LE NUBI^RO 6 DE LA PLACE ROYALE
<c Blonde, ma chèfe Blonde, me voici depuis avanthier en plein Parts, en plein océan. — Je loge là-bas, près des barrières ; là-haut, près du ciel. — Ahl la vilaine ville, la belle ville, Id singulière ville ! comme dirait maint journaliste de ma connaissance. Tu ne saurais t'imaginer,* toi. Blonde, ce qu'il y a de tapage, d'éclat, de misère, de laideur, de déraison, de pluie et de beau temps partout par là. — 11 y a tant de choses à voir, que j*ai pris le parti.violent de n'en voir aucune.
» Pauvre Blonde, je suis triste cependant, plus triste que toi. Plus de mère, plus d'amante I Seul, tout seul! Aime-moi bien de toutes tes forces; c-ar tu es mon inspiration, mon rêve doré et adoré. — Tout le long de la route, j'ai eu ton nom dans le cœur, et à mes lèvres la boucle de cheveux, que tu m'as donnée. Moi qui riais autrefois des amoureux de roman, cela m'apprendra désormais à être plus révérencieux vis-à-vis des Esplandian et desAmadis!
» Et tout d'abord, en arrivant, les pieds encore poudreux, le front encore brûlant de la fatigue du
voyage, — tu vas voir, — ma première pensée a été d'aller saluer celui qu'on nomme — le maître, — et dont, à Tombre des saules, nous avons lu si souvent, avec des larmes dans les yeux, les poëmes sonores et les merveilleux drames. J'ai fait comme le soldat qui, la veille de la guerre, va faire bénir ses armes et demander au prêtre sa bénédiction.
» Il demeure, le grand poète, en un coin obscur de Paris, sur une place aux maisons de briques, derrière des arbres. — Je me découvris respectueusement avant de frapper à sa porte. On m'introduisit dans une antichambre, et au bout de quelques minutes je me trouvai en présence d'un homme simple et bon, qui m'aborda en souriant, et se prit à causer avec moi de choses et d'autres. — D'où venez- vous? me demanda-t-il; et je m'enhardis à lui parler vivement de la Saintonge, ce beau pays où les collines sont si vertes, et où l'on aime tant. Lui ne me blâma pas d'être venu demander mon pain à la. poésie; il ne chercha pas à me dégoûter par des lieux communs, par de vieilles phrases sur les embûches^ les orties, les précipices qui attendaient mes. premiers pas. Je lui en sus gré.
» Seulement, me dit-il, avec sa voix douce et pénétrante, sachez résister aux entraînements faciles, aux tentations imprudentes de la Muse. Si vous avez la conscience de votre talent, ayez le talent de votre consciencç. N'allez pas chanter dans la rue, si vous avez la voix qui charme les palais. Respectez-vous,
afin de faire respecter la poésie en vous. Mon ami, vous allez trouver tout à Vbeure, qui sait? au leurnant de ce faubourg peut-être, déjeunes fous avinés, qui viendront vous prendre par la main et vous inviter à entrer dans les guinguettes, où ils se grisent avec la poésie et le style. Passez. Ne vous éparpillez pas, concentrez-vous. Ayez l'ambition haute, soyez hardi, soyez brave. Il y a des gens qui commencent par cliasser au loup, afin d'apprendre à cliasser au lion ; chassez au lion tout de suite. Ne vous amusez pas à modeler des statuettes, si vous pouvez tailler des statues. Pas de chemin de traverse; frappez du premier coup là où vous voulez entrer. — Est-ce la comédie qui vous tente? alors ne prenez pas le vaudeville pour y arriver. Est-ce le roman? alors n'essayez pas de la critique, qui dessèche et qui blase. — Laissez aux autres la ruse et la diplomatie, si vous avez la force ^ » Blonde, entends-tu bien ! entends-tu bien I )) — Vous n'êtes pas riche peut-être, reprit-il en me fixant avec intérêt ; — vous êtes pauvre, et le souci de votre existence pourra souvent vous détourner du travail sérieux et continu. Là est le danger réel. Prenez garde, Justin Ronan, car alors ces jeunes fous de tout à l'heure passeront devant votre souvenir; vous
1 Ceux qui savent lire deyineront facilement dans ces lignes nn pastiche da style de M. Victor Hugo. L'auteur repousse néanmoiiis tout soupçon de raillerie. Mais comme tous les hommes de lettres d*aYant 1851 opt gravi l'escalier du célèbre lyrique, je ne pouvais me dispenser de compléter par ce trait d'histoire mon esquisse littéraire. (note de l*auteur.)
VOUS aventurerez d'un pas dis Irait sur le seuil de leur o^e, regardant aux vitres, écoutant les couplets, hésitant et affamé, jusqu'à ce que, du premier étage, un convive vous appelle, la serviette au jabot. Alors vous assisterez à cette débauche intelligente, fascinatrice; peut-être serez- vous étourdi, peut-être serezvous perdu ; ce que font là tous ces cerveaux à l'envers, vous le verrez ; ils font de l'esprit, un esprit infernal, bouillant, alcoolique. Us font de l'esprit avec tout ce qui leur tombe sous la main, avec la littérature, avec la politique, avec qui et quoi que ce soit ; mais surtout avec l'esprit des autres. — Prenez garde ! s'ils vous mettent un verre à la bouche, ils vous mettront une plume à la main, et adieu votre liberté! Vous écrirez, mais ils dicteront; et adieu votre drame et votre roman commencé! Vous êtes désormais tout à l'esprit ; chez vous, la grimace a remplacé le sourire; vous ne jouez plus dans la salle, vous paradez devant la porte. Vous n'êtes plus un poète, vous êtes un bateleur poétique; vous faites des tours de force, parce que vous sentez chaque jour que votre îforce s'en va.
)> Composez des sermons comme Diderot, copiez de la musique comme Jean-Jacques, plutôt que de tremper votre plume dans une encre mauvaise. Le jour, faites du pain comme Reboul, ou des barbes comme Jasmin : — et quand vient le soir, montez dans votre mansarde, et faites des vers ! D'ailleurs, faut-il donc si longtemps pour pousser une œuvre
hors de son cœur? Vigny a écrit Chatterton en dixsept nuits ; Hernani a été fait en trois mois. Quel âge avez- vous? .vingt ans. Au travail, mon ami! au travail ! La main vous démange et la tête doit vous brûler; qui sait s'il n'en sortira pas quelque Minerve rayonnante? Venez me voir quand vous aurez terminé quelque chose. Isolez-vous, soyez laborieux, pensez à votre mère, — à votre amante ; — fermez les yeux au. tourbillon de Paris; restez à la fois un brave poète et un brave garçon; et si vous avez le talent, je vous promets la gloire. — A bientôt, n'estpas?
» Et il me tendit la main, à moi qui l'écoutais, tremblant, avide, ému.
» Sur le seuil du salon :
» — Drame ou roman? me dit- il avec un dernier sourire, comme il me reconduisait.
» — Oh! drame! drame! m'écriai-je, l'éclair dans les yeux.
» — Je vous attends.
» Blonde, plus de larmes, plus de regrets I Je serai un grand poète. Il me l'a dit. Croyons-le. Blonde, voici la nuit qui vient, la nuit grave et silencieuse, la nuit du tra^vail. Ma lampe est allumée, les cloches se taisent au lointain. Il est l'heure. Pense à moi.
» Blonde, adieu! » *