‹ Monsieur de Roberville (volume 2)Chapitre 13 sur 24 · MON SIEUR · texte numérisé non relu

MON SIEUR

court passait d'une idée à une autre, rejetant celle qui blessait son amour, adoptant cellequi le flattait. Ses compa{j;nons de voyage avaient le caractère , la légèreté d'esprit de ceux* qui Voyageaient avec Roberville. Comme eux, ils parlèrent du vaudeville du Jour; ils ajoutèrent un article à la chronique scandaleuse^ et ils abandonnèreiit la femme charmante à ses réflexions.

On arrive. Chacun s'occupe d'abord de sesarrangemens particuliers, et ces dispositions prennent le reste de la soirée. Roberville, rendu à luimême , s'enfonce dans lés bois. Il y cherchele calme qù'oti n'y Irouvejamais, quand le cœur est. agité. Il va, il vient, il s'eftbrce de se recueillir, de se retrouver. Les derniers mots ^e madame d'Achicourt se présentent à sa mémoire trop fidèle , et ajoutent au trouble de ses sens. D'un

DE ROlËEByiLLE. 2Ût

côté est le bonheur le plus parfbit auquel un mortel puisse atteindre ; de l'autre est la barrière insurmontable qu'il a élevée entre Adèle et lui. L'amour d^Adele ^ cet amour si naïvement, si franchement exprimé , est un malheur de plus* Son imagina* tion. frappée lui offre un objet fantastique ; c'est sa maltresse , connaissant enfin l'obstacle qui les sépare, révoltée de sa dissimulation et de sa bas^ sesse , l'accusant de perfidie , lui reprochant l'abus de sa confiance^ lui redemandant le repos de son cœur , le retour de ses jours sereins qui s'écoulaient au sein de l'innocence et delà paixj et qu'il ne peut plus lui rendre. Il entend ses plaintes, il voit ses pleurs. Ce tableau déchirant le jette dans un accès de déses* poir. lierre çà et là , une pièce d^eau l'arrête ^ il la considère ^il rit du rire d^un insensé. Bientôt la fureur s'empare de lui; ses nerfs son tendus , ses

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muscles en contraction. ..« «Termî- X lions à-]a-foîs et mes combats et 31 mon supplice.... » Il s'est précipité.

Adèle , simple comme lanatnre , bclltî comme, elle , s'occupait ptîu des recherches de l'arict des commodités inventées par le luxe. Elle avait laissé à ses fenimesle scinde sonapparlement et de sa toilette ; elle cherchait son amant. Déjà elle l'avait dis* tingué à travers le feuillage, elle l'avait perdu sous répaisse ur du bois; elle le retrouvait pour le perdre encore. Elle avançait lentement. Son pied agileétait retenu par la décence qu'elle n'invoquait jamais, et qui Tac compagoait toujours.

Un bruit sourd frappe son oreille; ellenesailàquoi l'attribuer. Ce bruit se prolonge ; elle croit reconnaître vh effet de Feau Tortement agitée ; elle s'alarme. .. Si c'était lui.. ..Celte seule pensée impose silence à toute

DE RO^E RVILLE. aaS

espèce de çousidératioDS. Elle s'é* la née , elle coart , elle jelle un cri , elle se précipite après sou amaut.

Le bassina peu de profoudeur« Le malheureux n'a pu y trouver la mort q^u il cherchait , et qui eut prévenu de nouvelles infortunes. 11 se sent relever, soutenir par une maia qui s'essaie à le rendre à la vie. Ses yeux se rouvrent: c'est son amante^ pâle, tremblante, qui a veillé sur ses jours, qui succombe elle-môme a H violence des sensations qui l'ont agitée. Il ne veut plus mourir. 11 prend Adèle dans ses bras , il Ven^ lève, il la dérobe à l'ardeur dusolejl, il la porte sous un ombrage toufTa^ il l'y dépose avec respect. 11 appelle; personne ne lui répand. Il s'éloigne, il va chercher des secours... L'abaor donnera-i-il mourante ?I1 i^evientjil se penche sur elle , il lui prodigue les noms les pli^s doux , il la presse dans ses bras^ Il voit , il touche des

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formes célestes , qu'il n'a pu jusqu'alors que soupçonner. II brûle, il s'égare, il ne se connaît plus Il ose

tout.

