‹ Monsieur de l'étincelleChapitre 38 sur 47 · PREMIER EXTRAIT · texte numérisé non relu

PREMIER EXTRAIT

Voici ce qu'écrivait à madame Venlairon,

sa mère, notre ami Paul, à la date de juin

« Ta dernière est pleine de tristesse , ma bonne mère; quelle est donc cette amie dont tu me tais le nom, qui se meurt et n'a d'autre consolation que de se sentir auprès de toi en mourant? Je crois le deviner, et si tu m'en parles avec tant de réserve, c'est que tu crains mon indiscrétion auprès de M. de l'Etincelle : tu ignorais en m' écrivant qu'il vient enfin de partir. Avant de me quitter il m'a entretenu longuement de sa fille et de la mère de sa fille j ce serait ajouter à ta tristesse que de te répéter cet entretien. Je ne puis te laisser ignorer cependant qu'il m'a avoué qu'il ne se fût pas tant hâté de p.irtir dans l'espoir que son Odille reviendrait sur sa résolution et ne voulant pas paraître profiter avec un injurieux empres-

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sèment de la liberté qu'elle lui a laissée j mais il a reçu de Ja Havane une lettre dont il m'a lu quelques passages. La senora Dolorès ne lui cache pas ses )armes et son inquiétude. A peine avait-il mis le pied sur le bâtiment qui le ramenait en France, qu'elle se repentit d'avoir trop présumé de son courage. « Je serais auprès de vous , ajoute-t-elle , sans la maladie de mon hls Alphonse que je n'ai pas osé ni embarquer avec moi pour aller vous rejoindre, ni laisser souffrant loin de sa mère. Dieu soit loué de cet obstacle, puisque Alphonse est rétabli ; car en écoutant mon premier mouvement, je raie serais peut-être croisée avec vous sur la mer, aimant à me persuader que vous aurez de votre côté abrégé votre voyage , et qu'au moment où je vous écris, le navire qui vous ramène est déjà en vue de la Havane. Aussi en quittant la plume, c'est pour aller au port chercher des yeux la voile que mes vœux impatients appellent toutes les fois que le vent peut lui être favorable. Mon ami, si, contre toutes mes prévisions, vous prolonj^iez votre séjour , ne vous étonnez pas de me voir arriver : ma place est partout où vous êtes. » Tu conçois d'après cette lettre, dont je ne te cite les expressions que de mémoire , de quelle perplexité le sacrifice de ta généreuse sœur est venu sauver un homme d'honneur, fatalement placé dans une situation à la fois odieuse et ridicule.

•) M. de l'Etincelle n'est allé s'embarquer auHavre qu'après avoir assisté au mariage de son ami le général Mazade avec mademoiselle Laure de Rollonfort. 11 a été un de ses témoins , l'autre était M. le chevalier de Faisanville, vieil émigré qui lui servit autrefois de second dans un duel^ ce qu'il a rappelé à table

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par une de ces malicieuses allusions que ces honnêtes gentilshommes savent si bien glisser entre deux compliments. La cérémonie a été célébrée par M. de Tancarville, évéque de "***. La société réunie dans l'église Saint-Roch et puis chez mademoiselle Eléonore de RoUoufort, était tout ce qu'on peut trouver de plus aristocratique à Paris, aujourd'hui que la haute noblesse boude dans ses châteaux la ville et la cour. Aussi le général de la reine de Jaghire a-t-il négligé de faire insérer dans les journaux que Sa Majesté le roi des Français a daigné signer son contrat de mariage et le nommer officier de la Légion-d'Honneur.

Madame la générale Mazade est d'une beauté très remarquable : ce n'est pas seulement son nom de Laure qui m'a rappelé une de nos plus belles Arlésiennes, mademoiselle Laure de S...c. Elle a comme elle un port de reine et une tête de déesse. Je ne sais si c'est une illusion , mais à son côté M. Mazade reçoit comme un reflet de cette noblesse et de cette dignité. Ses quarante ans n'ont pas éteint sa pétulance et son sourire de bonne humeur; mais quand il donne le bras à sa femme, il prend naturellement un visage plus grave ou plus oriental, comme dit son cousin M. Bohëmond de Tancarville, avec qui je me suis réconcilié en cette occasion. Ce caustique boudeur a fait, il est vrai, toutes les avances, et m'a vivement touché en me disant : Mon cher adversaire, je suis désolé de vous avoir blessé , mais plus désolé encore d'avoir mal parlé de madame Babandy : je vous prie de croire que je me ferais volontiers tuer pour elle en réparation de mon impertinence.

