JO
(:23o) distribua de l'or dans les bureaux , et on ne tésistoit pas alors à ce mobile-là. On trouva des noies qui rappelèrent que la petite dame avoit déjà été enfermée; on y ^it que depuis sa sortie du couvent sa conduite avoit toujours été équivoque; et comme il n'y a pas à balancer entre une fille entretenue et un homme qui sert bien l'état , et qui ne tient pas à quelques rouleaux , l'ordre d'arrêter madame d'Atys fut expédié.
Il n'est pas agréable de descendre d'un équipage galant à la porte d'un traiteur. Mais puisqu'il falloit y Terri ver à pied ou en carrosse, Roberville jugea qu'il valoit mieux faire filer la voiture jusque-là. Il descend seul, il entre; il trouva son homme, au moins aussi impatient que lui, qui le regarde d'un air de satisfaction , et qui lui demande où est madame. « Dans « mon carrosse. — Il faut que je la voie. — « Venez. »
Le négociateur s'étonne en voyant la richesse de l'équipage et les charmes de madame. «< Elle est fort au-dessus de l'idée que je m'en « étois faite. Le succès de votre affaire est sûr; « mais je suis forcé de changer quelque chose « aux conditions de notre traité. — Comment « donc, monsieur? — Oui, monsieur; je vous « ai pris hier pour un petit particulier , et « vous êtes un homme opulent. J'ai cru qu'il « ne s'agissoit que d'une jolie femme, et vous « m'amenez Vénus en habit de cour. Mon tarif
( 23i ) « Tarie selon les gens à qui j'ai affaire. Quiu- «f tuplons la somme convenue , et agissons à « l'instant. — Mais, monsieur,... — Le succès^ « est sûr, vous dis- je. — Mais cent yingt-cinq
« louis — Ne sont rien pour un homme
« comme vous. — Je conviens que je suis au- «t dessus de cela. — Donnez-les donc. — Dia- ♦< ble, diable! — Alhn», vous faites l'enfant... « Ah, mon Dieu ! que vous êtes lent à dénouer « les cordons de cette bourse ! — C'est que « cent vingt-cinq louis... — Font trois mille « francs , je le sais. Allez donc , quinze louis « encore, s'il vous plaît. Voilà qui est bien. « Allez m'attendre au Tapis Vert. Dans uu m quart d'heure, vous aurez de mes nouvelles.
« Si cet homme étoit un escroc , disoit M madame d'Atys en prenant le bras de soa « mari , et en recueillant soigneusement les «oeillades qu'on lui adressoit déjà de tous les « côtés. — Si cet homme est un escroc , nous « aurons perdu mille écus. Mais s'il est de «« bonne foi, nous sommes vengés de Merlicourt j « j'obtiens sa place, je la fais faire par Du- «» rocher, je vole peu, je passe pour un très- «• honnête homme ^ et je jouis de la vie. b
Le Tapis Vert est comme chacun le sait,
«ne grande et magnifique pièce de gazon ,
bordée d'allées d'arbres et de bosquets char-
imans. G'est-là que les femmes à prétention
alloient se faire voir , et il y avoit toujours
beaucoup de femmes. C'est-là que se rassembloicnt tous les amateurs , et il y avoit toujours beaucoup d'hommes. Dès que madame d'Atys parut, les amateurs se réunirent autour d'elle. Dès que les autres femmes se virent abandonne'es, elles lui cherchèrent des imperfections; elles lui en trouvèrent mille. Les regards passionnés des hommes la vengèrent , et elle disoit , de manière à être entendue , que les hommes de cour sont des êtres f barmans !
