CHAPITRE XIIL
UerJii^veé «tf ••■ r^auiDeler.
Deux individus, un auteur et un éditeur, étaient assis dans un cabinet de la rue des Beaui- Arts . lis causaient.
Ah ! si mon neveu Beidriquet savait écrire î
l'auteur.
Oui, mais il ne sait pas écrire.
l'éditeur.
Aussi est-ce à vous que je m'adresse, mon cherromancier, afin que vous me' tiriez d*embarras. Depuis six mois je ne vis absolument que de mes an-
140 MONSIEUR DE CUNDON
nonces : sous presse^ et de mes réimpressions illustrées. Il me faut de l'inédit, de l'inédit à tout prix.
Cautbur.
Laissez-moi donc tranquille. .
l'éditeur.
La moindre des choses» mon excellent Isidore, un petit roman en six volumes.
l'auteur.
Vous perdez la tête.
L* éditeur.
C'est possible ; mais je tiens à ne pas perdre n^n titre d'éditeur, — et voilà six mois que je n'édite rien ' du tout. Allons, laissez-vous toucher par mes prières: quatre volumes seulement, rien que quatre I
l'auteur.
C'est comme si vous chantiez.
l'éditeur.
Vous n'aurez que douze lignes à la page et permis sion des deux tiers en dialogue.
l'auteur.
Ou'€st-ce que cela me fait ?
L EDITEUR
Avec six mille francs de réclames.
l*aùteur.
Inutile.
l'éditeur.
Et deux mille francs d'affiches.
l'auteur.
Brrrr...
l'éditeur.
Mais voulez-vous donc ma ruine ? Vous n'avez donc ni cœur ntentrailles? Rappelez-vous, ingrat, le temps où vous veniez m'accablerde vos manuscrits? A celte opoque, vous m'eussiez refait toute l'Encyclopédie pour mille écus; et aujourd'hui que je couvre d'or vos moindres productions, vous reculez devant quatre Volumes I
l'auteur.
•Où est mon chapeau?
Eh bien I non, Isidore, non... deux volumes, et n'en parlons plus.
l'auteur.
A la bonne heure, vous commencez à devenir un V>eu plus raisonnable. — Mais où diable voulez- vous que j'aille les chercher ? Encore si j'avais un plan, un canevas! Mais tout est fini, usé, rabAché, vous le savez bien. Je suis las dp travailler toujours sur le vieui, de recommencer sans relâche l'abbé Prévost, et d'effiler depuis vingt'Cinq ans les tailles impériales des héroïnes de Ducray-Duminil. — Certes, je suis trop romancier pour refuser votre or, mais je suis assez
142 MOKSifil» DE CVPIDOII
votre ami pour vous prévenir que c'est de Targenl volé*
. l'éditeur.
Peu m'importe, mon bon Isidore.
L^ A UT EUR
Tout ce que vous voudrez, mais vous ne n'empêcherez pas d'avoir des scrupules. Tant pis pour vous si vous êtes tombé dans un de mes mauvais jours^ dans un de mes jours de conscience.
l'éditeur. . .
Vous vous moquez!
l'auteur.
Trouvez-moi une idée et je vous fais vos deux volumes. ■ ■ ,,
Une idée ! bon Dieu ! il me demande une idée î.
l*auteur.
A cette condition je puis encore tirer ma plunïe du fourreau. Sinon, je dis adieu pour toujours à l'inoctavo, et je rentre dans la littérature théâtrale, où là, du moins, les idées sont expressément interdites.
l'éditeur.
Isidore, mon enfant, avez-vou3 donc juré de m'atracher Fâitie?... Voyons, rasseyez-vous et causons. Peut-être qu'à nous deux nous finirons par trouver quelque chose. Ah î pourquoi n'est-ce plus la mode des mémoires, des physiologies, des jésuites? Gomme
MONSIBIH DE GOnOON 143
-VOUS vous en seriez donné à cœur joie! Celait le bon (emps, celui-là... Aujourd'hui, qu'est-ce que je pourrais bien vous commander? — Voulez- vous une machine historique^ que je ferai monter par quelque fureteur de bibliothèque? un Louis Xlil ou un Louis XIV, par exemple, avec oun Mazarin, que vous ferez zézayer comme un imprésario de vaudeville ?
l'auteur.
Merci. Autant vaudrait me proposer un roman moyen âge, pendant que vous y êtes.
l'éditeur.
Ah ! ah ! est-il spirituel, cet Isidore ! — C'est vrai : le Louis XIV n*est pas votre fait; mais le Louis XV... . Siïl — Un joli conte couleur de rose-, entre nMrquis et bergères, la poudre et le foin, — Timarette et le chevalier de Versac, — des dentelles sur toutes les poitrines et du musc sur toutes les situations. — Qu'en dites-vous? Cela serait un charmant succès de ruelle et d'éventail. — Wattier nous brossera une vignette mousquetaire pour frontispice.
l'auteur.
Bon! tout est dévalisé par là. Si je ni^avisais, à l'heure qu'il est, de jurer palsambleu et de saupou- <lrer mon jabot de quelques menus grains de tabac •d'Espagne, il n'est personne qui ne me prendrait pour un blondin sortant de lire Faublas ou Crébillon.
144 MOHSIEm DB CimDON
L*ɻ1TKIIR.
