‹ Monsieur de l'étincelle (volume 2)Chapitre 17 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment Babandy II ne se maiia pas.

Je forme le dessein de m'unir avec elle : Miiis le sang dont je sors . par une loi cruelle. Me défind un lien si doux.

(Les Amours des grands hommes, ballet héroïque de M. de Moband, poêle arlésien.)

Je fais grâce au lecteur de toutes les sages réflexions qui s'offrirent alors en foule ài'espril de Babandy ; il eût pu en composer un cours complet de morale à l'usage de la jeunesse, et il s'étonnait lui-même d'avoir recueilli tant de belles sentences dans une vie aussi dissipée que la sienne. Il ne se doutait pas d'avoir si bonne mémoire et tant de philosophie naturelle; mais, hélas ! c'était un peu tard.« Si du moins, se disait-

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il, mon fils pouvait faire son profit de tant de bons avis que j'ai retenus en les néglifi^eant! mais fétourdi aimerait mieux m'entendre lui raconter mes fredaines que lui prêcher de ne pas m'imiîer. »

En effel , ceiui-ci avait de bonne heure marché sur ses traces , et Babaudy père se surprenait lui-même à sourire , lorsqu'un grave vieillard , secouant la tête au récit des premières folies de son fils , s'écriait : « bon sang ne ment jamais, » « bon chien chasse de race, » « voilà un poulet qui chante déjà phis haut cpie le coq, » et autres proverbes, dont quelc|ues uns, exprimant peut-être en termes plus énergiques et moins gracieux la même idée, n'en étaient pas moins un encouragement pour l'héritier du nom de Babandy. Aussi Babandy fils se montra si digne de ce nom que ses extravagances précoces en rajeunirent l'éclat et lui donnèrent parmi ses contemporains toute l'importance d'un nom de dynastie. On disait donc en parlant du père et du fils : Babandy I" et Babandy II, comme pour reconnaître qu'ils étaient, de père en fils, les princes hérédi-

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taires et légitimes de la folle jeunesse d'Arles (1). Je pourrais vous raconter quelques uns de cesbons tours d'écoliers parlesquels se distingua Babandy II, car ni la tradition ni l'exemple n'en étaient perdus de mon temps, mais, Arlésien abâtardi par la civilisation parisienne, je sens qL>e les couleurs manquent à ma palette pour rendre justice à des héros^ qui, comme Panurge et Falstaff, mériteraient un Rabelais et un Shakspeare pour historiens.

Cependant, si la conscience de Babandy 1" lui défendait d'adresser à son fils des sermons paternels par trop ligides, il pensa qu'il devait au moins l'éclairer sur la situation réelle de ses affaires. C'était une déclaration franche de sa ruine imminente qu'il était bien temps de faire. En père de bon goût, il ne choisit pas pour rendre cette espèce de compte de tutelle un de ces jours critiques où Babandy II venait lui accuser le vide de sa bourse; comme la sienne

(i) A Babamly le lils rcîiionle Cille, expression pioverbmle dr notre tiiibulente ville : « Je me moque de cela comme de ly police d'Arles. •

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n'était jamais généralement assez bien garnie pour pouvoir accorder plus de la moitié de ce qu'on lui demandait, il n'eût pas voulu avoir l'air de donner au nouvel enfant prodigue ime leçon d'économie pour argent comptant. Il se fût bien gardé encore d'attendre qu'une contrariété fît rentrer son fils au logis dans un de ces accès de découragement qui livrent la jeunesse tristement docile aux longues remontrances de l'âge mûr. Ce fat après un simple dîner, où la cordialité avait régné dans le tète-à-téte de la table, et au moment du dessert, que Babandy I" demanda à son fils si aucune partie ou aucune affaire ne s'opposait à ce qu'il entamât un entretien un peu sérieux. « Un peu sérieux! » Babandy 11 ne s'effraya pas de ces mots; il savait que le sérieux de son père ne durait jamais assez pour troubler sa digestion, et qu'au besoin il possédait lui-même le secret, grâce aux habitudes familières de leurs rapports, d'égayer le discours le plus grave en détournant les mots de leur sens par l'équivoque d'une réplique ou par l'accent avec lequel on les répète en feignant de

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ne pas les comprendre. Il était enfin dans une de ces dispositions d'esprit où l'on peut tout écouter parce qu'on se sent de force à répondre à tout avec la soudaineté triomphante de la saillie , dans cette disposition d'espritoù devait être le célèbre Fox, lorsque son père lui disant un jour, sous forme de réprimande sur ses vagues amours ; « Mon fils , je crois qu'il vous faut prendre une femme , » Fox répondit ; La femme de qui , m,on père ?

