‹ Monsieur de RobervilleChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

XJne petite intrigue de cour.

En mangeant sa côtelette , en vidant sa bouteille de Mâcon , Roberville parloit de ce qui venoit de lui arriver à un monsieur qui dînoit à côté de lui. Le monsieur trouva fièssimple ce qui paroissoit très-extraordinaire au narrateur. « Si vous n'eussiez parlé à personne «• de votre dessein d'approcher le roi , vous « fussiez probablement parvenu Jusqu'à la ga- « lerie, et peut-être eussiez-vous trouvé l'ocu casion de remettre votre mémoire à Sa (c Majesté. — Ah! le roi passe tous les jours « dans la galerie ? — Pour aller à la messe. « — Et je lui aurois remis mon mémoire? — u Je n'ai pas dit cela. — Qu'avez -vous donc « dit? — Que ce qui est difficile, n'est pas « impossible, et qu'avec de la patience.... — u Oh ! je n'eu ai pas du tout. — Non ? en ce

« cas je \ais vous indiquer un moyen qui a « réussi à plus d'un soUiciteur. —Ah! voyons « ce moyen. — On a quelquefois une jolie « femme, une jolie sœur , une jolie cousine. « — J'en sais quelque chose. — Quand on n'a « rien de tout cela , on loue une fille de la « rue St.-Honoré ; on l'habille convenable- « ment; on lui fait prendre un maintien mo- .. deste ; on lui recommande de ne pas jurer ; « on se place avec elle sur le passage du roi. u Le roi la regarde ; elle baisse les yeux , en (( laissant échapper un sourire presqu'imper- A ceptible , et elle tâche de rougir. Le roi s'ap- « proche, et il prend, en lui parlant, un M ton d'indifférence, dont personne n'est dupe. « La belle allonge le bras, en répondant à Sa « Majesté, et qu'elle ait dit une balourdise ou M non , le placet est à son adresse.

« —Ma femme fera la fille à ravir. —Bon , « celd vous épargnera un loyer. Et madame « est donc jolie , dit un autre monsieur, qui « n'avoit pas parlé encore , mais qui n^avoit « pas perdu un mot de la conversation? — m Ma femme est une des plus belles femmes de « Paris. — En vérité ? — D'honneur. — Quel », âge? — Vingt et un anS, — C'est un peu vieux. H N'importe , revenez demain, et madame par- « lera au roi. — Vous plaisantez. — Apprenez, M monsieur, qu'en affaires je ne plaisante ja- « mais. — Qui donc êtes- vous , monsieur , qui

« aTez tant de crédit , et qui dînez si écono- « miqueraent ? — Passons dans le jardin ; je « vais vous le dire. Je suis , monsieur , le M valet de chambre du valet de chambre coif- « leur de M. Bontems , premier valet de cham- <( bre du roi. Quand je veux faire re'ussir une « affaire, j'en parle à mon maître, qui en *< parle au sien. Je ne garde que dix louis; j'en « donne quinze au valet de chambre coiffeur... i< — J'entends. Pour parler au roi, il m'en " coûtera vingt-cinq louis. — Payés d'avance, u c'est la règle. — Monsieur, je ne les ai pas « sur moi. — Vous les apporterez demain. — « Et si je ne parle pas au roi ?.... — On ne a vous rendra rien ; c^est encore la règle, — « Voilà une règle bien singulière. — C'est la « mienne, et je ne m'en dépars jamais. Demain '< ici , à la même heure, si la chose vous est « agréable, u

Je pourrois bien perdre mes vingt-cinq louis, pensoit Roberville en retournant à Paris. Ma foi , qui ne risque rien n'a rien, dit le proverbe, et je donnerois ce qui me reste pour culbuter ce Merlicourt qui fait l'insolent avec le mari de sa maîtresse.

Roberville se rend à l'hôtel de madame d'Atys. Il lui raconte ce qui s'est passé; il lui fait part de ses projets pour le lendemain. Madame d'Atys est enchantée de paroître à la cour : plus d'une femme honnête eût accept»

( 2^9 ) la proposition avec le même plaisir. Madame d'Atys n'a plus d'autre pensée que de briller dans une embrasure de fenêtre, d'y être remarquée , et d'entendre chuchoter autour d'elle : Qu'elle est bien! c'est encore ce qu'une femme honnête e'coute très-volontiers.

On fait des châteaux en Espagne pendant le reste de la journée. On se couche tard : on dort peu, on se lève matin. L'embrasure de croisée, les cordons bleus, le roi, tout cela fatigue, obsède l'imagination , qui cependant reproduit sans cesse les mêmes idées. Zulime épuise tout son art pour embellir un des plus séduisans objets qu'eût formés la nature. La soie, l'or, les diamans couvrent madame d'Atys, sans rien dérober de ses grâces. Roberville s'est mis aussi avec le plus grand soin. Il prend de l'or dans ses poches- La voiture neuve, les chevaux soupe de lait, les harnais piqués en argent, tout est prêt. On part, on brûle le chemin, on est arrivé.

Il étoit temps. Merlicourt n'étoit vengé qu'à demi. Il lui restoit à punir celle qui lui refusoit des faveurs qu'il avoit dédaignées un moment. Merlicourt étoit allé chez le lieutenant de police. Il lui avoit peint ses erreurs avec toutes les apparences du repentir. Il sembloit gémir sur des prodigalités qui fîniroient par le mettre au-de.'^sous de ses affaires. Il supplioit le magistrat de le sauver de sa propre foiblessc, €a le séparant d'un objet trop dangereux. U

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