‹ Monsieur de Courpière marieChapitre 8 sur 14 · VTE NOUVELLE · texte numérisé non relu

VTE NOUVELLE

Je trouvai fort étrange et fort mauvais que M. de Gourpière ne me fit point part au plus vite de cette évolution, qu'il disait à Mahulot que la plupart de ses idées avaient subie.

Puis, comme il se taisait toujours, je ils réflexion que ce changement prétendu de ses idées n'était guère vraisemblable : d'abord, pour en changer, il faut en avoir. — J'ai tort, il en a, et j'ai dû maintes fois avouer moi-même qu'il généralise : donc il pense. Mais quelle apparence qu'il eût pu transformer ses idées — aussi bien que les acquérir — sans mon intervention ? Je voulus donc croire qu'il avait dit cela comme il aurait dit autre chose, mais je fus bien obligé de m'apercevoir que sa physionomie, ses allures et sa con-

duite même trahissaient un nouvel homme, dont je n'étais ni l'ouvrier ni le confident.

Jl avait repris brusquement, et comine s^ yplonté, un peu d'embonpoint, qui, cette fois, ne paraissait pas lui déplaire. Il s'était corrigé de cet équivoque nonchaloir, de cette démarche veule, qui sont chez lui les symptômes de toute crise amoureuse. Ses gestes étaient décidés, nets, scandés comme par de successifs commandements. Il avait les façons et la mine d'un soldat, — d'un soldat qui, naturellement, ne serait pas militaire, mais soldat, et qui méditerait un coup d'Etat, comme il sied.

Enfin ses irrégularités mêmes se régularisèrent. Pésormais, il alla trois fois par semaine à Paris ; et pour rien au monde \\ n'y serait allé deux fois seulement, mais non plus quatre. Cette régularisation toutefois n'indiquait point que son amour décrût. Il suffisait, pour en juger^ d'assister à ses embarquements.

Quand il prenait place à côté de son chauffeur et (Jonnait le signal du départ, impatient, les narines ouvertes et flairant déjà son plaisir, les cheveux auvent, il me faisait pensera l'ange dont Vigny regrette l'absence sur les locomotives. Comme il portait la tête très haut, il semblait toujours guetter au ciel une étoile — la sienne, qui lui eût indiqué sa route en se déplaçant devant

Tautomobile en marche, et l'eût guidé vers sa maîtresse, ou vers son destin.

Le comte de Gourpière, qui voit juste quand sa clairvoyance sert sa malveillance, faisait sur son fils toutes les mêmes observations que moi, qui nous égayaient fort tous les deux. Je ne veux point dire que nous nous les communiquions explicitement, pour en rire ; mais deux personnes avisées, qui en épient une troisième, s'entendent à demiregard comme on s'entend à demi-mot, et rien n'assaisonne mieux le plaisir de la moquerie qu'une complicité muette.

Je n'avais guère moins que le comte à me plaindre de Maurice. La réserve dont mon ami usait avec moi m'irritait. D'autant qu'il entretenait avec Mahulot de mystérieuses relations. Il semblait même être déjà d'intelligence avec la vieille dame^ trois semaines après l'avoir voulu mettre sous clef!

On sait que mon amitié pour le vicomte est ombrageuse et, par suite, maladroite. Je me renfermai d'abord dans ma dignité. Je répondis à ses mines par d'autres mines, — peine perdue : car il daigne rarement remarquer le visage que font les gens. Cette tactique était des plus inopportunes, vu que l'unique motif des cachotteries de Maurice était la timidité.

Sa naissance ni son caractère ne l'y prédispo-

sent, et je ne sais pas comment expliquer cette faiblesse, mais il est certain que, dans les grandes occasions, je l'intimide. Gela m'est d'ailleurs aisé à voir; car il reprend alors sa figure de collège, qui sans doute correspond à un état d'âme, et nous nous trouvons pour un temps remis dans notre situation respective d'écoliers, l'un généralement à la tête de sa classe, l'autre à la queue.

