‹ Monsieur de Roberville (volume 2)Chapitre 12 sur 24 · CHAPITRE V. r · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. r

le

Projets de propager la probité ^ détre continent j etc.

Xl oBERViiiiiE , privé encore une fois de la palme littéraire, et fort aise d'avoir esquivé celle du martyre, qui; pendant l'orageuse séance, avait plané sur sa tête , Roberville forma le projet dé se dérober à toute espèce d'éclat , et de se renfermer dans les devoirs obscurs, mais lucratif de sa place. Le dévouement avec lequel il avait reçu quelques coups de poing qui s'adressaient à son cbef, le lui avait rendu plus cher. Merlicourt ne mettait plus de bornes à sa faveur, comme Roberville s'abandonnait à sa bienveillance pour t)urocher. Déjà deux ou trois ^de ceux qui avaient déclaxiié contre le

Bs hobeuyiLle. i85

premier commis y avaient reçu leur congé. A chaque disgrâce y toujours , motivée sur le bien du service , Durocher avançait d'un pas^ et les choses n'en allaient pas mieux.

Cependant Roberville s'instruisait.

Déjà il avait acquis assez de lumières pour pressentir que les opérations pouvaient n'être pas réglées par la stricte probité, et que monsieur le directeur général était trompé par ses agens : il lui faisait bien de l'honneur. Au projet de remplir exactement ses devoirs, il joignît celui de porter la lumière dans toute les parties de l'administration ,'^d'étourdir un jour son bienfaiteur par l'étendue de ses connaissances y de lui livrer à la fois tou« tes les têtes de l'hydre des abus , et d'arriver ainsi à la célébrité , qu'il avait en vain cherchée ailleurs.

Ce projet, au moins, était de ceux qui honorent leur auteur^ quel qu'en

l86 MONSIEUR

soit le succès. C'est le èenl de tom ceux qu'a fonmé Roberville, qui lui prépare xles souvenirs satisfaisans.

Mais est-il au pouvoir d'un homme^ quel qu'il soit, de corriger des voleurs? Un souverain les chasse quelquefois; il ne les corrige jamais. Il le» remplace par d'autres; et^ pour peu qu'il manque d'énergie , bienlôt,la* de ses vains efïorts , il abandonne la nature humaine à sa perversité. Nous verrons plus tard ce qui résulta du double projet de Roberville. N'anticipons pas sur les événemçnsV

M. de Merlicourt, parvenu à l'apogée de sa fortune, cftit ne pouvoir mieux faire que d'en créer un ou deux héritiers. Il chargea Roberville de chercher', de concert avec lui, celle qui devait être de moitié dans ce grand œuvre, et ses prétentions étaient bornées : un million en dot,, cela se trouvait aisément chez le& fermiers^

i)E KOBERTlIiLE. 1S7

géuéraux ; de la figure , cela se trouve partout ; des talens , quoi de plus commun; des qualités, toutes les femmes en ont: demandez à ces dames.

(c Tenez particulièrement à la dot y.

y> lui disait Roberville; cela console » de bien des choses^ et je crois que » dans le mariage on a souvent be- ^ soin de ^consolation. Faites peu de » cas de la figure, on s'y accoutume » promplement. Défiez-vous des ta- » lens, et surtout de la danse de Flore x> et de Zéphire^des airs de tête, des ^ bras arrondis, et du jeu du pied sur y> les {>édalès d'unie barpe» Tout cela y> mène la femme au plaisir , et le > mari au chagrin. Quant aux bonnet » qualités, rapportez-vous-en à votre 7> fortune : partout vous en trouverez » le masque. L'avenir seul vous ap- » prendra ce que vous aurez réelle- » ment rencontré. — Comment donc, 3) mon cher Roberville> mais vous

l88 MONSIEUR

» êtes philosophe ! — J'ai de Texpé- Ji rience, monsieur. — * Vous êtes ma- » riél —Et j'ai rencontré^ au million » près j toutes les belles choses après i> lesquelles vous courez.

» — J'entends. Vous avei fait de » l'hymen une épreuve fâcheuse > et y> TOUS êtes d'ayis que j'épouse une » femme riche , sans éducation et sans 3) beauté.^— Oui ^ monsieur, c'est ainsi )) que je pense. Je vous le répète:

» qu'est-ce que la beauté après six » mois de mariage ? Rien. Qu'est-ce D que les talens? Une niaiserie^ et à » qui ce vain prestige est-il profitable? » A une nuée d'étourdis que la beauté i attire, que les talens fixent, qui ob- » sèdent une femme , et qui finissent » par la séduire , si toutefois elle ne va » pas d'elle-même au-devant de la sé- 9 duçtion. — • Mais on dirait, à vous » entendre.... — Oui, monsieur, je lô » suis. — Vous êtes ?... — Cocu.

