BLONDE
L'automne jetait alors au vent ses dernières feuilles. Cest le moment des élégie^^ par excellence et des romans sensibles. Justin Ronan se consola de sa blessure avec cette idée, et ne songea plus qu'à exploiter le côté romanesque de son duel. 11 s'encadra, du mieux qu'il put, dans cette aventure de cape et (tépée^ et se composa une physionomie intéressante avec ses souvenirs de cabinet de lecture. — Étendu dans un grand fauteuil, pâle, le visage penché, devant la fenêtre ouverte, il envoyait son regard vers les étoiles naissantes et laissait pendre un de ses bras à l'abandon.
Blonde était assise à ses pieds.
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Elle lui racontait la mort de son père, à elle, sa douleur profonde à cet évèoem^iit, son départ de ]a SaintoDge où tout n'était que souyenirs amers, son tlépart avec une sienne tante, — et enfin son arrivée à Paris, où elle n'avait eu qu'une pensée , , le voir encore une fois, — lui , Justin — et s'en aller après finir ses jours dans un couvent.
— Tu m'as oublié, disait- elle; j'avais mis -ma vie dans ton amour, lu m'as repris ton. amour; que ferai-je maintenant de la vie? .
Mais il la consolait en lui jurant que, dans ses plus grands écarts, son souvenir était toujours monté à son cœur, comme un remords; qu'il n'avait eu jamais de véritable amour que pour elle ; que c'était la vie de Paris qui l'avait empêché de répondre à ses lettres; et aussi les soucis de sa position littéraire. Il lui disait cela avec une voix éteinte, avec un sourire soupiré, en tenant ses deux mains dans les siennes. Et la jeune fille se laissait aller malgré elle au cliarme de ce sourire, de cette voix, à ce tendre sentiment mêlé de sollicitude, à celte poésie de la convalescence, un soir d^aulomne, au crépuscule • dans la mansarde du premier amant.
— Tu ne sais pas que j'ai failli eh mourir, Justin? Tu ne sais pas que j'en serais peut- être morte, si je n'avais pas eu mon père à veiller jusqu'au dernier jour? Est-ce que j'aurais jamais pensé, moi, que lu pouvais m'oublier? Vois- lu, je suis une fille chrétienne, et pourtant, un jour, en passant près de l'é-
HOHMSVR DB GIFf«M»ir SW
tBing oii se baignent les saules, là où nous nous âomtiaes vus la dernière fois — que le ciel me pardonne I — mais je croyais y voir ton image, ^il me semblait t'entendre m'appeler du fond de TeaM... . — Oh I Blonde l Blonde 1 je suis un misérable 1
Non, fit-elte avec un admiraUe swirire, c*esl
moi qui f aime 4rop. Je tâcherai de me corriger. Mais ne parlons plus de cela, je suis ime folie et je ne songe plus que tu es encore malade. Ah! que j'ai souffert, mon ami, quaad je t'ai vu ramener presque mort : j'ai senti que mon âme s'en allait, paroe que, sans doute, elle est liée à la tienne, et que Dieu ne veut pas qu'elle en soit séparée, même par le tombeau. — Dis donc, Justin, j'ai toujours conservé nos feuilles de) rose. T'en souviens-tu? je devais te les envoyer une à une, mois par mois, jusqu'à la dernière. A la dernière, tu devais revenir. Pauvres feuilles! elles sont chez moi, bien fanées, bien flétries, val dans un coffret d'ébène que je temontrerai- Ce sera ta seude punition.
Justin eut une larme dans les yeux. £Ue l'essuya sous un baiser.
— Justin, nous allons être heureux désormais. Soyez sérieux et cousons affaire. Je suis maîtresse de ma fortune , — mais tu es matlre de mon cœur, V«ix-tu changer ?
Le poète la regarda, ému. 11 ne put que tomber à ses genoux, en levant les mains vers elle. Elle continua :
M) MOfVStKUK DE OTPIDOlf
— Tu travailleras tout à loisir, alors. Tu écriras de belles choses ; et puis aussi tu enverras ta démission au Sifflet d*argent. Car j'ai bien deviné : c'élait pour vivre que tu t'étais fait journaliste, au lieu de rester ce que tu Youlais être, — un poète! Sais-tu que tu étais devenu bien méchant? on ne te reconnaissait plus. J'en avais une peine affreuse. — Après cela, il ne faut pas te f&cher de ce que je te dis ; tu sais
-que je ne m'y connais pas. C'était drôle quelquefois, et l'on devait bien en rire; mais, moi, j'en pleurais.
