‹ Monsieur de Cupidon (volume 2)Chapitre 17 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Sigccssiott. — loAnence d«9 fesiUespBbUqaes.— Tacite et son jodrhauste, histoire qoi fait pendaot à la précédente.

— C'est asfie^ drôle, dit M. de Cupidon ; et je commeace à croire que la vie littéraire est ce qu'il y a de plus plaisant dans notre dix-neuvième siècle.

-^Yous ne vous trompez pas, dit Justin Rouan.

— Une seulB chose m'étonne ; c'est l'importance que l'on parait accorder aux journaux et aux journa* U$te&, bien qu'ils soient manifestement soudoyés pour exprimer telle ou telle opinion.

— Que voulez- vous? répondi^-je ; en France, on a das paresses sii^ulières, et l'on ne fait par soi-même que le moins de chose possible. Les journalistes sont ea politique ce que les claqvsurs sont au théâtre: ils vous dispensent de peoi^r, comme les autres vous dispensent d'applaudir.

— Oui, ajouta M. de Cupidon, c'est toujours le

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système de ce Turc, qui disait : Comment I vous avez des domestiques, et vous dansez vom^même !

— Cette influence des journaux, continua Justin Ronan, dépasse d'ailleurs toutes les idées que vous pouvez vous en faire; et pour servir de pendant à i'histoire de Berdriquet et son romancier que Monselet vient de nous dire , je vais , moi, vous raconter rhistoire de Tacite et son journaliste,

— Tacite ! fit M. de Cupidon, étonné.

— C'est, si vous le voulez bien, le pseudonyme sous lequel je désignerai un de mes amis, écrivain de mérite et garçon de cœur, s'il en est.

— Va pour Tacite , dîmes-nous.

Évidemment, Justin Ronan cherchait un exorde.

— Vous vous rappelez, nous dit-il, un bruit qui a couru pendant quelque temps : selon les journaux, un de nos meilleurs poètes, Brizeui^, l'auteur de Marie et des Bretons, venait de se faire moine en Italie. Moine de quel monaslèie? la chronique oublia de le dire. Cela me fait souvenir du temps où les gazettes criaient à qui les voulait entendre que M. Gustave Planche s'était fait premier ténor au théfttre de San Carlo. — Hélas ! toutes ces fadaises répétées et amplifiées font souvent plus pour l'éclat d'un nom que les appréciations sérieuses et les articles de revues. Qui osera soutenir que le pantalon de George Sand n'entre pas pour moitié dans les succès de l'auteur de Valentine^ — ^et que la petite chanteuse de café n'a

pas contribué à reogouement du public pour la tragédienne Rachel?

Or, moD ami Tacite racontait un matin ses déboires à un journaliste influent.

— Vous vous plaignez de n'être pas célèbre, répondait celui-ci; eh! qu'avez- vous donc tant fait pour l'être? Vous avez eu du talent ; la belle avance! Mais examinez-vous, moucher, et dites-moi, s*il vous plaît , ce que vous avez de remarquable en vous et sur vous. Vous êtes vêtu avec une propreté digne d'un parfait commerçant de la rue du Mail ; vos favoris sont taillés à pans symétriques, et votre chapeau reluit. Est-ce là, je vous le demande, la tenue convenable à un homme célèbre? Regardez, au contraire, celles de nos illustrations qui font votre envie; chacune d'elles a quelque chose qui force votre regard, attire votre attention : Méry porte six manteaux superposés; Gautier a un burnous blanc; Gastil-Blaze a un chapeau d'Avignon. Ne vous étonnez donc point de passer tellement inaperçu, vous qui n'avez que ce qu'ont tous les autres. I^ gloire est une courtisane qui aime avoir ses amants revêtus des livrées les plus folles.

Tacite n'était pas médiocrement étonné ; malgré lui, il lui répugnait de s'associer à ce qu'il nommait des mascarades. Il l'avoua au journaliste.

— Défaites vous de cette candeur, secouez celte répugnance , mon cher. Alcibiade était tout aussi Athénien que vous pouvez l'être , et Alcibiade cou-

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paît la queue de son chien. Mascarades ! dites^vous. Eh ! mon Dieu , un peu plus, un peu moins, ne sommes-nous pas tous, en effet, delà grande famille des comédiens et des enfarinés, nous, les poètes, les peintres et les musiciens? C'est votre habit noir qui est un déguisement. Si Janin Tosait, il sortirait en plein jour avec son bonnet de coton. En vérité , je vous le dis, essayez de devenir célèbre par tout autre chose que par votre talent. L'homme fera lire le livre. En attendant , sauvez des cuirassiers comme Alphonse Karr, ou faites des petits pains comme Reboul. Cela vaudra mieux pour vous.

