CHAPITRE
Histoire de la belle Eplctèrei
Dans une boutique de la rue Saint-Honoré, on remarquait, \ers 1680, une jolie fille de seize ans, fraîche comme les Amours^ pour parler le mauvais français si charmant de cette époque, grande, tour-née comme une princesse, le regard éclatant et prompt comme . mi dégagement d'épée, la joue appétissante et la bouche comme la joue. Elle était fille d'épicier, et chacun admirait la noblesse de son maintien lorsqu'elle trônait dans le comptoir de son père, au milieu des cornets de papier gris. Elle s'appelait Gabrielle Perreau, mais on ne la dési-
goail généralement que sous le nom de la belle
Eptcière,
Une jolie femme est et sera de tout temps en France, sinon un miracle, du moins un événement, qu'elle soit grande dame ou grisetle, qu'elle se produise sur les marches d'un trône ou derrière les vitres d'un magasin, voire même dans la rue où le pavé est si glissant ; — et Paris n'a jamais cessé de se passionner tantôt pour une belle limonadière, tantôt pour une belle bouquetière oupomuna jolie vielleuse. Alors, c'est-à-dire au temps où se passe celte histoire, Paris était tout entier aux yeux de Gabrielle la belle épicière; ilnejurait*que par elle et ne soupirait que pour elle, car c'était encore le bon temps des jurons et des soupirs. La rue Saint-Honoré offrait, dès le matin, une procession de tendres damoiseaux, accourus pour saluer le lever de Vastre incomparable qui, dans leur langage, avait mis leur cœur à deux doigts du trépas. Mais l'astre ignorait la puissance de ses rayons et n'entendait aucune malice aux compliments en style précieux qui lui arrivaient de toutes parts. — En d'autres termes, le cceur de Gabrielle ne s'était point encore éveillé.
Elle était indifférente aussi bien pour le jeune seigneur qui venait emplir ses poches d'épices insignifiantes que pour le petit clerc de procureur qui, à ses.heures de sortie, jetait un œil ardent par l'entrebâillement de la porte. Les billets doux qu'on glissait sous les plateaux de sa balance ne parvenaient pas
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davantage à la faire rêver; et n'était le risque de proférer le plus grand blasphème féminin qui se puisse ouïr, nous affirmerions presque qu'elle était à peine coquotte. Mais n'allons pas trop loin. L'épider Perreau, en qui les instincts du père étaient plus •développés encore que ceux de l'épicier, — cela est A son honneur, — avait appris par la Sagesse des mations qu'il n'y a pas de pire eau que l'eau dormante. Gonséquemment, il résolut de réveîl- 4er sa fille, et pour cela de la marier, dût son commerce d'épiceries en diminuer sensiblement et sa •boutique en désemplir à vue d'oeil. C'était un Parî- •sien sérieux, ce Perreau, et un marchand delà vieille souche; quand il eut arrêté ce plan dans sa tête, il n'alla pas chercher pour gendre un de ces blondins à canons et à rosettes, comme il s'en était déjà présenté plusieurs. Non, non, non! il prit un épicier comme 4ui, un de ces hommes Robustes et carrés des épaules, baillé dans le roc du peuple, et qui ont tant sué du front et des bras qu'ils en devenus glorieusement riches; un de ces hommes enfin capables de rendre heureuse une femme en dépit d'elle-même. Cegen- •dre précieux s'appelait Louis Semitte.
La belle épicière ne fit pas de difficultés pour devenir M™e Semitte. Épicière ici ou là-bas, peu lui importait; elle ne vit dans ce mariage qu'un cban- :gement de comptoir. Ellet)béit sans peine, sans plaisir. Quant à Semitte , dès le premier jour de son <3ntrevue avec Gabrielle, l'amour l'avait terrassé; lui
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qui jusqu'alors n'avait connu d'autres joies et d'autres peines que celles que procure le travail, il connut des joies et des peines telles qu'il n'en avait jamais soupçonnées. 11 fit de sa femme une idole et il l'entioura de ses prosternations, de ses admirations, de ses élans sublimes et insupportables; il l'aima de toutes les forces de sa belle âme de butor, lur traduisant un à un les sentiments nouveau! qui faisaient explosion en lui , dans ce pauvre et touchant langage des honnêtes gens sans éducation.
Les premières années de ce mariage ne furent troublées par aucun événement fâcheux. Gabrieile était devenue mère, mais elle gardait toujours cette froideur de marbre. qu'elle avait dans la boutique de la rue Saint-Honoré. Son mari s'en désespérait et consumait son intelligence à vouloir pénétrer l'énigme qui» selon lui, se cachait sous ce masque indifférent. Inutilité! le cœur a des replis qu'il ne livre jamais. Mieux eût valu pour Semitte, pour ce brave homme, s'en tenir éternellement à son commerce que de s'aller jeter étourdiment à la traverse des plus épouvantables mystères humains, ^es sirènes ne conviennent pas aux hommes du peuple,-^ et c'était une sirène qu'il avait épousée , la plus dangereuse de toutes. Explique qui pourra, en effet, comment la belle épicière, l'ignorante jeune fille , la froide jeune femme, devint, du jour au lendemain, la plus furieuse et la plus impétueuse courtisane de Paris !
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O faiblesse des cœurs féminins I ce fut un banquier qui, le premier, réussit à émouvoir cette Galatée. Le banquier sera-l- il donc toujours le véritable Pygmalion des sociétés modernes? et faut-il se résigner à voir éternellenfent les oreilles les plus chastes et les plus (îères se tendre au bruit des écus remués dans les poches? Le banquier qui eut raison des cruautés de la belle épicière s'appelait Goy : il était beau comme un coffre fort, il ne fit pas longtemps antichambre à la porte de ses bonnes grâces. C'était d'ailleurs un homme qui possédait sa carte du Tendre sur le bout du doigt, et qui avait pris par l'hôtel des Monnaies pour arriver au temple de Gnide.
Quand un banquier va aux champs, il n'est pas rare de voir bientôt apparaître un second banquier, peut-être même un troisième. Ce fut ce qui advint dans cette circonstance. Le banquier Goy, en se retournant , trouva un beau soir sur ses talons le ban- (|uier Auger, qui le suivait régulièrement depuis une semaine. Tous les deux étaient en relations d'affaires avec l'honnête Semitte, tous les deux aussi brûlaient pour Gabrielle. Bientôt on ne vit plus que des banquiers aux genoux de la belle épicière.
Le mari se doutait de tout, mais il n'était sûr de rien. Ses principales affaires, qui consistaient dans
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le commerce de l'eau-de-yie en gros, l'appelaient souvent au dehors. Pendant ce temps-là , ce n'était dans la maison que désordres et parties de plaisir ; les paniers de vin et les provisions couraient dans l'escalier, les éclats de rire s'échappaient par les portes subitement entr'ouvertes; les domestiques faisaient Gdèlement le guet, en comptant et recomptant les pièces d'or qu'avaient laissées pleuvoir sur eux les Jupins de la finance.