— Mon ami, dit Babandy, éludant la remontrance directe par un compliment ironique, je te félicite. A ton âge j'étais encore un enfant, et te voilà un homme de toutes les manières. Ne penses-tu donc pas qu'il serait temps d'avoir une vocation, de prendre un état?

— Prendre un état, mon père? répondit le fils; et n'en ai-je pas un, le plus facile, le plus beau de tons, le vôtre, celui de bourgeois d'Arles? Pourquoi voulez-vous que je dégénère? Les Babandy ont-ils jamais cessé de vivre noblement? Je ne me suis jamais amusé à compter toutes les branches de no-

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tre arbre généalogique, mais je parie que vous ne pourriez pas me citer un Babandy qui ait jamais eu d'autre état que celui de ne pas en avoir, remonteriez-vous jusqu'au temps de la république, ou même si, comme je vous l'ai entendu dire, vous parveniez à établir que nous descendons en droite ligne du Maure Ali-Baba-al-Abandy , dont nous avons sagement abrégé le nom.

— Mais, mon cher ami, si, comme tant d'autres bourgeois d'Arles, nos ancêtres et moi n'avons pas pris d'état, c'est que jusqu'ici chaque père avait laissé à son fils de quoi s'en passer; et je dois t'avouer que si je mourais demain, tu ferais prudemment de n'accepter ma succession que sous bénéfice d'inventaire.

— Eh bien! mon père, «courte et bonne» comme je vous ai ouï vous-même le proclamer gaiement. N'a vez-vouspasdit maintes fois encore qu'on n'est jamais plus près défaire fortune que lorsqu'on a tout à gagner et rien à perdre?

— iMon ami , tu me bats avec mes propres armes , ce n'est pas généreux ; mais

or VRLES î^T PAf'.JS, f> j.

elles te coulent cher, je dois t'en prévenir.

— Que vous importe , si je ne m'en plains pas?

— Tu ne t'en plains pas aujourd'hui parce que j'ai pu te donner hier les loo livres tournois dont tu avais besoin ; mais la semaine prochaine , si je te refuse la même somme...

— La semaine prochaine, soyez tranquille; j'attendrai quinze jours en iils discret.

— Je crains que tu ne sois bientôt le seul à me faire crédit.

— En sommes-nous déjà îà? Oh! alors je hâterai celle de mes folies que je gardais pour la dernière.

— Laquelle?

— Je me marierai.

— Oui-dà, vraiment?

■— Ne vous étes-vous pas marié?

— Mais, moi...

— Oh! je sais ce que vous allez me dire : vous veniez de réparer toutes vos pertes par la découverte d'un trésor. Eh bien! moi qui ne suis pas sûr d'en trouver un autre, je veux me marier pour n'avoir pas la peine de le chercher.

Ga M. DE l'étincelle,

— Aurais-tu en vue quelque riche douairière ?

— Oh! fi donc! me vendre corps et âme à une vieille folle, comme a fait Noré Farigoule! Non, non, mon père, je suis votre fils, * je veux une jeune héritière.

— Jeune et jolie, sans doute? dit Babandy, qui se rappela en soupirant son dialogue au café de Bertrand Coucouroulet.

— Jolie comme un ange, mon père.

— Et noble aussi?

— Très noble, mon père.

— O digne sang des Porcellets! s'écria Babanc!y,qui commençait à croire que le jeune impertinent tournait en ridicule l'histoire de son mariage. A merveille! continua-t-il, c'est une femme accomplie que nous venons de peindre; il ne manque plus que de la trouver.

— C'est déjà fait, mon père, depuis que je l'ai rencontrée à un bal d'ar tisanes où elle était venue déguisée , et où je feignis de ne pas la reconnaître. Si vous aviez vu comme sa pointe de mousseline verte nouée sous le menton encadrait gracieusement sa jolie

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tête, comme son drolet noir à basques flottantes dessinait bien sa taille! comme elle était légère avec sa jupe d'indienne dont le bord s'arrêtait juste au-dessus de la cheville ! La croix de Malte sur son sein, ses larges bracelets mauresques tout dans ce costume lui allait à ravir!