Et comme Tacite ne paraissait pas se rendre à ces raisonnements qui sentaient le paradoxe :

— Allons! dit le journaliste en souriant et en lui frappant sur l'épaule; je vois bien qu'il faut que je me mêle un peu de votre affaire. Soyez tranquille, je vais mettre la main à la pâte. Trois mois ne se passeront pas avant que vous ne soyez propriétaire comme Grédeville.

— Gomment allez-vous faire ?

— Rentrez chez vous et ne vous inquiétez de rien.

— Soit. Quel livre faut-il que je commence, alors?

— N'en commencez aucun ; c'est inutile. Là-dessus ils se séparèrent, Tacite, toujours incré-

aule comme un exemplaire du Dictionnaire philosophique^ et n'acceptant les paroles du journaliste que sous bénéfice d'inventaire.

Trois jours après, il avait entièrement perdu la

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Méaioife de cet enteelien, lorsqu'ea ouvrant une gaaatte, ses yeux furent attirés par Tarticle que voici : -*^« On s'entretient beaucoup, dans le monde des aortseidansle monde du otonde, d'un singulier pari gagné oes jours derniers par son auteur. Le jeune éorivain Tacite de K..., si connu par ses excentricité» de toute naturer a gagé de louer tous les joueurs diOrgues de Paris et d'exécuter à leur tête une proflieDade triomphale et musicale. C'est ce qu'il a acuMopli mercredi sur tout le parcours des bou* leTacdSy. depuis la place de la Bastille jusqu'à la Madeleine , au nûlieu d'un concours immense de ^eetatours. »

Après quelques minutes données à une surprise bien Id^thnev Tacite, devinant d'où le coup était Harti,. eouriU immédiateisient chez le journaliste à qm il exprima en termes assez vifs son mécontentement:

— Vous me lîfvrez mi ridicule ! lui dit-il, vous faites de moi un objet de risée, un bouffon !

— D'accord. Mais je vous fais célèbre.

— Eh I ce n'est pas la célébrité de Bobèche que je brigue !

— Vous êtes bien dégoûté.

— Encore si vous aviez trouvé autre chose; mais cette promenade à travers Paris...

— Cette promenade est renouvelée de M. de Sainl- &ieq^ qui loua un jour tous les tiacres, et qui monta

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sur le siège du premier, d'où il jetait des fleiKsaràr les balcons aux dames de sa Gonuaissanoe.

— Au moment , dit Tacite, où j'aUais obtenir^io» mission du gouvernement I

— Votre mission ne vous aurait pas fait faicB^mi pas de plus vers la célébrité.

Tacite sortit de chez le journaliste, à demi ébranld, et se demandant si, en effet, la réclame n*élaitqpfls ctmime cette lance souveraine qui guérissait l^Jotessures qu'elle faisait.

Fidèle à son système, pendant l'aimée qui snrot, le journaliste ne cessa de mettre Tacite à tontes les sauces de la réclame. Il ne lui en fit pas gr&ce d'une seule. Il le fit tour à tour attaquer en chaise de poste par des bandits; enlever aux eaux par une princesse palatine; héritier de .quelques millions -et d'une galerie de tableaux ; puis se ruiner pour des canliitsifieB fameuses.

A chaque, nouvelle invention de ce %eùm, TaiMls faisait un soubresaut; mais, en fin de compte, il «ae résignait, car toutes ces balivernes commençaÎBDt k apporter leur bénéfice, et, à force de courir les ijournaux, sa réputation avait fait boule de neige.

Depuis quelques mois cependant, le journaliste gardait le silence. Avait- il oublié son pn>tégé ? Non ; il préparait un coup de maître.