Un soir qu'il n'était pas attendu, Semitte rentra au logis. Sa servante, Catherine Labbé, avait tardé plus que de coutume à lui venir ouvrir la porte de la rue : aussi se dirigea-t-il tout droit vers la chambre de sa femme. Il trouva Gabrielle en déshabillé blanc, assise dans un fauteuil, au coin de la cheminée, et présentant à la flamme les pointes de deux jolies petites pantoufles roses. Semitte prit place mélancoliquement auprès d'elle, et resta quelques instants plongé dans le plus absolu silence. Depuis un an environ , la figure de ce pauvre homme n'était plus la même : elle était presque arrivée à la beauté de la douleur.
Sans le regarder, Gabrielle lui dit:
— Qu'avez-vous donc ce soir?
— Rien, répondit-il du son de voix le plus naturel ; notre fille est-elle couchée?
— Oui.
11 tisonna pendant plusieurs minutes; ensuite, il appela Catherine Labbé, la servante.
^ MONSifit'R DE CUPieON
— Vous servirez à souper kL
— DausmacbambreîfitGabrieUe d*un air étonné.
— Faites ce que je vous dis, ajouta Semitte. Pendant que l'on dressait la table, il s*infora)a «a-
près de sa femme si son ami Goy était venu.
— Votre ami Goy, répondit-^elle, est venu dans la journée; il a paru affecté de ne pas vous voir, et il a dû repartir sur-le-champ pour Versailles , afin de traiter de votre charge au serdeau du roi.
— Et mon ami A uger? demanda-t-il encore.
— ^^ Ne l'avez -vous pas rencontré au détour de la riie ? Il sort d'ici ; en vous sachant absent, il n'a pas voulu s'attarder.
Elle jouait avec ses pantoufles roses.
Le couvert était mis. Semitlè convia Gabrielle à lui tenir société; mais, en dépit des efforts qu'elle fit pour ramener la gaieté dans cette chambre, le souper fut des plus tristes. Semitte mangea et but peu. Au dessert, sa femme essaya de le plaisanter sur cette disposition chagrine de son esprit.
— Avouez une chose, lui dit-elle en déployant la malice de ses beaux yeux.
— Laquelle, Gabrielle?
— Avouez que vous êtes jaloux.
— Jaloux ! s'écria Semitte en riant par toutes les
plaies de son âme, — car ce que le pauvre homrae
craignait le plus au monde, c'était le ridicule ; — non,
je ne suis pas jaloux et ne le serai jamais, continua-
t-il en contenant mal un sentiment d'amertume.
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— Oh ! jamais! lit la belle épicière en bochani la tête avec une mutine expression d'incrédulité.
— Voulez-vous que je vous en signe Tassuranoe ?
— Croge que non l*
— Gage que si!
(Tous ces mois du langage familier, que je reproduis avec le plus grand scrupule, devaient être répétés quelques ans pins tard devant la justice*)
— Ohl pour la rareté, mon cher mari, je veux voir si vous soutiendrez,..
Et se levant, Gabrielle se dirigea vers un meuble ; puis elle revint avec du papier et de l'encre.
— Folle, murmura Semitle en regardant l'éblouissant sourire qui courait sur la pourpre de ses lèvres.
— Vous hésitez ? dèmanda-t-elle.
Semitte, toujours la dévorant du regard, prit la plume qu'après l'avoir trempée dans le coton imbibé d'encre, elle lui offrait.
— Tenez, lui dit-il, voyez comme j'hésite. Elle s'appuya sur son épaule.
Semitte respirait à peine sous ce faix délicieux. Sa main tremblante et comme égarée traça , presque sous la dictée de Gabrielle, la plus extraordinaire et la plus invraisemblable des permissions qu'un mari puisse octroyer à sa femme.
La voici :
« Je permets à ma femme de faire avec qui elle voudra... vous m'entendez bien. »
C'était alors' le temps de ces vaudevilles qui cou-
8S MONSIEUR DE GUPIDON
raient dans le monde avec ce refrain : Vous nC entendez bien»
il signa.
— Es-tu convaincue maintenant? dit Semitte.
— Et la date? répliqua Gabrielle.
— A quoi bon ?
L'enchanteresse s'appuya plus fort sur son épaule.
— AUonsI fit Semitte enivré; et il ajouta : « Paris, le 4 janvier 1688. »
Ici, laissons parler le procès-verbal :
« A peine a-t-il achevé dY»crire, que Gabrielle se jette sur le papier, l'enlève et fuit en riant aux éclats. Le mari, qui croit qu'elle folâtre, se borne à lui dire : Vous êtes une badine ^ jetez ce papier au feu. Gabrielle serre précieusement Técrit et revient Finstant d'après, en assurant que ce papier est brûlé. Elle s'imagine que cette permission, écrite et signée par son mari, peut la mettre à l'abri de ses reproches et de ses poursuites. »
A partir de celte décisive soirée, la belle épicière jugea inutile de se tîontraindre ; elle donna l'essora ses intrigues, et Semitte vit percer dans le public le fruit de son déshonneur. Depuis longtemps , en lui , la corde de l'irritation était tendue à rompre- il se détermina à rondr^ plainte par-devant le lieutenant criminel. On procéda à l'information, et Gabrielle, qui s'était retirée chez son père, fut décrétée de prise de corps.
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Les dépositions de Calberine Labbé et de plusieurs autres domestiques furent accablantes pour elle. Vainement exhiba-t-elle la dérisoire permission signée de Semitte , vainement essaya-t-elle de rejeter tous les torts sur lui, — quelque spécieuse que fût sa défense, Gabrielle, par sentence du Gbâtelet du 17
février 1693, déclarée dûment atteinte et con-
vaincue d'adultère, fut condamnée à être enfermée dans une maison religieuse pendant deux ans, et, — dans le cas où son mari refuserait de la recevoir à cette époque , — à être rasée et détenue toute sa vie. Cette sentence ordonna en outre que sa dot , ses douaires, préciput et autres avantages portés par son contrat de mariage, demeureraient adjugés au profit de sa fllle. Gabrielle eut beau interjeter appel, elle fut forcée d'entrer dans le couvent des Bénédictines de la rue des Postes, — et Semitte crut pouvoir respirer. ^
Mais, par malheur, de tout temps les verrous et les grilles n'ont fait qu'irriter les amoureux, en portant un défi à leur imagination ; cet axiome : Rien n'exalte comme le danger, est devenu depuis une ère immémoriale la devise des soldats de Cvthère. Au couvent des Bénédictines, Gabrielle trouva le moyen d'entretenir des relations avec le banquier Goy, le plus obstiné des banquiers, certainement. La supérieure ferma les yeux sur ses nombreuses visites au parloir; mais le mari en fut informé : il s'arma de toute la rigueur de la justice, et un second arrêt , qu'il obtint
te 27 septembre de la même année, fit transférer la beUe épicière dans la prison de la Conciergerie*. Ce fut là que la belle épicière rencontra le fameux romancier Eustache Le Noble, qui y était alors détenu. Mais le rôle que cet homme joue dans cette histoire est trop important pour que nous ne lui consacrions pas quelques pages spéciales destinées à jeter du jour ■sur ses antécédents.
