CHAPITRE Xll
Un café littéraire. — Dialogae de vaadevillistes. — Jusliii Roiuui. — De
i*BXPLOITATIUM DE l'HOMMK PAR LU FEMME. — M. dé CupidOD Ut deS
fragments de cet important oavrage. — L'amoor triste. — Comment aiment les gens de lettres.
Fendâût le récit de cette bistmre, nous étions entrés dans un café du boulevard. Il se trouva que c'était un café littéraire. Plusieurs auteurs se livraient au noble exercice qui fit jadis la fortune politique de Ghamillart; les plus sages consommaient. On parlait beaucoup et très-haut. Je crus m'apercevoir que la curiosité àe M. de Cupidon était excitée; alors, sans faire semblant de rien, nous nous approchâmes de la table la plus bruyante, où deux individus poursuivaient une partie de dominos commencée depuis plusieurs heures. — L'un était un vaudevilliste des Folies-Dramatiques; il était gros,
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il portait la livrée de rbonnété aisance ; sa barbe noire, taillée par un ciseau habile, dessinait d'agréables parterres sur son visage béat. L'autre était un vaudevilliste du Gymnase et de partout ; il était maigre, nerveux et inquiet.
Voici le dialogue que nous surprimes entre ces deux soi-disant hommes de lettres :
LE vAODEViLUSTE DES FOLIES. — Mou petit, tu n'as pas de chance ; j'avais tous les trois en main, et tu poses le ciote&fe I Je joue pour onze*., et à moi la pose...
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — BlaUC partOUt. DiS
donc, as-tu quelque chose en train aux Folies?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Oui, j'ai dCUX aCtOS
pour Neuville; mais ça ne passera pas avant le 15 mai. [Appelant,] Garçon, de l'absinthe! «^
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — POUrqUOif
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Est-ce quo je sais? Mourier fait sa terrine; il veut pousser sa revue jusqu'à l'été.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE, — Et du^ix.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — DOUble ! A prOpOS,
est-ce que tu as vu la pièce de Vayin, au Palais- Royal î
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — NOn, qu'OSt-CC que
c'est ?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — La mèhie idée que mon Chemlier de Boischenu^ A y a deux ans, tu sais...
LE VAUDEVILLISTE DU ÔTMKASE. — PdS de Six.<.
LE VAUDEVILLISTE DES TOLIES. MaiS c'CSt gâché ,
absolument gâché. H y avait trois actes là dedans. Varin a passé à côté du sujet. Moi, au moins, j'avais fait un rôle de père qui était naturej tu te rappelles...
LE .VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — PaS de SiX.
LE VAUDEVILLISTE DBS FOUBS. — C'était Heuzej Qul le jouait, il v ^ deux ans. Je lui dis, tai veJUe, dans sa loge : « Mon enfant, il faut te faire une tête ! » Tuvas voir. Lui, disait que son rôle était un empoignmr. Bon! je le laisse aller. En bas, le régisseur me dît : c( .Vous savez que nous coupons la scène du premier acte depuis ces mots : Yom aurez 1411 nœud de rubans verts pendant le bal^ jusqu'au moment où la marquise entre dans le petit cabinet. D C'était ma meilleure scène; tu vas voir. Je tombe furieux chez Mourier. Heuzey me suivait ; c'était à la fin de septembre : « Si on coupe la scène de la niarquise, je retire mon naanuscrit! » Tu ne peux pas te figurer, mon cher, comme j'étais furieux. Le régisseur était blanc comme cela. Tu penses bien qu'on laissa la scène avec la marquise et le baron. Heuzey avait une tête superbe! des cheveux par là, et puis par là. La pièce eut vingt-sept représentations, dans les ehaleurs t
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — J'ai pefdU. POUr-
tant j'ai joué aussi bien que feu Domino.
LE vAUDeviLLisTE DES FOLIES. — Eh bien ! garçoo, et cette absinthe ? '
LE GABçoN. — VoIlà, moDsieur, voilà !
LE VAUDËVILUSTE BES FOLIES^ ~ TU UQ TOUX paS tft
revaDcbe^ mon petit Fabio?
LE VAUDEVILLISTE DO GYMNASE; — MerCl.
LE c.ARço?r, avec un plateau. — L'abôinlhe demandée !
LE VAUDEVILLISTE T>U GYMNASE. — MOtt Chet, je D^
puis plus boire Tabsintlie pure.
LE VAUDEVILLISTE Dtjs FOLIES. — Gela 56 compreud.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. -^ NOÛ, OiaistU me '
dirais : « Od va te faire directeur de TOdéon, avec^ une subvention de 504),000 francs, à condition seulement de boire un verre d'absinthe pure, » que je reruserais !