X>£ ROBERTILIiE. tS^

fi — C'est malheureux. — Malheu- » reux, non; mais humiliant. — Ce- » pendant, il ne faut pas tirer une » copclusion générale d'un événement » particulier. — J'ai dit cela comme » vous. — U est des femmes honnêtes.

>) — Ce n'est pas le grand nombre. — y> Je peux en trouver une. — On p gagne bien un tprne à la loterie. — » J'occupe une grande place, je re>- » présente, je suis riche, considéré, » assez jeune encore. — Qu'est-ce que » tout cela, contre la fatalité? — Je » ne manque pas de mérite. — Enfin, » vous ypulez en courir la chance. — ^

» JYsuisdécidé.— Eh bien, monsieur, » cherchons. »

Merlicourt met une de ses voitures

à la disposition de Roberville. Robert

Tille se lance d^ns le, tpurbillon du

grand, monde; il court partout, et

" partout il est bien reçu, parce qu^on

4ccueiUe toujours un hpmme i^i

igo MONSIEUR

a un carrosse , sans s^informer des moyens qui le lui ont procuré. Il Yoit de petites filles , de jeunes veuves^ de toutes les tailles^ de toutes les tournures, de tous les caractères. Il examine, il étudie, après avoir préalablement demandé à l'oreille l'un de ces amis de société, dont on sait à peine le nom : a-t-elle un million de dot?

Roberville était dans la force de l'âge, dans tout Péclat d'une mâle beauté. Ses occupations littéraires et administrative avaient imposé silence pendant quelque temps à un peni^hant dominant , qui se réveilla à Pas-> pect des charmes dont il se trouva tout-à-coup entouré. Ici un grand œil bleu, un air timide et décent, attaquent son faible cœur j là, des regards de feu js'écbapp^nt d'un oeil noir, et viennent à traders de longs cils, porter le désir eC lé trouble dans son

DE ROBERVILLE. igi

ame. Roberville s'aperçoit qu'il est seul^ et il lui serait doux d'aimer et de l'être ! Ah! disalit-ril en soupirant^ » on fait très-bien de punir une femme ») infidèle; mais pourquoi me punir » d'une faute qui n'est pas la mienne? « Pourquoi ne puis-je me conso*- » 1er dans les bras d'une seconde » épouse^ des torts de la première?

» Quel dédommagement offre la so- )) ciètè , à un mari dans ma position ? » Des femmes à séduire? Ferai-je su- » bir à d'autres un affront qui m'^a » si vivement affecté ? Tromperai-je » une jeune personne innocente et » naïve? Porterai-je le désespoir dans )> son cœur et le trouble dans sa fa- » mille? Loin de moi ce fatal projet I y> Soyons chastes^ et souffrons^ puisr y> que nos lois n'ont pas le sens com- )) mun. »

Tout cela est bien aisé à dire. Parmi Im beautés qui pouvaient flatter le;|i

SQt MONSIEUR

sens de M. de Mer licou rt, et grossir une bourse déjà trop arrondie , Ro* berville avait distingué une jeune veuve , qui réunissait tous les avantages. Vingt ans, taille svelte^ élancée , figure enchanteresse y grâces sans apprêt, esprit naturel et sans prétention, caractère doux, réputation intacte , et cent mille livres de rente; telle était madame d'Achicourt.

Fille de qualité sans fortune , elle avait épousé, à dix-sept ans, M. d'Achicourt, qui en avait soixante-quatre^ et avec cela la goutte > un cautère et un asthme. M. d'Achicourt n'était, pas^ comme déjà vous le soupçonnez, un de ces vieillards sensuels , qui achètent à tout prix une ombre de plaisir, et qui se flattent que l'innocence et la beauté ranimeront des sens éteints.

Garçon , et toujours sage par l'absence des passions, ce qui , je l'avoue, n'est pas très-méritoire^ ses infîrnutés étaient

l'effet

IDE ftofliEîivrLii*. igS

^feftet d'une constitution faible et •^Sin tPâvail soutenu ^ qui lui avait Talu cent mille écus de renie. M, d'Achicourt était généralement estimé^ ;parce qu'aucun négociant n'arvai t porté plus loin la loyauté et l'intelligence da ^commerce, il était aimé , parce qu'il se «plaisait à faire du bien.

