DEUXIÈME EXTRAIT
La lettre suivante, du même à la même^ est datée d'un des plus beaux châteaux d'Angleterre, situé dans le comté de Westmoreland sur la rivière Loder, à deux milles de Penrith , et deux cent quatre-vingt-trois milles de Londres.
«J'ai tenu parole à lord Suffolk, et me voici dans sa résidence d'été depuis deux jours. C'est un château de féerie sous plus d'un rapport; mais ce qui m'y charme le plus, c'est de penser que la fée dont tout ce qui m'entoure subit la loi est une compatriote. Quel hommage à la beauté de nos Artésiennes dans cette réalisation littérale d'un des prodiges de l'Opéra!
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» Je suis parti de Paris avec mon ami ( nous sommes amis maintenant ) Bohëmond de Tancarville '^ M. et madame Mazade seraient venus avec nous s'ils n'avaient été retenus par le pénible devoir d'assister aux derniers moments de leur tante, mademoiselle Eléonore de Rollonfort. Je l'ai laissée au plus malj je crois bien que s'ils perdent cette excellente parente, le général et sa femme ne tarderont pas à prendre la route de l'Inde. Non seulement le général parle d'un pareil voyage comme d'une promenade, mais encore madame Mazade semble très désireuse d'aller vérifier par ses yeux si tout ce qu'elle a lu sur ce pays est Ciaét. A les entendre tous les deux parler éléphants, palmiers, pagodes, palanquins, on ne saurait du'e lequel de M. le général ou de madame sait le mieux son Hindoustan par cœur. Mon ami Bohëmond, dont je t'ai dit les mésaventures amoureuses, prétend que sa cousine souffle son cher époux lorsque sa mémoire de voyageur hésite sur quelque dénouiination. Mais je reviens à nous, pauvres touristes, qui n'avons encore parcouru que quelques milles sur un paquebot à vapeur.
» Noussommes venus de Calais à Londres par la Tamise. A quelques lieues en mer nous avons rencontré un navire de la compagnie des Indes qui nous a surpris par une de ses évolutions les plus pittoresques, en mettant toutes ses voiles dehors et en tournant sur lui-même avec la grâce d'un oiseau qui se pavane au milieu d'un bassin. La Tamise, ce fleuve roi, orgueil de l'Angleterre, ne peut être mieux comparé qu'à un jeune ^éan, car pendant long-temps l'œil n'aperçoit pas ses rivages, et les vaisseaux de haut bord le sillonnent en tous sens j lorsqu'enfia les côtes se rappro-
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chent à Greenwich , vous défilez à travers une double forêt de mâts qui semblent continués par les cent clochers en aiguilles que l'architecture ecclésiastique anglaise affectionne singulièrement. Au reste, nous avons vu de Londres tout juste ces mats de la marine et ces mâts de l'église anglicane pour accourir dans ce comté lointain, réservant la capitale pour notre retour, hes stages ou diligences nous ont conduits jusqu'à Penrilh, où nous avons pris une chaise de poste avec un petit postillon en veste rouge afin de faire notre entrée en conquérants, suivant l'expression de mon gentilhomme de Normandie, qui s'est révolté lorsque je lui ai proposé de nous transporter poétiquement à pied de Penrith à Loderdale- Castle. Au train dont nous allions, il ne nous a pas fallu plus de vingt-cinq minutes pour faire entendre le claquement de notre fouet à la première grille d'un parc majestueux. Ce n'est qu'après en avoir traversé la moitié que nous avons aperçu tout-à-coup, comme dans un roman, s.'élever devant nous un des plus beaux châteaux gothiques de l'Angleterre, non toutefois un vieux château, mais un château reconstruit à neuf, dont les pierres encore blanches produisent l'effet du marbre. Sur les créneaux du donjon ou tour centrale, un drapeau rouge aux armes de lord Suffolk se déroulait autour de sa hampe. Aux abords de gate-waj^ ou portique nous fûmes respectueusement salués par quatre laquais de parade en riche livrée, poudrés à frimas, de vrais Goliath pour la taille; car un grand seigneur anglais ne choisit ses laquais, comme Frédéric choisissait ses grenadiers, que parmi des hommes de six pieds ; descendus au perron, nous en trouvons quatre autres qui saluent en-
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core et nous ouvrent la grande porte. Sous le vestibule un neuvième laquais se présente j celui-ci est en noir : c'est le valet de chambre de milord qui nous introduit dans ce qu'il appelle le breakfast room (la salle à déjeuner). Nous avions déjà eu le temps d'admirer le superbe escalier du vestibule tout en marbre, terminé par un dôme doré et aboutissant à deux galeries ornées de vases de fleurs disposés artistement. Dans la salle à déjeuner nous nous trouvâmes au milieu d'un petit musée j je n'avais encore pu donner qu'un coup d'œil à un Murillo et à un Rembrandt, lorsque le valet de chambre qui était allé avec ses maîtres, rentra pour annoncer lady Suffolk et lady Cécilia Cliftongrove , sa belle-sœur.