Pourquoi iaut-il que nous allions si souvent réveiller sous les tables des cabarets ces écrivains dont les li\Tes font notre gloire et dont la vie fait notre honte? 11 semblerait que le génie ne dût errer que sur les tords de Blandusie ou dans les corridors somptueux •de Versailles ; qu'il dût ne s'pf frir à nous que coiffé du laurier vii^iiien ou tout au moins du feutre à plumes blanclies, dont le brin valait cent pistoles. Pourquoi faut-il que les haillons de Saint-Amand,— tm de ceux qui n'ont que leur ombre pour tout la- •quais, selon l'expression de la Fontaine, viennent si cruellement dédorer nos rêves de grandeur poétique? Heureux encore lorsque nous n'avons pas à aller chercher dans un lit d'hospice ou, comme aujourd'hui, $ur le seuil d'une prison, l'homme de nos émotions •et de notre enthousiasme !
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Parmi la troupe un peu confuse des romanciers du dix-septième siècle, Ëustacbe Le Noble, dont le wxb devait peser si peu dans le creux de la main de ia postérité, a droit au premier rang. Ses Promenades et ses Aventures provinciales sont remarquables ps^ Taisance et la bonne humeur. Cependant il n'a laissé qu'un »(Mn dégradé, qu'une mémoire avilie. Indulgent pour les piperies de maître François Villon, ce joyeux courtisan de la potence, la critique n'a jamais éprouvé qu'horreur et mépris pour les faux actes d'Eustache Le Noble, procureur général et coureur de tripots. D'où vient une partialité semblable ?
Les événements de cette vie, si brillante et si fortunée à son début, — si désordonnée, si dramatique et si criminelle à son milieu, — et, enfin, si misérable à son dénoûment, — ces événements-là, disons-nous, frapperont d'autant plus les intelligences, que rien des égarements de l'auteur ne se trahit dans ses ouvrages, que rien de pervers ou d'immonde ne coule de sa plume, et que l'on pourrait croire, avec l'auteur du Myosotis, que son âme endormie n'a été ni complice ni témoin de ses erreurs. . . . \ . . .
Eustache Le Noble était un Champenois, comme tant d'autres personnages de mérite qui ont suffisamment discrédité le dicton populaire que l'on sait. C'était un cahampenois de Troyes, comme Jean Passerat, lepoëte des élégances latines, comme le cardinal de BéruUe, comme le statuaire Girardon, comme le
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peiDtre François Desportes, ce même peintre qui , ayant été traité avec hauteur par un riche parvenu, lui répondit : « Quand je voudrai, je serai ce que vous êtes, mais vous ne pourrez jamais être ce que je suis. » Ëustache Le Noble naquit en 1643 ; il était baron de Tenelière et de Saint- Georges. Il descendait de Guillaume Le Noble, ancien baillif d*Arval, charge qui ne se donnait qu'à la noblesse. Son aïeul était conseiller au grand Conseil et fut conseiller d'État ; son père était président et lieutenant général à Tro vas. Du côté de la fortune, Ëustache n'avait pas été moins bien favorisé que du côté de la naissance. Il pouvait à son gré faire éclore en un instant, dans la serre chaude de la richesse, les fleurs les plus merveilleuses de son caprice et de son désir. Cependant il ne s'attacha d'abord — et Ton crut pouvoir en tirer un bon augure — qu'à cultiver la fleur qui ne coûte rien, celle qui s'épanouit aussi bien sous les larmes que sous les éclats de rire, — la fleur de poésie, — si diverse et toujours si belle, rose chez les uns, tuhpe chez les autres, violettç cliez ceux-ci. Il mit son cœur en stances, et, comme la plupart des poètes, il chanta ses premières amours avant d'avoir eu des amours. Sa facilité et sa verve étaient surprenantes; il avait surtout cet esprit foudroyant qui devine autant qu'il apprend, et cette impatience de la vie qui mène aux choses grandes ou terribles, admirables où coupables. Ainsi, dès qu'il se mit à vivre, n'eut-il rien à savoir, il n'eut qu'à vérifier. La vérification mène
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loin : elle le mena jusqu'à la corruption ; et, une fois acquis à la corruption, Eustache LeNoble ne se sentit plus la force de faire un pas en arrière.
Il était beau. Il aimait le plaisir par-dessus tout, le plaisir sous quelque forme et sous quelque nom qu'il se présente, splendide ou trivial, dans une coupe d'or ou dans un gobelet d'étain, sur les lèvres de Guillemette ou de dame Rose. 11 était avide de plaisir^ que ce plaisir fût fait de silence ou de bruit, qu'il s'appelât la chanson ou le lête-à-têle, qu'il sortît d'un cornet sous les angles d'un dé, ou qu'il étinceîât sous une paupière à demi close. Il fit flamber ses passions au double feu de sa poésie et de sa jeunesse, — et je m'étonne qu'au milieu de toute» ces frénésies sans relâche, on ait eu le temps de faire de lui un procureur général au parlement de Metz. La vérité est pourtant qu'il se réveilla, un beau matin, magistrat, comme son père, comme son aïeul, comme tous les LeNoble enfin. Ou je me trompe fort, ou ce dut être pour lui l'occasion d'un rondeau burlesque, ce jour-là. Eustache Le Noble continua, au parlement de Metz, sa vie de casseur de pots et d'enfileur de rimes. Il attira en outre sur lui plus d'attention que besoin n'était, par quelques anecdotes de séduction dont les bourgeois effarouchés tirent un vilain bruit. Les créanciers, qui sont de tous les temps et de tous les pays, entrèrent dans le concert et menacèrent d'un mauvais parti monsieur le procureur général, s'il ne mettait à l'avenir un peu plus d'eau dans son vin et de
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{NTose daus ses vers. Bien que sa nature expansive et champenoise jusqu'au petillanent dût en souffrir de la plus cruelle sorte. Le Noble se résigna à agrafer un manteau sombre sur ses vices trop resplendissants. Sa seconde jeunesse «'écoula ainsi^ entre les nécessités de sa charge et les sourdes fredaines que permet seules une ville de province, dans une incessante ccmtrainte, — du fardeau de laquelle il ne se débarrassa que par un crime.
Gomment un poëte, comment un homme issu d'une famille opulente et sans souillure, comment Ëustacbe Le Noble put-il se déshonorer jusqu'à faire de faux actes? Par quelle succession de dér^lements arriva-t-il à «cette limite extrôme où l'homme de talent s'efface pour ne laisser voir qu'un vulgaire coquin? C'est ce que nous n'avons pas le courage de ciiereber à expliquer. Que de bouteilles vidées, que de miits enôammées n'a-t-il pas fallu pour aboutir à ce résultat ! — Ëustacbe fut conduit à Paris et enfermé au Gbâtelet. On le condamna à Tamende honorable et à un bannissement de neui ans.
' 11 appela de cette sentence. Plusieurs personnes considérables s'intéressaient à lui, et les femmes, qui n'estiment que comme peccadilles les fautes commises à leur intention, n'étaient pas les dernières à idaider chaleureusement la cause de ce pemvre romancier. On rappelait ses titres littéraires, un joli poëme de Fradine^ou les Ongles coupe'Sy et cet autre, les Noyers, qui avait obtenu l'approbation du ce-
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lèbre BOikleau-DespréauXy le lieutenant criminel du Parnasse. Â la cour, c'était sa famille qu'on mettait en avant; dans les ruelles, c'était sa ûgure» c'était le tour galant de son esprit. Ëustache Le Noble eut bientôt une foule de partisans. £n attendant qu'on statuât sur son appel» il fut transféré à la Conciergerie.