Il avait rencontré dans le mond^

^mademoiselle de Yerville^ que per-**

sonne ne pensait à épouser , parce

•qu'alors la première qualité d'une 6Ue

^tait sa xloU Personne aussi ne songeait

à en faire sa maîtresse^ parce qu^on

ne cherche pas à avilir ce qu'on res--

pecte. M. d'Achicourt résolut de ré^

parer à son égard les torts de la fcn*-^

tune. Il lî'ayait que des parens éioî-*

:gné$^ qu^il copnmssait à peine ^ et Mk

*crut pouvoir^ ,$;afiS injuistice^ disposer

en faveur d'ime infortunée, du tien

ide te qu'il avait acquia par son trft4

^ail. Il proposa sa main ^ que Içs pa-

ig4 MQNSIiE.UB.

rens de la demoiselle acceptèrent avec transport. La jeune personne ne peBsa poÎAt comme eux : il est un âge où les jouissances du cœur sont tout^ et où l'or est compté pour peu de chose. Mademoiselle de Verville résista. Ses parens opposèreat à sa répugnance leur extrême médiocrité , la nécessité d'avancer deux frères qu'elle aimait tendrement, et qui languissaient dans les derniers grades militaires. Ils pressèrent> ils caressèrent un enfant qui ne savait pas leur résister, et mademoi* selle de Verville suivit M. d'Achicourt à l'autel.

On s'égaya sur ce mariage : M. d'Acliicourt s'y attendait. Des plaisanteries indiscrètes frappèrent spn oreille, le jour même de ses noces : il dédaigna d'y répondre. A mesure que la nuit s'approchait^ la tristesse, déjà peinte sur la physionomie de sa femme , prenait ua caractère plus prononcé,

.DE ftOBËRVILLE. 1^5

iâf d'Achicourt lie s'en alarma point : il avait un moyen certain de la dissiper«r

Madame d'Achîcourt était retirée.

Conduite, soutenue, encouragée pair sa mèr€> elle n'attendait que lo ihor ment, de consommer le plus doulou*:

reux sacrifice. M. d'Achicourt se dé-, robe à là foule importune, et passe dans l'appartement de sa femme. Madame de Vervîlle voulut s'éloigner :

<( Restez, lui dit-il, madame. Connais- » sejz le sort de votre fille, et juge^ » moi. y> , " '

Prenant alors le maintien et le ton solennel qui convenaient à la circonstance , il adressa la parole à sa jeune épouse. t( Madame , faire acheter ses y> bienfaits , c'est vouloir en j:>erdrè le ^ fruit \ c'est dispenser l'être qui lea^ N reçoit de la reconnaissance, et même » de l'estime dont le bienfaiteur le plus « modeste se complaît à recevoir des M mai^qùes : voilà pour Thomme ez^

igjB Mo^siEUu

9^ général. Yoici des distinctions ^ui o> me regardent personnellement Je ^ serois le plus ridicule des vieillards^ a> si je croyais pauvoir vous inspirer ^ de l'amour , ^ei le plus odieux , si » j'arrachais à la ^complaisance ce que » le cœjar seul doit accorder. Je pré^ » tends à votre amitié. Ce sentiment » consolateur m'aidera à supporter le » reste d'une vie douloureuse , et ce n sentimentale veux le mériter. Je ne » vous mettrai pas aux prises avec 3) votredevoir; je ne vous contraindrai ^ pas à une dissimulation continuelle^ 3) pénible et humiliante; enfin /je ri'ud> jiirai point la vieillesse et ses infir«- -y> mités à la jeunesse , à la fraîcheur ^) et aux grâces. Je contracte l'engag»- » ment de vous aimer comme un )) père , et de vous respecter comn^ 9} ma fille^

>> Cçtte conduite serait déplacée à j» J'igaçd d'juae jeune.persomie , qui

yf doit éprouver le besoin d'aimer, si » je ne sentais que je tarderai peu à y> vous rétabKr dans vos droits. Yous^ )) aurez accru alors Pestime dont vou&' r> jouissez déjà , de celle que vos pro-^ »- cédés pour moi auront inspirée à un » public léger ^ mais toujours justc^ » Vous joindrez aTtous- vos avantages^ » ceux d'une fortune indépendante/et » vous ferez te' bonheur d'un homme » que vou« saurez choisir, parce ^ue » vous êtes raisonnable et prudente. )> M. d'Achieourt se disposait à pas^ ser dans^ sore appartement» Sa jeune femme lui prit les mains, les lui balsa avec transport. Elle voulait parler ,• son. époux la prévint. « Point de remercîxr mens, ^madame ;jeme fais rien que » pour moi. Pai senti qu'il fallaitchoiy> sir de votre amitié ou de votre haine; » j'obtiens la première, et vous juge- » rez cx)mbien elle m^cst précieuse,;