Peste! il faut éTiter cda. — £h bien! une petite étude psychologique, là! — un tout petit roman de ccEur.tt y a dans le nombre de mes clients une multitude de femmes mûres, qui n'aspirent qu'après une nouveauté intime.
l'atteiib., ,
Donnez-leur à lire Kotzebue, — Misanthropie et Repentir.
l'éditeur.
. Ab! c'est mal à vous, Isidore! Vous me navrez de désespoir... — moi, qui ai eu la discrétion de nepas vous souffler un mot du roman maritime.
l' AUTEUn.
Avec sabords...
l'éditeur.
Bâbord...
l'acteur.
Tribord... grand foc el petil foc.
l'éditeur.
Ni de l'impression de voyage.
l'acteur.
En Suisse.
l'éditeuu.
En Espagne.
l'acteur.
En Italie.
l'éditeur.
Je finis par jeter ma langue aux chiens, comme Mme de Sévigné.
LAUTEUR.
Jetez, mon ami, jetez.
l'éditeur.
Il ne nous reste plus que le genre fantastique. Le bon ange et le mauvais ange.
l'auteur.
Arimane et Oromaze, Amschaspands et Darvans.
L EDITEUR
Les créations vaporeuses de Gœthe.
Les pluies de soufre et de souris rouges.
l'éditeur.
Mais, au fait, pourquoi ne prendriez-vous pas le genre fantastique ? C'est toujours neuf, cela. Le roussi et les grincements de dents, il n*y a rien de tel pour rémotion. Créez-moi un bel et bon diable à éclipser tous les diables passés et présents, un Satan magnifi-* que, en frac ou en écailles de serpent. Nous aurons une mise en scène aussi Freyscbutz que nous la désirerons.
l'auteur.
Illusion pure I Tétouge est hors de prix par le temps qui court, — et les manches à balai ont manqué Tannée dernière.
l'ÉPITEUR^ 86 tordant les mains.
IMais la librairie est donc morte, perdue, anéantie !
L*AUTEUR
Comme la littérature.
l'ériteur.
lime faudra donc voir mes magasins déserts et m'aller confiner moi-même au fond de quelque thébaïdel
l'auteur.
Vous ferez comme moi, mon cher. J'avais deux chevaux, j'en ai supprimé un. J'ai supprimé ma campagne de Meudoja, et tout récemment aussi je viens de supprimer ma femme. Voilà comme il faut faire.
Vous avez supprimé votre femme?
l'auteur.
Ëh oui! la petite Félicia, cette ex-figurante de la Renaissance, dont j'avais eu la faiblesse de m'enamourer, et qui, de sottise en sottise, me conduisit jusqu'à la dernière inclusivement, — le mariage. Ma foi! c'était une charge un peu lourde, surtout pour un homme de lettres aux abois; et j'ai saisi aux cheveux le premier prétexte venu pour opérer entre nous une séparation à l'amiable, dont j'apprécie chaque jour les avantages»
MONSIEUR DE CUPIDOX 147
L*É DIT EUR^ qui ne Técoule plus.
Ail ! si mon neveu Berdriquet savait écrire!
L*AUTEUR
Bon I vous voilà revenu à votre point de départ.
L*ÉDITEUR
Un si charmant garçon, plein de verve, de folie ! Un drôle, qui m'a joué cent tours pendables, et qui écrirait rien qu'avec sa vie — s'il s'en souvenait — le plus beau roman du monde !
L*AUTEUR
Ah çà! mais c'est donc un Gil-Blas, un Casanova de - Seingalt?
l'éditeur.
Mieux que cela, mon cher Isidore, cent fois mieux ! — Quel dommage qu'il ne sache pas le français aussi bien que vous !
Flatteur I
l'éditeur.
Que d'intrigues il raconterait! Que de ruses d'amour il dévoilerait! — Bourguignon, voilà Lisette! Lisette, voilà Bourguignon!
tn vérité ?
l'auteur.
l'éditeur.
Et ses algarades avec ses créanciers 1 11 sait son Clichy par cœur.
i48 MONSIEUR DE CL'PIDOX
L*AUTEUR
Vous me donnez Fenvie de faire sa connaissance.
l'éditeur.
Hélas ! voilà pourtant comme va le monde. Ce sont toujours ceux qui ne savent pas chanter qui ont de la voiï. Ceux qui savent faire du roman ne savent pas en écrire.
l'auteur^ rèvanl.
11 y aurait peut-être un moyen de loul arranger.
l'éditeur.
Comment cela?
l'auteur, à lui-même.
Oui... Ce serait bizarre.
l'éditeur^ sur le gril de rimpalience, comme dirait Miirgcr.
Expliquez-vous,
l'auteur.
Après cela, peut-être n'y consentira -t- il pas... Écoulez. Berdriqueta de l'imagination , diles-vous?
l'éditeur.
Incommensurablement.
l'auteur.
De l'esprit?
l'éditeur.
Trop.
l'auteur.
Des passions?
MONSIEUR DE Cl'PinON 149
l'Éditeur.
Toutes.
L*AUTEUR
Eh bien! donnez-moi Berdriquel.
l/ÉDlTEUR^ Stupéfait.
Que je vous donne mon neveu ?
l'auteur.
Sans doute.
l'éditeur.
Et... pourquoi faire?
Coniment, vous ne comprenez pas ?
l'éditeur.
Du tout. *
l'auteur.
Pour faire du roman. Rien de plus naturel.
l'éditeur.
Allons donc !
l'auteur.
