‹ Monsieur de Cupidon (volume 2)Chapitre 29 sur 48 · LE SIFFLET D*ARGE!ST · texte numérisé non relu

LE SIFFLET D*ARGE!ST

Ce n'est pas précisément un tableau de mœurs littéraires que nous avons voulu tracer. — D'autres ont déjà dit les misères, les joies, les scandales, les turpitudes et les héroïsmes de celte vie. Il n'y aurait que présomption de ma part à venir ajouter aujourd'hui quelques Irails au tableau. J'ai seulement entrepris de peindre dans Justin Renan un caractère jusqu'ici relégué dans l'ombre et qui se fait de jour

en jour plus commun. Force m*a bien été de le suivre sur un terrain exploité.

Une fois sur la pente du journalisme de bas étage, l'auteur de Sous le lit de madame la baronne roula de degré en degré jusqu'au fond de la fosse. Les prédictions s'étaient réalisées. 11 eut beau chercher à se cramponner à la rampe, — la rampe était en cuivre, elle glissa sous ses doigts. D'ailleurs, sa singulière nature lui fit trouver un certain charme dans cette lutte de tous les jours, dans celte fougue dépensée à tort et à travers. Du feu de sa pensée, dont il aurait pu faire un astre en le concentrant, il ne fit qu'un paquet de pétards et de marrons d'artifice. D'abord, il n'avait guère voulu que venger Framboise. Mais ses premiers articles dans le Sifflet d'argent eurent un retentissement fâcheux. C'était neuf, c'était violent, c'était jeté. Il se ruait sur ses adversaires avec une force qui n'excluait ni l'esprit, ni l'élégance. Supposez Goliath jpurnaliste, Goliath en rubans. — Plusieurs lui firent l'honneur de lui répondre. Une polémique s'engage. Justin Ronan fit face à tous. Par malheur,, son style eut des éclaboussures qui atteignirent deçà, de là,' plusieurs personnages désintéressés dans l'affaire. Ce furent autant d'ennemis, il n'y prit pas garde. Il alla son train.

— Pourquoi, se disait-il, ne ferais-je pas comme Fréron, comme Voltaire, comme Rivarol, qui n'hésitaient pas, eux, à se jeter dans cette grande arène pour venir secouer sur la foule les grelots dé leur •

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esprit ? Le poêle est-il un bénédictin pour se cloîtrer sans pitié? Ne doit-il pas, au contraire, vivre au milieu de la multitude, s'il en veut reproduire les vices et les passions? Je déblaye moi-même ma route ; où est le tort? Je me fais mon propre annonciateur et mon avocat. Je puis devenir une puissance, être redouté, être envié, enlever toutes positions à la pointe de ma plume! Courait folie que de ne pas marcher Gù avant.

Il marcha donc en avant. Il tît merveilles. Ce fut bientôt un des plus vaillants tirailleurs de la petite presse. Après deux ou trois escarmouches dans lesrquelles Vavantage resta tout de son côté, on le nomma d'une voix unanime rédacteur en chef du Sifflet émargent. 11 triomphait. — Parvenu à ce poste dangereux, Justin Ronan ne connut plus de bornes à son débraillé de convention. Il trouva de bon goût de changer de maîtresse, il donna son congé à Framboise. Sur toute la ligne des théâtres du .boulevard, il joua le rôle de Jupiter Tonnant et de sultan Saladin, faisant et défaisant des réputations , protégeant les plus bêtes créatures du monde, jetant à droite et à gauche son talent, son cœur et sa santé, — joyeux ou mélancolique, — mais d'une joie et d'une mélancolie toujours ironique et moqueuse, car il ne vivait plus maintenant que pour le sarcasme. Les plus beaux sentiments ne lui arrivaient qu'à l'état de pointe et de saillie. Au fond d'une action subhme, c'était une plaisanterie qu'il cherchait. 11 eût laissé bien loin

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derrière lui Cicéron, qui se consolait de la mort d'un dès siens en songeant aux belles pages qu'elle allait lui inspirer.