» par les soins que )e prendrai pour y> la conserver. » *. *

Il sortit ^ et laissa sa jeune épouse ei sa mère étonnées, interdites, admirani un procédé si délicat et si rare. Il ne s'éloigna pas un moment du plan qu'il s'était tracé, et il en reçut la récompense. Madame d' A chicourt, pénétrée de reconnaissance, allait au-devant de ses moindres désirs ; elle le comblait d'égards et de complaisances f elle lui prodiguait ces soins attentifs^ si précieux pour l'homme souffrant. Le monde se trompa sur le caractère de son attachement. On le prit pour un sentiment qu'elle était loin d'éprouver , et qui paraissait aussi extraordi-* naire qu'inexplicable. On décida enfin que la nature avait formé ce cœur-là exprès pour M. d'Achicouit; onconvinl généralement qu'il méritait son bonheur, et on ne s'en occupa point dav;;mtage.

îïp aouervillK. 199

Un an s'écoula de cette manière, .es infîriniti^s de M. d'AcKicourt aug-> 1 entèrent au point de lui faire pres- 3ntir une fin prochainef Sa femme ne 3 quittait pas ; elle s'efforçait de souiger des maux qu'elle ressentait aiimt que lui. Le moment fatal arriva.

1 dît à sa femme un dernier adieu ; il i remercia tendrement de ce qu'elle vait fait pour lui } il la laissa incon- ^lablé.

Vous aure« une idée de sa situation, pus > jeune fille , qui ave« perdu ans votre' père un bienfaiteur, ùh mi vrai y un appui salutaire. Vous avez pleuré y comme madame d'Ahicourt pleura son époux ; comme lie , vous en conserverez un souvenir her, et<;amme elle, vous apprendrez [ifil n'est pas de douleur éternelle.

Le temps du deuil était écoulé, fadame d'Achicourt venait de repa«> aitredans le monde, et le monde, qu£

aOO- KONSLEUR-

oublie tout^ attendait avec impatience^ le moment dp la revoir. Tel est Tèffeti l* d'une vertu douce ,. d'un . caractère |^ aimable et égal. \U ne séduisent pa^ comme des qualités brillantes ; ils ne surprennent pas les cœurs : ils s'insi- Kiu^nt petit à petit;.mais ils finissent par captiver. Les êtres de cette classe ont peu d'amis ; mais rl§ n'en perdent* 43iucun,

Madame d'Âchicourt ^. aimable y belle y riche , lie tarda pas h fixer tous.

ks vœux. Ces bommages 2îe rébloui:

xent pas. Elle se retrouvait au milieu de gens qui l'avaieBt négligée pauvre,, et dont Fempreèsement devait peu la.

flatter»^ Elle était polie avec eux,, et elle se livrait plus facilement à ceux, qu'elle voyait pour la première fois :; ils n'avaient pas de tortsàjui faire oublier; elle voulait bien même sùp-.

poser qu'elle en eût obtenu deux axis plutôt la justice qu'ils lui, ren*^

DE KOBÏH VltiLE. 201

fuient alors. Son amour-propre blessé oherchaît-il un dédommagement, ou' est-il d'une belle ame d*accordçr des qualités à ceux qui ne nous ont pas donné encore de raisons de les méses« limer? ^

Au nombre dé ces derniers , était Koberville^dont Texténeur prévenait toujours farorablement ; qui y sans ojroir précisément de Tesprit, se^faisait écouter^ par l'expression qu'il donnait aux choses les plus simples, surtout près d'un objet qui l'intéressait Raisonnable, judicieux raême^ lorsigiHlne s'abandonnait pas à là manie des projets^ sa' conversation devait pfaire à une femme décente^ dont la g^itté ne s'exprimait jamais par des éclats. Roberviile y sans s'interrogeiPr sur la nature des sentimens que ma^ dame d'Acliicourt commençait à luiiftspiier , sans en pressentir les suites , se laissait aiSer au charme qui l'eh-^

^Oi MOUSIEtJH

traînait. Sans eiffort , sans étud^ ^san» même y penser ,. il prenait les formes et le ton qui pouvaient plaire à la jeune dame. Assez assidu pour .se.