Vous ne comprenez pas que, puisque son imagination est si facile, je la mettrai à même de se développer dans un plus large cercle; — que, puisqu'il ne . demande que hasards et aventures, je lui fournirai des aventures et des hasards.
l'éditeur.
Eh bien ! et vous ?
L*AUTEUR
Moi? je le regarderai faire.
l'éditeur.
Ah bah !
l'auteur.
Berdriquet sera un acteur qui ne jouera que par moi et pour moi. — Une fois en scène, je le daguerréotyperai.
Ce sera curieux.
l'auteur.
Vous rappelez-YOus par hasard la fable de l'aveugle, qui marche pour le paralytique — et du paralytique qui voit pour l'aveugle ?
Oui.
l'éditeur.
LAUTEUR.
Il en sera de même pour nous deux. Il vivra pour moi et j'écrirai pour lui. Il sera Tidée et je serai la plume; à nous deux nous ferons peut-être un romancier complet.
l'éditeur, sautant au cou de rauteiir. r
Bravo ! mon cher Isidore ! vous venez de me sau- .
Terlaviel...
l'auteur.
Que vous semble de mon projet ?
MONSIEUR DE CUPJDON lit
l'éditeur.
Sublime ! digne de vous, enfinl Hâtons-nous d'être l^ premiers à l'exploiter.
Vous consentez donc ?
l'éditeur.
Belle demande!
l'auteor.
Mais lui... le héros?
l'éditeur.
C'est mon affaire. Berdriquet sera chez vous demain, à midi«
l'auteur.
J'y compte.
l'éditeur.
C'est comme si vous aviez mon nevBu.
l'auteur.
C'est comme si vous aviez votre roman.
Le lendemain, — à l'heure dite, — Berdriquet fut livré à son propriétaire.
Le matin, son oncle l'avait mandé dans son cabinet et lui avait tenu le discours suivant :
— Mon cher neveu , j'ai été longtemps pour toi un oncle sévère, j'en conviens. Je n'ai pas toujours eu
152 MONSIEUR DE GUPIDON
pour tes fredaines Tindulgence que tu étais en droit d'attendre du frère de ta mère. Désormais je veux changer de conduite à ton égard, et , puisqu'il faut que jeunesse se passe , passe donc la tienne comme tu l'entendras, et le plus joyeusement possible. Un de mes amis, que tu vas aller trouver et qui te port« un grand intérêt, t'ouvrira un crédit sufflsant à satisfaire ton inclination pour les plaisirs. Tu as l'esprit vif, les goûts romanesques, — arrange ta vie delà façon la plus originale que tu pourras. Aime , joue, bois, — cela ne me regarde plus; c'est l'affaire de ton nouveau patron.
Berdriquet demeura étourdi.
11 fixa son oncle avec inquiétude, comme s'il eût craint un dérangement de ses facultés.
— Parlez- vQus sérieusement? lui demanda- t-il.
— Très-sérieusement.
— Que j'arrange ma vie de la façon la plus originale I... que j'aime , que je boive , que je joue , — c'est l'affaire de mon patron?
— Oui, mon ami.
— C'est merveilleux!
-— Je le crois bien.
— Et quel est, s'il vous platt, le nom de cet étrange personnage ?
— M. Isidore Mongeard.
Berdriquet laissa échapper une exclamation de surprise.
M(»ÎSIEUB DE CIPIDON 153
— Isidore Mongeard ! s'écria-t-il , Mongeard le romancier?...
— Tu l'as dit-
— Un petit? un gros? un décoré?
— Précisément.
— Et c'est M. Isidore Mongeard qui veut bien ?...
— Sans doute. Cela te déplaît?
— Du tout, mon oncle, au contraire... c'est que...
— Serait-ce par hasard un de tes créanciers?
— Quelle idée !
— Alors qu'est-ce donc qui t'arrête?
— Rien, mon oncle, absolument rien. Je suis prêt à contenter vos désirs et à me rendre à l'instant auprès de M. Isidore.
— A la bonne heure.
«Berdriquet, — et je regrette sincèrement que » mon héros s'appelât ainsi , dans la crainte que le » lecteur ne suppose que ce soit un nom cherché » avec une intention d'originalité , — Berdriquet , » dfs-je, était un grand jeune homme au teint brun, » à la forte poitrine. Il y avait à la fois du Bacchus » indien et de l'officier d'Afrique dans les lignes vi- » goureusement creusées de sa physionomie et dans » l'épanouissement de ces larges ombres qui en tem- » péraient l'expression peut-être un peu commune. » — Son front, splendidement découvert, semblait » receler une pensée vaillante. — De ses yeux sombres » et voilés jaillissait par intervalles une lueur fauve
)) qu'on eùi dit échappée à quelque soupirail. Les » extrémités de ses noirs sourcils rappelaient en se • » rejoignant les froncements traditionnels de Jupiter » et de Napoléon. Une moustache touffue et recour- » bée tranchait sur l'espace compris entre le nez, — » qui faisait souvenir des aquilins les plus célèbres, » — et la lèvre supérieure, où Tironie se tordait à » chaque coin.
