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Ce n'est pas précisément un tableau de mœurs littéraires que nous avons voulu tracer. — D'autres ont déjà dit les misères, les joies, les scandales, les turpitudes et les liéroïsmes de cette vie. 11 n'y aurait que présomption de ma part à venir ajouter aujourd'hui quelques traits au tableau. J'ai seulement entrepris de peindre dans Justin Ronan un caractère jusqu'ici relégué dans l'ombre et qui se fait de jour
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en jour [ilus commun. Force m'a bien élé de le suivre sur un terrain exploité.
Une fois sur la pente du journalisme de bas étage, l'auteur de Sous le lit de madame la baronne roula de degré en degré jusqu'au fond de la fosse. Les prédictions s'étaient réalisées. 11 eut beau clierciier à se cramponner à la rampe, — la rampe était en cuivre, elle glissa sous ses doigts. D'ailleurs, sa singulière nature lui fit trouver un certain charme dans celte lutte de tous les jours, dans cette fougue dépensée à tort et à travers. Du feu de sa pensée, dont il aurait pu faire un astre en le concentrant, il ne fit qu'un paquet de pétards et de marrons d'artifice. D'abord, il n'avait guère voulu que venger Framboise. Mais ses premiers articles dans le Sifflet d'argent eurent un retentissement fâcheux. C'était neuf, c'était vicient, c'était jeté. Il se ruait sur ses adversaires avec une force qui n'excluait ni l'esjjril, ni rélégance. Supposez Goliath journaliste, Goliath en rubans. — Plusieurs lui firent l'honneur de lui répondre. Une polémique s'engage. Justin Ronan fit face à tous. Par malheur, son style eut des éclaboussures qui atteignirent deçà, de là, plusieurs personnages désintéressés dans l'affaire. Ce furent autant d'ennemis. Il n'y prit pas garde. 11 alla son train.
— Pourquoi, se disait-il, ne ferais-je pas comme Fréron, comme Voltaire, comme Rivarol, qui n'hésitaient pas, eux, à se jeter dans cette grande arène pour venir secouer sur la foule les grelots de leur
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esprit? Le poêle est-il un bénédictin pour se cloîtrer sans pitié? Ne doit-il pas, au contraire, vivre au milieu de la multitude, s'il en veut reproduire les vices et les passions? Je déblaye moi-même ma route ; oii est le tort? Je me fais mon propre annonciateur et mon avocat. Je puis devenir une puissance, être redouté, être envié, enlever toutes positions à la pointe de ma plume! Ce serait folie que de ne pas marclier en avant.
Il marclia donc en avant. 11 tit merveilles. Ce fut bientôt un des plus vaillants tirailleurs de la petite presse. Après deux ou trois escarmouches dans lesquelles l'avantage resta tout de son côté, on le nomma d'une voix unanime rédacteur en chef au Sifflet d'ar- (jent. Il triomphait. — Parvenu à ce poste dangereux, Justin Ronan ne connut plus de bornes à son débraillé de convention. Il trouva de bon goût de changer de maîtresse, il donna son congé à Framboise. Sur toute la ligne des théâtres du boulevard, il joua le rôle de Jupiter Tonnant et de sultan Saladin, faisant et défaisant des réputations , protégeant les plus bêtes créatures du monde, jetant à droite et à gauche son talent, son cœur et sa santé, — joyeux ou mélancolique, — mais d'une joie et d'une mélancolie toujours ironique et moqueuse, car il ne vivait plus maintenant que pour le sarcasme. Les plus beaux sentiments ne lui arrivaient qu'à ^'élat de pointe et de saillie. Au fond d'une action sublime, c'était une plaisanterie qu'il cherchait. Il eût laissé bien loin
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derrière lui Cicéron, qui se consolait de la moi l d'un des siens en songeant aux belles pages qu'elle allait lui inspirer.
En litléralure, c'était un ogre. 11 llairait la chair fraîche. Il attaquait les auteurs au coin des feuille- Ions, les détroussait et les laissait ])0ur morts sur la place. Ce fui lui, un des premiers, qui mit à la mode la peine des indiscrétions de la vie privée applicable aux inflniment petits. Dans sa fureur de faire ressortir tout éclat et toute enluminure, il ne contribua pas peu à discréditer dans ces derniers temps la jeune école littéraire, par ses révélations. Cet homme, peintre à sa manière, coloriste endiablé, se créait un monde à sa fantaisie, tout rempli d'écarts, de lazzis, degambades, d'extravagances; un monde de pasquins et d'hidalgos, qu'il enq)ilait bon gré mal gré dans le chariot d'un nouveau Roman comique dont il se faisait le Scarron, et qu'il conduisait à grands coups de fouet, au milieu des éclats de rire des passants.