Lorsque je le vis, un matin que nous nous promenions ensemble, balancer les bras, ne savoir que faire de ses mains, briser par contenance des tiges de fleurs, et me regarder en dessous, je compris de quoi il retournait, je posai mon diagnostic. Cette timidité, pourquoi ne Tavouerais-je point? me flattait autant qu'elle me touchait. J'oubliai sur-le-champ tous mes griefs ; je sus, d*un geste affectueux, qui était en même temps un geste de protection, notifier à mon ami que la réconciliation était complète et qu'il pouvait s'assurer en moi.

Il répondit à cette avance en me demaudant, d'un ton de sollicitude presque tendre, si je ne m'ennuyais pas trop aux Joncherets. Je protestai que non, parce qu'aux heures où sa compagnie me faisait défaut, j'avais la bibliothèque, et je lisais beaucoup.

Il en parut charmé, et je ne vis point d'abord pourquoi : c'est que je lui avais innocemment fourni juste l'entrée en matière qu'il souhaitait.

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— Moi aussi, dit-il iavec importance, je lis beaucoup.

Je répondis : « Ah? »

Et certes, il n'y avait pas autre chose à répondre, mais il aurait fallu l'accentuer différemment. J'y dlis metti'e uii peu de scepticisme où d'involontaire iroiiie, car le vicomte devint tout rouge et me repartit du toti le plus piqué :

— Qu'y a-t-il de si extraordinaire? Crois-tu que je ne ëaché pas lire, étant gentilhonime ?

Je fis Uii geste de déhégation et lui dis qiie les temps soiil changés.

— Oui, répéta-t-il avec Une singulière chaleur, bui, les temps sont changés.

Et il quitta soudain soi! ait* de potache sournois, pour reprendre son masque dé dix-huit brumaire ; il leva les yeux vers son étoile, mais il rie ptit articuler uti mot de plus.

Alors je perdis patience, je lui demandai s'il aurait bieritôt fini de simuler l'inspiration et de poser pour le penseur. Toutes mes rancunes, que je croyais apaisées, se ravivèrent, et cet entretien, qui avait débuté si amicalement, tourna, révérence parler, à ce qu'il faut bien que j'appelle une engueuladé.

Je n'y obtins pas l'avantage. M. le vicomte de Gourpière n'est timide, même avec moi, que par accès. Le mépris lui est plus ordinaire à l'égard

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des gens de basse condition, et, depuis son riche mariage, à l'égard des gens sans fortune.

Aux doutes que je m'étais permis touchant sa capacité de penser, il répondit par la dérision de mes raisonnements sur toutes choses, notamment celles où j'étais d'ailleurs excusable de ne rien connaître : ainsi les devoirs sociaux des hommes riches, ou plutôt des hommes exceptionnellement et fabuleusement riches comme lui.

— Qu'est-ce que tu chantes? dis-je, en colère.

Mais il était lancé. Il me resservit, en la caricaturant, ma théorie de la redistribution nécessaire, de la prodigalité méritoire. Il me fit remarquer aigrement que toute ma doctrine de la richesse se bornait à cette formule, que cela était court, enfin qu'un homme comme lui, qui n'aurait pour instruction que les conseils d'un amateur comme moi et n'approfondirait pas les choses lui-même, ne ferait assurément pas grande besogne dans la vie.

Ce langage, qui sentait son autodidacte d'une lieue, ne me laissait plus guère de doutes sur la véracité de M. de Gourpière, quand il affirmait s'être livré depuis (Jiielque temps à la méditation sans mon concours et à tnôti insu.

— Tu as, dis-je, {)iqué au vif, tu as approfondi ?

— Parfaitement, j'ai approfondi.

Et il daigtià me communiquer enfîii lés résultats de ses approfondissements.

Selon ce néophyte de la sociologie, la fonction sociale des gens riches, des gens nés, enfin — comme il s'exprimait — des gens propres, se serait, en ces dernières années, modifiée considérablement.