» Le costume de Berdriquet —lorsque Berdriquet » m'apparut pour la première fois — était en complète » désharmonie avec la beauté sévère de sa figure. » C'est ainsi qu'il portait un de ces affreux petits hah bits à la mode dont les pans ridiculement châtrés )) se livraient derrière lui à une sarabande continuelle » — et, au lieu de chapeau, un cylindre de feutre » terminée sa partie inférieure par un très-fort ourlet. » Un pantalon, dit de Cosaque, et une cravate roulée )) en bout de corde composaient le reste de son ajus- » tenvent... »
Cette tartine n'est pas de moi, — elle appartient à M. Isidore Mongeard, qui, dans ce moment, ne se sentait pas de joie de posséder son héros et qui l'examinait sous tous les aspects avec une satisfaction mal contenue.
Après avoir — instantanément — tiré de son portrait une vingtaine de pages environ, ce qui était déjà fort joli pour une première séance, il se hâta de fermer son manuscrit, et, s'adressant d'un air curieux à Berdriquet :
MOffSiEUR DE CUPIOON 155
— Çà, lui dit-il, maintenant que vous voilà po$éf qu'est-ce que vous comptez faire ?
— Ce que je compte faire? répéta Berdriquet.
— Ouil
— Tout ce que vous voudrez.
— Permettez, dit l'homme de lettres en souriant, si j'avais l'idée d'ordonner quelque chose à quelqu'un, je n'aurais besoin de personne. C'est à vous d'imaginer un incident imprévu.
— Ah 1 bon, bon, je comprends...
— Voyons donc
— Eh bien , reprit Berdriquet, ^ après un temps de méditation, — si nous allions dtnér?
— Dtner!
— Pour commencer^ Moi, d'abord, il mefaut toujours une petite pointe pour avoir de l'imaginative.i
— Soit! Vous voulez sans doute un bouge dans le goût de Régnier, un cabaret effroyablement borgw, avec des voix rauques et des nappes rougies?— Fort bien. Trente lignes de clair- obscur et de tons flamands, ajouta le romancier par ihanière d'aparté. >
< — Pouak! s'écria Berdriquet; estrce que l'on.dine ainsi dans vos ouvrages? Mais vous [ne connaisiDez rien alors à la cuisine littéraire.
— Diable ! vous entendez le roman en grand» à ce qu'il parait. Allons au Palais-Royal»
«Le dtner fut des plus gais. Berdriquet avait une
verve facile et con^municatrice , avec laquelle il se
* gisait lui-même. Ses mots, qui eussent demancitôun
186 ' MONSIEUR DE CUPIDOff
triage sévère, partaient de droite et de gauche comme des coups de pistolet. M. Moogeard en eut les oreilles meurtries.
Vers la fin du dessert, il tira son album et écrivit les lignes suivantes:
« La nature de Berdriquet était une nature aussi » puissante que gracieuse. 11 n'aurait peut-être pas as- B sommé un bœuf, — mais, à coup sûr, il l'eût mangé. » Majestueusement renversé sur sa chaise, la serviette » agrafée en guise de jabot, il savourait avec délices » une tasse de café brûlant. Le plaisir resplendissait » sur son visage. Ses lèvres respiraient cette sensua- 9 lité de bon goût qui ne se retrouve que jdans les B grands voluptueux de l'histoire. — Son œil avait les » facettes étin celantes d'un bouchon de carafe en » cristal. »
— Bravo ! brava 1 mon cher romancier ! c'est magnifique ! s'écria Berdriquet.
— Vous trouvez?
— Je vous prédis trois éditions avant un mois. — A votre santé !
M. Mongeard fit porter la carte, — qui s'élevait à cinquante francs, — sur le compte de l'éditeur. Puis, ayant pris son sujet sous le bras, il l'emmena dans le jardin.
— Ah çà! mon cher Berdriquet, commença-t-il, il ne s'agit plus de perdre notre temps. Nous nous sommes assez promenés dans le long et le lai^e des préliminaires. Arrivons à l'action.
MONSIEUR DE CVPIDON 157
— Je le veux bien.
— Voici précisément le crépuscule, qui favorise folle entreprise^ comme on dirait à TOpéra-Comique. Tranchez donc dans le vif.
— Si je cassais quelques vitres pour me faire la main ?
— C'est assez OEil-de-bœuf, je ne dis pas. Mais Tentourage n*est plus le même qu'autrefois. Le guet est mort. Le violon et les sergents de ville détruiraient toute l'harmonie de votre couleur locale.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr. Tenez, arrangez-moi plutôt un bon petit duel pour entrer en matière. Les flanconnades sont toujours demandées. Marchez sur le pied du premier quidam qui se trouvera sur votre passage, et fourrez-lui plusieurs centimètres d'acier dans le ventre. Hein?
Berdriquet fit la grimace, et regarda le bout de ses bottes.
— Si vous voulez m'en croire, répondit-il, nous réserverons cela pour le second volume. Car enfin, en supposant ce qui pourrait fort bien arriver, où en serait votre roman si j'étais tué dès le premier chapitre?
— Cette raison est concluante, et Je n'y avais pas songé. Voyons autre chose alors.
— Je vote plutôt pour une excursion au Château- Rouge ou au Ranelagh. Nous ne pouvons manquer
<l'y rencontrer des femmes charmantes, et là, Toccasion...
— L'herbe tendre...
— El le diable aussi me poussant...
— Sur Tair du ira la la. — Peuh! c'est Paul de Kock en diable. Gardons-nous du flan, ou nous aurions toutes les peines du monde à nous en tirer. Autre chose.
— Eh bien, achetons des gants et allons à l'Opéra. Vous me présentelrez à une duchesse, — la première Gampo-Mayor ou Villaréal.
