avec ces cinq ou six mille francs de rente-là, quand je dépense tous les mois davantage.
Elle offrait même de décompter ce revenu, de réduite d'autant sa pension, en sorte qu'il ne s'agît plus que d'une espèce de transfert et d'une pure formalité.
Mais Mahulot résistait ëtlcote. Il n'admettait point cette bêtise d'acheter de la rente française, quand on peiit placer son argent à cinq et à six, ëh excellentes valeurs ou en immeubles.
Plutôt que de i)rêter les mains à une si déplorable bpératibti, il eût fait cadeau à sa maîtresse d'une petite maisoii de rapport. Mais il se heurtait à un entêtement aussi intraitable que le sien propre : W^^ Emilienne Gaupigny tie croyait qu'à la rente frahçaise ; et c'étaient d'interminables disputes.
OÙ tous deux redevenaient peuple, qui, je pense, les amusaient, car ils se gardaient d'aboutir afin de pouvoir toujours recommencer.
Le comte nous raconta celle-ci assez drôlement, mais sans aucun succès. Le dîner fut comme le déjeuner. Le premier maître d'hôtel demanda perfidement à la vicomtesse, de la part de la femme de chambre de M""' Lambercier, si madame, qui n'avait rien assuré, rentrerait coucher ce soir. — Je. ne crois pas, dit la vicomtesse. Nous allâmes au billard faire un cochonnet, comptant presque sur une visite de Mahulot, mais il ne vint pas.
La mauvaise nuit que j'avais eue la veille m'en valut une fort bonne, suivie d'un réveil optimiste. Je ne doutai point que tout ne dût s'arranger aujourd'hui même, et il me parut que, d'ailleurs, cela m'était complètement égal.
Je me serais reproché cet égoïsme et ces présomptions arbitraires, si je ne savais à quel point nos idées, comme nos sentiments, dépendent d'avoir bien ou mal dormi. Je souhaitai le grand air et je courus au jardin; j'y trouvai le comte et le vicomte, qui me semblèrent n'avoir pas dormi du tout. Je fis un petit effort pour me mettre dans leur note.
Heureusement, la conversation ne me donna point de peine : ils ne disaient rien. Ils arpen-
taient les allées. Ils attendaient les journaux. On ne reçoit ceux du matin, aux Joncherets, qu'à trois heures et demie : je calculai qu'ils avaient tout loisir de se manger, comme on dit, le sang. Dans la disposition où j'étais, l'agacement de cette attente ne me déplut point.
Elle fut abrégée d'une heure, Maurice ayant envoyé l'auto à la gare la plus proche. Nous épluchâmes par conscience tous les journaux, et, comme il fallait s'y attendre, nous ne trouvâmes rien que chez l'ennemi.
L'article était fort court, admirablement fait : j'entends, clair pour nous seuls, inintelligible pour tout autre lecteur, de nature à piquer cependant la curiosité, et promettant pour le lendemain, avec' une probabilité presque égale, des éclaircissements sensationnels ou une rétractation.
Le plus caractéristique, pour toute personne connaissant les usages de ce quotidien, était que notre article occupait une place invariablement réservée à la rubrique des chantages, et que le signataire était un rédacteur officiellement chargé de cette rubrique. Cette particularité décida brusquement le vicomte :
— Il faut marcher, dit -il.
— Marchons, dit le comte avec une philosophie un peu gouailleuse.
On faillit même pousser la condescendance jus-
qu'à envoyer le comte en ambassade chez Mahulot ; mais le châtelain de Brézolles arriva, comme la veille.
La scène fut d'autant moins théâtrale que la situation Tétait plus. Maurice indiqua uu siège à Mahulot, et dit ;
— - Nous cédons.
Mahulot, assis, fît uft léger pio^ivement du buste en avant, comme pour féliciter mes amis de cette sage résolution.
— Quand, reprit Maurice, ma belle-mère peutelle être de retour ici ?