Et elle se jeta à son cou.
Justin Ronan lui dit:
— Tu seras mon ange sauveur.
— Mieux que cela, monsieur, je serai votre femme.
— Chère belle ! répondit-il (et en effet il se sentait vaincu par cet amour si vrai et si puissant], tu m'as donné une seconde vie, tu m'as retiré de l'abîme, je te devrai tout : l'honneur, la gloire et le bonheur! Oui, tu as raison. Plus de libelle, plus de pamphlet. C'est ce qui m'a perdu. Rien que la poésie , la poésie dans l'amour, le saint rayonnement des deux plus belles passions!
Justin était sincère en parlant ainsi.
— La douce soirée ! dit la jeune fiUè en couchant sa tête sur la poitrine du jeune homme, si bien qu'en levant les yeux elle pouvait rencontrer ses yeux, et qu'en baissant les lèvres il pouvait rencontrer ses lèvres.
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LA BOUTEILLE VIDE
Ils étaient douze ou quinze à table, chez Justin Renan. La rédaction tout entière du Sifflet d'argent fêtait le rétablissement de son chef de file. Les vins capiteux circulaient en abondance. On buvait, on disait des folies d'esprit. Toutes les questions s'agitaient, flanribantes, secouées, brûlées et noires en un clin d'œil. — C'étaient tour à tour la littérature, la politique, qui servaient de thème à ces mangeurs d'huîtres et à ces buveurs de sauterne. Avec les mots qui se firent là, il y aurait eu de quoi défrayer vingt numéros du journal (phrase consacrée).
Justin Konan disait adieu à cette vie acre et frivole qu'il avait menée jusqu'à présent. — La lame de Tolède rentrait au fourreau, selon l'expression du second rédacteur ; — Satan se faisait ermite , suivant un autre. Et tout le monde de boire à la grandeur et à la décadence de Justin Ronan, — aux victoires et défaites de Justin Ronan !
11 écoutait, il riait, il applaudissait; il se mêlait encore à ce tapage de la pensée, s'enivrait de cette fumée, de cette lumière, de ce cliquetis. Il appelait cela voir le canon pour la dernière fois. Eux cependant l'assaillaient de leurs coups d'épingle ; et de
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cet homme piqué, torturé, aux abois, il faisait beau voir sortir les reparties dernières, les attaques désespérées, les parades soudaines et les dithyrambes frétillants avec leur queue en éclats de rire, — semblables à ces fuséfs d*artitice qui s'élancent dans la nue pour retomber en pluie d'étoiles roîiges, vertes, bleues I •
Adieu, Ronan ! que le calembour te soit léger l — Adieu, Ronan I Sois bon père, bon époux et bon agronome! — Adieu, Ronan ! que nos œuvres et que nos pompes ne viennent plus troubler ta solitude ! — Ame échappée du purgatoire à deux sous la ligne, prie pour nous dans le ciel où tu t'envoles. Il te sera beaucoup pardonné, parce que tu auras beaucoup assommé. — Gi-gîl Justin Ronan, décédé à la fleur de son âge. 11 fut de son vivant l'effroi des cabotines et la terreur des gens de lettres. Ses amis inconsolables continuent comme par le passé la rédaction du Sifflet d'argent. Prix de l'abonnement : quarante francs par an, vingt-cinq francs les six mois, et douze francs le trimestre !
La conversation s'en allait de la sorte, sur ce ton et en zigzag. Cela ne fmissait jamais, et cela recommençait toujours. — Mais de quoi vais-je m'aviser de vous raconter cette petite orgie, tant racontée déjà, avec toutes les fanfreluches de ce style dont chacun sait le secret aujourd'hui?
Cependant, au déclin du dessert, un des convives se leva en annonçant qu'il venait d'avoir une idée.
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Une idée I cela valait la peine d'être entendu. — Le convive décréta que Justin Ronan se devait eneore une fois à ses compatriotes ; qu'il n'était pas bienséant à lui de se retirer de Tarènesans fifre ni tambour; que Napoléon, avant son départ pour l'île d'Elbe, avait prononcé ses adieux à Fontainebleau ; et il termina en demandant à Justin Ronan un article final pour le numéro du lendemain.