— Je le crois; et tu l'aimes?

— Cela ne suffirait pas , mon père; j'en suis aimé, ce qui vaut mieux.

— Et son nom?

— C'est mon secret.

— Eh bien! alors, dit Babandy croyant que cette prétendue discrétion prouvait que son fils était au bout de sa plaisanterie, je te conseille de revenir à ia religion de notre ancêtre Aii-Baba-al-Abandy. Fais-toi Turc , mon ami, et tu retrouveras peut-être un jour ta belle dans le paradis de Mahomet.

C'était un défi, et l'amour-propre l'emporta sur la discrétion.

— Mon père , dit le jeune fou , vous savez que les Babandy n'ont jamais eu besoin d'inventer des bonnes fortunes. Que diriez-vous si ma houri était de ce monde ,

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et s'appelait, par exemple, mademoiselle de Beau jeu?

— Je dirais que tu as eu tort de prêter ce nom à ta maîtresse , mon fils; ce nom est le patrimoine d'une glorieuse famille où les femmes savent se défendre contre les hommes. C'était une dame de Beaujeu qui commandait le régiment d'amazones arlésiennes que le général de Charles-Quint trouva la pique au poing sur nos remparts quand il osa venir en faire le siège.

— Oh! celle qui le porte aujourd'hui n'aurait peut-être pas moi us de courage; et si je vous racontais ce quelle a osé faire pour sortir secrètement du château de Montpahon , où son père garde sa fille comme un jaloux Espagnol enferme sa femme...

— Et où tu es parveuu à la voir.,.?

— Lisez cette lettre, puisque vous en doutez.

Babandy père prit la lettre d'un air réfléchi, la lut et ne la rendit pas.

— Ceci est grave, plus grave que tu ne penses, dit-il; mon fils, ton iutérèt, le mien, celui de cette jeune personne, exigent

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que tu me laisses cette lettre jusqu'à demain. Pas d'explication jusqu'à ce que tu me revoies.

Et , sans attendre sa réponse , il sortit , laissant son fils étourdi, malgré sa liberté habituelle, de cette conclusion inattendue , et de l'accent des dernières paroles de son père , rendues plus imposantes encore par un regard solennel qui semblait annoncer quelque' mystère ou quelque circonstance bien grave en effet.

Babandy fils demeura seul , en proie à un indéfinissable conflit d'émotions, ne sachant, dans son anxiété, s'il devait regretter de n'avoir pas su se taire, et cherchant en vain à se rendre compte du vague pressentiment de quelque malheur. Ce trouble, cette anxiété, redoublèrent le soir, quand il vit que son père ne rentrait pas. Où était-il allé? Que prétendait-il faire de cette lettre, qu'il s'était laissé ravir comme un écolier? Il ne put dormir de toute la nuit; et Babandy père ne reparut que le lendemain , un peu avant midi. D'où venait-il.'^ Qu'allait-il lui ♦apprendre?

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Babandy ne prononça aucune parole devant la servante; mais il monta immédiatement dans sa chambre, faisant signe à son fils de l'y suivre; et là, fermant la porte , il s'assit , s'essuya le front à plusieurs reprises avec un mouchoir, et après avoir, par cette singulière introduction , préparé le jeune homme à l'écouter sans l'interrompre, il entra en matière en ces termes :

— Mon ami, dit-il, je n'avais pas de temps à perdre pour nous préserver d'un affreux malheur. Je devais surtout agir seul, ne partager avec personne au monde la responsabilité de ce que je viens de faire. Heureusement tu n'auras plus qu'à me remercier, après m'avoir écouté d'abord. Je serai long peut-être dans mon récit; mais pour que tu me comprennes, j'ai besoin de t'initier au secret de l'époque la plus critique de ma vie, au secret de mon mariage, dont tu as entendu faire tant de versions, et dont il est temps que tu connaisses la véritable. Je glisserai sur l'histoire de ma première jeunesse. Tu ne sais que trop déjà combien il est facile de perdre en extravagances les