faire remarquer , trop peu empressé pour Inspirer de la défiance^ il n'était ^ur madame d'Achicourt . qu'un jeune homme sajis prétentions ^ qui U préférait aux autres femmes , et il e3t toujours flatteur d'être préférée^quoiqu'on sente qu'on en est digne. D'après ces dtôpositîions > elle devait dis^ tinguer Roberville^ et il est difficile à une femme sans expérience .de prévoir où la mènera un sentiment , quelqulndiffêrent qu'il lui paraisse»

Robérville^. après deux^ trois soirées passées auprès de madame d'Acliicourt, fut convaincu qu'un galant bomme ne pouvait faire un meilleur choix. Il en parla à Merlicourt avec une chaleur dont il ne démêlait pas encore la source ; mais qui n'échappa

15E nOBEK VILLE. ao3

pas à $ûn protecteur. Celui-ci jugea qa'^e femme qui plaisait beaucoup à un homme bieir plus jeune que lui ^ n'était pas l'épouse qui hii convenait. Il pouvait avoir raison. Mais était^ it certain qu'une autre ne plairait pas aussi après le mariage ? Quoiq^iHI lep soijt^ il reçut avi^ indifférence les ov vertures de Roberville ; il répondit Taguement qu'il verrait madame d'Acbicourt.Il la vit^ il la trouva chav^ mAutCi et il intercepta des regards qui le déterminèrent à porter ses vues ailleurs*

Roberville la voyait tous les jourffb Il lui consacrait tous les momens qu'ii pouvait dérober au travail. Madame diAchicourt commençait à compter les Jbeures d'absence. Elle n'avait point d'amour ^ ^h t non- j\ :eUe n'en avait pas 9 elle se le disait au moins , elle cherchalii à se'le persuader. En efiCet^ un& ienuoc estimable peut-elle aimer

un jèune Homme fait pour plàirr^ mais quijie s'esi pas déclaré ? D'après la force de ce raisouBemeut^ .elle allait tous les soirs ou devait être Rober- Tille; Roberville arrivait avant elie^ où il savait la trouver ^ et jamais ib^ Zte se donnaient un vendes^ous. Il y Aira demain un cercle brillante cbez^ madame la marquise , disait l'un L l'issue d'une soirée qui paraissait toujours tM>p courte* Je dise demain diei^i la comtesse , disait l'antre. Aprè&-de*^ Suain je vais aux Français, r et aux.

S*ran^s 9 . chez, la comtesse 9. chez lat marquise > ils s'approchaient jyasen-^ Âblement; une place se trouvait tou- )our8 ménagée auprès de la jëiuie dame , sans adresse , sans intention..

Koberville la prenait <ïomme un autre^ «ut pu la prendre > et il ne la: quittait! plus..

L'innocence disposait les choses àt^ &çQm qu'il ë^ âté difiîcile qu'un *aut-

tre s^èn emparât. Tantôt c'était une* ottomane dont réyentail^.les gants,.

le sac à ouvrage garnissaientloutua.

o6téf;tantôt ces objets étaient sur^unoî' ehaise dont les barres soutenaient^ deux pieds mignons , et tout cela dis-» paraissait dès que.RobecvîIIe s'appro»

cbait. Au spectacle«> le panier garnissait tout le devant de la loge , ett Roberville se plaçait d'abord derrière» . Mais on avait toujours quelque chosQ a lui^dire..C?était des eboses très-in-différente ^sans doute. Cependant on« parle Baa aux Français; Roberville ne pouvait/ entendre du troisièmerang ; madame d'A^hiooûiJ; était con--tinuellément obligée de tourner la.< têtCé Des bommes 9 qui satent vivre ^ . ne souffrent pas cela , et se prêtent à != tout. Roberville passait au seconde rang. Dans l'entr'acte , la jeune:: dame se levait ; une cbaise se décou--^ fiCBit ijet Roberv ille s'assey ait y pauh?

206 SrOlïSlEtTIt

ne pas empêcher de Toir ceux qui étaiéht derrière lui. Alors on n'entendait plus Piron 5 ni Voltaire. On eausait confidentiellement. On ne se di^ sait rien de positif, mais on s'entendait k merreille. Le temps volait avec rapidité f on était étonné de Toir loinber le rideau ; on se quittait à regret f et on savait où se retrouver le Undeinain.^

,Ces innocentes finesses-là n^écbap' peut pas long-rtemps à des yeux observateurs. On^ne p^irlait dans le monde que du mariage du j^ii couple > c'est ainsi qu'on les nommaitr L'engagement qu'avait contracté RoberviUe n'était connu qu'à ITstra-^ pade f quartier dQnt^ n'approchent jamajs les gens, d'un certain ton. il n'avait pas cru d'Cvoir en parler dans la société brillante où il était jeté , afin de n'avpir pas à répondre à des questions t0niours embarrassantes a|»rès