— C'est cela/ un article final ! un article final ! hurlèrent tous les convives.
— Justement, poursuivit l'orateur, il se présente une occasion digne de Justin. Un rimeur nouveau vient de trouer la foule, un poëte rose, et tout neuf, que les fourches Caudines Am Sifflet d'ar^en^ ont jusqu'à ce jour épargné. Justin, il t'est offert. M. Claude Tréneuille (tel est son nom] a publié hier ses premiers Poèmes, Réjouis-loi, maître, je les ai apportés sous mon paletot.
11 y eut un long bravo dans l'assemblée. — ^Messieurs, je ne puis... balbutia Justin... c'est impossible... j'ai promis...
— Ronan, ce sera le dernier ; Ronan, nous i*ea conjurons. Tu te dois à toi-même, Ronan. 11 faut un épilogue au drame de ta vie, un coup de théâtre à ton cinquième acte littéraire. Libre à toi «d'écrire ensuite : La tmh est /om6^<f. Mais auparavant empoigoe M. Claude Tréneuille ; oe sera ton feu du Bengak;, ton Capitole, ton apothéose en lampic^sis de couleurs!
Le convive fit passer devant ses yeux un petit vo*
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lume couvert d'un papier gris perle, avec des enjolivures aux angles.
— Vois, dit-il, la victime est parée de fleurs. Allons, un dernier sacrifice aux Muses!
— Vous le voulez? dit Justin ébranlé et à moitié ivre.
— Nous le voulons, répondirent-ils en chœur.
— Alors, dit Justin Ronan, laissez-moi seul, étaliez m'at tendre au Café de Paris. Dans une heure, je vous y rejoins.
— Avec l'article final ?
— C'est convenu.
— Vive Justin Ronau ! ...
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LA BOUTEILLE VIDE
Reslé seul, et la table desser\ie, Julien alla s'asseoir, la tête chaude, devant un pupitre noir sur lequel il avait jadis commencé son drame. Ce ressouvenir lui traversa le cerveau comme une vision. Mais il ne s'y arrêta pas. Il avait gardé une bouteille de porto qu'il plaça auprès de lui, pour y puiser la verve. C'était ainsi qu'il procédait dans les occasions solen^ nelles. Puis il rejeta sa grande chevelure en arrière, avec les airs de Liszt au piano; il retroussa ses man* chcs — et commença son dernier article.
MOXSIELR DE CUPIDON 265
De temps en temps, il s'interrompait pour boire une gorgée.
Au moment où sa 'plume courait avec le plus de furie sur le papier, la porte s'ouvrit doucement, et Blonde parut sur le seuiL
Elle s'avança à pas lents, et vint poser sa jolie tête par-dessus l'épaule de Justin, sans qu'il s'en aperçût*
— Ou* écrivez-vous donc avec tant d'aptitude, mon ami? demanda-t-elle, souriante.
Justin Bonan la regarda.
— C'est... c'est... mon drame, murmura- t-ik Et il s'empressa de couvrir le papier de ses deux mains.
— Bon Dieu ! quels regards singuliers tu me lancesl s'écria-t-elle. Qu'as-tu , Justin? pourquoi ce trouble? Réponds-moi.
— La chaleur... le travail... Laisse moi un instant, chère; il faut que je finisse, vois -tu...
— Finir quoi ?
11 porta la bouteille à ses lèvres.
Blonde d'Isernay ouvrit les yeux avec stupeur. Revenue de cette impression, elle posa vivement la main sur le bras de Justin.
— Oh! que fais-tu? dit-elle.
Le jeune homme partit d'un éclat de rire.
— Parbleu ! tu le vois bien, je bois I je bois comme Anacréon, comme Horace, comme tous les grands poètes qui étaient aussi de grands buveurs. Le vin! c'est le génie, disait Panard; c'est la vérité, c'est le soleil au cœur. Laisse-moi donc boire pour écrire ;
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car tous les poètes font ainsi , je t'assure, du moins la plupart, et ce sont les meilleurs... Blonde détourna la tète.