— Demain soir, vers six heures, répondit Mahulot. Sauf panne.
— Voici, dit Maurice en lui tendant le certificat. Mahulot le prit, mais Maurice ne le lâcha pas
encore.
— Permettez, dit-il. Je mets à cet arrangement une condition, qui sera aussi, je pense, du goût de ma belle-mère. J'ai horreur des explications inutiles. Je veux que M'"' Lamb^roier rentre chez elle aussi naturellement que si rieu ne s'était passé, et qu'il ne soit fait aucune allusion à notre passager malentendu. Pas de tête, pas de réconciliation.
— C'est trop juste, dit Mahulot. C'est promis. Maurice lâcha le papier, que Mahulot vérifia,
sans affectation désobligeante, mais très ouvertement, et comme il aurait compté des billets qu'on
MONSIEUR pE COURPIÈRE MARIÉ 199
lui eût remis. Il s'excusa aussitôt de ne pas demeurer davantage, et nous comprîmes qu'il avait des ordres à donner, quelque dépêche à expédier.
Peu après son départ, la vicomtesse, les enfants et Camille rentrèrent où nous étions.
— Je vais, dit Maurice, vous annoncer uae bonne nouvelle : notre naèfe sera de retour demain avant l'heure du dîner.
Le premier maître d'hôtel, qui passait là comme par hasard, fut chargé de transmettre l'avis à la femme de chambre dq M™° Lambercier. Et, cpTume le temps était fort beau, nous allârpes pous promener tous ensemble, ce que nous ne faisions jamais.
Le retour de la belle-mère prodigue fut un exemplaire de ce comique mondain qui, de même que le tragique mondain, est imperceptible aux profanes, mais du dernier plaisant pour les initiés.
M"" Lambercier, qui avait une âme d'honnête commerçante, tint rigoureusement la parole donnée en son nom : elle n'eut Tair de rien, pas même Tair d'avoir Tair, comme il est dit dans je ne sais plus quel vaudeville; mais je pense qu'elle était fort aise de se retrouver chez elle, ainsi que nous tous de Ty revoir.
C'était un soulagement, une détente universelle. Une cordialité véritable régna durant to^it le dîner
entre les convives, qui en étaient les premiers surpris mais s'y abandonnaient volontiers.
Le chef lui-même avait, de son autorité privée, forcé pour la circonstance le menu, sans toutefois pousser la malice jusqu'à tuer le veau gras. La gouvernante des enfants les amena sans ordre à table, comme elle n'avait coutume de faire que le dimanche, et ils se couchèrent une demi-heure plus tard.
Cette atmosphère de sentimentalité agit singulièrement sur les nerfs de mon ami. Dès que nous eûmes quitté la table, il m'emmena faire un tour dehors.' Je craignis que ce ne fût pour m'entretenir des événements récents, mais je vis d'abord qu'il n'y songeait déjà plus : l'idée fixe de sa maîtresse l'avait repris et le tenait ; Claudie lui était, sur l'heure, nécessaire, vitale ; et sa souffrance devenait si aiguë de ne pouvoir matériellement pas la voir, la toucher, l'étreindre, de sentir entre elle et lui tant de lieues présentement infranchissables, qu'il pleurait comme un enfant, il trépignait, il avait des convulsions.
Je ne sais rien d'atroce comme voir quelqu'un souffrir quand on sait le remède à son mal, et que, par force majeure, on ne peut pas le lui administrer : j*étais bien près de trépigner comme le vicomte ; la rage de mon impuissance, la compassion et la contagion m'y disposaient également.
Cette crise dura une bonne moitié de la nuit. D'autant que Maurice se laissait aller : il n'a ni retenue ni pudeur avec moi, nous nous sommes connus trop enfants. Je le ramenai dans sa chambre, je lui préparai une tisane et je lui dis de bonnes paroles. Enfin il me permit d'aller me coucher.