Cet amour du paillon lui lit donner un surnom qu'il a toujours gardé; on l'appela: la dernière lame de Tolède.
Vous dire s'il avait laissé là son drame, vous le devinez. A peine avait-il répondu à cette lettre de Blonde qu'on vient de lire tout à l'heure. Depuis, les autres lettres de la fille du comte d'isernay étaient toutes demeurées sans réponse, et elle avait fini par ne plus écrire. Justin Ronan eut bien quelquefois
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l'intention de ressaisir cette affection pure de ses liremières années, qui se réveillait souvent dans son cœur; mais rentraînemenl de sa vie, le cours de sa destinée étaient venus cliaque fois le remporter dans le gouffre parisien, — au moment où il tendait les bras vers l'image gracieuse de la jeune fille qui, là-bas, s'en allait d'amour pour lui.
Un an après son départ do la Saintonge, voilà donc à quoi étaient venus aboutir les rêves ardents et les espoirs superbes de Justin : à la rédaction du Sifflet d'argent! Du moins la fortune lui avait-elle souri, dans ce mauvais et tro]) facile métier? Mon Dieu! non ; et c'est là encore ce qui plaide en faveur des voies tranquilles et probes. Sa position lui avait créé des besoins exceptionnels, déréglés, luxueux, qu'il voulut satisfaire à tout prix et pour lesquels il ne recula point devant les dettes. Au contraire, cela lui semblait rigoureusement indispensal)le d'avoir des créanciers. Il les traitait à la façon du Don Juan de Molière et des marquis de l'ancien répertoire.
Cependant un d'entre eux, qui ne possédait point les hautes traditions, l'envoya pour un mois à la prison de Clicliy, — ce qui parut à Justin du dernier plaisant, mais ce qui ne le corrigea pas davantage.
11 eut deux ou trois procès en diffamation, tout l'attirail d'une renommée à faire peur. Les artistes le délestaient, les bourgeois en étaient épouvantés. Il n'était point de réputation qu'il n'eût écornée par quelque bout, point de statue dont il n'eut ébranlé le
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piédestal. Il n'était pas né méchant pourtant, mais il sacrifiait tout à l'esprit, au bon mot, au besoin de copie surtout, car le besoin de copie renferme à peu près toute la partie odieuse de l'histoire de la petite presse. C'est le besoin de copie qui met l'épigramme à la main. L'homme qu'on admire et qu'on respecte le plus, devant le talent de qui l'on dresse un culte au fond de son cœur, — cet iiomme-là sera peut-être celui qu'on sacrifiera demain au besoin de copie. On ne sait que dire, il se fait lard, l'imprimeur est là qui attend ; on prend alors à partie le premier venu qui nous tombe sous l'idée, celui qui j)assait tout à l'heure en nous souhaitant le bonsoir, un ami de la veille — un ennemi du lendemain. C'est le besoin de copie qui a brisé tant de courages, tué tant d'avenirs, anéanti tant d'espérances en fleur, qui a souvent été cause que l'écrivain a déchiré son livre, que le peintre a lancé son pinceau, que le musicien a lancé son Amati contre le mur dans un instant de désespoir. Telle critique d'un homme ou d'une œuvre ne devait avoir qu'une douzaine de lignes; mais l'imprimeur en veut davantage, et l'on enfile cinq ou six. injustices à la suite, — peu in»porte, — pourvu qu'il y en ait suffisamment et que l'imprimeur soit satisfait. Le besoin de copie est au petit journal ce que le post-scriptum est à la lettre d'une femme.
Or, voici ce qui arriva à Justin Ronan, — un jour qu'il avait besoin de copie.