— Pour filer six mois de parfait amour et être mis ensuite à la porte par le mari? Temps perdu, mon cher. Autre chose, répéta le romancier.
— Autre chose... autre chose... C'est que je ne trouve plus rien.
— Vous voulez plaisanter.
— D'honneur, je me creuse inutilement la cervelle.
— Mais alors je suis tout seul aussi avancé que dans votre compagnie, et votre oncle n'avait pas besoin de vous adresser à moi.
JIs marchèrent pendant quelque temps en silence. Berdriquet, les mains dans ses poches, sifflotait une ballade erotique du quartier latin. — M. Mongeard le regardait avec anxiété.
Tout à coup, en passant devant la cour des Messa- :geries, celui-ci partit d'une exclamation :
— Parbleu I mon gaillard, voilà votre affaire !
MONSIRUR DE CUFIDON 159
— Qu*est-œ que c*esl? demanda Berdriquel.
— Vous ne devinez pas?
— Non.
— Vous êtes un homme lassé, blasé, ennuyé, n'estce pas? Tout vous obsède, vous ne savez que faire de voire pensée et de votre corps. Eh bien, prenez la poste et allez vous promener.
— Me promener... où cela?
— Partout où vous voudrez, en |)rovince, par exemple. Vous pénétrerez dans les familles ; nous peindrons des intérieurs domestiques, nous ferons du drame bourgeois, des grandes et des petites bretêches. — Rien ne me retient à Paris, je peux donc facilement vous accompagner.
— Ah! oui... mais c'est que je ne peux pas, moi.
— Pourquoi donc?
— J'ai des affaires à terminer ici.
— Des affaires de cœur? dit vivement le romancier.
— Oh ! non , non , — répondit aussi vivement que lui Berdriquet, — des affaires... d'argent.
— Des dettes, peut-être? Bah ! si ce n'est que cela, votre onde se chargera de les arranger, je vous le
' promets.
— C'est que... ce ne sont pas des dettes non plus, dit Berdriquet un peu embarrassé.
— Qu'est-ce donc, alors?
""— Cl est...
— C'est?
— .., Un procès.
1€0 XOKSIBUK DE CUPIDON
— Ah! un procès... dans ce cas, c'ejjt différent.
— Ouais! se dit tout bas M. Mongeard en le guignant avec méfiance, n'y aurait-il pas quelque mystère làdessous? J'y aurai l'œil.
Il lui soumit encore quelques nouvelles propositions, qui partagèrent le sort des précédentes. Bonne ou mauvaise, Berdriquet avait une raison pour chacune.
— 11 ne voulut pas escalader une muraille hérissée de pointes de fer ; — il craignait de s'enrhumer en passant la nuit à jouer de la guitare sous une jalousie,
— et il refusa obstinément de recevoir, à l'instar d'Antony, le timon d'une calèche en pleine poitrine.
En revanche, il proposa à son romancier — une partie de dominos au café Turc.
M. Mongeard accéda, de guerre lasse.
Mais, comme il fut complètement battu sur tous les points, sa mauvaise humeur ne fit qu'empirer. Berdriquet, pour le consoler, lui jura de commencer le lendemain — la nuit portant conseil — les premières scènes de son roman.
A dix heures et demie, tous les deux quittèrent le café.
Une fois sur les boulevards, Berdriquet s'arrêta, serra avec effusion la main à M. Mongeard et lui souhaita le bonsoir.
— Où allez-vous donc? lui demanda celui-ci.
— Je rentre chez moi.
— Vous ne demeurez plus chez vous, mon cher.
MONSIEUR DE Cl'PlDOX 161
— Comment?
— J'ai un appartement délicieux à vous offrir, à côté du mien.
— Une semblable attention...
— Est dans nos conditions avec votre oncle.
— Mais je ne sais si je dois...
— Non, vous ne devez plus rien. Votre oncle a soldé vos trois mois d'arriéré.
— Cependant...
— Venez donc et ne faites pas l'enfant. D'ailleurs, votre mobilier a été transporté chez moi. Il y a force majeure.
Berdriquet était stupéfait.
11 se laissa entraîner d'un air visiblement contrarié, en maudissant les précautionsofficieuses de son oncle.
De son, côté, M. Mongeard était considérablement revenu de son enthousiasme à propos de son sujet. Aussi, en arrivant à leur domicile commun, ne fût-ce' qu'avec une extrême froideur — et un long soupir — qu'il lui souhaita le bonsoir, après lui avoir indiqué sa chambre.
— Ma foi ! se dit-il, si ce Berdriquet ne me taille pas plus de besogne que cela, je le renverrai demain fort poliment à mon éditeur.
En proie à ces fâcheuses pensées, M. Mongeard chercha vainement le repos. 11 se tourna et se retourna cent fois dans son lit. Le Sommeil semblait fuir ses paupières. En dernier ressort , il essaya d'une invocation à ce dieu, retapée des poëtes grecs par
M. F. Ponsard, membre du conseil général de l'Isère.
Pendant qu'il aspirait à lentes doses les émanations somnifères de ces alexandrins, — il s'étonna d'entendre encore du bruit dans la chambre de Berdriquet. Le souvenir de ses hésitations et de son embarras lui revint en mémoire, et , la curiosité l'aiguillonnant de ses flèches les plus pointues, — il se leva avec la précaution de Psyché allant surprendre l'Amour, — et apposa un œil indiscret à l'huis de la serrure...