LE VAUDEVILLISTE DBS FOLIES. — Je le CTôis bien!
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — NOD, nMHS C'est
plus fort que moi; j'aimerais mieux boire un verre d'eau-forte, par exemple !
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Oui, OUi.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Tu dovrais bien faire quelque chose avec moi pour ici.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — QUOi?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — CaYpier me tourmente pour une pièce un peu solide.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Dô la pâtc ferme ?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — PaS tOÙt à fait, dU
. feuilletage. Il veut un peu de sentiment, avec du co-
15S4 MONSIBUR DB CUrtDON
inique ; tu Yois ça. Moi, je n'ai pas le temps» je fais une grande pièce pour la Porte^Saint-Martin ; j'ai mes répétitions tous les jours au Gymnase ; j'ai demain lecture au Vaudeville. Quand veux-tu que je m'occupe de Garpier? C'est impossible. Cherche mie idée : tu dois en avoir, toi, des idées ?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Si j'eu avais, je ne les garderais pas.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE, oprès UH mometit de silence. — £h bien! j'en ai une, moil [Il boit.) Ce qu'il y a de plus sûr à présent, c'est de faire une pièce avec un livre très-connu.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Oui, pour faire un vaudeville, prenez un chef-d'œuvre. Tiens 1 si nous faisions un vaudeville avec la Cuinmère bourgeoise ?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Pourquoi pas avec la Grammaire française^ As-tu lu Alfred de Musset?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Tu m'ennuies!...
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — L'aS-tU lU ?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Parbleu! Musset, de rinslrtut de France. Après?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Ëb bieul il y a un très-joli rôle pour Pérey dans Rolla. Te rappelles-tu bien Rolla?
LE- VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Va tOUJOUrS.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Voilà l'idée : tU
sais que Rollà est un jeune premier , second au besoin, qui après avoir dissipé sa fortune, devint éperdument amoureux d'une jeune fille, qu'il a à peine
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vue. Rolla, qui a longtemps fait la vie, se sent pincé cette fois. Il ne demanderait pas mieux que d'assurer un sort à Marie et de Fépouser ; mais , comme il n'a plus de braise y il se tue. Marie ne veut pas lui survivre, et elle se tue aussi.
LE VAUDEVILUSTE DES FOLIES. — Heuh! ce n*est pas gai, ce petit macbin-là!
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Oh! nOUS mettrODS
un portier ou un propriétaire qui sera chargé de faire rire ; ne t*inquiète pas. Il y aura aussi un effet de joueur d'orgue dans la rue, dont tu me diras des nouvelles. Voyons, veux-tu ou ne veux-tu pas que nous fassions un Rotin ensemble?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — JO VeUX.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Puisque tU aS lU
Musset, tu dois savoir qu'après la mort de Rolla, il y
a une invocation à Voltaire.
LE Vaudevilliste des folies. — Parbleu 1 LE vaudevilliste DU GYMNASE. — Cela commouce
ainsi :
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideqx sonrir^ Voliige*t^il encor sur tes os dédiâmes?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES, Comptant SUT $es dotç $8, — Je crois qu'il n'y a pas la mesure.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Si fait! Alors, voici œ que j'ai imaginé : il faut, pour compléter la situation, que Voltaire soit l'oncle de Marie.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — M. do Voltaire?
1216 IfONSIBUR DE €fJniM»f
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Il aura laissé un testament par lequel il avantage la petite. Mais ce testament, elle ne le connaîtra que trop lard. Tu comprends ?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Ouî. Lft pOftier
Faiira caché sous une marche d'escalier.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Pendant ]a RéYOlUtion, peut-être.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — OU dattS UH CXem-
plaire de la Ptt^elle.
LE VAUDEVILLISTE DO GYMNASE. — ^Enfin, nousverrons. Mais tu vois que cela peut venir très-bien. Quand tu voudras, nous creuserons cette idée.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Ca va. Je vais travailler le plan ce soir, nous ferons cela en trois jours.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Bon. Et sî Carpicr ne peut pas monter la chose tout de suite , nous la porterons au Théâtre-Français.
Ici finit Tentretien.
M. de Cupidon n'en avait pas été absolument édifié. Aussi ne me demanda-t-il pas les noms de ces deux gens de lettres.
Son attention se porta sur un jeune homme qui écrivait dans un coin. Celui-ci avait une figure intelligente, mais il n'était pas aussi bien babillé que les vaudevillistes.
— C'est un de mes amis, c'est Justin Ronan» dis-je à M. de Cupidon, dont je devinai la pensée; il termine sans doute quelque feuilletoi).