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plus belles années de sa vie ; mais ce que tu ignores encore , par bonheur, loi qui as su retrouver si exactement toutes les traces de mes pas pour y poser à ton tour l'empreinte des tiens; ce que tu ignores, dans le tourbillon qui t'entraîne en aveugle, plus heureux de ton insouciance que du reste; ce que tu ignores, c'est le réveil inévitable d'une vie pareille, qui passe aussi rapide qu'un songe, lorsqu'un matin, la misère, la misère impitoyable et railleuse vient frapper à la porte du dissipateur, l'en chasse au nom d'un étranger, comme s'il n'en avait été jusque là que l'hôte provisoire, et, le dépouillant sur le seuil, lui accorde tout juste quelques vêtements en lambeaux pour le défendre des injures de l'air. Voilà la visite que je reçus un jour. Dans les premières semaines, plus embarrassé de ma honte que des privations auxquelles j'étais condamné désormais, énervé moralement par mes habitudes de paresse, sans songer un moment qu'il était du véritable honneur de lutter contre l'indigence par le travail, je m'étourdis jusqu'à considérer ma ruine comme un affranchis-

68 M. DE l'Étincelle, sèment complet de toutes les entraves de la société, que j'avais prise tout-à-coup en haine, comme si c'était elle qui eût tort , et non pas moi. La vie errante me sourit comme une vie de vaste liberté. Je me disais que je serais bientôt accoutumé à la fatigue, à la sobriété, aux nuits passées sous la voûte du ciel , à ces hasards , à ces périls mêmes qui nous coûtent si peu quand nous allons les chercher de notre propre mouvement pour varier la monotonie d'une existence blasée. Mais je m'aperçus bientôt qu'il y avait une différence cruelle entre ces privations volontaires, quand ce ne sont que des accidents passagers , et ces mêmes privations continuellement imposées par la misère une cruelle différence , en d'autres

termes, entre les aventures du chasseur et le vagabondage du mendiant. La solitude se peupla alors pour moi de tristes apparitions. M'exagérant à plaisir mes disgrâces, je fuyais souvent la ville, comme sij'en étais proscrit, ou de peur d'y.être montré au doigt par les «nfants de mes anciens camarades. Mais dans /;es funestes accès de mélancolie, la campa-

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gne elle-même n'avait plus de calme ni de silence pour moi. Des voix amères venaient me railler là aussi dans le chant des oiseaux, comme dans le mugissement du mistral.

Dieu te préserve, mon ami, de ce spectre qui poursuit sans cesse l'homme misérable par sa faute, et qui, dans un horrible tèteà-téte , dans la veille comme dans le sommeil, emprunte tour à tour la forme de ses anciens vices et celle de ses privations actuelles , pour lui conseiller le désespoir ou le crime... Oui, le crime; car il y avait des moments où, confondu par son atroce logique , je me sentais capable de tout pour m'arracher à mon existence vagabonde, et où , appuyant le doigt sur la détente de mon fusil, je souriais avec amertume en pensant que je tenais là de quoi terminer en quelques secondes ma vie... ou celle d'un autre, si quelque riche proie se présentait sur mon chemin.

Un soir, c'était à l'époque du retour de Beaucaire, mes courses à travers la Camargue m'amenèrent sur les bords du Rhùne, là où je ne sais plus quelle avarie retenait, 4

^é M. DE l'Étincelle,

demi échoué dans le sable, un navire génois revenant de la foire. Par précaution , le capitaine avait jugé à propos de faire transporter à terre la caisse qui contenait le prix de la vente de sa cargaison. L'équipage ne consistait qu'en quatre hommes qui avaient dressé avec leurs voiles une tente où ils dormaient tous , la tête appuyée sur leur trésor. Je les avais aidés moi-même le matin à construire ce frêle abri. Était-ce le hasard ou un démon qui me ramenait là? Tout-àcoup une tentation affreuse s'empara de moi. <■( Voilà, me dis-je , des étrangers bien imprudents; leur vie n'appartiendrait-elle pas, et tout leur or aussi, au premier brave assez sûr de son bras pour les poignarder l'un après l'autre?...» Et pendant que je parlais ainsi ma main avait saisi machinalement un large couteau avec lequel j'avais la veille é ventre un chien enragé. Tu frémis, mon fils; rassure-toi. Je frémis comme toi à cette idée : mes genoux fléchirent , ime sueur froide ruissela de tous mes membres; je jetai mon couteau dans le Rhône , et m'éloignai au plus vite, mais en m.audissant ma misère

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et moi-même, car je n'osais me demander si c'était ma conscience ou ma lâcheté qui venait de sauver ces quatre malheureux.