En littérature, c'était un ogre. Il flairait la chair fraîche. Il attaquait les auteurs au coin des feuilletons, les détroussait et les laissait pour morts sur la place. Ce fut lui, un des premiers, qui mit à la mode la peine des indiscrétions de la vie privée applicable aux infiniment petits. Dans sa fureur de faire ressortir tout éclat et toute enluminure, il ne contribua pas peu à discréditer dans ces derniers temps la jeune école littéraire, par ses révélations. Cet homme, peintre à sa manière, coloriste endiablé, se créait un monde à sa fantaisie, tout rempli d'écarts, de lazzis, de gambades, d'extravagances ; un monde de pasquins et d'hidalgos, qu'il empilait bon gré mal gré dans le chariot d'un nouveau Roman comique dont il se faisait le Scarron, et qu'il conduisait à grands coups de fouet, au milieu des éclats de rire des passants.

Cet amour du paillon lui fit donner un surnom qu'il a toujours gardé; on l'appela: la dernière lame de Tolède. '

Vous dire s'il avait laissé là son drame, vous le devinez. A peine avait-il répondu à cette lettre de Blonde qu'on vient de lire tout à l'heure. Depuis, les autres lettres de la fille du comte d'isernay étaient toutes demeurées sans réponse, et elle avait fini par ne plus écrire. Justin Ronan eut bien quelquefois

rintention de ressaisir celte affection pure de ses premières années, qui se réveillait souvent dans son cœur; mais l'entraînement de sa vie, le cours de sa destinée étaient venus chaque fois le remporter dans le gouffre parisien , — au moment où il tendait les bras vers Timage gracieuse de la jeune fille qui, là-bas, s'en allait d'amour pour lui.

Un an après son départ de la Saintonge, voilà donc à quoi étaient venus aboutir les rêves ardents et les espoirs superbes de Justin : à la rédaction du Sifflet d' argent l Du moins la fortune lui avait-elle souri, dans ce mauvais et trop facile métier? Mon Dieu! non ; et c'est là encore ce qui plaide en faveur des voies tranquilles et probes. Sa position lui avait créé des besoins exceptionnels, déréglés, luxueux, qu'il voulut satisfaire à tout prix et pour lesquels il ne recula point devant les dettes. Au contraire, cela lui semblait rigoureusement indispensable d'avoir des créanciers. Il les traitait à la façon du Don Juan de Molière el des marquis de l'ancien répertoire.

Cependant un d'entre eux, qui ne possédait point les hautes traditions, l'envoya pour un mois à la prison de Clichy; — ce qui parut à Justin du dernier plaisant y mais ce qui ne le corrigea pas davantage.

11 eut deux ou trois procès en diffamation, tout l'attirail d'une renommée à faire peur. Les artistes le délestaient, les bourgeois en étaient épouvantés. Il n'était point de réputation qu'il n'eût écornée par quelque bout, point de statue dont il n'eût ébranlé le

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piédestal, n n'était pas né méchant pourtant, mais il sacrifiait tout à Tesprit, au bon mot, au besoin de copte surtout, car le besoin de copie renferme à peu près toute la partie odieuse de l'histoire de la petite presse. C'est le besoin de Copie qui met Tépigramme à la main. L'homme qu'on admire et qu'on respecte le plus, devant le talent de qui l'on dresse UQ culte au fond de son cœur, — cet homme-là sera peut-être celui qu'on sacrifiera demain au besoin de copie. On ne sait que dire, il se fait tard, l'imprimeur est là qui attend ; on prend alors à partie le premier venu qui nous tombe sous l'idée, celui qui passait tout à l'heure en nous souhaitant le bonsoir, un ami de la veille — un ennemi au lendemain. C'est le besoin de copie qui a brisé tant de courages, tué tant d'avenirs, anéanti tant d'espérances en fleur, qui a souvent élé cause que l'écrivain a déchiré son livre, que le peintre a lancé son pinceau, qde le musicien a lancé son Âmati contre le mur dans un instant de désespoir. Telle critique d'un homme ou d'une œuvre ne devait avoir qu'une douzaine de lignes ; mais l'imprimeur en veut davantage, et l'on enfile cinq ou six injustices à la suite, r— peu importe, — pourvu qu'il y en ait suffisamment et que l'imprimeur soit satisfait. Le besoin de copie est au petit journal ce que le post^scriptum est à la lettre d'une femme.

Or, voici ce qui arriva à Juslin Ronan, — un jour qu'il avait besoin de copié.

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