Jusqu'à présent, la fonction de ces gens-là dans l'organisme de la société était de ne fonctionner à peu près point. L'oisiveté, qui était pour eux un droit, était aussi un devoir. Ils étaient les objets de luxe, le superflu, et à ce titre ils étaient nécessaires, tout en étant, d'ailleurs, inutiles.

— Fort bien, dis-je.

— Fais-moi, dit-il, le plaisir de m'écouter... Les éléments inutiles d'un organisme ne sauraient tarder à devenir nocifs.

— Nocifs! répétai-je, bien sensible à la qualité scientifique de ce vocabulaire.

— Nuisibles, si tu aimes mieux, me répondit le vicomte, croyant peut-être que l'étymologie de « nocifs » m'échappait.

Il poursuivit :

— Les gens de mon espèce, mais de la génération précédente, ont pu être fort justement appelés vibrions par un auteur dramatique célèbre...

— Où allons-nous ? m'écriai-je.

M. de Gourpière se méprit sur le sens de cette exclamation ; il y répondit sérieusement.

— Où nous allons ? Je me le demande. Je me le

demande avec effroi. Nous allons évidemment à l'anarchie, à la désorganisation, à la décomposition, si la société continue de méconnaître les règles les plus élémentaires de l'hygiène.

— Quelle hygiène? dis-je, ahuri.

— Les maladies sociales, dit-il, sont infectieuses comme les maladies individuelles, et la société se défend contre elles comme les individus : en faisant éliminer les toxines des microbes empoisonneurs, ou dévorer ces microbes eux-mêmes par les cellules conservatrices dont elle dispose.

— Qui sont ?

— Les vibrions de naguère, non plus nocifs, mais bienfaisants, si Ton sait les utiliser. Nous autres, gens nés, riches...

— Propres ?

— Oui... nous sommes des valeurs sociales. Nous avons un intérêt évident à la conservation de la société ; mais la société n*a pas moins d'intérêt à notre conservation, d'où la sienne dépend... Elle nous doit la protection, et nous lui devons le salut, que seuls nous pouvons assurer, par un processus analogue à celui de la phagocytose.

Ce discours, en dépit d'une forme cocasse, n'était pas, à tout prendre, insensé, ni beaucoup plus niais que ce qu'on lit quotidiennement dans

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les journaux graves : je ne sais pourquoi il nie cauéa une sorte de crispation généralisée du système musculaire, qui faillit se manifester par des rires convulsifs ou par dés exercices d'acrobatie.

Je pus enfin me dominer, et je demandai simplement à Maurice où il avait péché toute cette terminologie. Il m'avoua en rougissant qu'il avait lu un livre dîi docteur Metchiiikof, y espérant trouver le secret de ne pas vieillir.

Je lie poussai pas davantage l'entretien : j'avais besoin de digérer tous ces phagocytes. Je fis seul un petit tour de promenade. Je riais encore, et cette fois sans me contenir, mais C'était peut-être d'attendrissëinent que je riais.

L'effort intellectuel de Maurice, considérable pour lui, m'inspirait une admiration, du moins relative, j'admirais qu'il en eût été capable au temps où je le croyais déprimé par une passion presque sénile. Mais je ne lui pardonnais point de né m'avoir confié que les secrets de son cœur, ou d'autres pires, et dérobé cëiix de son esprit.

Moi qui me flattais d'être sa conscience ! Elle venait de faire un progrès décisif, et de le faire sans moi ! Qui donc s'était substitué en ma place ? Je île pouvais accuser que C-latidie.

Si l'amour, qlii le possédait tout, n'avait

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point diverti Maurice de penser, c'est qu'il n'y avait pas eu de concurrence, ttiais uh accord, entre ses sentiments et son travail. Dès que la maîtresse n*y avait point mis le holâ, c'est qu'elle en était râriie et l'instigatrice. J'âVkis peine à le croire, la connaissant frivole et incliltè. Je ii'en éprouvai pas moins, à tout hasard, une extrême jalousie contre elle, et il me parut ihsùppôrtable de iië Hëii savoir pbsitivërtient, d'être réduit dux conjectures.