A peu de jours de là, on lisait ceci dans imeifeuille du matin : (c — Cn procès rfoent vient de dév<dter une de ces supercheries Uitéraires, si fort en usiÇfe

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aujourd'hui, et dont le savant bibliophile M. Querard fera bien d'enrichir son curieux et instructif recueil. 11 s'agit d'un de nos jeunes et déjà célèbres auteurs, connu sous le nom de Tacite de K.... Loin d'appartenir à cette illustre lamille descendue en droite ligne des comtes de Champagne, il paraîtrait que ce jeune homme n'est que le fils d'un simple charcutier de Pantin, nommé Guillot. Ce n'est pas la première fois que nous voyons des hommes de lettres troquer leurs véritables noms contre des pseudonymes d'une euphonie plus satisfaisante. C'est ainsi qu'Arouet ( que Fréron écrivait : à rouer) se baptisa lui-même M. de Voltaire; et que, de nos jours, pour aller chercher un exemple plus rapproché, l'auteur de Jocelyn, qui se nomme réellement M. Praât^ sl jugé préférable de signer des syllabes harmonieuses d'Alphonse de Lamartine. »

Cette fois, Tacite ne prit pas.aussi bien la chose. Lorsqu'il se trouva face à face avec le journaliste, il ne parla rien moins que de lui coller, selon l'expression de Vadé, son moule de gants sur le visage.

Celui-ci eut toute sorte de peine à le contenir.

— Savez-Yoùs, dit Tacite, bouillant de colère, que vous venez de me faire manquer un mariage de deux cent mille francs !

— Allons donc I

— Tout était convenu, j'allais épouser la fille unique de M'"*^ la marquise de Sainte-A...; il n'y avait qu'à publier les bans, lorsque, ce matin, quelle

lllO?i^IBUR DE CUPlDO!f^ 191

est ma surprise de me voir refuser la porte. J'insiste. La marquise parait, et me toisant d'un air sec : a Te* nez, monsieur Guiilol! i> me dit- elle en me jetant un numéro de journal, puis elle me tourna le dos.

— Bah ! vous vous justifierez aisément.

— Mais le ridicule! le ridicule!

— C'est un des pseudonymes de la célébrité.

— Au diable la célébrité! s'écria Tacite.

— Lorsqu'il n'y avait plus que si peu de chemin à faire pour l'atteindre...

— Rendez-moi mon nom, je ne vous demande pas autre chose.

— Soit! répondit le journaliste, vous aurez une rétractation demain. C'est pourtant bien dommage! ajouta-t-il en souoiranl.

Le croira-t-on? il ne s'en tint pas encore là. Dans sa rage de pousser Tacite en dépit de Tacite, un an plus tard, il crut indispensable de lui consacrer une dernière réclame, afin de parachever son œuvre, disait-il, dût-il même obligerun ingrat. En quelques lignes pompeuses et désolées, il annonça publiquement la mort de Tacite, « noyé dans l'Elster, comme Poniatowski. » Tacite, qui, effectivement, était en voyage lors de la publication de cet article nécrologique, prit la poste et retourna sur-le-champ à Paris. 11 ne se donna même pas le temps d'essuyer la poussière de la route, et, accompagné de deux témoins, il se rendit aussitôt chez le journaliste.

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— Eb bien I suis-je mort? lui cria-t-il du plus loin qu'il Taperçul.

Le journaliste prit un air triomphant.

— Vous Tenez me remercier? dit-il.

— Je viens vous demander raison.

— Raison de quoi ? de ce que j'ai pris la petite licence de trancher un peu prématurément le fil de vos jours? c'était un moyen excellent de publicité. Allez chez votre libraire, il vous dira qu'en vingtquatre heures l'édition de votre dernier ouvrage a été enlevée comme par enchantement. Cela ne manque jamais. Quand Téniers voulut vendre ses tableaux, il se flt passer pour mort. Au reste, me voilà prêt à vous ressusciter quand vous voudrez. L'effet est produit, c'est tout ce qu'il faut.

— Monsieur, dit Tacite, il n'est plus l'heure de plaisanter ; tant que vos mystiûcations n'ont porté que sur moi, j'ai pu faire bon marché de ma dignité, mais aujourd'hui le cas est différent.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que la nouvelle de ma mort, annoncée par votre journal et répétée par les autres, a mis à deux doigts du tombeau une femme que j'aime, et répandu la douleur parmi tous mes parents.

— Mais alors, une rétractation...

— Non. Une réparation.

— Parlez-vous sérieusement, mon cher Tacite ?

— Trfes-sérieusement ; demandez plutôt à ces deux messieurs, qui ont bien voulu me servir de témoins?

— Quoi! vous vous battrez avec moi! s'écria le journaliste presque indigné ; avec moî qui ai tant fait pour vous!

— Pourquoi pas? Vous êtes bien posé, plus connu que moi. Eh bien, si je vous tue, cela me fera encore une réclame. Je reste toujours dans votre système.

11 n*y avait pas à reculer. On alla sur le terrain ; fort heureusement, le journaliste en fut quitte pour une égratignure.

A partir de ce jour, il renonça définitivement à faire des réputations.

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