Adèle ouvre pcniblement lesyeux; elle les porte sur son amant^ elle souritû celui qui la déshonore.. . Bientôtelle sent sou outrage , elle s^indigne, maïs elle est sans force. « Mal- » heureux , dit-elle d'une voix languissante , lu ravis ce que Fhymen allait t'accorder. »

La foudre tfest pas plus prompte que l'cfTci de ces mots sur Roberville. Désespéré de n'avoir pu jouir , c'est maintenant la jouissance même qui le désespère. Il s'éloigne h grands pas au moment même oii Adèle a tant de besoin d'être rassurée , où son cœur flétri est avide de consolations. Il la laisse seule avec jsa conscience ^ en proie aux plus déchirantes réflexions.

Une porte s'oflreà lui; c'est celle du parc. Il sort , il est sur la route dePa-

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rîs; il marche ^poursuivi parle souvenir de son crime , par Timage de sa déplorable victime; il croit ne pouvoir mettre un intervalle assez grand entre elle et lui.

Il est dans la ville , il en parcourt au hasard différentes rues ; il ne peut échapper à lui-méme.U arrive machinalement devant la porte de M. de rOseraié. 11 s'arrête. • Ici, dit-il renpose en paix l'homme qui n'a rien à )) se reprocher. L'influence du vice » lui fut toujours étrangère. C'est * donc à moi qu'il était réservé de )) la lui faire connaître ! Je cède au » besoin de m'approcher d'un êlre » Vertueux ; près de lui je me croi- )) rai meilleur. Qu'il soit li U fois » tnon juge et mon consolateur.»

Il frappe* Le suisse effrayé de son désordre, refuse de l'introduire. Il viole le domicile de son ami ; il pénè*

tre malgré les valets ; il trouve de FOs^craie éveillé par le tumulte , inquiet sur la tatise qui le produit» H tombe h genouit devaut lui ; il prend ses mains , il les mouille de s^s larmes. Il veut parler; les sanglots coupent sa voix. Il cacbe sa tétc dans le sein de. son ami stupéfait. Il lui semblé qiie le sein du juëtè est un asile contre les remords. Il y respire plus librement.

Ses larmes Tont soulagé. Il répond aux! questions que lui adresse deFOseraîè. 11 commencé soii triste récit , cent fois interrompu par des exclama-»

lions de honte et de douleur.

c< Vous avez commis uu crime , » lui dit de FOseraîe, un crime irréj) parable. Vous avez voulu fuir, vous le deviez, vous le pouviez; on peut toujours ce qu'on veut forte-ment. Vous avez voulu mourir ,c'est la ressource d'un lâche.

DE AOBEATILLK^ l^'J

» L^homme courageux u'à-t-U donc » que la mon à opposer à' ses pas* » sîdns? Nojr^«-vous maincènam yj dans des larmes inutile^. Queser- 9 virom à madame d'Achicourt ces » larmes et rotre repemiir? SI votre >} faute n'a pas tes suites fatales qui »- éclairent la société, lui rendrez- » TOUS sa propre estime et le calme » dû cœur? Eloîgnea-vous de moi.

)> J'ai pardotiné des faiblesses; je ue » vivrai pas avec un bomme vicieux.

» Eloignez-vous , vous dis-jé , cesser » ccst étreintes ; laissez mes mains $ *» les vôjr es sont souillées. Allezpleu- » rer seul. Vous êtes indigne de m'ap- >» procliér. »

Il appelé ses gens. Il ordonne qu'on mette ses chevaux, qu'on porte •Robervillc dans sa voiture j qu'on le coixduise chez Itri. On détache rinfortuué de ce sein, où il trouvait un reste de vie et de consolation. Ses forcés Fâbandonnent. Il tombe privé de sentiment.