La Muse était revenue à lui dès qu'elle l'avait vu sous les verrous. Les refrains cyniques du débauché Tavaient éloignée, les larmes s(^itaires du prisonnier ta ramenèrent. C'est en prison que Le Noble a composé ses œuvres les meilleures et les plus vivantes, ses aventures de ville et de campagne, égayées de petits vers souriants et frisés comme des cupidonneaux. On admire cette bonté qui est un des principaux caractères de ses romans, cette limpidité, ce raisonnement tranquille et juste, ce bonheur de mémoire, cette diversité sans effort; — on admire ce calme et cette force, en présence de cette vie tourm^:itée et grosse encore de nuages sinistres.
Ëustache Le Noble n'était pas enfermé avec les malfaiteurs ordinaires; il était logé dans une des dépendances de la Conciergerie qu'on appelait alors la Pengion^ et il avait la liberté de voir à son gré les autres pensionnaires. Ses manières enjouées, sa cfmversation brillante ^e tardèrent pas à lui concilier les sympathies de ses compagnons d'infortune, lesquels d'ailleurs n'avaient pas, je le suppose, le droit de se montrer exigeants. 11 avisa parmi eux un cer-
% MONSIEUR DE CtPIDON
tain Carillon, homme d'aventures et de professions variées; Le Noble fit de Carillon son confident et lui raconta la tragédie de sa vie, entremêlée de sonnets langoureux et de triolets badins, de satires politiques et de traductions des Psaumes, — car la tête de cet homme était organisée comme pas une. Il lui lut ensuite quelques chapitres inédits des Mémoires du chevalier BaHazar^ et il le pria d'exprimer une opinion touchant son Histoire du détrônement de Mahomet IV. Carillon, à qui le commerce des neuf Muses était le seul commerce qui lui fût absolument inconnu, se laissa benoîtement initier aux choses de la littérature, et il se prit d'une admiration telle pour ce poétique faussaire, qu'au bout de^quelque temps Carillon et Le Noble étaient devenus les synonymes (f Euryale et de Nisus.
Un jour qu'ils se promenaient ensemble dans la cour de la Pension, en rêvant aux beaux dîners qui se faisaient sans eux au cabaret du Céleri d'or, ils virent entrer une femme vêtue avec luxe, jeune encore, gracieuse et faite à ravir. Les deux amis pressèrent le pas et manœuvrèrent de façon à se trouver en face de la nouvelle venue, qui, à leur approche, s'était mise à jouer de l'éventail. Dès qu'il l'eut envisagée. Carillon serra le bras d'Eustache Le Noble et laissa échapper une exclamation de suprise. ■
— Qu'est-ce que tu as? demanda Le Noble ; connaîtrais-tu cette personne, par hasard ?
— Belle demande ! dit Carillon.
— Ah I mon ami, je brûle déjà de savoir qui elle est ; ses yeux ont une puissance à laquelle mon cœur ne saurait résister.
— Voilà un cœur tombé en de belles mains! dit Carillon en riant.
— Tu redoubles ma curiosité; apprends-moi le nom de cetta déesse.
— Eh! parbleu! mon pauvre Le Noble, c'est la belle Epicière.
— La belle epicière ?
7— Est-ce que tu n*as jamais entendu parler à Paris de la fomcuse Gabrielle?
— Jamais, répondit Eustache Le Noble tout à fait intrigué.
En ce moment, la belle épidère venant à rencontre des deux prisonniers, Carillon, baissant la voix, acheva à Toreille de Le Noble la confidence qu*il avait commencée.
Le récit que nous venons de faire est indispensable pour aider à comprendre Tétrange liaison qui devait s'établir si fatalement entre Gabrielle et Eustache, ces deux êtres, beaux tous deux, tous deux mariés, tous deux criminels, et tous deux insatiables.
Dans la Pension^ où ils avaient le loisir de se voir aux heures de promenade, Eustache et Gabrielle, en-
lis XONSiEUR DE CDPIEH>!S
traînés l'un vers Tautre par leur réputation, ne tardèrent pas à échanger de tendres avevx. Ëustache n'était plus jeune cependant, si du moii^Ton appelle n'être pins jeune le (ait d'avoir usé un certain nombre d'almanachs et de voir quelques cheveuxgris se mésallier* aux noirs ou 'aux blonds. Mais lui ne comptait pas de cette manière; il mesurait «a jeunesse aux bouillonnements de son cœur et aux vibrations de son cçrveau, et, sentant toujours battre Tun et s'exalter l'autre, il disait : — J'ai encore vingt ans!
rt en avait plus de quarante, toutefois. A vrai dire, personne n'eût songé à les lui donner, et lui moins que tout autre eût songé à les accepter. L'orgie ellemême, qui lime ce qu'elle n'entame pas du premier 4^ottp de dent, l'orgie ^mblait avoir renoncé à ses droits sur ce tempérament de fer.
Ëustache Le Noble devint le conseiller de Gabrielle. Il rédigea pour elle plusieurs mémoires justitîeatife,. tendant à faire croire que Semitte lui avait pardonné et ne désirait rien tant que de la recevoir au domi^cile conjugal.
Sur ces entrefaites, M. Le Nain, rapporteur, descendit à la Conciergerie pour faire ta visite des prisonniers; -la nommée Boursier, concierge, lui présenta Gabrielle, qui se jeta à ses pieds, fondit en larmes^ et assura, avec mille serments, qu'elle était réconciliée avec son mari. Le rapporteur, touché deslarmes de cette belle personne, rédigea un rapport, <?n vertu duquel il lui fut permis de se retirer au
€Ouveiit de Notre-Dame de Liesse, pour fake preu\-e de sa réconciliation soos trois mois.
C'était {H^ciséfiftent ce que le poète et la belle -épicière désiraient. Leur but commun était de s'évader par les moyens les plus prompts et de se réunir en^ suite dans un endroit ignoré, pour y vivre de la vie amoureuse et obscure. Les rêves idylliques sont principalement Tapanage des amours coupables.
Une fois Gabrielle liors de la. Conciergerie, Eustache Le Noble se creusa la tête afin de découvrir, ,tant pour elle que pour lui, des moyens d'évasion, des ruses romanesques aisément transporlables dans la vie réelle. 11 en avait déjà rejeté une vingtaine comme trop héroïques et dignes seulement d'un héros de La Calprenède, lorsqu'il vit venir à lui son ami intime Carillon, qui se frottait les mains en signe d'allégresse, et dont le visage entier exprimait une satisfaction souveraine.
— Félicite -moi! s'écria Carillon en se ciimpant à trois pas devant lui ; mon innocence a été définitivement reconnue.
Le Noble le regarda d'un, air ahuri et répéta machinalement : •
— Ton innocence?
— Eh ! certainement oui, mon innocence. Ne diraiton pas que ce motl'écorche les lèvres? En d'autres termes, je suis libre et je viens te faire mes adieui.
— Tu es libre, Carillon? dit Eustache avec vivacité.
— Libre comme l'oiseau au moment où fl va dé-
ployer ses ailes... Tiens! voilà pour le moins une phrase que Je t'ai volée quelque part. ♦
— Et tu peux aller partout où bon te semble?