DE ROBERVII^LE. 20^

ce qai lui était arrivé, ^ais sa situation, qu'il ne pouvait oublier, le rendait timide j circonspect avec madame d'Achicourt. Il cherchait à s'étourdir sur le séHatiment qui l'attachait à elle^ il eût voulu pouvoir se le dissimulera

Il avait formé le projet de respecter la sagesse et un lien que son épouse avait méconnu. Il sentait ce qu'il de»

vait de méïiagemens à une femme telle que madame d'Achicourt. Il se reprochait de lui faire partager un sentiments qui feroil un jour le tourn^ent de son cœur. Il s'accusait de l'avoir fait naître,, tandis qu'avec un mot il aurait pu le prévenir. B Sentait la nécessité de faire à son amie un aveu, trop tardif sans doute , mais qui seul pouvait lui rendre son repos.

Il sortait avec la volonté de lui déelarer son mariage et d^obtenir son pardon. U. revoyait la femme ehar»

mante, et p^s d'elle il n^aiFait d^ force t|ue pè'ur aimer.

Madame d'Acbicourt se lÎTrait avee ucuritéaii penchant le plus daux^ Hlet ne comptait son existence que du Moment où elle aidait tu Roberviller Plus elle le voyait , plus elle le tron- Tûit estimable. Elle lui^^saVaiè gré dr sa retenue auprès d'elle. Elle l'attribuait à sa modestie, qualité- si rare alor^^et que possèdent si éminem^ ment les jennes gens d'aujourd'hui; elle l'attribuait à ja différence de leurs fortunes^ et elle en: eoticluait en^ faveur de la délicatesse de son amant, ^le l'attribuai t;... à' quoi ne Tattri-hwait-elle pas?^

Cependant elle- avait à remplir \h derniers vœux de son époux. Qui était plus digne que Roberville de lui succéder ? S'il continue à garder le silence, iï faudra donc l'encourager , en lui^ laissant pressentir qu*il e$t aimé^ ei^

qu!il peut prétendre à tout, PauTrer enfant ! elle les eût oubliés ces der» xiiers vœux de son époux^ s'ils n^ëus« sent rendii en quelque sorte respeo»

toBle la passion quila dominait.

Maîtresse d'elleHoiême y mais trop^ j;eune encore pour tenir une maison ^^ elle vivait avec sa mère. Elle n'avait osé proposer à Roberville de le recevoir,, et il frémissait à' la seule idéede solliciter une faveur qui fjprartnâî* tré des occasions dangef^uses, qu'il "voulait de bouanefoi éviter* Il en était, au point de ne. pouvoir plus vivre: sans madame d'Achicourt^.et il était incapable de penser à la séduire. Sour amour croissait à cbaque instant^ et sa position, loujpurs plus vivement sentie, le rendait le plus misérable des. bommes.

Oh ! combien il se repentait d'avoir méprisé les conseils de son ami! «Si; )^.i'avai3 cru de TOseraie, je serjûs,

21Ô MONSÎEUn

3) libre encore, et je déposerais mon » cœur, lûon être, ma TÎe aux pieds » d'Adèle; je lui deTraîs mon bon- » heur, et je suis en proie aux plus » cruels tourmens... Allons toît de » rOseraie... Que me dira-t-il que je »ne sache déjà? II me reprochera » d'avoir- caché mon état à madame y^ d'Achiccrurt^ilm'ordonneradefuir:

» Hé l le puis-}e, grand Dieu !.,. Il le 7) faut, il le faut cependant. Qu^elIe » m'oubliey^u^elleraeméprrs^e, qu'elle » me croie ingrat, barbare; je me sou» 7> mets à tout, pourvu qu'elle recouvre » son repos. »

Il rentre chez lui, il fait une malle, il court à la campagne. Il va déposer dans le sein de Félicité sa douleur et $es combats» Félicité est jeune: elle doit être compatissante ; elle partagera sa peine; il l'adoucira en par-r lant sans cesse d'Adèle. Il arrive, Madame Ferceval le reçoit mal>

JDE ROBERVILLE. 211

parce qu'elle aime Rose^ et que l'amour maternel est aveugle. M. Perceval ne lui marque que de la froideur, i<8irce qu'il règle ses.inpuvemens sur ceux de sa femme. Félicité l'accueiller comme un frère malbeit^ reux. Il lui parle, elle écoute ^ elle s'attendrit, ses yeux se remplissent de larmes. At ! s'écrie-t-il y je trouve enfin un coeu#qui répond au mien.