22^ MONSlECrii

Ce spectacle touche , émeut ie rOseraie ; mais iluc transige jamais avec sa conscience. (< Qu'on lui cou- » vreuu lit à l'extrémité de mamai- )) son. Qu'on veille à ses besoins, )) mais qu'on lui interdise l'entrée de » mon appartement. Qu'on aille jus- ))qu'à la violence , s'il ose s'en peri) mettre aucune. »

Il en était incapable. Son sang, enflammé par l'amour^ par des combats muItiplicS) parle sentiment de sa faute , porta au cerveau le délire du cœur» Une fièvre dévorante le saisit. Il appelé Adèle, il luidemandaitpardon, il voulait mourir à ses pieds. Les efforts continuels de deux hommes robustes pouvaient à peine le retenir sur sou lit.

Madame d'Achicourt était revenue à elle. Son œiilanguissant cherchait, appelait celui qui l'avait outragée,^et qu elle uepouvait baïn Madame d'A-

DE AOBERTILLE. ^2^

chicourt n'avait aucune expérience ; mais il lui semblait qu'on- ne s'éloigne pas dç celle qu'on aime, et qu'on vient d'offenser. Elle se lève ,ellcfait quelques pa$, elle s'inquiète, eUe s'^alarme, et poûrtantelleestloin de prévoirson malheur.

Elle reprend le chemin du château ; elle tourne lu tête à chaque pas; à chaque pas elle se flatte de rencontrer celui qu'elle ne reverra plus.

Elle rentre chez elle. Elle înterroge ses femmes , ses femmes ne savent rien. Après s'être mise en étal de paraître , elle descend au salon. Elle le parcourt d'un coup d'œll rapide , la joie y règne; Roberville n'y est pas. Elle sort, elle s'enfonce de nouveau dans les bosquets. Ella en visite les réduits les plus solitaires. Elle voudrait , elle n'ose appeler celui auquel, elle se croit irrévocablement liée : si quelqu'autre ^ue lui l'entendait ! Le

â3o MONSIEUA.

nœud qui les upitesl tout pour elle 5 sans doutQ ; mais qn esi-îl pour un moude toujours malin, toujours mé* disant ? Elle remonte au château.

Elle s^arréce devant la porte de Ho* bervUle. Elleva frapper.... Sa main tremblante retombe. Timide^ irrésolue, elle balance dntre la décence et Famour. Ira*t-eIIe au-devant de celui qui devrait lui faire oublier son audace par les empressem<îns les plus vifs, les plus délicats , les plus soutenus. .... Si cependant sa chute dans la pièce d'eau a eu des suites, si s sa santé est altérée, l'abandonnerat'clle à des soins étraugers ? Elle se iiVre à celle idée vraisemblable, consolanle. £lle se trouve le couragre d^une ame innocente 9, mais forte , qui se met au-dessus de tout ..Elle frappe : un laquais lui répond que Roberville n a pbint p^ru>

II faut renoncer à une dernière lueur d'espérance. Robervillc est

1)& BOBEATILLf.

parti., il rabandonne ,i] laioit, et daAS qnel moment, grand Dieu!

Elle rentre chez elleéplorée snéan* tie.

La eloche appelle à la salle à manger lés joyeux habitans da châtedu« Madame d'Achicourt fait dire qa'elle Txe descendra pas. On décide qu'elle et Robervillé sont fous ; qu'il faut se hâter de les marier pour les débarrasser l'un de Tautre. On se meta table et on nepen^e plus qu'au plaisir.

A mesure que les heures s'écoulent, l'état de madame d'Achicourt devient plus douloureux. Elle se re-* proche amèrement une faute qui n'est pasla sienne. Elle en prévoit les conséquences j elle frémit. Elle est en proie au désespoir; elle pe trouve

pa5un€ larme.

^ Puisque M. de l'Oseraîe Taime, D il doit avoir de» qualités , s'écri«- » trelle en sortant d'un long accable-

2^2 MOKSIEUR ^

» nient. Allons trouver l'homme res' » pectable. Confions à Thonneur le » secret de l'amour trahi. Que dé )) rOseraie soit mon appui , mon ji consolateur , mon guide*.. • Je suis » incapable d'agir ^ et même de 1) penser. »

Ellejsonue» ses femmes paraissent.