— Partout.
— Même au couvent de Notre-Dame de Liesse? ajouta-t-il à voix basse.
— Pourquoi pas? répondit Carillon, de Tair d'un homme qui entend à demi-mot.
— Ah ! mon cher Carillon...
La conversation amenée sur ce terrain se continua par des instructions secrètes qu'Eustache Le Noble prodigua à son confident, lequel promit de ^mettre tout en œuvre pour favoriser l'évasion de la belle épicière. Ils se séparèrent ensuite avec les plus grandes démonstrations d'amitié, et convinrent du moyen de se donner de leurs nouvelles réciproquement.
Carillon, ainsi que nous Tavons fait entendre, était doué de plusieurs sortes d'intelligence, ce qui lui permettait de diversifier les services qu'il pouvait rendre à ses semblables. L'affection désintéressée qu'il portait à Eustache le fit passer sur ce que son rôle en cette circonstance offrait de délicat eC^Je périlleux. Il n'en était pas, d'ailleurs, à ses premiers démêlés avec la justice; il fit ce que l'amitié lui prescrivait de faire, et il ne s'inquiéta pas d'autre chose.
Un soir du mois de décembre 1694, Gabrielle trouva la porte du couvent ouverte. Elle s'échappa dans les ténèbres, et, au bout de quelques pas, elle
reacontra Carillon, qui rattendait en se promenant de long en larg? à peu de dislance d'une voiture.
— Est-ce vous, belle Gabrielle ? lui demanda-t-il.
— Oui.
— En ce cas, montez vite ; nous nîavons pas une minute à perdre.
Le cocher piqua ses bêtes. Une bande de dix hommes à cheval et armés se distribua aux portières •et Ton partit en toute hâte.
— Mon Dieu! quels sont ces hommes? demanda avec effroi Gabrielle.
— Rassurez-vous, répondit Carillon, ce sont des gens dévoués qui ont consenti à nous servir d'escorte, au cas où nous serions inquiétés sur la route. L'un d'eux est votre beau-frere Joseph Alix ; un autre est Charles Passy, l'ami de votre pèie. Quant au reste, ce sont des gens de qualité de moi connus. Croyez-moi, ce n'est pas une précaution inutile.
Les roues du carrosse, soigneusement enveloppées, roulaient sur le pavé sans éveiller aucun bruit.
— Écoutez! dit tout à coup Carillon en tendant l'oreille.
— Qu'est-ce donc? interrogea Gabrielle toute tremblante.
— Que vous disais-jc? l'alerte est donnée au couvent; entendez-vous?...
Malgré la distance, en effet, les sons clairs d'une cloche arrivaient jusqu'aux fuyards.
I9â MONSIEUR DE CeWDOK
— Bah! ajouta Carillon, nous avcwas une lieue d'Avance.
Le cortège arriva, sans mauvaise rencontre, dans un des faubourgs les plus retirés de Paris, où Carillon avait ey le soin de louer un appartement au nom de madame Le Gentilhomme. C'était un esprit ingénieux, ce Carillon. — Pendant plusieurs mois, Gabrielle ûe mit pas les pieds hors de cet appartement; mais ayant appris que Semitte avait obtenu la permission d'informer de son évasion, et qu'il était parvenu 5 la faire décréter de prise de corps, ainsi que Joseph Alix et Charles Passy, elle en conçut de vives craintes. Elle comprit bien que si elle était reprise, ce ne serait plus un couvent qui lui servirait de refuge, et que, dans la nouvelle maison où on l'enfermerait, elle ne pourrait plus communiquer avec son cher Le Noble. Pour ces raisons, elle se détermina à quitter Paris.
Elle alla d'abord en Flandre. La Flandre était, en ce temps-là, un pays de cocagne et de galanterie. Gabrielle alla joindre la garnison de Tournai, a^^ecdes lettres de recommandation d'Eustacbe Le Noble. Sa beauté fit beaucoup de bruit dans cette ville, mais il ne paraît pas que sa conduite ait donné lieu à aucun reproche. Sa passion pour le poëte l'avait-elle métamorphosée entièrement? 11 est permis de le croire. — Vêtue d'une robe simple, la belle épicière en était réduite, pour vivre, à vendre publiquement les ouvrages d'Eustache Le Noble, que Carillon lui faisait
MONSIEUR «DE CCPIDON 103
passer. Il y avait dans son infortune tant de dignité audacieuse qu'elle commandait la pitié, presque le respect.
<iabrielle resta trois mois en Flandre, au bout desquels un billet sans signature lui disait de revenir secrètement à Paris et de descendre la nuit, rue du Cîoq-Saint-Honoré, numéro 5.
Ëustache Le Noble, que nous avons laissé seul à la Conciergerie, comptait parmi ses protectrices, — et il en avait beaucoup, — une fière demoiselle, dont les indiscrètes chroniques du temps ont murmuré le nom, M"e D..,, la fille de Tagréable auteur de Vldylle âmes moutons, M**« D..., qui pouvait avoir vingt-cinq à vingt-huit ans, tenait de sa mère une toeauté mâle et peu en rapport avec Tharmonie pastorale de son nom. Il n'y avait pas, d'ailleurs, que sa figure qui contrastât avec ce nom éclos d'un soupir de chalumeau; ses goûts et son caractère étaient bien plutôt ceux d'une amazone que d'une bergerette, . d'une Thalestris que d'une Sylvanire. — Mï*e D..., qui avait envoyé paître depuis longtemps les moutons maternels, s'était éprise d'un <jmour exagéré pour Ëustache Le Noble, auquel elle venait rendre des visites plus fréquentes qu'un intérêt
104 MONSIBUR Dfi OUPIDON
de condoléance ne l'exige. Ck^lui-ci s'était promis de mettre à profit cet amour, et il avait communiqué à la romanesque personne ses projets d'évasion. L'idée de tremper dans une aventure de ce genre, et que cet homme lui devrait peut-être la liberté, sourit à M"« D... ; elle arrêta que, dans l'après-midi du prochain vendredi d'avril, elle viendrait lui apporter un costume pour faciliter sa fuite. Elle refusa de s'expliquer clairement sur ce costume.
Le plus diftîcile était d'éloigner ce jour-là le concierge Boursier, dont la méfiance n'avait d'égale que l'incorruptibilité. Quant à sa femme, elle était tout acquise à Le Noble, et l'on pouvait compter sur une cécité presque absolue de sa part. A force de rêver, M*** D... finit par trouver le défaut de la cuirasse du concierge et le trait qui devait atteindre ce défaut. — Boursier était fou de spectacle ; elle lui procura une entrée pour le théâtre des comédiens Italiens. En conséquence, le vendredi convenu, vers quatre heures, la fille de Mme d... se rendit auprès d'Eustache Le Noble ; elle avait une robe de toute beauté et des fonlanges argent et jaune :
Dès qu'il l'aperçut :
— Et ce costume ? demanda- t-il.
— En voici d*abord les accessoires, répondit la demoiselle en posant sur la table deux pistolets chargés.
— Bien, cela. Mais après?
MONSIKUR DE CIJPIDON Wt
— Après... dit- elle en hésitant et en rougissant jusqu'à la racine de ses cheveux noirs.