— Du reste, sois tranquille. C'est un vin-gentiliiomme, un vin de grand seigneur, du porto, s'il te platt, et il ne faut pas le dédaigner. Ne t'étonne pas, ma petite. Le vin est partout, c'est un hôte universel; Scribe te dira comme il rime à divin. Tu ne sais donc pas que le vin était pour moitié dans le talent de la Dumesnil, cette tragédienne d'il y a cent ans, et que Malibran elle-même, la diva, l'inimitable, ne chantait jamais mieux qu'avec un verre de madère tapageant dans la poitrine? — Le vin I mais c'est notre blason, à nous autres! Demande plutôt à Théophile, à Chapelle, à Rabelais, àDufresny, àLattaignant,à Santeuil! Je ne serais pas digne de tenir une plume, si je ne savais pas vider un flacon comme eux. — A leur santé!
Il se renversa sur sa chaise et but un second coup.
— Laisse-moi écrire à présent.
Une pensée soudaine éclaira l'esprit de Blonde, qui jusque-là était restée muette de saisissement.
— Ah ! ce n'est pas un drame que tu écris! Le front de Justin Ronan devint sombre.
— Eh bien , non, dit-il, ce n'est pas un drame, c'est autre chose ; mais qu'imporle?
Elle s'était précipitée sur son papier. Dire avec quelle rapidité elle le parcourut, c'est impossible. A la dernière ligne, il lui tomba des mains et elle fondit en larmes.
— Blonde, dil-il, c'est mon dernier article, je te le jure. Mais j'ai promis. C'est une faiblesse, je sais bien... Ce sera la dernière, vrai I
— Un poêle! s*écria-t-elle, un jeune homme!... le traiter ainsi !... Oh ! c'est mal I
— Bah! un Tréneuille, que sais-je, moi? Et puis, ce n'est qu'une plaisanterie, une chose sans conséquence ; tu n'entends rien à ces affaires-là.
— Justin ! vous ne livrerez pas cet article. Promettez-le-moi. Gela serait affreux, je vous l'atteste ; Justin, Je vous en prie, par grâce !
— Impossible! Us comptent dessus. Aurélien et les autres m'attendent au Café de Paris. C'est mon dernier article.
— Justin! Justin!
— Voyons! dit-il, rends-moi ce papier; sois raisonnable. Le temps se passe.
— Oh! je vous croyais meilleur que cela!
— Rends-moi ce papier.
Et il avançait la main.
— Jamais! dit Blonde.
Par un mouvement rapide , elle le présenta à la flamme de la bougie. En ce moment, et comme s'il eût été mû par un ressort, Justin Ronan se leva de dessus sa chaise. Mais une fois debout, le vin agissant, il chancela sur ses jambes ; et pour ne pas perdre entièrement l'équilibre, il fut obligé de s'appuyer à la bouteille qu'il rencontra sous sa main. Son visage
était ardent. — A cet aspect, la jeiuie fille poussa un cri et laissa échapper le papier à demi brûlé.
Le poëte essaya vaioement de faire deux ou trois pas pour le ramasser. — 11 tomba sur ses genoux.
— Ah ! vous me faites horreur! s'écria Blonde, qui s'enfuit.
Justin Ronan resta sur ses genoux, foudroyé, tenant la bouteille à la main...
LA BOUTEILLE VIDE
La leçon devait être complète. Le lendemain, quand il évoqua ses souvenirs de la veille, il courut éperdument h l'hôtel de M"® dlsemay. Il apprit qu'elle avait quitté Paris le matin, sans lui laisser un mot d'adieu. Le coup qu'il en ressentit fut terrible. Il rentra chez lui désespéré, —sans une larme.
Les émotions puissantes sont souvent décisives. Dans un retour sur lui-même, il embrassa tout son passé. Qu'avait-il fait de sa jeunesse et de sa force native? Rien, moins que rien. Quelle page humble et douce devait-il compter dans son œuvre de mal et de bruit? Pas une. 11 avait joué au bohème et au matamore. Peut-être avait-il pensé que le désordre était la serre chaude du talent. Dans ce cas, il s'était grossièrement trompé. A qui ferez- vous croire que c'est
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du cabaret seulement qu'est sorti le génie de Lantâra? Justin Ronan reconnut son erreur» Heureusement il ii*était pas à Tâge où il est trop tard pour revenir sur ses pas. Quoiqu'il eût envisagé les difficultés sans nombre de sa position , difficultés qu'il s'était^créées lui-même, il résolut de les vaincre une à une en se retrempant dans une résolution énergique. Il se condamna au travail dans la solitude, au travail élevé. Et pour être rappelé incessamment à sa tâche et au souvenir delajeune fille dont il avait perdu l'amour par sa faute 31 il plaça sous ses yeux cette bouteille que -vous savez, — une bouteille vide.