Elles sont effrayées de l'altération de ses traits , du désordre de ses idées. Elles veulent éveiller la marquise, u Non , dit madame d'Achip court p il me faut un ami ; ou » n'aime ici que là dissipation. Ma » voilure à l'instant même. — Hé, » oii irez vous, madame, dans l'état j» où voilà ? — Chez monsieur de y> rOseraie. »

Les femmes obéissent. Vertus , considération méritée, noble emploi du crédit , le nom de l'Oseraie rappelait tout ce qu'ily a de bon, d'honorable. Chercher un tel homme dans quelque circonstance que ce soit ,

DE BOBCATILLS. âSS

c'est user de sa rai sou : celle de madame n'est donc pas aliénée.

On part sans bruità l'aube du jour.

Madame d'Achicourt est chérie de ses gens : ses femmes partagent des peines qu'elles ne soupçonnent pas , et gardent un silence respectueux.

Son cocher seconde son impatience.

On arrive. On annonce riufortunée. Monsieur de l'Oseraie va la prendre au pied de son escalier; il lui présente la main. « Dispensez-vous » de parler } lui dit-il^ madame, je )> sais tout )) Usait tout , pensait-elle, et il ne me méprise point ! Je ne suis donc pas coupable. Je suis au moins bien malheureuse.

Il la conduit à l'appartement de sa femme. «Voilà, lui di-til , celle pour » qui je n'eus jamais de secret, parce » qu'elle et moi ne sommes qu'un.

» Dans la position oïl "vous êtes, c'est » une femme aimante qu'it vous faut; » un homme oblige^ il ne sait pas con-

Ui4 V0ir9^IEUA

X solcr. » U tire sa femme h Yécart; il lui adresse quelques mots, il sort.

Madame d'Achicourt se trouve plus faible de sou abscence. Résolue à lui tout dire, atout entendre »

il fallait qu'elle se préparât à une scène nouvelle qu^elle n'avait pas prévue. Madame de TOseraie vîtsda embarras. Elle ^'approcha d^elIe, elle lui prodigua ces caresses et ces marques de déférence qui annoncent Tamitié et l'è^tioie , et qui font renaître le courage , si elles ne remdènt pas le bonheur. Cèst dans les bras deceUe femme compatisss^nte q.ue< madame d'Achicourt retrouvauA peii de calme et des pleurs.

» On meurt quelquefois d^unedou* » leur lente , avait dit de l'Oseraie à » son épou$e>et jamais d'un coup )> violent. Si Fincertitude est le plus » cruel des maux , c'est peut-être par » sa durée. Ne l^a Ûattezpas d^unvain

DE AÔBEUVltLi:- ^55

ji espoir^ épargnez-lui une nouvelle

j» secousse; qu'elle sache qu'il n'y a

» n'en à espérer. L'accès doublera de

» violence , maïs il n'y aura que ce-

»lui-là.))

* Elles étaient assises sur un même

sofa.^ Madame d'Achicourt avait la

tête penchéesur l'épaule de madame

de rOsçraie , et ses larmes coulaient

dans son sein. Levait-elle ses yeux

surceux de l'amie que venait de lui

donner le malheur^ elle y trouvait

rintcrét le plus tendre 3 la compas^*

sfonla plus douce , et celane lui su&

fisaitpas. « Votre mari connaît ma

i> déplorable aventure, madame ;

n comment la connait-il? A-t-il des

:» nouvelles récentes de eelui... n

£lle ne put en dire davantage.

Madame de TOseraîe réfléchissait àlamanicrcde traiter, d*âdoucir un aveu aiussi délicat. Cette question , qui amenait nalurellemenfirn éclair*

2^6 MOMSIEOK

cissement aussi pénible qu'indispensable , la mit plus à son aise. Elle parla .avec le ménagement du à Finfortune 9 avec les égards qui rétablissent le faible dans sa propre estime, avec cette effusion ^ ce sentiment, ces tours heureux «qui ôtent aux expressions de ce qu'elles ont d'amer.