Ensuite, je m'avisai que moh entretien avec Maurice avait tourné court, que j'avais omis de lui demander le plus intéressant, c'est-à-dire quelles conséquences pratiques il entendait tirer de ses théories sur sa valeur sociale et sa fonbtion de phagocyte.

J'en devais être informé des le lehdeinain : une fois que M. de Gourpière a vaincu sa timidité, rien ne l'arrête. Il reprit le fil de son discbiirs et tne déclara que le rôle de ses pareils, i^ui fiil jadis de ne rien faire, est présentement dé faire de la politique. Il était résolu, quant à lui, à se lancer dans cette voie. Je l'en féhcitai. Cette détermination me sembla raisonnable. Ce qui me sembla l'être moins fut l'objet de ses ambitions.

A ses yeux, l'essentiel, pour un homme tel que lui, était d'occuper le premier rang, et n'importe quelle forme de gouvernement lui paraissait bonne,

pourvu qu'elle lui rendît ce premier rang accessible. Il ne savait pas encore très bien s'il contribuerait à la restauration de la monarchie, afin d'obtenir la dignité de connétable ressuscitée pour lui expressément, ou s'il opterait pour la république, avec Tespoir d'en devenir le président.

Je crus devoir lui répondre que tout l'écartait de cette haute magistrature, et que, d'autre part, le rétablissement de la monarchie n'était sans doute pas pour demain. Et puis on ne rêve pas d'être connétable comme les petits garçons rêvent d'être cochers d'omnibus.

Cette bêtise - — qu'on me passe le mot — me surprenait d'autant plus que, dans le même temps, M. de Gourpière me donnait la meilleure idée de sa vocation politique, en m'exposant comment il pensait se faire honneur de sa belle-mère, et profiter des libéralités de la dame pour acquérir, sans qu'il lui en coûtât personnellement un centime, une situation dans le parti.

Je redoublai de compliments. Je lui assurai que je ne doutais point de sa réussite, parce que son plan était conséquent à son caractère ; qu'il avait dû jusqu'à présent ses meilleurs succès à l'usage des femmes, et que c'est encore exploiter ce sexe que d'exploiter sa belle-mère. Je lui touchai en passant un petit mot de Glaudie : il me parla d'elle avec adoration, mais sans m'éclaircir de la part

qu'elle avait sans doute à la conception de ses projets.

Puis il m'annonça que, pour motiver ses opinions politiques, il voulait étudier à fond l'histoire de son pays, peut-être même, s'il avait le temps, l'histoire universelle. Il comptait sur moi pour l'y aider : j'étais la seule personne dont il pût prendre des leçons sans qu'on le sût, ou, si on le savait, sans qu'on le jugeât ridicule.

J'avoue qu'une si louable conscience^ mais si rare parmi les politiciens, me pénétra d'admiration et de respect. Je m'engageai fort étourdiment à donner des leçons d'histoire ; mais dès que je fus de sang-froid, je réfléchis que je n'en savais pas un mot, non plus que de la plupart des choses que j'avais apprises.

Nous en étions, Maurice et moi, à peu près au même point : qui donc avait raison de nous deux, moi quand je piochais, ou lui quand il s'en fiait, pour passer son baccalauréat, à l'intervention de saint Antoine de Padoue ? Je crois tout de même que c'était moi. Car je constatai^ quand je rouvris mes livres de classe, que je savais encore fort bien tout ce que je pensais avoir oublié.

Savoir sans se douter que l'on sait est une façon de savoir étrange, mais enfin c'est une façon de savoir. Je n'avais que faire, au surplus, d'une connaissance précise des événements et des dates.

