‹ Monsieur de l'étincelleChapitre 42 sur 47 · CINQUIÈME EXTRAIT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME EXTRAIT

Madame Ventairon à Paul, son fils.

« Ma pauvre sœur n'est plus ! je lui ai fermé les yeux hier j c'est à toi d'annoncer ce triste événement à Isabelle qui peut encore se dire qu'il lui reste en moi

(i) Il existe, en effet, en Angleterre, une famille de Tancarvillc, qui date de la conquête.

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une mère , mais qui n'en pleurera pas moins amèrement celle qu'elle vient de perdre... Ah ! mon enfant, qu'il me tarde de vous serrer tous deux sur mon cœur désolé , de pleurer avec vous mon Odiile qui m'avait quittée si heureuse il y a dix-huit ans, et qui n'est revenue que pour m' apporter ses dernières larmes et son dernier soupir !

» Voilà six mois qu'elle souffrait ou languissait , sans sortir de la chambre occupée autrefois par notre tante la religieuse , ne voulant voir que moi et le vieux père Vincent , son ancien directeur, me défendant déparier d'elle autrement que comme morte, et se regardant elle-même comme une âme en peine, à qui Dieu permettait de communiquer quelque temps encore aVec sa sœur !

» Tu sais la cause de cette singulière exaltation que j'espérais toujours calmer par mes soins , et en entrant dans ses idées avec la complaisance qu'on doit à une malade! Ah! que Maurice s'est trompé s'il a cru que la femme qu'il abandonnait ainsi était celle qui , par cai'actère , devait )e plus facilement se consoler dans son malheur! Mais je ne l'accuse pas, garde-toi de l'accuser jamais , mon fils , c'est la recommandation que me faisait la pauvre Odiile lorsqu'il m'échappait de la plaindre. Ah! qu'elle se traitait sévèrement pour justifier celui à qui elle s'est sacrifiée avec une abnégation si héroïque!... Si je m'étonnais de cette abnégation , comme elle s'empressait d'en rabattre le méinte en l'attribuant à une orgueilleuse jalousie, ou en exaltant cette belle créole qu'elle bénissait comme ayant été l'ange consolateur de Maurice proscrit et cruellement abusé !

» Qu'il m'a fallu , mon cher Paul, de tendresse et de pitié pour lutter contre cette mélancolie de ma

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pauvre sœur! Combien de fois j'étais forcée de sortir de sa chambre parce que mon cœur se brisait riea qu'à regarder le visage de l'infortunée , toujours belle, mais ayant perdu ce sourire à la. fois doux et fin qui en était l'expression naturelle! Quand elle essayait de le retrouver, ce n'était plus qu'un effort convulsif qui plissait ses lèvres , et appelait dans ses yeux une larme araère au lieu de cette espèce de rosée céleste qui jadis en adoucissait l'éclat. Je ne suis plus qu'une ombre , disait-elle en se mirant dans la glace.

» Enfin , ces huit derniers jours , un faux espoir était venu me bercer : elle avait repris quelque chose de son enjouement, en se transportant par l'imagination aux jours dt; notre jeunesse : elle me rappelait nos jeux et nos promenades ; elle parlait de ses fantaisies d'enfant et de jeune fille , de cette innocente envie de plaire et de cette indolence qui tour à tour la faisaient paraître coquette et indifférente aux hommages. Puis, elle comparaità son caractère celui d'Isabelle, en ajoutant que tu t'étais prononcé , mon cher Paul, pour le plus sérieux des deux. J'espère, me disait-elle, que rien ne manquera au bonheur de nos enfants ! Et puis, elle traçait des tableaux de ce bonheur sans y mêler la réflexion qui, auparavant, interrompait tous nos projets d'avenir, la réflexion de sa mort certaine ! Hélas! c'est qu'elle était plus convaincue que jamais que cette mort était proche , et avant-hier elle m'a avoué que cette conviction secrète lui avait seule donné la force de s'associer ainsi à ma pensée favorite, lorsqu'il n'y avait plus pour elle d'autre espérance que celle d'aller dans le ciei devancer Maurice, ei y retenir sa place à côté de la sienne pour f éternité. C'était là son idée fixe : toutes ses prières , toute sa piété , tendaient à obtenir de

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Dieu dans l'autre vie le dédommagement des années pendant lesquelles Maurice aura vécu sans elle dans celle-ci, et elle sans Maurice.

» Une de ses dernières paroles a été pour me prier d'écrire à Maurice qu'il devait, eu apprenant sa mort , se hâter de faire célébrer par l'église son mariage avec Dolorès... « A elle ce qui reste de jours à Maurice, m'a-t-elle dit; qu'il soit à e//e, sans lui causer de remords, et qu'elle vienne aussi jouir, quand son heure sonnera, des félicités du paradis chrétien... mais quelle sache que fy serai plus jalouse que dans ce bas monde! — Heureusement le bon père Vincent a été indulgent pour ces imaginations de notre pauvre malade, et sa religion éclairée s'est abstenue de contrarier ce qu'elles pouvaient avoir de peu orthodoxe

.... Adieu, mon bon et tendre Paul , adieu... Je n'ai plus la force de continuer cette lettre. On enlève le cercueil de ma pauvre soeur... »

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