QUATRIÈME EXTRAIT
Bohëmond de Tancarville à Paul Ventairon.
Londres.
« Puisque vous m'avez abandonné , mou cher Paul , au milieu des hérétiques d'Angleterre , comme dirait mon frère l'évêque, vous voilà condamné à recevoir une lettre de moi. Ma vanité est intéressée à vous apprendre qu'e toutes mes tribulations matrimoniales touchent à leur terme, et qu'il est présumable que je ramènerai en France une lady qui me consolera de n'être ni l'époux de ma cousine orientale, ni celui de ma bayadère d'Europe. Pour compléter le dédommagement , le ciel veut que ma future soit la fille d'un nabab qui n'est pas revenu dé rindoustan avec desimpies titres honorifiques, comme M. le généralissime Mazade, et qu'elle aime la danse au point de regretter que sa fortune et son rang dans le monde l'aient privée du bonheur de rivaliser sur le théâtre avec Taglioni et Maria. \ ous direz qu'elle
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n'a pas choisi un brillant danseur dans ma personne ! non , mais un homme qui aime la danse avec un héroïque désintéressement , et qui conduira sa femme au bal tant qu'elle voudra : — telles sont nos conditions. Ne croyez pas que ce soit là tout mon mérite aux yeux de miss Olivia Dashing : elle a daigné me proclamer un mari original, et elle est aussi forte que lord Suffolk pour rechercher les choses etles personnes excentriques. Miss Livy, car elle me permet l'abréviation familière de son nom ; miss Livy avait déjà refusé deux prétendants à sa main , l'un parce que c'est un lord réformiste, et qu'elle trouve par trop commun d'être à la fois lord et ennemi des privilèges j l'autre, parce que c'est le fils d'un wiiig de la cité , qui ne jure que par Taristocratie, autre espèce d'originalité qui commence à s'user à Londres comme à Paris. J'ai donc eu l'honneur, moi Français, de lui paraître plus original que tous les Anglais qui ont mis à ses pieds leurs bizarreries depuis quatre ans qu'elle est orpheline et maîtresse de sa personne. Ce n'est pas une enfant que j'ai séduite , vous le voyez, mais une miss majeure , pouvant comparer et choisir avant de se donner avec ses cinquante mille livres de rente.... Cinquante mille livres tournois seulement... mon cher ami , car dans mes calculs j'ai déjà réduit en monnaie française sa dot sterling. C'est peu de chose en Angleterre , mais ce sera suffisant en France pour réparer le château normand de mon père. Miss Livy tient à y faire la dame châtelaine , et sa cousine, lady Thompson , n'ayant épousé qu'un baronnet il y a deux ans , elle veut lui prouver qu'avec un peu de patience elle n'a rien perdu pour attendre... c'était une lutte d'amour-propre entre les deux cousines.
ou ARLES ET PARIS. t\'i^
» Par exemple, je ne sais comment ma noble famille prendra cela ; mais la future comtesse de Tancarville veut être présentée à notre cour bourgeoise et danser avec le duc d'Orléans, qui est ici à la mode parmi les Anglaises. Aussi me suis -je rapproché de notre ambassade. Le prince deTalloyrand m'a parfaitement accueilli. Mais devinez qui j'ai rencontré déjà trois foisàl'hôtel diplomatique d'Hanover-Square!... mon ancien rival , M. Théodose d^Armentières, que tout le monde à Paris croit aux eaux avec une dame dont je ne parle plus qu'avec respect, vous le savez; M.] Théodose d'Armentières , j'en suis certain , est un agent secret de notre ambassadeiir. Je l'ai vu encore andrnwing rooni de S. M. Guillaume IV, chez le baron allemand de Thundergot, le factotum des Cobourg, etc., etc. Je me trompe fort, ou M. Théodose d'Armentières négocie quelque mariage délicat... non pour son compte bien entendu, mais pour quelque prince ou princesse nubile. Qui sait? un adroit intrigant comme colui-là marierait le Grand-Turc à la république de Venise. Je ne réponds donc pas que la princesse Victoria reste loug-temps disponible s'il s'est mis dans la tcte de lui donner un époux.