Quel ne fut pas son étonnement, en apercevant son héros frisé et pommadé comme pour un bal du faubourg Saint-Germain, et s'occupant devant la^lace à faire entrer ses doigts dans des gants parfaitement jaunes.
M. Isidore Mongeard faillit en être renversé ; mais il se hâta de reprendre ses sens et son poste d'observation.
Berdriquet apportait en ce moment les derniers soins à sa toilette. Il lissait son chailSau, tordait sa moustache, se souriait avec grâce. On eût dit un amoureux se disposant à entrer en scène pour aller «hanter un couplet.
Après deux secondes d'une souriante méditation, il prit une canne à pomme d'or, pirouetta sur luimême comme un marquis — et franchit d'un pied de sylphe le seuil de la porte...
M. Mongeard resta quelques instants sous le poids <i'une surprise furieuse et concentrée. Toutefois, en
entendant le bruit de la porte cochère qui se refermait avec pesanteur, — il parut se raviser. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il passa un pantalon et un habit, — et il se mit à courir après son roman qui s'enfuyait.
— Ah çà ! où allez-vous, monsieur ? s'écria-t-il essoufflé, en rejoignant Berdriquetau milieu de la rue.
Berdriquet se retourna, pétrifié.
— Qu'est-ce que c'est qu'une pareille conduite? Que veulent dire ces cachotteries, ces escapades? Gomment! lorsque je vous crois couché, songeant aux événements du lendemain, voilà que vous vous esquivez comme un écolier, pour aller battre le pavé de Paris! — M'expliquerez-vous ce que cela signifie, monsieur ?
Et le romancier, saisissant son héros au collet, le ramenait malgré lui sur ses pas.
— Le plus beau de votre histoire sans doute, un rendez -vous, un adultère peut-être... allons, racontez-moi tout en confidence : nous déguiserons les noms, et nous ferons passer l'aventure sous la Restauration.
— Mais, monsieur... vous vous trompez.
— A d'autres !
— Je vous proteste qu'il n'y a pas un mol de vrai dans vos suppositions.
J6i MONSIEUR DE Ct'PIDOX
— On ne me dupe pas de la sorte.
— Je sortais pour prendre Tair, pas autre chose.
— Ab !
Ils étaient revenus. Un vif mécontentement se peignait sur les traits de Berdriquet , — mais M. Mongeard, en diplomate, feignit de n^ point s'en apercevoir, et raccompagna lui-même jusque dans son appartement, où il l'enferma, cette fois, à double tour, et dont il eut soin de mettre la clef dans sa pocbe.
Après quoi, libre d'inquiétudes , il revint se coucher, et s'endormit en rêvant à une énorme publication en trente volumes, d'une conception tout à fait neuve, et intitulée : les Mystères de Berdriquet,
Le lendemain matin fut vraiment un beau jour pour M. Isidore Mongeard. Le soleil s'était levé dans toute sa magnificence printanière. — Le front limpide et le cœur épanoui, le romancier fit, à cette occasion, trois pages de style sur la nature, — les feuillages, — et les petits oiseaux. Gouic ! couic !
Au déjeuner, il enveloppa Berdriquet d'un réseau d'attentions gracieuses et desoins charmants, — qui, malheureusement, s'en vinrent tous échouer devant une insensibilité parfaite. Berdriquet lui gardait rancune, et paraissait plus que jamais disposé à rester muré dans son secrel.
M. Mongeard ne se rebuta pas au premier choc. Il fit comme ces assiégeants qui tournent longtemps
MONSIEUR DB CUPIDON Ifô
autour d'une citadelle, afin d'en découvrir les endroits mal gardés, préférant la ruse à la force.
— Berdriquot, lui dit-il de ri»tonation la plus insinuante, malgré votre fugue d'hier, vous devez vous apercevoir que Tintérêt réel que je vous porte n'a pas diminué. Au contraire : je me suis de nouveau efforcé à vous venir en aide, et, dans cette intention, je crois avoir mis la main sur l'idée qu'il nous faut...
Berdriquet hocha la tête à ce préambule.
— Vous ne voulez pas vous battre dans la crainte d'être tué, — continua M. Mongeard, qui ne s'arrêta pas à ce mouvement ; — vous ne voulez pas voyager, dans la crainte , sans doute, de ne plus revenir. Je conçois vos scrupules et je les apprécie. Aussi mon idée vous ira comme un gant ; avec elle, vous n'aurez à courir aucun risque de ce genre. Je veux vous marier.
—zMe marier I
— Suivez bien mon raisonnement. — D'abord, vous vous mettrez en que le de la demoiselle ou de la dame. — Là, silhouettes de petites pensionnaires ou variétés de jeunes veuves. — Votre choix arrêté, j'analyse à la loupe les progrès, la marche et les développements de votre passion. — Ici , études morales, perturbations intellectuelles , chapitre de la sympathie, etc. — En ma qualité dQ témoin, je signe au contrat, et vous me présentez aux parents de votre femme, dont les portraits me fournissent un délicieux musée de grotesques.
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— De grotesques!...
— Enfin, une fois marié...
— Une fois marié î
— Eh bien ! nous nous arrangerons de manière à vous procurer quelque désagrément conjugal... un flagrante delicto des plus piquants, qui nous conduira insensiblement à la conclusion de nos deux volumes.