» Je t'ai raconté, ma bonne mère, le désappointement 4e ce même M. Bohëmond de Tancarville au sujet de

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Mion Escoube, aujourd'hui lad y Suffolk : il s'est approché aussi de milord qui était à côté de moi , et lui a dit fort gracieusement, qu'il lui avait l'obligation de se sentir au cœur un grand fonds d'esprit national , et qu'il allait partout prêchant contre Val^ liance anglaise; puis rappelant la phrase favorite de la famille de Tancarville, il a ajouté : Si un autre Guilhaume allait reconquérir l'Angleterre, je ne serais pas ledernier Normand à m'enrôler sous son drapeau, et certes, milord, vous auriez besoin de mettre une bonne garnison à votre château du Westmore» land.

» — En attendant la guerre, lui a répondu lord Suffolk , vous devriez bien, monsieur, honorer ledit château d'une visite pacifique. Au risque de vous laisser prendre le plan de la place, je vous y invite avec M. Paul Ventairon, qui doit veniry passer le mois de juillet. » J'ai en effet prorais à lady Suffolk d'aller l'admirer là dans sa gloire de dame châtelaine , si tu approuves cette petite excursion en Angleterre •que je veux faire sur les traces de notre compatriote, l'auteur de Charles Edouard. Déjà je me suis , en fiancé soumis et tendre , muni de l'autorisation d'Isabelle, certifiée par madame Duravel.

» Combien elle embellit tous les jours ! si cela continue, je te préviens que je ne pourrai , ma bonne mère, attendre le terme de mon stage pour l'enlever à madame Duravel , et cependant celle-ci ne cesse de répéter que son élève chérie ne saurait épouser qu'un avocat déjà célèbre par quelque bonne cause gagnée ou perdue. Avec ces prétentions de ia jalouse institutrice, j'aurais bientôt pour mes rivaux tous nos modernes Démosthènes , les Berryer, les

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Sauzet, les Dupin et les Teste... qui heureusement pour ton fils se trouvent mariés. Par bonheur encore, ta future bru commence enfin à convenir dans nos. tête-à-tête , qu'il n'est pas précisément nécessaire que je sois si haut placé au barreau pour être un bon mari. Mais ce qui me fait l'adorer bien plus que sa beauté, c'est qu'elle sent très vivement que les préventions qui lui furent jadis inspirées contre sa mère exigeraient en réparation un redoublement de respect et d'amour filial : elle se flatte donc qu'avant peu, ta pauvre sœur, qu'elle s'imagine être en voyage^ ne tardera pas à revenir pour réclamer cette espèce d'arriéré. Sou pèi'C l'occupe en proportion beaucoup moins... serait-ce aussi un pressentiment? Isabelle serait -elle réellement menacée de ne plus revoir cette mère si mal jugée ?

» Ah qu^elle, avait bien raison de dire que le monde ne rétracte pas volontiers ses médisances et ses calomnies : te le dirai-je? il y a peu de joui's encore que j'en ai eu la cruelle preuve en entendant une belle dame dans un salon demander exprès de^ nouvelles de madame Babandy pour se faire répondre par une autre belle dame : Quoi ! vous ne savez pas ? ils sont partis ! — qui partis ? — Mais d'où venez vous donc? madame Babandy et M. d'Armentières... partis ensemble pour un voyage au retour duquel ils nous feront part de leur mariage. — Eh bien I je ne l'aurais jamais cru d'après un mot de M. d'Armentières. — Quel mot? il en a dit quelques uns de charmants. — Le sage M. de Frémont, qui lui repi'ochait d'avoir conservé un faible pour la légimité, lui ayant demandé s'il était vrai qu'il se décidât enfin à se marier : — Mon cher, lui répondit M. d'Ar-

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mentières , je suis plus libéral que vous sur ce chapitre, je ne pourrais souffrir deux jours une femme légitime. — Oh ! c'est affreux I

» Affreux sans doute I mais le mot n'en a pas moins été répété. Voilà l'homme que cette pauvre tante a si long-temps regardé comme le seul à qui elle pourrait un jour en appeler des médisances du monde. Mais combien il est dur que cette coïncidence de la double disparition de madame Babandy et de M. d'Armentières soit venu justement rendre une sorte de relief à un scandale dont on ne parlait plus, parce qiiil était trop vieux. Je me persuade heureusement que M. d'Armentières , qui quitta Paris trois jours après sa grande scène avec M. de l'Etincelle à Bellevue, ne lardera pas à reparaître quand il saura M. de l'Etincelle retourné aux colonies. »

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