Ce fut alors qu'il eut vraiment à lutter, vraiment à combattre, et qu'il put compter les barricades qu'il avait amoncelées devant son avenir. Ce fut alors qu'il lui fallut sauter par-dessus bien des haies et bien des murs, au risque de s'écorcher vingt fois les pieds et les mains, pour rejoindre la grande route, la route droite, la route commune dont il s'était si fort écarté. A force de soins, d'attention, de persévérance, il lui fallut rallier les amitiés enfuies, calmer les ressentiments, endormir les haines.
A chaque pas, c'était un ennemi oublié qui se dressait devant lui, une vengeance anonyme qui l'attendait dans un buisson. — Et premièrement, il lui fut impossible d'aborder aucune scène importante : acteurs et directeurs se trouvèrent tous d'accord pour le repousser. Je ne parle pas de ses ennemis-nés les critiques, qui, sûrs maintenant de l'impunité, le voyant
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seul, triste et les griffes rentrées, tombèrent sur lui à bras raccourci, en veux-tu, en voilà, — Que de bois vert! eût dit Figaro. — Lui, ne disait rien, il regardait la bouteille vide.
11 se tourna vers le roman. Parlez-moi du roman, où l'on peut faire déborder son cœur et sa tête tout à son aise, rêver, rire, pleurer autant que cela vous fait plaisir, et cda sans crainte d'être rappelé à Tordre par le coup de sifflet d'un spectateur ennuyé; le roman, qui brave tous les directeurs et qui se moque de tous les acteurs du monde, qui invente avec sérénité les complications les plus absurdes, qui se fait des décors sptendides qui ne lui coûtent pas une obole ; le roman, qui est aujourd'hui le seul et le véritable Théâtre-Français de notre époque I — 11 fit un roman.
Ëh bien ! je dois le dire, son roman n'était pas bon. Gela se sentait encx)re et trop du petit journal, cela n'avait pas d'&me, cela chantonnait du bout des lèvres, cela pleurait du bout des yeux; il s'était tant raillé jadis des beaux sentiments, qu'il en avait effacé jusqu'à l'ombre dans son livre, et il n'y avait là ni chaleur, ni élan, ni aspiration. (Tétait une histoire romanesque racontée froidement par un agent de change en gants noirs, assis sur le bord d'un fauteuil, tournant son chapeau entre ses doigts, et qui tient essentiellement à ne point passer aux yeux de ses clients pour un homme atteint de sensibilité.
Après le peu de succès de son livre, Justin Ronan
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se sentit glacéJ U eut une grande tentation de jeter ià sa phime et de renoncer à toute gloire littéraire ; mais ses regards étant venus à tcmiber sur la bouteille vide, — ' il soupira et se rassit devant son pupitre. Et il commença un nouveau livre.
DONT LE TITRE EST A LA DEft?ÎIÈRE LIGNE.
Un beau jour, — à la fin, — voici comment se termina riiistoire amoureuse et littéraire de Justin Ronan.
Deux ans étaient écoulés. Il avait forcé la critique, la haine et Tcnvie. — On venait de représenter son drame et il avait gagné sa première cause devant le public. Désormais, toutes les portes lui étaient ouvertes, il pouvait prétendre à tout.
Or, quelques jours après, comme il songeait au temps heureux de ses amours, il reçut une lettre, je me trompe, une enveloppe, rien qu'une enveloppe.
Elle renfermait une feuille de rose.
Je ne dirai pas le délire qui s'empara de lui à cette vue. Blonde pensait à lui. Blonde Taimait encore! On dit qu'on meurt de joie, je le crois, car il faillit en mourir.
Pendant quelque temps, et à de courts intervalles, il reçut d'autres envois semblables. Cela dura un
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printemps. Au commencement de l'été enfin, comme il venait de décacheter une de ces missives d'une éloquence si simple, il poussa un grand cri de joie et fit demander des chevaux de poste pour laSaintonge, route de Saintes, château d'isernay. — C'est que, cette fois, outre légale habituel, l'enveloppe contenait un tout petit morceau de papier, — sur lequel une main de femme avait tracé ces mots d'une mignome écriture :
(f La dernière feuille de rose. »