Berdriquet le regarda, comme pour s'assurer qu'il ne se moquait pas de lui.
— Qu'en pensez- vous? reprit le romancier d'un air de triomphe.
— Merci ! Je ne veux pas me marier.
— J'en étais sûr, murmura M. Mongeard. Il y a quelque bonne amourette sous jeu.
— Mais enfin, savez- vous, mon cher, continua-t-il haute voix, que vous êtes bien difficile. Rien ne
vous convient, rien ne vous sourit. Auriez-vous, par liasard, de votre côté, quelque projet à me communiquer?
— Oui. J'ai songé à une chose.
— Bah ! et à quoi, s'il vous plaît ?
— J'ai songé tout simplement à m'en aller.
— Répétez ! s'écria M. Mongeard en faisant un bond.
— A m'en aller, articula tranquillement Berdriquet. Depuis hier, v^yez-vous, j'ai fait de nombreuses réflexions, d*où j'ai conclu que ce qu'il y avait de mieux pour l'un et pour l'autre, c'était d'arrêter notre collaboration aux premières pages. Vos idées de roman finiraient par me briser la tête. J'ai
de la gaieté, c'est vrai; de l'imagination, on le dit: mais je suis un peu comme les enfants, je ne peux rien faire lorsque je sais qu'on me regarde.
— Y pensez-vous? dit le romancier, qui voyait avec terreur ses deux volumes lui .glisser entre les doigts.
— Ma résolution est irrévocablement prise.
— Mais vou&ne pouvez pas vous en aller ainsi.
— Votre aimable insistance est inutile, je vous en préviens.
— Cependant...
— Dans quelques heures, j'aurai l'honneur de venir prendre congé de vous.
Berdriquet accompagna ces paroles d'un salut majestueux, — et' rentra dans son appartement.
— Parbleu I se dit le romancier en le suivant des yeux, je saurai le mot de cette énigme, ou j'y perdrai mon nom...
Et, appliquant, comme la veille, son regard au trou de la serrure, il aperçut Berdriquet qui écrivait.
Il sonna son valet de chambre, et engagea avec lui le colloque suivant :
-:- Oscar I
— Tu es un drôle d'intelligence et quasi d'esprit.
— Monsieur me flatte*
— Point. Mais je veux te voir à l'œuvre.
— De quoi s'agit-il ?
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— D*UQ homme qui est là-dedans et qui écrit une lettre.
— Je comprends.
— Qu'est-ce que tu comprends?
— Dame !... n^onsieur, je ne sais pas.
— Il me faut cette lettre à tout prix. Je te laisse le clioix des moyens : la ruse ou la force, les menottes ou le narcotique, Tancien ou le nouveau répertoire.
— Oui, monsieur.
— Si tu réussis, je ne te nomme plus désormais que Frontin, et je double tes gages.
Le valet s'inclina et sortit.
— Vertubleu ! dit le romancier en se frottant les mains avec jubilation, je crois que me voici moimême à la tète d'une petite intrigue assez congrûment menée. G*esl du Marivaux tout pur, ou la peste m'étouffe!
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que le valet rentra, tenant en main la lettre de Berdriquet. M. Isidore Mongeard recula d'admiration.
— Tu as du Figaro dans les veinesl s'écria-l-il. Par quel enchantement es-tu parvenu à te procurer subito cette épître ?
— Ce monsieur me l'a remise lui-même, avec ordre de la porter .à son adresse.
— Je rabats un peu de mon opinion sur ton mérite. C'est égal, je tiendrai mes promesses. Songe que tu ne t'appelles plus maintenant que Frontin.
Une fois seul, le romancier, sans s'arrêter aux
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iX)nséquences de cette turpitude, — s'empressa de décacheter la lettre de Berdriquet, et lut avidement ces quelques lignes :
«Chère belle, — un incident, dont le récit ne pourra manquer de vous égayer, m'a privé du plaisir d'aller vous rendre mes hommages. Attendez-moi ce soir comme à l'ordinaire, vers neuf heures, et comptez, cette fois, sur une exactitude royale. — Mille baisers d'amour sur vos blanches mains.
» ARTHUR DE BEALSÉJOUR. »
— Arthur de Beauséjour! fit le romancier; un pseudonyme aristocratique ! c'est ravissant de rouerie!— Voyons maintenant la suscription : « A madame, madame la baronne de Lammermoor, rue Richer, 19. » — De plus en plus fort ! D'honneur, je suis sur la voie du plus délicieux proverbe qui se puisse imaginer... — Mascarille et Gathos, je gage, métamorphosés en vicomte et en baronne... Ah ! ah! ah!
Mais M. Mongeard réprima presqu(ï aussitôt les éclats brusques de sa gaieté ; — le dos renversé sur son fauteuil, une jambe et les deux bras en l'air, il s'immobilisa soudainement dans cette pose, comme s'il eût été frappé d'une crampe.
C'est qu'une idée venait de surgir dans, son esprit !
— Si je prenais la place de Berdriquet? s'était- il dit; ce serait d'une adorable scélératesse. Un tour
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digne des don Juan et des Fronsac ! Jouer rtioi-même un rôle dans mon roman, quelle tentation! — Après tout, continua-t-il, puisque j'ai tant fait que d'intercepter sa lettre, pourquoi ne jouirais-je pas jusqu'au bout de cet abus de confiance?... Allons, allons, c'est décidé! je ne suis plus ce soir M. Isidore Mongeard, je suis M. Arthur de Beauséjomr... — Frontin î
— Écoute avec attention ce que je m'en vais le dire.