— Oui, après?
— Croyez-vous que les foutanges iraient mal à votre physionomie?
— Ah I s'écria Le Noble qui devina.
En un instant, la main de M**« D... fut couverte de baisers.
Et Ton se déshabilla.
A six heures, au mois d'avril, le crépuscule est as^ sez épais pour empêcher de bien distinguer une physionomie. Habillé d*une irréprochable façon, la tête couverte d'un voile et masquée en outre par la demi-lune d'un éventail, les pieds chaussés de souliers de moulon avec bouffetles, le romancier, sur l'appel des guichetiers, sortit de la chambre numéro 7 qu'il occupait. H traversa sans aucune marque d'indécision la cour des pensionnaires, et il se dirigea vers la porte ; — un instant de plus, et il était libre. Mais au moment où il allait dépasser le fatal guichet, comptant sur la complicité de la concierge, il vit entrer le terrible Boursier lui-même. Eustache Le Noble n'eut que le temps de se rejeter dans la cour. Là, collant son oreille au vitrage, il entendit Boursier raconter comme quoi les Italiens avaient cru devoir faire relâche, en présence du peu de spectateurs attirés par la comédie nouvelle.
— Allons! dit-il à sa femme, donne-moi ma lanterne, je vais faire ma ronde.
lis KOXSiKn DE ccraMm
Le NoMe frémît à ces paroles. Il regarda autour de lui d*UD air désespéré: la cour n'avait aucua ang^e propre à le dissimuler aux jeux du ccmcierge. Une seule Toiture était là; c'était la voiture qui partait tous les matins pour aller cherclier, dans les 'diverses prisons de Paris, les prisonniers qui devaient être jugés dans la quinzaine, ce qu'on appelle vulgairement le panier à salcdc, — U se jeta dedans au moment où Boursier sortait de chez lui, sa lanterne à la main.
Boursier se contenta de faire quelques pas eu dehors ; la voiture échappa beureuseinent à son attention.
11 rentra après avoir mis les verrous à la porte de la cour, et s'être assuré de la solidité des gonds.
Ëustache Le Noble ne pouvait plus ni fuir ni rentrer dans sa chambre. D'ailleurs la voiture de transport avait fait naître dans son esprit une lueur d'espérance, et il se résigna à passer la nuit dans- cette incommode cellule, au milieu des angoisses les plus vives, réveillé en sursaut à chaque instant par les cris des sentinelles.
A la pointe du jour on vint mettre les chevaux. Le Noble sentit son cœur prêt à défaillir.
Le postillon sifflait autour de la voiture; tout à coup, ridée vint à ce postillon d'ouvrir la portière: il sentit une certaine résistance, il tira plus fort à lui; la portière ne cédait pas.
— Ohl ohl murmura-t-il, voilà qui est drôle ! 11 faut que j'appelle Boursier.
A ces mots» Ëiistacbe Le Noble sentiique tout él»l perdu s^il n'agissait avec énei^ie.
Il entre-bàt)la la portière, de façon à laisser tout. }iiste passage à une bourse et à un pistolel.
Le postillon hésita une demir second^. Il se décida à {»remlre la bourse, et le pistolet rentra dans la Toiture.
A six heures moins un quart, le pâmer à salade sortit de la Conciergerie sans exciter ancon soupçon. A siï heures, il était engagé dans le quartier des Arcis; et Ëustache Le Noble profitait d'un embarras de charrettes pour mettre pied à terre et se perdre dans les rues tortueuses qui avoisinaient Saint-Jacques-la Boi^herie.
Le lieutenant criminel fit amener devant lui M"e D..., et lui adressa de sévères remontrances. — Quant au fugitif en fontanges argent et jaune, \L se fit conduire en chaise jusque dans l'allée bâtarde d'une maison de la rue du Coq, portant le numéro 5; el le soir de ce même jour, il se trouvait dans les bras de la beQe épicière.
Eustaefae et Gabrielle tenaient donc entre leurs mains le rêve tant souhaité! Us étaient libres et réuûis ; ils aliaieiit pouvoir se retremper dans une vie de
lot MOIK81ECR DE CUPIM»!
travail et d*aniour. Un horizon étroit et mystérieux, mais débordant, de félicités, se dévoilait à leurs re- .gards lassés par une succession de tempêtes. Que de magnitiques romans allait écrire Le Noble! que de comédies bouffonnes! que de tendres verselets aux yeux d'Iris, — Iris, c/est-à-dire Gabrielle! — il pourrait donc enfin réaliser le désir de sa vie entière et vivre exclusivement de la vie des poêles aux genoux de sa Gabrielle, — Gabrielle, c'est-à-dire Iris.
Au milieu de leur première extase, ils n'oublièrent pas les précautions infinies dont il leur fallait s'entourer. Ils prirent le nom de M. et M^^ de l'isle. Eustache Le Noble avait le goût des ajustements élégants : il dut revêtir le costume des gens du peuple et s'astreindre à ne se montrer en aucun lieu de belle compagnie. Gabrielle ne sortit que le soir. — La rue du Coq leur parut trop fréquentée , ils allèrerent loger rue Sainl-Josepb. — Eustache travaillait huit ou dix heures par jour, et recevait cent pisloles par mois de ses libraires.
Cela alla bien les premiers temps. Mais isolez donc entièrement du monde et des événements extérieurs uïi écrivain, et surtout un écrivain tel que Le Noble ! Dès que ces hommes d'agitation et de dissipation n'absorbent plus, ils ne donnent plus. Ils ont besoin de renouveler leur provision intellectuelle. Moins que tous les autres, les écrivains de cinquante ans ont le droit de vivre à l'écart. — Eustache Le Noble se relâcha peu à peu; dès qu'il sentit le travail lui devenir
MO?{âlElR DE CUPIDON l€9
pénible, il s'absenta pendant des journées enti^es^ il se mêla aux oisifs de la rue et du cabaret, prenant part aux affaires du temps et de la politique. Jadis il se souvint qu'il avait été un pamphlétaire fort remarqué et que ses Dialogues périodiques avaient obtenu en 1689 un grand succès ; il voulut recommencer ses Dialogues^ et il abandonna la proie d'un gain modique, mais assuré, pour courir après l'ombre d'un bénéfice hasardeux.
Gabrielle avait toute confiance en lui, car ilétait un de ces hommes qui dominent et qui aveuglent, et elle était assurée que tout ce qu'il faisait était bien fait. L'idée de lui adresser des remontrances ne pou-, vait donc pas lui venir, elle ne savait que l'encourager lorsqu'il était abattu. — Puis, comnie la verve de Le Noble avait ses intermittences et que ces intermittences le conduisaient plus que de raison au cabaret, elle savait trouver pour lui de ces excuses naïves que Dieu met seulement au cœur des femmes aimantes. Qu'il rentrât tôt ou tard, dans le silence de la nuit ou aux lueurs tristes du matin, il était toujours sûr de rencontrer l'accueil souriant d'un beau visage. — En ce temps-là, tous les deux quittèrent la rue Saint- Joseph et allèrent s'installer dans la rue de la Lune. Eustache Le Noble emprunta le nom de l>esnoyers, écuyer.