Comme j'étais tué de fatigue, je dormis tard ; et j'appris en me réveillant que mon malade était parti à la première heure pour Paris, dans la voiture de Mahulot. Vraiment, ils n'avaient ni l'un ni Tautre de rancune.
Maurice revint le même soir, radieux et toujours puéril. Je fus charmé, mais un peu surpris, de le voir gambader de joie : je lui en demandai la raison, qu'il voulut bien me dire.
Il venait de se passer une fantaisie qui n'est pas à la portée de n'importe qui. Depuis hier, l'idée lui trottait dans la tête, de ces deux cent mille francs placés en rente française qu'Emilienne Gaupigny prétendait extorquer à Mahulot, et qu'elle finirait bien par obtenir. Il n'aimait guère qu'un autre fit pour une maîtresse plus que luimême ne faisait pour la sienne, et il avait soudain résolu d'offrir dans le plus bref délai un cadeau de même importance à Claudie.
Il était fier d'avoir pu, en si peu d'heures, réaliser la somme et donner les ordres d^achat. Il me décrivit avec feu le petit salon privé du
2Q2 MONSIEUR pF, COURPIÈRE ^ARIÉ
Comptoir bordelais où rpn reçoit les clients à grosses transactions, qui ne se soucient point d'être mêlés à la foule, xii d'être vus. Il nie décrivit même la joie naïve de M'"' Pauvilier, et tout ce qu'elle lui avait rendu pour cp qu'il lui prêtait.
L'extravagance de cette libéralité plut à mon imagination romanesque, mais ma raison y trouva à redire. Je demandai au vicomte comment il espérait dissimuler à sa femme une telle brèche. 11 me répondit avec désinvolture, et en termes militaires, qu'il s'en — moquait. Puis il mçt souhaita le bonsoir, dans le même langage de caserne, et en me qualifiant d'un grade où je n'ai aucune chance de jamais atteii^çlre.
Cette gaîté ne fut qu'une trêve, une diversion éphémère. Maurice, dès le matin suivant, commençait à ressentir l'humiliation de la défaite que lui avait infligée Mahulot, et surtout à concevoir des inquiétudes, que rien ne justifiait, au sujet de ce maudit certificat détenu par l'ennemi. Il en parlait atout propos, avec son père, avec moi; je crois qu'il en rêvait.
De la part d'un coquin, disait-il, comme ce Mahulot, — à qui pourtant il continuait d'emprunter fréquemment sa voiture, — l'on pouvait s'attendre à tout ; et ce tout l'épouvantait d'autant plus que ce n'était rien de net ni de défi-
nissable. Il guettait une occasion de reprendre les pourparlers, résigné à n'importe quel sacrifice d'argent pour ravoir la pièce compromettante, qui valait bien, à son estimation, deux cent mille francs. Je me souviens même que je haussai les épaules, irrité à la fin d'entendre toujours parler de cent ou de deux cent mille francs comme d'un ou dpux sous.
Si pourtant le certificat devait efficacement les aider à brider la belle-mère, je dois convenir que Maurice n'en exagérait point le prix : car, dans U semaine, M""* Lam|)ercier donna cetfe mênie somme de deux cent mille francs à dps pêcheurs bretons dont la barque avait été poulée par des Anglais.
Le journal de Mahulot, qui publia la prepaière nouvelle de cette bonne œuvre, en fit avec soin ressortir, plus encore que la magnificence, la signification au point de vue de notre politique extérieure.
Maurice recommença ses doléances, et 1^ comte lui répondit qu'il y avait un moyen bien simple d'en finir, (lu moment qu'on ne reculait pas à mettre le prix. Maurice demanda quel moyen : le comte le toisa qt lui répondit qu'un homme qui saurait plaire à ^^^"^ Gaupigny aurait apparemment de Mahulot ce qu'il voudrait.