A ces mots, un cordon bleu, qui épioft l'occasion de parler à Vénus en habit de cour, lui proposa son bras , et offrit de lui faire voir Versailles. Le bras d'un cordon bleu donne de la considération à une femme quelconque , et le bras fut accepté. Un cavalier, brillant de parure , de jeunesse et de santé, vint se placer devant Roberviile , et l'obligea à s'arrêter. Il ne proposa rien : il prit le bras que le bon mari Tenoit d'abandonner. Il étoit clair qu'un homme qui se met familièrement à côté d'un cordon bleu, doit être d'une naissance distinguée, et madame d'Atys n'eût garde de retirer son bra'^^ Elle entendoit à droite et à gauclie des propos galans , de ces jolis riens que savoient prodiguer les Français d'alors, et qui tournoient si facilement la tête à toutes les femmes. Madame d'Atys ne trouvoit pas le temps de répondrc; et elle n'y perdoit pas^ mais un sourir»
( '233 ) enchanteur ëtoi t le prix de chaque mol agrcahle. Elle ne cessoit de sourire; elle étoit ivre d'orgueil, etRoberville , dont on ne daignoit pas s'occuper, marchoit derrière , en se grattant l'oreille.
Tout à coup , on entend murmurer : Voilà M. Bonteras. Toutes les femmes connoissoient M. Bontems; toutes cherchoient à fixer l'attention de M. Bontems j toutes savoient à quoi menoit sa protection.
M. Bonteras ne fut pas incertain sur l'identité' de l'objet qu'il cherchoit. D'Atjs brilloit au-dessus des autres, comme Diane efFaçoit ses nymphes, ou plutôt comme Calypso, qui n'étoit pas tout-à-fait aussi chaste. M. Bontems s'approche; il salue assez légèrement l'homme au cordon bleu; il lui dit quatre mots à l'oreille, et celui-ci se retire. Le cavalier éle'gant, qui tenoit l'autre bras , n'a rien entendu : mais il est au courant des affaires. Il fait à madame d'Atjs une profonde révérence, et se perd dam la foule. Roberville se dispose à reprendre la place qu'on lui a enlevée. Bonteras devine d'abord un mari. Il lui demande si madame a son mémoire; Roberville répond qu'oui. « En ce « cas, attendez ici. levais introduire madame M dans le cabinet du roi. » Roberville supplie humblement M. Bontems de le protéger, m Voi- « là, lui dit le Bonneau du jour, la plus puis- « sanle des protections. » Il dédgnoit madame^ et il disparoît a\ec elle,
Ils «'enfoncent dans des corridors obscura > ils montent, ils descendent des escaliers dérobes, ils arrivent à un petit logement fort sombre, mais élégamment décoré. Madame d'Atys demande si elle est chez le roi. « Vous êtes chez « moi, lui dit Bontems. — Et pourquoi chez « vous, monsieur? — Il est de règle absolue, « madame, que je sache ce que Je présente à « mon maître. Je suis très-satisfait de ce que je « vois j il me reste maintenant... — Je ne vous « entends pas, monsieur. » lîontems jugea inutile d'en dire davantage à une femme qui n'entendoit rien ; mais ses procédés devinrent si clairs, si vifs, que madame d'Atjs s'écria : « Je ne vous permetterai pas cela , monsieur, n C'étoit la première fois qu'elle disoit non. Mai» Bontems n'étoit pas beau.
Il iuvoquoit la règle absolue ^ invariable. Madame d'Atjs se défendoit toujours. « Vou- •< lez-vous, lui dit-il enfin , parler au roi, et « jouir des honneurs de sa couche ? vous n'a- « vez que ce moyen d'j parvenir. » A ces mots, la tête de madame d'Atys se monte. Déjà elle se voit sur les marches du trône j elle distribue les grâces; elle dispose des emplois, des honneurs ; les grands de l'état sont à ses pieds. Elle cède, en pensant que le chemin qui conduisoit jusqu'au roi, étoit un peu détourné.