Sur ce, empoignant vigoureusement la main de son valet de chambre, à la manière des acteurs des boulevards, il. lui fit faire quelques pas en avant eC lui hurla sourdement ces mots dans Toreille :
— Il y a ici une volonté qui gêne ma volonté, une liberté qui enchaîne ma liberté. Sur deux que nous sommes, un seul doit passer par le chemin où je m'engage. Il ne faut pas que cet homme sorte de cette chambre !
— Cela suffit, monsieur, dit le domestique en essayant de dégager sa main de l'étreinte de son maître.
— Malheureux I que vas-tu faire ? s'écria le romancier ; pas de sang inutile, au moins !
— Soyez tranquille, monsieur, je vais mettre le verrou.
-^ A la bonne heure, Frontin.
M. Mongeard, ce jour-là, changea six fois de costume. Il avait fait porter la lettre de Berdriquet à
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M^ la baronne de Lammermoor, et attendait avec impatieace Theure de se rendre chez elle. — Ce fut donc avec un vif contentement qu'il accueillit Tinstant où, selon l'expression du poète, les ombres répandues
Do faite des niaifons descendent dans les mes.
— Vêtirai-je un manteau couleur de muraille? se demanda-t-il en réfléchissant; non, il vaut mieux ménager nos nuances et les graduer. Contentons-nous pour aujourd'hui de mon poignard et de ma canne à épée.
— Ainsi, reprit-il en se retournant vers son valet, lu es certain que Berdriquet ne peut sortir ?
— J'en réponds.
— Sa fenêtre n'est pas grillée, cependant.
— Trois étages donnant sur une cour avec puits.
— C'est bien, Fronlin. Je vais en rendez-vous, Frontin. Je le permets de te griser, Fronlin.
Et M. Isidore Mongeard sortit de chez lui, en affectant les airs évaporés de la Régence, et fredonnant YAndalouse deMonpou. — Son pas était léger comme le pas d'une grisetle à jeun. Il rasait l'asphalte du bout de sa boite vernie, et faisait tournoyer à six pouces au-dessus de sa tête un petit jonc. Sa figure radieuse, sur laquelle flamboyait un immense sourire , semblait dire à tous les passants : Je vais à un rendez-vous d'amour chez madame la baronne de Lammermoor, rue Richer, 19.
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— C'est égal, pensait-il parfois en se grattant l'oreille, c'est furieusement immoral pour un homme marié... Après tout, je ne le suis presque plus... el puis, d'ailleurs, tant pis pour les scrupules!
Ce fut dans ces dispositions qu'il arriva devant l'hôtel de madame la I)aronne. Mais là, il s'aperçut qu'il n'était tout au plus que huit heures, et il résolut de se promener quelques instants encore avant d'entrer. A le voir affecter des poses tristes, et lever langoureusement les yeux au ciel, il n'est personne qui ne l'eût pris pour un hidalgo de la Caslille -Vieille,
— 0 ma tant douce jeunesse ! disait-il en poussant des soupirs aux fenêtres, — ma jeunesse si vite évanouie, si vite effeuillée, l'aurais -je donc ressaisie dans ta fleur? 0 mes premières émotions el mes premiers frémissements! vous voilà donc revenus en foule, comme aux beaux jours de mes vingt ans?
— Et vous toutes, ô mes charmantes maîtresses, mes belles échevelées, Sophie, Emma, Rosalinde, vous à qui j'ai donné tout l'amour de mon cœur, est-ce vous, est-ce vous que je revois? Est-ce votre voix^si, pure qui murmure encore à mon côté ? Sont-ce vos boucles soyeuses qui flottent de nouveau sur mon front?
— Folles et blanches visions, qui tournoyiez jadis autour du soleil de mon printemps, revenez aujourd'hui danser au clair de lune de mon âge mûr!...
En ce moment, une horloge sonna neuf heures.
— Madame la baronne de Lammermoor ? demanda
le romancier, en se précipitant comme une avalanche dans la loge du concierge.
— Au quatrième, répondit-on.
Deux secondes suffirent pour s'y transporter. Là, sa main agita discrètement un cordon, — et il avança aussitôt la tète dans Tentre-bâillement de la porte.
— Est-ce vous, de Beauséjour ? dit une petite voix.
Un cri de surprise partit de la poitrine de M. Isidore Mongeard, qui recula de trois pas, — en reconnaissant dans cette baronne de Lammermoor — l'ancienne figurante de la Renaissance, — Félicia, — sa femme !
M... , libraire-éditeur, rue des Beaux-Arts, reçut le lendemain matin une lettre de M. Isidore Mongeard, dans laquelle celui-ci lui annonçait son prochain départ pour Inspruck, avec l'intention d'y achever un roman tyrolien, intitulé : La! la! itou!
Quant à Berdriquet, — rendu immédiatement à la liberté, il ne songea jamais à demander raison de la violence qui lui avait été faite.
— C'est singulier, lui dit un jour son oncle; — moi qu croyais si bien que tu lui aurais joué quelque joli roman. Je me suis bien trompé.
— Non, inon cher oncle, vous ne vous êtes pas trompé, lui répondit Berdriquet ; je lui en ai joué un, en effet, et tel que vous le désiriez, — mais c'est le seul qu'il n'écrira pas.