Madame d^Acbicourt apprit que son amant était marié. ^

Ainsi que l'avait préviï de l' Oseraie , l'accès fut terrible. Toutes les sensations violentes se réunirent à la fois dans le cœur de l'infortunée , et le déchirent. Le sentiment de sob déshonneur^ la crainte d^une maternité infamante, la privation absolue d'espoir, la nécessité de mépriser, de haïr l'homme qu'elle adorait, c'est plus quenepeut suporter une femme vertueuse et sensible. Egarée , .délirante, celle-ci s'accusait , elle accusait son séducteur^ elle accusait lo

BE ROBCRYILLE. 2Zj

ciel qui n'avait pas secouru ririuo- :ence. Elle maudissait le jour oiielle était née ; elle maudissait une vertu stérile qui n'avait pu la garantir ; elle maudissait un sexe qui se fait un (ra« vailj un honneur de perdre celles qui n'ont à opposer aux' pièges de la perfidie , que delà franchise et de l'amour. Ses belles mains meurtrissaient cesein , innocent comme elles.

Madame de TOseraie , tremblante , troublée , ne savait quel parti prendre:, madamç d'Achicourt était sourde aux raisoonemens , insensible aux caresses » inaccessible à la per^ suasiou. A chaque minute le désespoir augmentait d'un côté , et rembarras de l'autre. Madame de l'Oseraie fît appeler son mari.

« Madame , dit celui-ci à la dé-

jiplorable victime^ pourquoi cet

.^, égarement) pourquoi ces violences?

*> Madctirte d'Acbicourt, l'exemple^

'4o MONSIEUR

4oniba à genoux , et élevant vers le ciel ses maius et un front pur :

« Vous Fordonnez, mon Dieu! je )) supporterai mon infamie; je loa-

9» blierai,s'il est possible. Je vivrai »sans aimer la vie; je vivrai poar » remplir ks devoirs que le malheur : » m'a imposés. »

M. d«rOseraie saisit ce moment de résignation. Il enleva Tinfortunée.

Sa femme et lui la conduisirent à la campagne , non dans un de ces châteaux oii les plaisirs bruyans semblentinsulter à la douleur^ mais dans une maison simple et riante , où Ton €St toujours près de la nature. C'est ià que l'active amitié, que les soins compàtissans s'efforçaient de cica-' Iriser uneblessuredouloureuseetpro fonde. C'est là que mad. d^Archicourt respectée et chérie , était sans cesse distraite de sa peine. Voulait-elle descendre dans son cœur , un ami l'arrachait

BE AOBEAV4LLS. ^4'

cliait à elle-même , et la ramenait aux seotimeos doux el coq^olaieurs.

Son lit était dressé dans la chambre de Mad. de TOseraie. Leurs paupières se fermaient au milieu d'un entretien» dont l'aimable sensibilité faisait seule les frais. Un songe pé« nible agitait*t-U l'infortunée, Mad.

de rOseraie^ toujours attentive^ tirait :son amie. d un sommeil fatigant» lui parlait» dissipait des idées sinistres, et la rendait au calme et au reposv

De rOseraic avait rendu à Mad.

d'Acbicôurt un autre service non moins essentiel. Il avait dérobé à 5a mère la connaissance du triste événement» et le spectacle de la douleur d'une fUle qu elle idolâtrait^ Il avait écrit à Mad. deVerville^ qu'on avait lié chez lui une partie de campagne; qncMad. d'Achicourt n'avait pu se donner exclu'sivement à la mar-

<[uise ; qu'elle a%ait cédé à ses ins- /. II

^^2 ItfOKSfSUR

tances, et qu H la lui rendrait dans un mois. Mad. de VenriUe avait répondu'avec franchise, qu^el le était

• charmée qire sa fille apfirlr à choisir ses amis , et qa^^Me était Nattée que M. de FOseraie voulût bien êtreie sien.

On avait ri chez la marquise du départ brusque et original de Roberville. On s'occupa davantage de ràbsénce dc'Mad. d'Achîcourt. La disparuMoh d'une^femme <3harmante est trn événetiiént à la catnpa'gne.