Bontems sortit , et envoya une femme de chambre, qui avoit le lalent et l'iaabitude de
( 235 ) mettre celle qui devoit être pre'sentée , en état d'être de'sliabillée en un tour de main. Une heure après , il yint prendre madame d'Atys , et la conduisit avec autant d'égards et de marques de déférence , que s'il ne se fût rien passe entre eux : l'étiquette l'ordonnoit , et M. Bontems ne vouloit pas qu'on pût soupçonner qu'il étois le huila de son maître.
Les charmes de notre belle firent sur le prince l'impression qu'ils produisoient sur tous ceux qui la vojoient. Elle fut accueillie de manière à justifier ses espérances. Elle présenta son mémoire. Le monarque prétendoit s'occuper de toute autre chose que de lecture. Une sujette n'a rien à refuser à son souverain, tout le monde sait cela ; mais l'expérience avoit appris à madame d'Atjs que les conquêtes faciles sont celles qui flattent le moins. Elle résista précisément autant qu'il le falloit , pour donner une certaine idée de sa pudeur; et elle mit dans sa résistance la coquetterie propre à ranimer des sens presqu'é teints.
Un amant de cet âge, tranchons le mot, un vieux libertin , éprouve le besoin de longs intervalles , et il est bien aise de les remplir d'une façon qui empêche sa belle d'en calculer la durée. Or , quel moyen plus sûr de distraire une femme de certaines choses , que de l'occuper de ses intérêts? Le roi prit le mémoire, et le lut fort bien. Si de honteuses foiblcsses
( 236 ) de'shonoroient le prince , il n'en etoit pas moins éclaire' et judicieux , quand ses passions satisfaites lerendoient à lui-même. Les friponneries de toute espèce, dont il tenoit la preuve , le mirent en fureur. 11 jura qu'il feroit pendre Merlicourt et ses principaux agens, et il envoya chercher M. le chancelier.
Il paroîtra un peu extraordinaire qu'il choisît ce moment pour parler d'affaires se'rieuses. La gravité du premier magistrat du royaume ne devoit pas s'accorder avec le dc'sordre de toilette de madame d'Atys. Mais l'étonnement cessera , si on se rappelle que la favorite en titre jouoit avec la perruque de M. le chancelier , et que celui-ci oublioit à ses pieds la dignité de son rang. Oh ! le bon temps , le bon temps !
Le mémoire de Roberville, celui de M. de la Galissonnière sont remis au chancelier , avec l'ordre de faire arrêter Merlicourt et ses complices, et de nommer des commissaires pour instruire leur procès. Un coup d'œil suppliant et enchanteur à la fois , vaut à madame d'Atys la promesse de la place de directeur général des vivres. Tout le monde est content , et chacun agit d'après l'impulsion qu'il vient de recevoir. Madame d'Atys est plus complaisante que jamais j son auguste amant oublie de nouveau son âge ; le chancelier relève sur le mémoire les noms des délinquans ; des ordres sont expédiés pour les dilféiens ports.
( 137 ) Déjà des agcns de la police s'étolwit perlés à l'hôtel de madame d'Atys; déjà Merlicourk s'éloit placé à une croisée d'un café voisin , pour la voir monter en voiture, et jouir de sa peine et de sa confusion. M. Marais arrive au grand trot d'un cheval noir boiteux et d'un blanc aveugle, qui le traînoient dans un fiacre jaune à moulures rouges, doublé d'un vieux point de Hongrie. On avoit jugé dans les bureau-x , que puisque Merlicourt étoit condamne, on ne lui devoit plus d'égards; que la lettre de cachet lancée contre lui pouvoit avoir été sollicitée par quelque jolie femme; que cette jolie femme pouvoit être madame d'Atjs comme une autre, et qu'il étoit au moins prudent de suspendre, afin de ne pas se mettre mal avec quelqu'un qui avoit incontestablement de puissantes protections à la cour.
