‹ Monsieur de Cupidon (volume 2)Chapitre 27 sur 48 · FRAMBOISE · texte numérisé non relu

FRAMBOISE

Quinze jours après, Justin Ronan fumait un cigare dans Tappartement d'une petite actrice qui habitait la même maison que lui, trois étages au-dessous.

Elle s'appelait Framboise, et elle jouait dans m théâtre infime des boulevards. 11 l'avait rencontrée plusieurs fois sur l'escalier. La première fois, c'était à peine s'il avait jeté les yeux sur elle, tant son drame l'absorbait. La seconde fois, il l'avait saluée. La troisième fois, il lui avait souri ; et, le soir, il était descendu chez elle, son premier acte sous le bras, dans l'intention de le lui lire.

C'était une petite brune, toute mignonne et vive, fort gentiment chiffonnée. Elle trouva Justin de son goût, écouta son fragment de drame, à demi couchée sur un sofa, lui dit que ce n'était pas mal, et lui donna quelques conseils. — Ils se mirent ensuite à la croisée et causèrent un peu à l'aventure.. Puis à un certain coup de sonnette, qui annonçait sans doute un Turcaret ou un Moncade, elle le poussa dans une armoire où il^demeura trois quarts d'heure.

Ce premier chapitre de roman eut pour résultat de le rendre au travail pendant quelques jours. — Néanmoins, l'image de M**® Frambroise galopait

<îans sa tête, en dépit de lui-même. H ne pouvait se dissimuler qu'elle ne fût excessivement agaçante, ^insi devait être Fannier, la maîtresse de Dorât, — et il songeait qu'il serait charmant dUmiter Dorât. Son esprit, toujours préoccupé du côté pittoresque des choses, caressait cette idée en souriant. Il finit par en faire part à la petite actrice.

Framboise lui jeta un éclat de rire au bout du nez, et, comme elle étudiait en ce moment un rôle d'innocenle dans une pièce nouvelle — de M. Léon Laya — elle se prit à jouer la vertu avec Justin Rouan , qui lui servit de répétiteur sans le savoir en lui donnant la réplique. Elle lui laissa entendre aussi qu'elle voulait tous les bénéfices d'une amourette littéraire ; et, dans l'espoir de subjuguer cette — inhumaine — il ne s'occupa plus qu'à tourner des rondeaux, à aiguiser des épîtres et des stances, dont Framboise, le matin, faisait des papillotes.

Cependant Justin, dont le drame n'avançait guère, dépourvu de ressources, se vit bientôt dans la nécessité de chercher un emploi qui l'aidât à vivre pendant un temps. Il ramassa une place de commis quelque part, et partagea dès lors sa vie en deux moitiés, donnant l'une au négoce et l'autre à son drame, ou plutôt à M"e Framboise.

Mais il arriva que lorsque cette dernière eut créé son rôle d'ingénue dans la pièce nouvelle de M. Léon Laya, elle se trouva tout à fait à court de ficelles dramatiques vis-à-vis de Justin ; et, ne voulant toutefois

ni se rendre ni le mettre à la porte, elle lui dit formellement entre deux yeux :

— Mon petit, je n'aurai rien à vous refuser quand vous m'aurez fait un rôle dans un vaudeville de voire façon.

— Mais, ma chère Framboise, vous savez bien que je ne fais pas de vaudeville, avait-il répondu.

— Eh bien! vous en ferez, Voilà tout.

Justin Ronan monta chez lui fort embarrassé. Od lui demandait la seule preuve d'amour qu'il ne crût pas devoir donner, sans dévier de sa ligne de conduite. Il travailla mal à son drame ébauché, et, malgré lui, en se couchant, il se surprit à fredonner deux ou trois refrains sur les timbres les plus connus de la Clef du Caveau.'

En conséquence, deux mois ne s'étaient pas écoulés, que l'affiche du théâtre des Folies-Dramatiques annonçait la première représentation de : Sous le lit de madame la baronne, vaudeville en un acte, dans lequel M**® Framboise devait se montrer sous un ravissant costume de mousquetaire.

La pièce alla aux nues.

sous LE LIT DE MADAME LA BARONNE.

On avait flanqué Justin Ronan de deui collaborateurs, un à droite, l'autre à gauche, — qui avaient

abondamment saupoudré son vaudeville de poivre,

de gros mots, d'assiettes cassées et de bastonnade.