Il s'agissait d'improviser une philosophie de l'histoire, ce qui est en somme plus commode.

Sans compter que tout l'essentiel m'en était imposé a priori. Maurice voulait bien motiver ses opinions politiques, mais il n'était pas libre dq les choisir : il n'avait de raison d'être que dans le parti pour lequel sa bp}le-mère avait eu tant de bontés.

Cette limitatioi) diminua bien un peu l'intérêt de mon cours, mais non le zèle de Maurice. Ah ! s'il s'était appliqué jadis comme il faisait maintenant, quel élève modèle, et qui n'aurait pas eu, sur le tard^ besoin de recoinniencer ses classes î Sa tension d'esprit était presque pénible à voir : elle lui donnait l'air de la stupidité. Nous avions trois séances par semaine, les jours pairs ; les autres jours il allait à Paris, et le dimanche aux offices.

Nous ne pûmes tenir secrètes nos études. La vicomtesse, édifiée, cita le vicomte en exemple à ses enfants. Le comte seul fit des gorges chaudes, mais nous le laissâmes dire ; et un jour c'est moi qui me moquai de lui, m'étant aperçu qu'en cachette il bouquinait comme nous.

Malgré le confortable et la paix studieuse dont nous jouissions aux Joncheretis, Maurice aspirait au retour, à la fin des vacances : nous rentrâmes à Paris dès novembre. Je me demandais en quel local nous y poursuivrions nos travaux.

Il y avait bien, à l'hôtel de Gourpière, un cabinet où Louis XIV ne se fût pas étonné détenir le Grand conseil, mais que je trouvais un peu disproportionné à nos chétives personnes, à la mienne du moins. Je n'y aurais su rien faire, comme les souverains ne sauraient dormir dans leurs chambres d'apparat : on sait qu'ils se livrent d'ordinaire au sommeil — qui est, avec Tamour et la mort, ce qui les rend le plus pareils aux autres hommes — dans une cellule, sommairement meublée d'un lit de fer, d'une table et de trois chaises.

Sans aller jusque-là — car j'aime le luxe, et mon rang d'ailleurs ne m'oblige pas à l'affectation de la simplicité — il est des bibliothèques où je ne puis pas lire, et des bureaux de musée sur lesquels je xie puis pas écrire. Je proposai donc à Maurice de travailler dans sa garçonnière ; il se mit à rire et me répondit qu'il Pavait « bazardée » depuis longtemps.

Je tombai des nues, je faillis croire qu'en dépit de ses récentes protestations amoureuses, il était guéri de la petite. Point du tout, et je pourrais dire : au contraire. J'appris que, sans être séparée judiciairement ni même, selon l'expression reçue, à l'amiable, M""" Dauvilier s'était libérée, autant qu'il est décemment possible, du commissionnaire son époux.

Ce voyageur, dont les complaisantes absences

se multipliaient et se prolongeaient, l'avait autorisée à faire domicile à part, tout en conservant, pour la respectabilité, leur ancien pied-à-terre commun. Elle avait loué un petit appartement, bien modeste, de la rue Murillo, avec vue sur le Parc, et qui ne coûtait à M. de Gourpière que neuf mille francs sans les charges. Le vicomte m'affirma que nous y serions délicieusement pour repasser notre histoire. Je le crus sans peine.

Je présumai que la maîtresse assisterait à mes leçons, sage comme une image, occupée sans doute, elle aussi, à quelque besogne, broderie ou couture, encourageant de sa discrète présence, et furtivement parfois d'un regard, mon pupille suranné.

— Elle a hâte de te revoir, me dit Maurice avec gentillesse, carton dévouement pour moi la touche et elle t'aime beaucoup.

Cette sentimentalité, mieux que tout autre indice, me donna, si je puis dire, la note du couple : je me représentai un petit ménage extrêmement bourgeois, avec les candeurs et les facilités de la bohème, une pot-bouille d'étudiant et de grisette — à neuf mille francs de loyer.