-M. lé corriie^'M. le cheVaKer jugèrent 'qu'ils ramèneraient la fugitive. Ils

• protestèrent j en riant , qu'dle ne résister&it pas aux séductions de leur

'esprît'ct d€ leur figure , et ce quils disaient en riant, sérfetrseiiieiit ils le pactisaient. " ^ ; .' Leur visiieétolirdit un pleùSïakl.

de y ervrlle; Elle sentait que sa fïHe devait être ïiccufsée au -moins de

DE RjOBSRVILLX. ^^$

bizarrjetie*. II fallait ré|>oadre , et mentir ne remédiait à rien. Elle jugea que, n^ pouvant jiiiSii&er s^ fille de-l'ou^li. des convenances, elle devait Irai faire honneur du motif qui l'avait déterminée.. Elle avoua que^ faMguée du tumuUe, elle était allée reposer sa tête et nourrir son esprit chez* M. de l'Oseraie. ^

. Il est incot^cevable, disait le chevalier, qu'on soit aussi impoliraent raisonnable à vingl ans. Partir à^trois lieuresdumatin^ reprenait le comte, sansf avoir piis congé dô personne I Fuir les jeux et les plaisirs pour aller philosopher entre deux tristes époux!

Je ne lui pardonnerai jamais,^ s'écria la marquise. Elle se plaignit partout d'un procédé inoui , indécent. Le moiide blâma le procédé , mais^ il jugea que^Ia société de Mad. de FOseraie convenait mieux à uno jeuue femme que celle de la marqui^.^ Un mois était écoule. Certaine

^44 MONSTSXrK

crainte n'existait plus^ et elle avait eu cela d'utile, que Mad. d'Àchîcourt était parvenue à se vaincre , et qu'il ne restait de^ ses premiers transportas , qu'une nvclancolie qui la rendait plus intéressante, et qui n^avait rien de dangereux. On ne craignait plus de la laisser à ellemême. De rOseraie partait tous les matins; il allait à Paris suivre ses affaires; il revenait lé soir. Les dames travaillaient,^ jouaient^ causaient. Quelquefois Mad. d'Achicourt se retirait dans un petit bois.

Elle se laissait aller à une profonde rêverie. Un livre instructif ou agréable s'échappait de ses mains; une larme tombait de sa paupière; mais^ ces larmes n'étaient plus bru^ lantes. Elle se levait pour échapper a son cœur : son cœur la suivait partout»

Elle sentit enfin qu'il était tems de cesser d'être à charge à ses amîs.ElU

DE ROBBllTILLE. sA^

se proposait de rentrer chez sa mère, d'éviter le moude, et de vivre avec un irès-pctll nombre de persouues choisies. Elle fit gouler ce projet à Mad. de l'Oseraie. Elle allait Vexé-* cuter, lorsqu'un incident impréru changea sa .manière da voir et de sentir* ^

De roseraie ét^h h Paris ; sa femme était occupée dans rintérieur de la maison ; Mad. d'Achicaurt effeuillait machinalement quelques rosefiTen prenant le frais dansla^cour.

Le piéton de la poste aux lettres entre et remet à la jeune dame celles qui étaient pour la maison. Elle regarde les adresses..... L'écriture de l'une d'elles la frappei... Vous voms rappeleas qu'elle avait reçu quelques billets de celui....

Le paquet est volurniueua^^ il osi à son adresse* Celle lettre fait pal** piler un cœur trop tendre; un sen».

^liment à demi vaincu se réveille avci?

Il *

a/^6 MOK81E0R

violence ; il est combattu par le ressentiment, par le mépris; mais il existe tout entier; il est dangereux, elle le sent, et il ne dépend pas d'elle de l'éteindre*

Troublée, éperdue, elle court vers son amie. c^La lirai-je, lui dîtrelle?

» — Non, répond avec fermeté Mad.

» de rOseraie. — Mais , s'il était » moinâ coupable que les apparences » Tajinoncent? — Le crime est avéré* » — Que ferons-nous de cette lettre ?

7è — Brûlez- la. — Il croira que je )) l'ai lue : où est alors l'inconvé- » nient de la lire ? — Renvojez-la- ;) lui. —Et, oii est'il? Bon Dieu!