» Pour en revenir à mon mariage, qui se fera sans tant de négociations, rendez-moi un service, mon cher Paul, c'est de monter dans mon appartement chez mon père , à qui j'écris en conséquence : derrière un petit tableau, représentant mon ancêtre Bohëmond à la cour de l'empereur grec , vous trouverez la clef de mon bureau et vous dépouillerez ma correspondance. Quelques lettres compromettantes peuvent y figurer , je vous prie de les jeter au feu. Miss Livy m'a fait promettre de lui délivrer tout le paquet j mais
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c'est justement pour cela que j'ai dû faire quelques réserves mentales concernant deux espèces d'épîtres : d'abord celles où mes correspondantes oublient un peu trop leur vertu , et ensuite celles où elles la mettent sur un roc inaccessible ; les premières, parce que je me suis annoncé à miss Livy pour un Français assez modeste^ les secondes, parce que je ne veux pas non plus que ma vanité soit tout-à-fait sacrifiée. Dans cette liasse, dont on ferait un volume supplémentaire aux romans épistolaires de Richai'dson , vous remarquerez une demi-douzaine de poulets , moitié allemands, moitié français , signés du nom d'une dame en zac. Vous m'avez assuré que vous en étiez resté pour votre compte au premier poulet de cette signature ! tant pis pour vous si vous avez fait le discret; la dame en zac m'échut par droit de vainqueur. (Maudite soit ma victoire, mon cher Paul, malgré ses dépouilles opimes!) Si par hasard le vaincu avait eu part à ses bonnes grâces, je me serais trompé en vous croyant le seul de mes amis qui pût, sans me traiter de vrai serpent, se charger de la commission délicate que je vous donne. Pour justifier la dame en zac , j'ajouterai que ce ne fut pas sans peine que je la déterminai à me pardonner votre blessure, et qu'elle eût attendu votre convalescence pour vous indemniser si je ne lui avais prouvé , saas le savoir alors et par un petit mensonge qui se ti^ouvait être une vérité, que vous étiez fiancé à une jeune personne trop aimable et trop belle pour vous donner le moindre prétexte d'une infidélité. Au reste, la dame en zac, pour que vous n'en ignoriez pas, n'est plus à Paris ; on m'écrit qu'elle est encore à prendre les eaux d'Aix en Savoie, d'où elle revenait quand nous la trouvâmes
OTI ARLES ET PAKIS. 4^5
dans la diligence de Lvon. Il paraît qu'elle y a tant parlé de ses belles connaissances du faubourg Saint- Germain et de la Chaussée-d'Antin, qu'un baron de Chambéry en a été ébloui , et se dispose à épouser la jeune veuve. Au moment oii je vous écris, elle est peut-être au terme de ses pêches périodiques. ... car elle m'a avoué qu'ayant péché son premier mari dans un bain d'eau thermale, elle ne manquait pas tous les ans d'aller jeter le hameçon de ses charmes dans la même piscine. C'est une femme remarquable dans son genre , je vous assure, mon cher Paul , et qui ira loin à la cour de Sardaigne; ce n'est pas une madame de Warens pour se contenter de Claude Anct, et môme de Jean- Jacques Rousseau: elle est capable de voir à ses pieds Sa Majesté sarde... Mais , hélas ! je devieus bien verbeux sur ce dernier de mes péchés de garçons... peut-être parce que c'est le dernier... ayant promis à miss Livy d'être le modèle des époux.
» Adieu... il me tarde maintenant de revoir Pans avec ma belle conquête... C'est bien assez d'une branche de la famille de Tancarvillc en Angleterre , Je veux en conserver une à la France (i). Je ne serai pas moins national que lady Suffolk, que son mari s'est engagé de conduire chaque année sur les bords de la Seine au moins pendant six mois.