Orâce à eux ^ — et surtout grAce au maillot de

Mii« Framboise — ce brillant début d'un jeune

hoinme frais débarqué de la province fut remarqué

d\i feuilleton, qui s'empressa de signaler le lever de

ce nouvel astre à l'horizon du boulevard du Temple.

Justin ne laissa pas que d'être un peu honteux de

son succès, mais comme il avait ses entrées dans les

coulisses et qu'il était devenu l'amant en titre de

Framboise, — il assoupit ses remords. J'ai dit qu'il

avait de l'esprit et de la verve, trop de verve. Un

petit journal entreprit de le gagner et lui fit à ce

sujet quelques propositions. Justin Ronan, disons-le

à sa louange, refusa nettement et de prime abord.

Mais pour cela, il ne crut pas devoir rompre avec cette vie mal cousue — dans laquelle il avait déjà un pied, et qui lui semblait une des conditions nécessaires du talent. Il se trouva par suite entraîné dans un monde de folie et de dissipation, qui lui ravit un temps inestimable. Au travail continu , régulier, fécond, succéda bientôt cliez lui un travail intermittent, fiévreux, stérile. — La tête chaude des fumées d'un souper, il écrivait sur le bord d'une table ou dans la loge de Framboise, — plutôt la nuit que le jour, — dans les estaminets qu'il s'était mis à fréquenter, au bruit des conversations , des dominos ou de la musique. Il jouait enfin à ce jeu fatigant de l'originalité, qui avait tant d'attrait pour lui. Ses cheveux

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inondaient son épaule maintenant, il ne portait plus que des cravates bizarres et des habits fantastiquement coupés. 11 avait une canne comme M. de Balzac, des lévriers comme M. de Lamartine, — et une collection aussi variée que nombreuse de tics nerveux et de distractions, empruntés diversement i toutes les célébrités.

Justin Ronan avait à peu près renoncé à sa mansarde, pour vivre dans le bruit. La mansarde, cette seule chose qui eût pu le sauver! 11 avait lu tant de fois que Tesprit et le génie couraient les rues, qu'il s'était mis à courir après eux, parce que cela lui semblait plus simple et plus sûr que de les invitera monter chez lui. 11 avait entrepris cette course à travers le hasard et toutes lespassions mal contenues de la jeunesse. En peu de temps, il fut signalé comme un des plus joyeux bohèmes de la petite littérature, de la littérature du ruisseau. On cita deux ou trois mots de lui, qui étaient excellents; on lui en prêta cinq ou six autres parfaitement détestables —et, de ce jour, il se vit à la tête d'une réputation en profil.

Ce n'est pas tout. Un soir qu'on parlait de lui au divan Le Peletier, quelques journalistes du Corsaire imaginèrent de lui donner le baptême du tropique, dans un article mordant et bien fouillé. Une vingtaine de lignes firent l'affaire. On y causait, entre autres choses, de sa liaison avec Framboise, de son drame dont il avait laissé percer quelques mots, et que l'on

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éreintait par avance, de ses prétentions à l'art sérieux. L'article était hérissé de traits aigus, comme un porc-épic. On le lut à haute voix avant de l'envoyer à rimprimerie. il n'y eut qu'un éclat de rire dans un bravo. Tout le monde décréta que Justin Ronan était supérieurement démoli.

Il se trouvait le lendemain dans les coulisses, le dos contre un arbre en carton, s'entretenanl avec une queue-rougCy lorsque Framboise, pâle de colère, vint lui montrer l'article en question. Justin ne dit pas un mot; il s'informa seulement des auteurs et serra la feuille dans sa poche 5 et comme il avait vu descendre à l'orchestre le directeur du Sifflet d'argent^ — le plus abominable pamphlet de Paris, — celui-là même qui lui avait fait des avances dans le principe, il alla droit à lui dans l'entr'acle et lui posa la main sûr l'épaule.

— Tiens, c'est vous, Ronan ! qu'est-ce que vous me voulez?

— Demain, dit- il, je vous enverrai de la copie.

— Ah! ah! mon gaillard, vous avez lu Tentre-filet du Corsaire? A la bonne heure, au moins. 11 ne faut que piquer les taureaux pour les exciter. Entre nous, ils ont été un peu loin pour la petite. Ne les ménagez pas.

— Soyez tranquille.

Dans le foyer des comédiens, sur une table à toilette, entre un pot de rouge et un poignard en fer-

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blanc, Justin Ronan écrivit trois colonnes de diatribes snr les habitués du divan l.e Peletier. Il trouva chez lui une lettre de Blonde.

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