Il est dps choses qu'pi^ ne se fait pe^ai dire d^ux
fois quand on a le passé de M. le vicomte de Courpière. Mon ami sentit son devoir et ne songea pas à s'y dérober, mais il s'en acquitta la mort dans l'âme. Il fit sans aucun entrain ses premiers travaux d'approche. Il accepta de Mahulot plus d'invitations. Il flirta, mais d'un air morne, avec la demoiselle Gaupigny ; et il ne se pressa pas de révéler à Tenfant qu'elle courait une chance de dix mille louis, tant il avait peur, à ce mot, de la recevoir dans ses bras.
Chaque soir, il m'exposait ses remords de tromper Glaudie, — en intention pour le moment. Je n'aime pas les façons pleurardes : je le secouais, je l'encourageais. Son père se moquait de lui.
— Il faudra que je finisse par m'en charger, dit un jour le comte. C'est dommage que mes moyens ne me le permettent pas.
— Si vous ne parlez que de vos moyens pécuniaires, dit Maurice, qui retrouvait par éclairs son impertinence, je vous ouvre un crédit illimité.
Le comte lui topa dans la main. Maurice ratifia l'arrangement d'un sourire ensemble désabusé, fatigué et sceptique, — et partit pour Paris. Le comte partit pour Brézolles, si fringant que je le soupçonnai aussitôt de considérer l'aventure comme plus amoureuse encore que financière.
Je ne fus pas admis dans la coulisse, et je le regrette ; mais je ne dis que ce que je vois de mes
yeux. — Je n'eus pas grand'chose à voir : ce fut un vrai tour de passe-passe.
Dès le quatrième jour, le comte de Courpière pria son fils, qui se rendait à Paris, d'y faire le nécessaire pour que la somme dite fût disponible quarante-huit heures plus tard. Maurice acquiesça sans demander d'explications, mais il me parut que la réussite de son père le piquait extrêmement. Prétendait-il faire auprès de M^^® Gaupigny le chien du jardinier ? — Quand il revint, il annonça, d'assez mauvaise grâce, au comte, que les deux cent mille francs seraient à sa disposition le surlendemain.
Le comte alla donc à Paris ce jour-là ; Maurice prit prétexte du voyage de son père pour y re-
I tourner ; et comme je n'y étais pas allé moi-même depuis des éternités, j'y allai aussi.
Après déjeuner, Maurice nous quitta et garda sans façon l'automobile pour lui. Je demeurai avec le comte. Nous allâmes ensemble au Comptoir bordelais^ et je vis ce fameux petit salon que m'avait décrit Maurice.
M. de Courpière s'entretint à voix basse avec des employés obséquieux. Puis il signa quelques papiers. Gomme je faisais réflexion qu'on a bien vite fait de placer deux cent mille francs en rente française trois pour cent, j'eus la surprise de voir entrer Mahulot.
206 MbkstEUR DE COURTIÈRE MARIÉ
J'avertis d'un hem ! le comte. Mahulot ne parut pas enchanté de la rencontre.
— Tiens ! dit le comte, vous êtes à Paris ?
— Oui, répondit Mahulot, j'y ai une foUle de choses à faire, et je iie repartirai même ique demain soir.
Le comte souHt, Mahulot se mit à parler bas avec les ehiployés. Mais un mot que notis entenditHes nous éclâircit bien malgré nous de l'opération qu'il faisait. Il eh parut fâché, et plus encore confus.
— Oui, dit-il, cortime pour s'ëxcUser, c'est absurde, j'achète du trois pour cent... Oh! deux cent mille... Ça ne rappoi-te rien ; mais, ôti à beau dire, l'Etat français inspire confiance.
Le comte sourit de nouveau, moi atissi. Nous devinions sans peine pour qui Mahulot faisait ce placement peu rémuriératetir. Le coîtite in'ëhtrâîna dehors.
— Arriangez-vbus, itie dit-il, pour illettré la main siir Maurice : il me faut l'automobile. Si vous ne pouvez repartir tout de suite avec moi, vous reviendrez tous les deux comme vous voudrez, par le train, demain, ce soir ; mais il me le faut, avant Une heure, riie delà Yille-rÉvêque.