Eu conséquence, M. Marais apportoit à soit confrère l'ordre de ne point agir, s'il en étoit temps encore, ou du moins de se retirer sans bruit, s'il avoit parlé. Il apprend que Zulime a déclaré de bonne foi que RoberviUe et sa femme sont allés à Versailles , et que madame devoit être présentée par M. Bontems. Une simple conjecture se convertit en certitude , et Marais s'écrie aussitôt que son confrère a mal conçu la mission dont il est chargé; que son erreur alloit compromettre la réputation d'une femme respectable; qu'il s'agissoit d'arrêter
(238 ) Merlicourt, et qu'à la vérité on ayoit ajouté verbalement qu'on pourroit le trouver cher
madame d'Atys; qu'enfin « Voilà votre
« homme, dit ZuJime en interrompant Marais. « Le voyez-vous, là, au café de Flore? » Malais s'élance, il part comme un trait, il entre, il prononce le fatal de par le Roi.
Merlicourt pâlit et monte dans le fiacre dou- We de point de Hongrie. On le mène à la Bastille, et l'ex^directeur général disoit en se promenant circulairement dans une chambre ronde de trois pieds de diamètre. « Il est bien " Singulier que je me trouve en prison, au mo- « ment où je comptois y faire mettre mon in- « fadelel » ranitas vanitatum!
Il étoit septheures du soir, et Robervilleattendoit toujours M. Bontems au Tapis Vert. Il se promenoit, il s'asseyoit, il marchoit, il bâilloit , Il tempêtoit. Si les amateurs d'un sexe charmant demeloient d'un coup d'œil une jolie femme au miheu de cent autres, les femmes de ce tempsla, plus modestes, plus timides en apparence , etoaent aussi très-justes appréciatrices du mérite extérieur; et sans sortir de la réserve que leur impose l'usage, t\Us sa voient regarder un bel homme de manière à l'encourager. Roberville, occupe de ses projets d'élévation , ne s'apercevoit pas qu'il fixoit l'attention de la plupart de ces dames. Deux d'entr'elles vinrent enfin s'asseou- sur un banc de marbre, dont notre héros
(^39) occupoit un bout. Il est tout naturel que des femmes fatigue'es s'asseoient , et deux femmes qui causent n'ont rien à craindre de la médisance. Il est vrai que celles-ci auroient pu prendre un autre banc que celui où venoit de «e placer un très-joli homme. Mais elles en étoient éloignées de deux pieds et demi au moins; elles ne daignoient pas le regarder j qu'avoit-on à dire?
Cependant, un intervalle de deux pieds et demi n'est pas impossible à franchir. La conversation de ces dames étoit très- animée, et on ne parle pas vivement, sans que le corps s'agite un peu. Sans le vouloir , sans même y penser , et surtout sans s'en apercevoir^ elles se trouvèrent assez près de Roberville, pour que l'une d'elles le louchât de son éventail. Quand on a donné un coup d'éventail' à un inconnu, on ne peut se dispenser de lui adresser quelques mots d'excuses. Un homme qui sait vivre , ou qui a seulement des yeux, répond toujours à une jolie femme, et lorsqu'on a commencé à se parler, on continue ordinairement, quand on se con- •vient.
Roberville , qui étoit d'abord à un bout du banc, se trouva bientôt, je ne sais comment, entre les deux petites causeuses. Le temps lui paroissoit moins long avec elles; elles le trouvoient rapide auprès de lui; toutalloit à merveille.
Déjà elles savoient qne madame de Roberville avoit été présentée par M. Bontems. Déjà Roberville avoit appris que les maris jouent à la cour un rôle un peu plus sot qu'ailleurs; qu'on ne s'j occupe pas d'eux; que leurs femmes, fières des bonnes grâces du maître les regardent comme leurs très-humbles serviteurs^ et qu'il ne devoit pas s'étonner que M. Bontems le fit attendre. Mais comme la chose la plus désagre'a- | ble a toujours son bon côté , on ajoutoit que ces maris - là avoit le bon esprit d'oublier qu'ils étoient mariés, et qu'ils trouvoient mille occasions séduisantes, quand ils étoient jeunes et bien faits. Ces derniers mots étoient accompagnés d'un regard tellement expressif, qu'il étoit impossible que Roberville ne l'entendît pas. Il oublia un moment M. Bontems et ses espérances de fortune.