Ce que je savais de mon ami, de Claudie, de leur caractère et des débuts de leur roman ne m'avait certes préparé à rien de tel, et l'on devine si ma curiosité fut piquée. Je posai mille ques-

tions, notamment si la chose ne faisait pas ombrage à M"*' Valvin. Le vicomte me dit qu'elle n'y avait vu jusqu'à présent que du feu ; elle faisait rarement des visites à sa fille, et toujours chez le gendre ; enfin toutes les précautions étaient prises.

Je ne pouvais attribuer qu'à Glaudie le mérite de cette prudence bourgeoise. La petite fille avaitelle mûri si vite ? Je n'en revenais pas. Je me mis ni plus ni moins que Maurice à piaffer d'impatience. Je ne tenais plus en place.

A Paris, rue Murillo, le décor et les habitudes se trouvèrent si exactement conformes à ce que j'avais conjecturé, que je n'en dis rien de plus : je me répéterais. J'avoue que je me plus tout de suite dans cette atmosphère un peu malsaine. Glaudie m'accueillit comme une sœur, elle n'eut rien de caché pour moi. Mon intimité avec le vicomte augmenta fort, au lieu d'être diminuée, comme il arrive d'ordinaire quand une maîtresse survient. A vrai dire, nous n'avions jamais été si intimes, même dans l'adolescence, et deux garçons ne pourraient jamais l'être à ce point-là si une femme ne s*en mêlait.

Les leçons répondirent aussi à ce que j'avais imaginé. Dans quel respectueux silence Glaudie m'écoutait professer I Avec quelle grâce elle bondissait sur les genoux de Maurice, quand je com-

mandais, tous les quarts d'heure ; « Repos ! » — Enfin je ne m'étais trompé sur rien, ni sur le genre de la maison, ni sur la qualité de la table, ni sur la ponctualité des repas.

Mais que j'eusse pronostiqué les moindres détails de ce régime, cela ne veut pas dire encore que je me l'expliquais.

Je sais la permanence et la force de l'instinct bourgeois, même dans un milieu aussi dévergondé que la famille Valvin : je ne voyais. rien que d'ordinaire à la brusque métamorphose d'une fillette de ce monde-là en maîtresse de maison accomplie, et je ne m'émerveillais pas qu'elle eût su, tout en devenant femme de tête, rester femmeenfant pour le ragoût. Mais ce qu'il m'eût intéressé de connaître, c'est le but et le calcul de sa conduite.

J'interprétais son économie comme une conséquence presque fatale de la vénalité régulière. On n'a jamais vu qu'une femme, qui touche le prix de son corps par douzièmes égaux, ne pratique pas sur ses mensualités une retenue en vue de la retraite, et ne soit pas entraînée par la suite à solliciter des gratifications supplémentaires pour améliorer ses placements.

La naissance, la condition sociale, la qualité de professionnelle ou d'amateur n'y font rien, et c'est le métier, comme on dit, qui veut ça. J'aurais

deviné que Glaudie était propriétaire, rien qu'aux propos qu'elle tenait lorsque nous causions politique. Il est rare que l'on ne devienne pas conservateur dès que Ton a quelque chose à gagner, et réactionnaire dès que l'on a quelque chose à perdre : Glaudie était déjà réactionnaire.

Au fait, elle possédait au moins les deux cent mille francs que Maurice lui avait donnés d'un coup. Je posai des questions insidieuses, et je m'assurai que l'éloignement du mari, l'installation rue Murillo avaient été contemporains de ces deux cent mille francs.

D'où j'inférai que, jusqu'alors, Glaudie n*avait pensé tirer du vicomte que son plaisir et des aubaines, mais que cette donation l'avait mise en goût de faire un établissement et une fortune, et déterminée, du jour au lendemain, à changer le train de sa liaison.