Tous les moyens lui étaient à peu près bons pour se procurer de l'argent. Ce fut ainsi qu'il publia son ouvrage du Dégoût du monde sous le nom de M. de
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Maoroy» euié des Invalides. L'abbé de Mauroy avait eu le malheur de tomber dans les erreurs les plus grandes, mais il en avait fait une pénitence austère daos Vabbaye de Sept-Fonds. On pense bien qu'un livre portant son nom devait obtenir du succès ; il en obtint» en effet, mais la justice ne tarda pas à intervenir dans cette spéculaticm pleine d'effronterie» et le nom de M. de Mauroy dut disparaître du Dégoût du monde. — Toutefois, le volume avait eu le temps de faire son chemin sous cette rubrique ; il fut réimprimé deux fois à Paris et trois fois en Hollande. £ustache Le Noble n'en avait pas tant souhaité.
Il n'avait conservé de son ancienne opulence que les grandes habitudes et les façons seigneuriales. Ainsi n'était-*ce pas rare de lui voir, au bout du mois, jeter superbement ses cent pistoles dans quelque régal hors de la ville, avec sa maltresse, ou dans quelque partie sur l'eau. Gabrielle avait alors un jour de bonheur, qui effaçait tous les jours d'inquiétude.^ — N'est-ce pas une chose étrange que la régénération de cette femme dans une affection coupable, que ce dévouement dans cette abjection? Que n'eût pas donné le pauvre Semitte pour vivre un des jours les plus misérables de ce misérable ménage, et pour retrouver dans cette humble et courageuse personne la froide, la hautaine, la coquette Gabrielle d'autrefois I — Hélas ! il est des femmes de qui le cœur n'a jamais été connu de leurs maris I
Nous ne nous, évertuerons pas à suivre les deux
MONSIEUR DE C9PIDON lif
amants dans tous les hasards de cette malsaine existence, à travers les différents quartiers'où ils plantaient leur tente en lambeaux. — Semitte faisait toujours chercher sa femme dans Paris, mais lorsque les espions qu'il avait mis après elle croyaient être sur sa trace et arrivaient au gîte indiqué, c'était pour apprendre qu'elle en était partie depuis la veille. Ce manège dura près de quatre ans. On la saisît enfin rue du Foin, chez la nommée Goquelin, gargottëre ; on l'arrêta pendant l'absence de Le Noble et on la conduisit \ la Salpêtrière:
Tel fut le dénoûment prévu de ce roman de cape et d'épée, qui résume tout un côté des mœurs du dix-septième siècle, c'est-à-dirg l'héroïsme dans le crime, la chevalerie dans la bourbe. — Eustache Le Noble reçut un coup terrible de cette séparation. C'était son dernier amour qu'en lui avait arraché, il erra plusieurs jours et plusieurs nuits par la ville, sans prendre les précautions que lui commandait sa propre sûreté. Gabrielle était le seul lien par leque^ il se rattachât encore, quoique faiblement, à la vie régulière. A partir de cet événement, il se laissa aller au découragement et à la lassitude. — Il composa contre Semitte une multitude de libelles dans lesquels il l'appela tour à tour : le Marquiê' de Gmgembrt^ le sot M. Cannelle^ le nmêcadier Adéan ou )e fameux Comificius, On n'a pas d'idée Vie cette folîé et de ce débordement d'injures. Mais depuis lonii^temps le public ne prenait plus aucun intérêt aux
ilâ HOKSiBDR DB CCPlDOIf
aventures de la belle épiciëre, — réputation évanouie, beauté oubKée !
Après plus d'un an, Eustache Le Noble, ayant appris qu'elle devait être transférée de la Salpêtrière à la Conciergerie, pour être jugée définitivement, résolut de tenter un suprême effort. 11 se mit avec plusieurs hommes armés sur le chemin qui conduit de l'hôpital à Paris. Mais Semitte, qui avait prévu cet enlèvement, l'empêcha en faisant accompagner l'huissier chargé du transport par un de ses amis, à la tête de huit ou dix archers, qui tinrent les ravisseurs en respect et leur firent manquer leur coup.
Ce fut la dernière tentative d'Eustache Le Noble pour se rapprocher.de celle qui l'avait tant aimé. Lui-même était serré de près par la justice. 11 finit cependant par obtenir des lettres^de rappel de ban, à la condition de n'exercer aucune charge de judicature.
VU
Le dix-huitième siècle, que plusieurs philosophes d'aujourd'hui osent franchement appeler le grand siècle, venait de commencer; — il copamençait un peu tristement, tenu en bride par les pères jésuites. Les vieilles femmes régnaient toujours. Les jeunes n'osaient pas encore montrer leur teint de lis et de rose ; rien n'annonçait, en un mot, la venue de ces
prodigieuses saturnales où la grâce et le luxe atteignirent aux splendeurs de la décadence païenne, où Tesprit se hissa jusqu'au génie, où tout se fit par rOpéra, comme aujourd'hui tout se fait i>ar la Bourse, où Von eut une monarchie d'Opéra, et même une religion d'Opéra, — la religion de l'abbé Mauryl — Le dix-huitième siècle, bien qu'âgé déjà de plusieurs années, n'était pas, à vrai dire, encore advenu. *
La littérature était sommeillante comme la cour ; les bons auteurs n'existaient plus.
11 n'y avait en réaUté qu'un seul homme qui bataillât encore, au fond.de son grenier, en l'honneur d'Apollon et de ses neuf demoiselles de compagnie : c'était Eustache Le Noble. Celui-là tenait vaillamment tête à l'indifférence publique et entassait romans sur romans, comédies sur comédies, traductions sur traductions. 11 faisait paraître tous les mois des Entretiens politiques dont la collection complète forme aujourd'hui quatorze volumes*, il barbouillait des rames de papier avec cette rage qui prend la vieillesse au bord de la mort et de l'oubli.
C'était alors un homme de soixante-cinq ans environ. Il ne vivait plus que poiir le travail et pour le cabaret. Quant à l'amour, il était mort en lui. Depuis bien longtemps il n'avait plus entendu parler et il ne s'était plus enquis de la belle épicière; il savait seulement qu'elle était gagnée à Dieu, et qu'elle expiait dans les pratiques les plus rigoureuses de la religion les heures trop enivrées de sa jeunesse.
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— £q présence de cette coiiYerslon dont tout attestait la sinoérilé, et avec cet instinct qui ne trompe pas, EnstacKe Le Noble a^ait compris que son rôle à lui était fini, et qu'il ne lui i^estait plus désonnais qu'à rayer de sa mémoire le nom de cette femme» pour ne pas l'y profaner.
GabrieUe» en effet , ne lui appartenait plus, Gabriélle n'appartenait à personne. Un rayon d'en haut avait pénétré cette Ame toute mondaine , et il lui avait été permis d'entrevoir le néant des passions de la teire : les larmes dont la retraite ouvre la source divine effagaient diaque jour une tacbe de sa vie. Si bien qi\e lorsqu'au bout de deux ans de réclusion, Semitte, vaincu par ces preuves de repentir» voulut profiter du bénéfice dé la loi et reprendre sa femme avec lui -— ce fut GabrieHe, à son tour, qui, résistant à toutes ses instapcds, dédara vouloir finir ses jours dans l'asile où la volonté céleste l'avait fait entrer. Les supplications de sa famille, comme celles de son inari, furent inutiles : il fallut céder devant cette inébranlable et louable vocation. GabrieUe demeura au couvent*
Ëustache Le Noble, pour des raisons qu'on a toujours ignorées , n'avait pas quitté l'appartement de la rue du Foin, qu'il habitait avec la belle épi<iiète au moment de l'arrestation de celle-ci. C'était une misérable diambre garnie, où le jour pénétrait avaro et centriste.