J'allai où je savais Maurice. L'automobile stationnait devant là porte. Je ddhnài lès ol^drés au chauffeur sans déranger mon anii, pbiir qiii je
MONSIEUR DE CUlJlU'li:UE MARIE
laissai seulement un mot chez le concierge. J'hésitai si moi-même je partirais ou non avec le comte : finalement je demeurai à Paris, où je passai une bonne soirée et une meilleure nuit.
Je pris tout à môh aise un express vers detix heures, où je rencontrai Mahulot, réduit à ce moyen de locomotion par une avarie assez grave de sa voiture. Il avait grand*hâte de rentrer à Brézolles, comptant que ce qu'il apportait liii vaudrait un accueil affectueux.
Il n'eii fut que plus péniblement surpris de
trouvei* la cage vide. M^^*^ Émilienne Gatipigny
s'était envolée sans laisser d'adresse, ni même,
omme il est d'usage, une lettre sur la pendule.
Mahulot soupçonna tout de suite les Gourpière
de complicité, peut-être de recel, et le sbir il vint
espionner aux Joncherets. Je vis bien son ma-
ège. Je comprenais bien aussi pour(:jUbl Eriii-
enne s'éiait prêtée à fuir, qu'elle voulait faire
oup double : recevoir les rentes dii comte et
irer autant de Mahulot (car elle ne se doutait
oint qu'il dût précisément revenir de Paris, ce
our-là, avec les titres dans sa poche). Mais oh ne
ne mit pas autrement au fait, et je lié sus pas
même où la demoiselle se cachiait : ce devait être
tout proche, dans ùh des norhbrèux pavilloilsde
garde.
Le comté fut invisible toute la semaine : d'où
j'inférai qu'il tenait compagnie à la recluse, et qu'il ne s'ennuyait pas. Cette même idée semblait prodigieusement déplaire à Maurice. Quelle inconséquence! Qui veut la fin veut les moyens, et l'essentiel était de réduire Mahulot à merci; or, ce pauvre homme faisait peine à voir, il dépérissait de jour en jour. Enfin, le neuvième jour, il se rendit.
Il vint directement dans le cabinet de Maurice, où j'étais par hasard, et, sans dire un mot, jeta sur la table le certificat du professeur Parquin. J'admirai comme il sacrifiait allègrement la sécurité de sa vieille amie pour rentrer en possession de la jeune. Le vicomte sourit.
— Avant une heure, dit-il, M"^ Émilienne sera chez vous.
Puis il prit le papier ; au lieu de le serrer précieusement, il le brûla ; et il poursuivit :
— J'ai beaucoup réfléchi, mon cher monsieur Mahulot, depuis quelque temps, et beaucoup de mes idées se sont modifiées du tout au tout. A commencer par le jugement que je portais sur vousmême. Nous recauserons de cela, mais je veux, dès à présent, vous dire que je ne conçois pas qu'un traité de paix ne soit pas en même temps un traité d'alliance. Je cesse également tout à fait de désapprouver les libéralités de ma bellemère. Je trouve qu'elle a parfaitement raison
d'employer à de bonnes œuvres la fortune de M. Lambercier. Mais je vous expliquerai pourquoi un autre jour, car, pour l'instant, vous devez être pressé de rentrer chez vous.
Lorsque le comte descendit de sa chambre, un peu plus tard, il ne parut point ravi qu'on lui eut retiré sa maîtresse sans lui demander seulement ce qu'il en pensait. Il n'y avait rien à dire, il ne me dit rien. Mais je lus dans ses yeux qu'il ne pardonnait pas : la rivalité ancienne venait de renaître entre le fils et le père.
Considérant cela, et aussi les énigmatiques paroles que mon ami venait d'adresser à Mahulot, je pensai qu'il y avait encore de beaux jours pour les témoins de ces diverses existences.