M. de Gourpière, au surplus, continuait d'arrondir ce premier capital de deux cent mille francs. Mais, comme il ne se cachait pas de moi, j'eus l'occasion de constater qu'il n'achetait plus à Glaudie de valeurs nominatives : tous leurs titres étaient au porteur. Il ne faisait plus la fortune de sa maîtresse : il se constituait, avec elle, indépendamment de sa femme légitime, une communauté de biens.

J'observai en outre que ces achats étaient fré^

quentSj mais minimes, et que les fonds nécessaires pouvaient fort bien être détournés par mon ami sans qu'il recourût à la complaisance de la vicomtesse ni qu'il lui donnât l'éveil.

On ne prenait pas seulement garde à lui dérober le secret des tripotages : Glaudie semblait désirer fort que le secret même de la liaison ne fût pas ébruité. Elle se cloîtrait. Sauf moi, elle ne recevait personne que son ancien petit amant. On n'avait pas eu le cœur de le chasser : il aimait tant Maurice ! Mais on lui avait fait comprendre qu'il ne devait plus être qu'un petit ami.

Enfin je vérifiais chaque jour que les ambitions nouvelles de Maurice lui étaient bien suggérées par Glaudie. Elle le poussait, elle voulait le faire « arriver», ce qui se conçoit d'une épouse, qui en profite, mais non d'une maîtresse, et surtout d'une maîtresse secrète. Si bien que j'en vins à me demander si elle n'avait pas tout bonnement conçu le projet d'épouser M. le vicomte de Gourpière.

Gette hypothèse, à première vue, peut sembler paradoxale, chacun des deux étant marié de son côté ; mais, par le temps qui court, ce n'est pas cela qui fait obstacle. — Je m'expliquais toutes leurs précautions par le besoin de gagner du temps, afin de mieux faire leur sac.

Bien que cette hypothèse fût hasardée, et gratuitement injurieuse pour mes deux amis, elle ne

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laissa pas de m'affoler. Je me demandais si mon devoir strict n'était pas de mettre des bâtons dans les roues.

Fallait-il ouvrir l'œil à quelqu'un de la famille, par exemple à M. de Courpière le père ? Mais n'était-ce pas bien mal répondre à la confiance que le faux ménage me témoignait ?

Une autre considération m'en aurait toujours détourné: non, je ne pouvais pas détruire le bonheur de la vicomtesse. Elle n'en avait pas encore goûté d'aussi parfait. Gela est dans l'ordre : une vie extra-conjugale absolument régulière suppose une même régularité conjugale, et le mari qui vit maritalement avec une autre femme est celui qui procure le mieux à la sienne l'illusion de la fidélité.

Depuis que sa prudente maîtresse l'avait soumis à une discipline, M. de Courpière avait recouvré cette belle faculté, qui lui est propre, de satisfaire à ses obligations autant qu'à sa fantaisie, et de se prodiguer dans l'adultère sans se ménager dans le légitime. Chacune de ses deux femmes devait croire le posséder seule, et la vicomtesse le croyait au point de s'imaginer que c'était chez elle, sous ses yeux, et non ailleurs, que je donnais à Maurice des leçons d'histoire.

Je ne lui donnais pas que des leçons : je lui faisais faire aussi des devoirs. Je les corrigeais avec

lui, je lui indiquais des retouches ; et quand le résultat n'était pas trop mal après un certain nombre de remaniements, j'étais fier de mon élève, oubliant ma part de collaboration.

Il me remit un jour une manière de dissertation, à la longue si bien venue que j'en donnai tout haut lecture à Glaudie. Nous avions, elle, lui et moi, des larmes dans les yeux. Ce fut une scène bien touchante.

L'idée me passa tout d'un coup que ce « style » ferait un premier-Paris très acceptable, et je dis :

— Si nous le proposions à Mahulot?

— Il dîne ce soir chez moi, dit Maurice.

Le même soir, je fis une nouvelle lecture de l'article à la famille. Ce fut une autre scène touchante.

Cette symétrie augmenta ma perplexité.

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