Madame Ferceval ne conçoit rien à ces longs tête à-têtes. £Ile attribue à Roberville la perte de sa fille aînée : quels sont ses desseins sur la cadette? Pourquoi a-t-elle l'air abattu , - les yeux rouges? Madame Perceval interroge Félicité. Le secret de Roberville n'est pas le sien ; elle s'obstine à le taire. Sa mère soupçonne tout, elle croit tout , elle Terme sa maison à son gendre. Il revient à Paris.

Il trouve un billet de madame d'Acbicour t. Depuis deux jours elle ne

%y-X MONSIEUR

l'a pas VU. Elle à envoyé cfiez lui.

Elle sait qu^il est à la cài!npagne. À la campagne sans avoir pris congé d'elle!

Est-ce ainsi qu'on se condSiît avec une amieZ Elle donne à dîner le lendemain» Elle ne pardonnera qu'à condition que Roberville se réunira àf d'aimables «onvives^ et qu'il contribuera* à clissiper le vide insupportable qu'elle éprouve. ^

Qu'il ct)ntiibuera l'infortunée ! c'est lui seuL que tu désires, que tu veux^ que tu appelles. Le dîner n'est qaun j^rétexte 9,un hommage aux bienséanees».Ton cœur est ouvert à ton amant; tai lui* ouvres ta maison : quel asile te £este-t-il ?.

« C'en est faiirs^écrie Roberville j- }> mes forces sont épuisées, ma raison 3* éteinte. Le «ort en est jeté. »

Il répond qu'il arrive excédé, qu'iL n'-est pas présentable en ce moment^ mais, qu'il ira dîner le lendemain à^

-B£ ROBERYIXiIiEL âlS

'hôtel» Toilàle fond de sa lettre. Maif 1 a écrit quatre pages. Des exprès^ ^ionsf brûlantes sont rcoupées par des phrases inintelligibles. Le désordre le ses idées passe dans le cœur de nadame d'Acbicoui't. Elle a pitié de ton amant; elle décide de le rendre I lui*mênie en se dÂclàrant la pre* iiière. Elle ne forme plus qu'un yœu^ îUe n'a qu'une volonté : c'est de cou- ^ *onner l'amour de Aoberville et de partager sa félicité.

Il se présente chez «nadame d'A^ chicourt. Il est pâle , défait. Le secrefe c[u'il lui cache est un poids insuppor» table qui oppresse >^ qui froisse son oœui:. Madame d'Acbicourt alarmée cherche à cacher FinquiéUide qui la tourmente. Ses effort» mêmes la tralussent^: l'amour ^vertueux est toujours mal^drait. Ses convires lisent dans set ^eux; mais l'état de Rdberville leur paraît in^fpUcable. U est apcablé^

fil4 MONSIEUR

lorsque tout semble concourir à son I . bonheur. yi

Le dîner fut triste. Madame d'À* | cbicourt en attendait la fin avbc la 1 plus vive impatience. EUé'brûLi^itd'ê- I tre seule avec sou amant. Elle voulait | descendre dans ce cœur navré, y l chercher sa prine, le consoler, Te 1 rendre à la vie , en Pouvrant à Tes- ' poir.

On se lève enfin. RobervîUe est isolé, ctrrant au milieu de vingt personnes.

Tout entier à ses idées , et par conséquent à son malheur , il ne voit pas mém.e celle pour qui il donnerait sa vie. Elle est auprès de lui. Ils sont seuls dans Fembrasure d'une croisée.

Elle veut parler; la pudeur la retient. Sa main rencontre celle de Roberville et la presse doucement. Robeyville se tourne vers elle. Les plus beaux yeux du monde expriment IVmôur et la pitié. Il sort d'un rêve

D^È ROBERVIIiLE. 2l5

douloureux; il ne voit plus qtie son Adèle. A Tâspect de tant de charmes y il ouBlie sa probité; En vain eUe 4ui ordqnne.de parler; les mots expirent sur ses lèvres. Renoncer à la vôir^ à en être aimé^ eût été un effort sùBlime de vertu ; mais dans la route épineuse qu'elle nous trace , débute-l-on par le plus pénible des sacrifices ? Ce n^est que par degrés qu'on s'élève au-dessus de soi-même; et^qui n'a pas l'habitude de combattre ; doit être constamment vaincu. ftoberviUe le fut, il garda le silence.