Il étoit huit heures. Roberville devoit se croire tout-à-fail oublié. Il n'avoit rien pris depuis neuf heures du matin ; et comme rien n'est aussi triste que l'amour quand il a faim, notre héros pria ces dames de lui faire l'honneur de dîner avec lui. On lui fît sentir avec ménagement que des femmes d'un certain ton n'entrent pas chez un traiteur. On ne donna son adresse qu'après s'être fait prier autant qu'il le falloit pour la faire désirer davantage. On convient d'un signal , et on se sépara trèsempressé de se revoir.
Un homme à bonnes fortunes ne rcsle pas long-temps à table ; mais un homme à bonnes fortunes, qui n'est pas amoureux, sait accorder ses plaisirs et ses affaires. Roberville , en sortant de chez le traiteur, retourna au Tapis Vert, et n'y trouvant ni M. Bontems, ni son \alet de chambre coiffeur, ni le valet de chambre du yalet de chambre , il courut s'oublier au sein de la volupté.
Le signal convenu étoit un peu bruyant ; mais la maison étoit isolée ; elle étoit tout-afait à l'extrémité de Versailles ; les rues adjacentes étoient habitée» par des artisans , plus amateurs de repos que d'intrigues j ainsi, ilny avoit à craindre que les suites à\x gare- Peau t auxquelles on est exposé partout.
Roberville fait résonner ses mains comme un homme qui a reçu un billet de parterre pour faire réussir une mauvaise pièce. Un petit laquais se présente à une porte qui ouvre sur un vaste jardin en assez mauvais état. Roberville ne conçoit pas que des femmes d'un certain genre ne fassent pas au moins ratisser leurs allées. Le petit laquais le conduit sous quelque* arbres où régnoit une obscurité profonde. Il lui prend la main ; il le guide à travers de hautes herbes de toute espèce. Roberville se pique les jambes, et s'écrie que lorsqu'on donne un rendez-vous à un homme qui ne connoît pas les lieux ^ on fait au moins arra-
cher les chardons et les orties. Le petit laquais lui met la main sur la bouche; il lui recommande le silence , parce que M. le comte n'est pas couché encore, et qu'il est aussi jar loux de sa sœur que de sa femme. Roberville apprend avec plaisir qu'il va coiffer un comte. Il n'a pas encore fait de cocu de cette importance, et il espère bien s'allier doublement avec celui-ci, car les deux dames lui ont paru également prévenues en sa faveur. Pendant qu'il se livre à ces douces idées , son guide lui fait descendre un escalier délabré ; et , toujours prorapt à accorder les circonstances et ses projets, il trouve tout simple qu'on le cache à la cave, en attendant le moment fortuné.
Tout à coup il entend derrière lui la porte de cette cave se fermer avec un certain bruit. Roberville n'est pas brave , et ce petit incident dissipe aussitôt les fumées d'amour qui l'enivrcient déjà. Que devint-il, lorsque des flambeaux éclairèrent le lieu de la scène une
cave infecte et ruinée , des murs chargés de limaçons ; un fond humide et glissant, et ce qui ëtoit plus effrayant encore , quatre hommes , à la mine rébarbative , sortis d'un caveau contigu , armés jusqu'aux dents, et dont les intentions ne pouvoient paroître équivoques.