Vin
M. J. B. NAZANJE.
Il pouvait transcrire une page du Télémaque, — rhabiller de neuf un vieil ana et le mettre sur le compte de M. Trois-Étoiles, — puiser dans le sac aux puffs américains, — faire enlever Fanny Elsler par les pirates du Levant, asseoir M. Clairville ou M. de Roosmalen dans un fauteuil d'académie. 11 préféra, comme l'on était à l'époque du steeple-chase de la Croix de Berny, s'en prendre à un brave homme, grand amateur deciievaux, — sur lequel il fit tomber le ridicule, à petits grêlons de la grosseur des pois chiches.
M. J. B. Nazanje, élevé dans les mœurs britanniques, ne s'étonna de cette agression que tout juste ce qu'il fallait pour ne point déranger le nœud de sa cravate. En déjeunant au café Anglais, il relut trois fois le paragraphe du Sifflet d'argent qui le concernait, et conclut qu'il était injurieux pour sa personne. En conséquence , à l'heure do midi, prenant par le boulevard, il se dirigea nonchaleiriiment vers le bureau du journal.
Justin Ronan n'y était pas. Le dandy s'installa, pour l'attendre, dans le cal)inet de rédaction. Il vit tour à lour arriver les liabilués de l'endroit, critiques en
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lierbe,fo.uilletonistes dans l'djuf. — M. J. B. Xazanje, qui était un homme de savoir-vivre, mit son portecigares à la disposition de ces messieurs et causa volontiers avec eux. — Sur ces entrefaites, Justin Ronan entra.
M. Nazanje l'attira dans une embrasure de croisée et lui tint ce langage :
— Vous avez fait contre moi un article fort spirituel, monsieur. Toutefois, vous avez oublié que je n'appartiens ni à la politique, ni à la littérature, ni à aucun emploi public susceptible du contrôle de l'opinion. Je ne suis rien qu'un homme du monde. La partie n'est donc pas égale entre nous. Un artiste répond à la critique par des œuvres; comment fautil que réponde un gentlleman?
— Je vous com.prends, monsieur, dit Justin Ronan avec hauteur.
— Autrefois, poursuivit M. J. B. Nazanje, je ne me serais point donné la peine de monter chez vous. La noblesse du siècle dernier ne traitait pas elle-même ces affaires-là. M. de Rohan fit bàtonner M. Arouet et lui tourna le dos ensuite lors(iue celui-ci vint lui demander raison de son outrage. Mais nous ne sommes, vous et moi, ni M. Arouet ni M. de Rohan.
— Assez, monsieur! s'écria Justin, dont le sang pourprait le visage.
Le dandy secoua la cendre de son cigare.
— Permettez, dit-il ; je me bats avec vous, mais je tiens h expliquer, — devant ces messieurs, — les
motifs de ma complaisance. Supposez que nous sommes deux journalistes : vous m'avez envoyé votre bordée, je vous envoie la mienne ; et vous n'ignorez pas que la loi m'accorde en étendue le double de l'article incriminé.
Justin Ronan se posa devant lui, croisant les bras :
— Dites, monsieur.
— D'abord, vous allez emmener un témoin. J'ai fait arrêter une citadine devant la porte. J'ai le choix des armes. Je prends le pistolet. C'est fâcheux pour vous, monsieur; j'y suis de première force.
Il disait vrai.
— Ensuite? demanda le journaliste.
— Voici. Nous allons à la porte Maillot. Une fois dans une allée déserte, nous nous plaçons. Je vous ajuste, et je vous casse l'épaule.
Justin Ronan sourit. 11 était brave, du moins.
— Est-ce tout, monsieur ?
— C'est tout.
— Alors, partons.
En passant devant le Jockey's-Club, M. J. B. Nazanje prit un témoin. Arrivés au plus épais du bois de Boulogne, les deux adversaires se mirent en position vis-à-vis l'un de l'autre.
M. Nazanje leva son pistolet.
— A l'épaule, dit-il en souriant.
— Bah! lui cria Justin, visez au cœur. Je vous ai déjà mis en feuilleton. Au sortir de convalescence, je vous mettrais en vaudeville !
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Le coup partit.
Justin Ronan tomba, l'épaule fracassée.
On le transporta dans sa cliarabre, où les premiers soins lui furent prodigués par un médecin. La blessure était grave, et elle entraîna une fièvre de quelques jours. Lorsqu'il revint à lui, il aperçut une jeune tille, vêtue de deuil, qui sanglotait à son chevet.
— Blonde! s'écria-t-il.
11 referma les yeux.