« Qu'avez-vous , mon aini ? Votre )) état m'inquiète^ vous le voyez ^ et 1) vous me cachez ce qui vous afflige» » — Si je parle, vous me haïrez. — • » Croyez-vous que je le puisse ? — » Vous le devez. — Je ne vous entends » pas. — Adèle ? — Mon ami ? — Je » suis bien malheureux. — Ne puisik je rien pour vous? — Vous pouve;;

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X tout ! . . . Vous ne pouvez rien. — » Vous ne-m'aimez donc pas? — Adèl^ » je vous adore. — Vous venez de dé- ^ cider votre^sort et le>mien. Croyez- S) vous que je sois -insenûble ? Que *» dis-je^ n^avez-vous pas vu Qombiea X» vous m'cétes -cher ? '— N-achevez pas. J j) — .11 ne -me reste i?ien à dire. — • '» Adèle 9 ]e suis au désespoir. •«— Du -» désespoir, quand on aime| quand D on^est aimé ! — Jé%)e peux préten- ^ dre à votre mam. — Votre fortune 3) est bornée, je le sais; mais je suis 9) riche , et quel plus noble emploi » ferais-je de mon biea? que de le pa^ » tager avec l'homme que je j)réfère?

» Je suis de qualité ; mais vous avez :D un emploi rhonnéte-, des vertus et 3> l'estime de M. de TOseraie. Ces titres ^ valent les miens ; m^on ^mari n'eu *if> avait pas d'autres. D'ailleurs, mon '7> ami / doit-on craindre le monde; ^ quand on .n^'a rien k se reprocher /

9 Sst-cc

BC ROBERVILLE. 21^

. » Est-cû au sein de la félicité qu'on j> entend ses vains murmures, qu'on n daigne sy arrêter? Vous aimeas f> Adèle, vous venez de lui dire , » Adèle est à vous«

« Je ne sais , s'écrie la marquise , 0 quand il plaira à M. de Roljerville ;i de nous rendre madame d'Archi- ^> court. Cette journée est la plus » maussade que j^aie passée de ma #> vie* Pas une saillie ^ pas un Irait » piquant. Les uns se parlent dans le t% coin d'une croisée; les autres les i) regardent sans dire un mot. Je n'y » tiens plus , je vous le déclare. La D gaité est mou élément : il faut que i) j'y rentre. Reyeillez-vpus , mes- » sieurs , faites avancer nos voitures». » elpartons tous pour mon château.

. ^> La liberté qui règne à la campagne, » vaut'bien l'auguste gravité de ce sa-

- » Ion ; les petits jfîux sont préféraji blés à des sentences , etles espiègle-

l. lO

ai 8 MONSIEUR

» ries à des réflexions. Allons , mon » beau monsieur, ajouta t-eile en n prenant la main de Roberville, n conduise2-moi à mon carosse. Si ))nos amusemeusvous paraissent auj> dessous de vous , vous philosophen rez avec qui faon vous semblera » dans mes bosquets solitaires. »

Robervîilô se laissé conduire: c'est un homm« hors de lui^ incapabled'avoir une- volonté. II est dans le carosse de la marquise; elle Itii parle ,il n'entfend pas. Un jeune colonel répond pour lui. La conversation s'engage; ons^agace, on s'égaie, on rît; on laisse le philosophe mélan* colique à ses penié^s. Elles étaient sans liaison, sans suite; sa tète était l'image du chaos.

Madame d'Archicourt avaitélé piquée qu'on l'eût interrompue au mofneut ouRobervîlle étaitdans la nécessité absolue de s'expliquer. L'aveu

* DC robeuvillz. ^iig

de ses sentimens ne s'était écliappé <|u*avec un effort pénible j c'étsiitune victoire de TaniQur sur la pudeur, Faudra-t-il <ju elle revienne au point d^oÎL elle partie ? Est-il concevable que Roberville ne soit pas tombé à ses pîeds, ivre d'amour et de reconnaissance ! Comment s'est-il laissé enlever par une femme qui lui est indifférente? Cette conduite, est inexplicable. Cependant il aime. Ses moindres actions , son silence m'i^me peignent un sentiment profond » insurmontable, ïl est réservé, tjqiide..

Il acraiutde se laisser alleràrimpulsion de son cœur , de me, donner en spectacle à des gens toujours disposés a trouver aux choses les plus sérieuses un côté ridicule. Il y a. des bosquets à Sceaux. Je m'y égarerai avec lui. L'occasion ,1a solitude, un

regard, décideront notre comnr^n

* m I II I II— —p

bonheur.

C'est aiiisi que madame d^Âchi*

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