Un soir que, par extraordinaire, la cheminée avait
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reçu un fagat, et qu'à sa flamme turbulente le vieil auteur réchauffait ses mains engourdies parle travail de la journée, il se laissa aller aux rêveries mélancoliques qu'amènent avec euxTliiver et la pauvrefé. 11 récapitula sa vie honteuse; et malgré lui se. trouva sur ses lèvres cet amer couplet de Villon :
Hé Dieu! si j'eusse estndié Au temps de ma jeanesse folle, Et à bonnes mœors dédié, l'aorais maison el conehe molle.
Mais, hélas ! je fujais VéctAe^ Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole A pea qae le cœnr ne me fend I
A ce moment-là, il entendit un pas d*homme dans son escalier , et, quelques minutes après, un coup frappé avec hésitation à sa porte.
Le Noble cria : Entrez ! eh se. demandant qui pouvait lui rendre visite à une telle heure el par un tel froid. C'était un vieillard comme lui, pâle et les vêtements négligés, comme lui. Ce vieillard s'arrêta sur le seuil de la chambre, immobile et regardant tout avec irvidité ; — et lorsque .Eustache vint à son approche pour lui demander ce qu'il voulait, il ne lui répondit que par ces mots :
— Je suis Semitte 1
C'était Semitte en effet, Semitte blanchi et méconnaissable, traînant sa douleur dans tous les endroits qui lui rappelaient Gabriellë; Semitte, qui, après
116 MOXSIBOft DE CUFIDON
avoir employé ses soins et ses ressources à faire enfermer sa femme, passait maintenant sa vie à la regretter.
interdit, stupéfait, Eustacbe Le Noble était resté .debout, lui.
— Oui, c'est moi ! lui dit Semitte d'une voixéleinte, moi, Cornificius et Gingembre , ainsi que vous m'avez baptisé. Vous êtes étonné de me voir, n'est-ce pas? Oh! ne craignez pas que je vienne peser sur votre existence, comme vous avez pesé sur la mienne: je n'ai plus la force de vous haïr. — Je viens seulement... je viens voir les lieux qu'elle a habités, il y a...
— Il y a neuf ans de cela, murmura Eustacbe Le Noble.
— Je le sais. J'étais en bas, dans la rue, lorsque les archers l'emmenèrent. Elle ne me reconnut point...
. Je viens parler d'elle...
Les deux hommes se turent.
— Je l'ai bien torturée, reprit Semitte ; il a dû lui échapper bien souvent contre moi des paroles de haine^.. Ohl oui. Mon nom devait lui être odieux. Mais comprenez'vous combien . il faut aimeî une femme pour la poursuivre de la sorte, comprenez vous de quel amour effréné et immense est faite une vengeance de dix années? Dix années ! — Et penser que cliaque jour mon esprit s'attachait à forger un nouvel anneau pour sadiatne, un verrou de plus pour son cachot ! C'est horrible !
.MONSIEUR DE CCPIDON 117
U pleurait.
Eustache ne cherchait pas à le consoler ; d'ailleurs, il ne pouvait pas le consoler : il ne devait que son silence à ce malheur respectable et touchant.
Semitte tournait dans la petite chambre, examinant chaque objet avec une curiosité fébrile, arrêtant les yeux sur la tapisserie, posant sa main sur les meubles.
Touché de pitié, Eustache Le Noble lui désigna du doigt nn vieux fauteuil. Semitte comprit.
— £lles*est assisse là! murmura-t-il (et l'on eût entendu les battements qui soulevaient sa potrine) ; de là, elle présentait au feu, comme autrefois, ses pieds chaussés de pantoufles.
— Quand il y avait du feu, ajouta Le Noble en souriant tristement..
— Quoi?... fit Semilte^^ui n'acheva pas.
— Hélas ! on n'est jamais heureux de toutes les façons.
— Ah ! vous avez. été plus heureux que moi! Elle vous aimait au moins. Que ne donnerais-je pas aujourd'hui pour recommencer mes souffrances ! Si vous saviez combien ma maison est déserte et comme je regrette l'enfer que j'ai perdu! c'est une bien grande lâcheté de ma part, n'est-il pas vrai? Mais que voulez-vous, tout sens humain est étouffé en moi, je n'ai plus que du désespoir. Ah! Gabrielle! le plus vengé des deux, ce n'est pas celui qui pleure tous les jours en t'appelant.
118 MONSIEUR DE CCPlIKMf
Seinitte mit sa tète dans ses mains.
Pendant cet intervalle, Ëustache Le Noble attisd la braise du fbjrer.
Cette occopàtian monotone attira ratienlioti de Seinitte; son amertume sel fit jour à travers ses plaintes.
>^ Hélas! dit-il, vous étés comme elle, vous êtes comme les autres, vous êtes comme tout le monde,, insensible à msi doûleUr. Vous vous dites, vous aussi : — C'est bien fait, il n'a que ce qu'il mérite; pourquoi s'est^il montré; si cruel? Ahï pauvre homme que je suis, en effet! Dieu me châtie ^omme j'ai châtié.
11 s'assit, lui aussi, devant la chemii^e^ et ce fut un spectacle émouvant que de voir et d'entendre, pendant deux heures que dura sa visite, les pleurs et les. sanglots de ce vieillard. Ëustache Le Noble en sentit sa conscience pour jamais déchirée.
— Adieu ! dit Semitte lorsque minuit sonna à l'église de Saint-Séverin. D'ici à la Salpètrière, laicourse estlongue.
— A la Salpètrière? interrogea Le Noble, surpris.
— Oui, c'est là qiie je demeure à présent... c'està-dire à côté. J*aperçois la fenêtre de sa cellule, il me semble que je suis encore pour quelque diose dans son existence.
11 se leva;
— Adieu I répéta-t-il.
Ëustache Le Noble l'accompagna jusqu'à la porte
de la chambre, et, lout le temps qu'il entendit son pas chancelant retentir sur les marches de l'escalier de bois, il resta l'œil tixe et l'oreille tendue, de l'air de quelqu'un qui écoule et regarde s'éloigner un fantôme.
Vers la fin de l'année 1710, Eustache Le Noble, baron de Saint-Georges et de Tenelière, était tombé au plus bas de la misère. Lui qui avait fait gagner plus de cent mille écus à ses libraires, il ne subsistait plus que des bienfaits de M. d'Argenson, lieutenant de police et iiepuis garde des sceaux, qui lui envoyait un louis tous les dimanches. Enfin, le 11 janvier 1711, il mourut, — moitié de faim, moitié de froid, — à l'âge de soixante-huit ans, dans cette même chambre garnie de la rue du Foin à laquelle il était demeuré fidèle.
La paroisse de Saint-Séverin l'enterra par charité.