Le lendemain , je me rapprochai de la ville, mais j'attendis la nuit pour y entrer; et, en traversant le pont de Trinquetaille , ayant rencontré deux de mes anciens amis qui y prenaient le frais au clair de la lune, je détournai la tête, sentant que la rougeur me montait au visage. A.rrivé devant la porte de la maison où je couchais ordinairement, je n'osai pas mettre la main sur le marteau, et, passant outre, je ressortis d'Arles par la porte du Marché-Neuf, continuant à fuir toute la nuit dans la campagne, et tressaillant au moindre bruit, comme un criminel ; car, innocent devant les hommes , j'avais tout un enfer de mauvaises pensées dans le cœur. Après avoir erré une heure dans les Champs -Elyscamps et autour de Notre- Dame-de-Grâce , je me trouvai près du cimetière, et je m'y glissai, espérant y combattre par un autre genre de terreur les terreurs de mon imagination malade. Pendant que je marchais là les yeux baissés , je vis

ya M. DE LÉITNCELLE,

une croix abattue sur une tombe , je la redressai, et reconnus que c'était celle de ma mère. Ma mère, hélas! je l'avais bien oubliée depuis qu'elle était là... Une larme s'échappa de mes yeux. Oh! que cette larme me fit de bien!... Quand le jour vint, j'entrai dans Saint-Pierre-des-]Mou lires, et m'agenouillai dans le confessionnal, où, averti par le sacristain, le desservant de la chapelle vint recevoir ma confession. Non seulement ce bon prêtre acheva de relever mon âme par sa douce morale, mais, sans s'expliquer davantage ce jour-là , il me dit que je lui avais été envoyé par la Providence, sans doute, car il aurait à me proposer le lendemain le moven de me retirer d'une vie misérable qui menaçait de troubler ma raison , si elle ne me conduisait pas au crime.

Je fus exact le lendemain au rendez-vous qu'il m'avait donné. « Babandy, me dit-il, dans ce que je vais vous proposer, je dois vous prévenir que j'agis dans d'autres intérêts que les vôtres ; mais en vous voyant venir à moi, au moment où je cherchais un homme assez malheureux pour s'associer de

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sa personne au service que je veux rendre à une famille respectable, j'aurais pu penser que c'était Dieu qui vous envoyait dans ses secrets desseins. Que ce que je dois vous dire reste à jamais un secret entre nous , soit que vous acceptiez ou non. Une jeune fille, entraînée par un infâme et lâche séducteur, a manqué à ses devoirs ; toute réparation est impossible de la part de l'homme qui l'a abusée ; sa faute va devenir visible à tous les yeux, et couvrir de honte une famille pieuse, qui avait peut-être eu le tort jusqu'ici de mettre quelque peu d'orgueil dans l'irréprochable rigorisme de sa vertu. Il n'est rien qu'on ne fasse poiu' prévenir le scandale qui peut naître d'un tel événement. La fille a osé tout avouer à son père, tout, excepté le nom de l'homme qui l'abandonne, liée qu'elle est par d'affreux serments, et parce que ce nom même aggraverait peutêtre encore sa honte et celle des siens. L'infortunée a tout à redouter et de la colère de ;son père et de son propre désespoir. En cette crise, où , hélas ! on pense plutôt à détourner de soi les regards moqueurs des

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hommes qu'à s'humilier devant Dieu, qui seul a le droit de nous juger, ce père irrité est sur le point de chasser sa fille, et de l'abandonner aux mauvais conseils de son désespoir, si elle ne trouve un homme, celui qui l'a séduite ou un autre , pour lui donner son nom. Si cet homme était ruiné, s'il avait été forcé de vendre sa maison et ses biens , on relèverait sa fortune... Babandy, réfléchissez, et si vous consentez à sauver une victime dont le repentir vous toucherait, je vous révélerai son nom. Mais le temps presse ; d'ici à vingt-quatre heures votre décision est nécessaire. »

Je me retirai sans rien répondre, humilié d'en être réduit à entendre sans indignation une offre semblable. Mais la misère revint la nuit avec tous ses fantômes et toutes ses perfides insinuations, et le lendemain matin mon choix était fait. J'allai trouver le prêtre : « Nommez-moi la personne, lui dis-je, » me voilà prêt. » Tu sais le reste. Tu te croyais mon fils encore tout à l'heure; mais seul tu n'as pas le droit d'appeler une bas-

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