' » — J'ai son adresse. Donnez- moi p. cette lettre. — Adèle, vous avez

- » brisé le cachet! — C'est par inad- )) vertance. »

C'est aussi sans y penser qu'elle ouvrait insensiblement le paquet, eu écoutant son amie , en lui répondant. £st-il possible de ne pas lire

DE H'ÔiCHVltlK. 3^J

\fne lelire ouverte , quand on le désire vrvemcnl , et qu*on tfa pour témoin que Tindulgente amkié ?

« Un instant va détruire l'effet de t> tous nos soins, disfih Mad. de » rOscraîe, C'est la dernière fois que » je m'occuperai de lui , répondait » l'infortunée w.

H écrivait qu'il revenait des portes du tombeau , oii Tavait conduit le sentiment de son crime. Il parlait de son amour naissant, de la résistance qu'il lui avait opposée, de la résolution d'avouer ses engagemens, de l'impuissance où il était de le faire, dès qu'il voyait Fobjel aimé. 11 rappelait son respect , le silence qu'il avait gardé après les ouvertures les plus séduisantes. Il nommait son attentat une^erreur des sens. Souvent il s'accusait, mais il prouvait qu'il n'avait eu d'autre inleulion que d'adorer, en secret, celle dont il n'avait p ù s'éloigner. Il était indigne d'elle,

il le sentait ; mais il espérait au moins qu elle ne le mépriserait pas, et qu'il pourrait se justifier plus complètement, lorsqu'elle lui permettrait de la revoir. La lettre était brûlante, comme le cœur qui Tavait dictée.

Elle devait porter le ravage dans une âme disposée aux plus fortes émotions. C'est ce qui arriva.

(( Non^ s'écria Mad. d'Achicourt, » il n'est pas coupable ! C'est un » malbeur ^e moins pour moi. Je » lui rends mon estime; mais je ne » le verrai plus. — 11 vous cher- » chera , vous Taimez , vous serez » faible encore. Vous en gémirez, n Adèle ; mais enfin, l'habitude étouf-^ » fera le remords. ;«^ Que dites^ » vous, mon amie ? Tout moa être » se soulève à celte seule idée. -«^ » La vertu ne transige jamais. Elle » fait le ^crifice entier, absolu , )> parce qu'elle ne présume pas de 0 ses forcejs. Il vous cherchera, vous

DE ROBERVILLE. ^4^

» dis-je. — Je meiiraî Dieu enire » lui 'et moi. — Y pensez -vous , » Adèle ? Remplissez le but de la » nature ; faites le bonheur d'un » * galant homme. — Moi , tromper I » Unir une femme dégradée à un jr*êlre respectablei Aimer un autrç » que lui! Jamais. — Il n'est point » de' passion éternelle —-Je ne puis >) aimer qu'une fois. — Fuyez donc , 3i> c'est le seul parti qui vous reste» j) — Je ferai plus : la Valière s'est » punie; moi, je m'immolerai. »

De rOseraîe arriva. 11 combattit une résolution subite, et, par cela -seul, inébranlable en ce moment.

Les femmes ont aussi leur genre d'héroïsme : c'est celui du dévouement; comme nous, elles aiment à sortir de la route commune, à se distinguer^ à fixer l'attention. Moins enthousiastes, peut-ôire, elles le sont avec plus de ténacité , et la

350 MONSIEUR DE KOBERTILiLE.

raison ne peut rien, tant que Tenthoosîasme dure. De TOseraie se flatta que la solitude , les ausiéri.lés du noviciat ramèneraient Mad. d'Acliicoiirt à des sentimeusfnodérés : il céda, ne pouvant faire mieux.

Elle partit. Elle descendit chez son notaire. Elle signa Tabainjon de sa fortune à sa mère et à ses frères.

Elle entra dans un cloître, et les portes d'airain se fermèrent sur elle pour ne se rouvrir jamais.

C'est de là qu'avant de se courber sous le cilice et les macérations, elle écrivit , pour la dernière/ fois , à son amant. Elle ne lui reprochait rien; elle ne faisait pas valoir son sacri*»

iice. l^Ue disait un éternel adieu :

elle n'avait pu se priver de cette consolation, a Dieu seul peut occu-^ » per un cœur oii vous avez régné. )>

Vanitas %anitatum , et omnia vanitas^ FIN ou TOBflE PAEMISRa

DE

ROBERVILLE.

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