«Soit prévention de ma part, soit l'influence de l'atmosphère aristocratique où elle respire depuis un mois, soit encore parce qu'elle n'était pas seule et qu'elle n'eût pas voulu, devant uns fière belle-sœur, oublier un moment le soin de sa dignité, la noble pairesse me parut tout entière à son rôle de châtelaine. On voit bien, me disais-je, qu'elle a été présentée à la cour en passant à Londres , et qu'elle s'est faite déjà Anglaise du grand monde par sa grâce changée en affabilité; au reste, elle m'eût peut-être embarrassé par plus d'abandon. Je t'avoue , ma bonne mère, que sans être précisément ébloui, j'étais sous le charme et je croyais à la métamorphose. Lady Suffolk renverse toutes les théories sur ce quelque chose qui trace une ligne de démarcation entre la noblesse de naissance et les parvenus. L'Opéra seul ne supplée pas à l'éducation; c'est une princesse changée en nourrice. Mon noble compagnon lui-même, qui est naturellement comme chez lui dans un château.
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fut oblige, de son propre aveu , d'appeler toute son assurance à son secours pour ne pas être trop écrasé sous la dignilé de l'accueil que lui fit son ancienne passion. Elle nous pria d'excuser milord absent pour un quart d'heure encore , en ajoutant que si par hasai'd cette absence se prolongeait, elle chercherait à nous faire elle-même les honneurs du château. Je n'eus pas l'indiscrétion de l'attirer hors du cercle des phrases générales de la conversation. Heureusement lord Suffolk ne tarda pas à l'entrer et nous mit un peu plus à notre aise ; mais alors, nouvelle excuse réclamée par lady Suffolk qui avait une toilette à compléter. En attendant, lord Suffolk nous conduisit à sa terrasse, qui n'a pas moins de trois cents pieds, et nous fit admirer la vue du nord , très préférable à celle du midi. Les lords anglais ont aussi leur petite vanité de propriétaire^ et nous contentâmes celle de notre hôte en nous mettant en extase; par malheur, le soleil, qui ajoutait à la magie de cette perspective vraiment belle, se cacha tout-à-coup derrière un gros nuage, et ce pauvre soleil anglais^ ne reparut avec ses humides rayons qu'après que le nuage se fut épuisé par une forte averse qui nous chassa de la terrasse. Pendant ce temps-là, lady Suffolk, sa bellesœur et une jeune miss en visite au château, avaient complété leur toilette; elles vinrent s'emparer de nous pour nous montrer les appartements : il ne nous fallut pas moins d'une heure pour parcourir tous les salons et toutes les chambres d'apparat. Que de tableaux, que de sculptures, que de fantaisies en fait de meubles! Tout est royal ici , ma bonne mère , et encore une fois, c'est Mion Escoiibe qui peut dire : Tout cela m'appartient, je suis la reine de ces lieux. Quand II. 27
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nous fûmes bien fatigués, elle ouvrit une croisée et regarda le ciel : Ah! dit-elle, le temps va s'éclaircir... John, qu'on attelle les chevaux gris à la calèche. John était encore un grand diable de laquais j au son de voix de la nouvelle Aline, j'aurais cru que John était un sylphe , un petit page de fée aux ailes d'azur et d'or, un des lutins du Songe d'une mat d'été qui allait nous arriver sur un rayon du soleil. A peine lady Suffolk avait-elle dit : Le ciel va s'éclaircir, qu'un rayon avait éclairé soudain l'horizon, John , quoique très peu fantastique, avec son teint fleuri et sa corpulence de mangeur de beefsteak, n'en transmit pas moins fidèlement les ordres de sa noble maîtresse à un de ces prodigieux cochers qui ti'ônent comme des aldermen sur le siège de leurs carrosses. Les chevaux gris étaient au nombre de quatre , et formaient un attelage admirable pour une calèche découverte. Nous parcourûmes les domaines de milord précédés par un piqueur pour nous ouvrir les barrières , et suivis de milord sur un de ses chevaux de chasse. Lady Suffolk sait déjà les traditions de la famille j c'était plaisir de l'entendre avec son accent provençal nous dire : « Vous voyez là les ruines d'un vieux manoir qui appartenait du temps de Cromw^eU à lady Pembroke, une des ancêtres de milord. Lady Pembroke était une autre lady Tillietudlem, mais avec plus d'énergie; trois fois Gromwell fit brûler son château, trois fois elle le rebâtit pour le braver. Voici l'île du Dragon, nous allons descendre pour la visiter j lady Cécilia prétend que c'était la demeure d'un méchant enchanteur... Écoutez, l'entendez-vous gronder à notre approche ? » C'était le murmure de l'eau qui s'irritait contre l'obstacle que lui
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opposaient les dernières pierresd'un pont emporté par un ouragan. Mais lady Suffolk cueillit de petites branches d'une espèce de frêne qui préserve des soiv tiléges, et nous en arma pour nous rendre, dit-elle, invulnérables si par hasard le magicien faisait le méchant. Au sortir de cette île, nous nous dirigeâmes vers une éminence que ces dames, oubliant peu à peu leur titre de pairesses , gravirent en nous défiant à la course ; lady Suffolk arriva la première au but désigné, je la suivis de près. «Avouez, me dit-elle en me montrant de là le château, que voilà une vue qui vaut toutes les toiles de Cicéri j mais chut, ma bellesœur est un pe^u puritaine. »
»> Ces promenades ne finirent qu'une heure avant le dîner j juge de notre appétit : pour ma part j'aurais dévoré, si je n'eusse été un peu gêné par deux valets qui se disputaient l'honneur de me servir. Nous étions huit à table, et nous avions derrière nos chaises plus de dix-huit laquais, maîtres d'hôtel ou écuyers tranchants ! »