TROISIÈME EXTRAIT
La lettre suivante, écrite quinze jours plus tard, est datée de Londres.
« Me voilà de retour des lacs depuis trois jours, et dans huit jours encore je partirai pour Paris seul cette fois , M. Bohemond de ïancarville étant décidé à rester à Londres jusqu'à ce qu'il ait fait comme ses aïeux, ce qu'il appelle sa conquête d! Angleterre. Je commençais à ra'habituer à la vie de prince chez lord Suffolk. J'avais là mon petit appartement complet, mon cheval , mon groom, etc. Nos journées étaient bien remplies, je t'assure, et nos
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soirées aussi. J'ai une réparation à faire à la châtelaine , que j'accusais de se laisser un peu enivi'er de ses grandeurs : elle m'a prouvé, quand j'ai pris congé d'elle, que le pays natal lui est toujours cher. Je t'apporte de sa part un joli petit tableau, repi'ésentant la Vierge, saint Joseph et l'Enfant- Jésus , avec des anges qui voltigent sur l'arbre qui les abrite , ou cueillant des fleurs sur les buissons ; c'est un petit chef-d'œuvre d'un peintre espagnol qui fera très bien au-dessus de ton prie-dieu. Pour moi, elle m'a donné un superbe exemplaire des œuvres de Wordsworth , le poète des lacs, dont nous avions lu quelques pièces tout haut dans une de nos soirées.
« Je vous fins un cadeau intéressé, m'a-t-elle dit; je vous demande en retour un petit volume qui manque dans la bibliothèque de milord , les œuvres de Coye, notre Burus arlésien , et je vous prie de me faire faire, par M. Huart , une copie de son joli tableau du cloître de Saint-Trophime. » Ce souvenir de la patrie arlésienne m'a fait trouver lady Suffolk deux fois plus belle.
» Le sinet d'un des volumes de WordsAVorth était placé non sans intention à la page où l'on lit la petite pièce suivante :
La rêverie de la pauvre Suzanne.
u — Au coin de Woodstreet, quand le point du jour paraît , on pend la cage d'une grive qui chante gaiement, et voilà trois années qu'elle chante. La pauvre Suzanne passait près de là, et elle entendit, au milieu du silence du matin, le chant de l'oiseau.
» Ce fut pour elle une mélodie magique. Qu'a-telle? Elle voit une montagne qui s'élève, une vision
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d'arbres, des masses brillantes de vapeur glissent à travers Lotlibury, une rivière coule dans la vallée de Cheapside.
» Elle voit de verts pâturages qu'elle a si souvent fouies aux pieds quand elle sortait avec son pot au lait sur la tête, elle voit une chaumière isolée, la seule demeure qu'elle aime sur la terre.
. » Elle regarde et son cœur est ravi ; mais déjà ils s'évanouissent, ces nuages, cette rivière, le coteau et l'ombrage ; l'onde ne coule plus , la montagne s'abaisse , et les couleurs de ce tableau s'effacent aux yeux de la pauvre Suzanne. »