« Ah! mon petitmonsieur,luidit l'un d'eux, « vous croyez les jolies femmes ! Ah! vous « croyez n'avoir qu'à vous montrer pour leur
« tourner la tête ! Ah ! vous êtes assez borné <( pour croire que des femmes^ qui annoncent »' de la naissance et de l'éducation, donnent <{ des rendez-vous dans une cassine abandon^ «( née! Mon cher ami, duper i ?< sot et un fat, (( est œuvre pie, et nous pouvons faire notre •' métier avec vous en sûreté de ct^^iscience. u Permettez que nous procédions à vo*re in- «c ventaire.... Une montre à répétition, enri- «( chie de brillans?.... confisquée à notre pro- " fît. Un beau solitaire?.... cela nous convient «( encore. Une boîte d'or?..., nous aimo^is la <c vaisselle. Vous avez sans doute quelques
louis dans votre poche.... Non, ne vous donce nez pas la peine. Je vais y fouiller pour K vous.... Deux, cinq, sept, neuf.... c'est mo- (t dique; mais il faut s'en contenter, puisqu'il « n'y en a pas davantage.... Une épce d'acier? « cela n'a de prix que chez le fqurbisseur. '.* Un hal)it brodé en soie, c'est une misère que «( cela. Allons, mon cher, nous allons vous « bander les yeux, et vous mettre dans un en- « droit, d'où vous ne suivrez pas nos traces. K Nous irons ensuite nous réjouir à vos dépeni i( avec madame la comtesse et sa belle-sœur. »
On le mène 1^$ yeux bandés, il ne sait où. On l'attache à un arbre; on lui donne trois ott quatre petites tapes sur les joues , et on s'éloigne en se moquant de lui.
Le premier soin de Koberville fut de cher-
«lier à recouvrer l'usage de ses mains. Le$ messieurs qui l'avoient mis là , avoient probablement passé par les mains d% la maréchaussée : ils savoient faire des nœuds. Ceux qui retenoient Roberville se suroient en proportion des efforts qu'il faisoit: Il jugea qu'il n'avoit d'autre parti à prendre ^^^ d'appeler à son secours, si toute' fois il é*^oit dans un lieu d'où il pût être entendu. Il cïia long-temps, et il commençoit à désespérer de se tirer de là, lorsqu'une voix glapissanfee se fît entendre dans l'éloignement : «( Qui « appelle? que voulez-vous? où êtes-vous? » A ces mots, Roberville double ses cris. Il prie, il conjure, il supplie. La bonne vieille s'approche, prend ses ciseaux, coupe les cordes, et détache le mouchoir, en poussant des exclamations, et en pressant ses questions de manière que Roberville ne savoit à laquelle répondre. Lorsqu'il eut satisfait la curiosité de sa vieille , il apprit qu'il étoit au bout de l'avenue de Sceaux. Revenu des charmes d'un sexe qu'il appeloit perfide , rendu à lui-même par sa triste aventure, il reprit le chemin du château. Il étoit temps de savoir ce qu'étoit de- Tenue sa femme, ce qu'elle avoit fait pour lui, ou du moins ce qu'elle pourroit faire. « Par- « bleu, disoit-il en marchant, ces voleurs sont u d'assez bons diables , car enfin , où en serois- « je s'ils m'eussent déshabillé ? L'orateur de « la troupe est un homme de très-bon sens :
(245) « il m'a dit des choses un peu dures , mois « d'une grande vc'rite'. Je me suis conduit « comme un enfant qu'un papillon, tine mou- « che, distrait de l'objet qu'il poursuit. Quand « réfléchirai - je donc avant d'entreprendre? « Allons, Robervillcj renoncez aux aventures cf galantes, et occupez-vous exclusivement de « votre fortune. »
En raisonnant ainsi , il voit à ses pieds un papier roulé. Ce n'étoit pas un billet de b; mque ; il n'y en avoit pas alors en France. Ce n'étoit pas non plus un effet de la caisse d'Escofnpte, elle n'étoit pas encore établie. Cependunt, Roberville ramasse le papier , par un mouvement machinal de curiosité. 11 s'approche des croisées d'un café : il ne pense pas à y entrer , il ne lui reste pas de quoi prendre une limonade. Il déroule son papier... c'est un billet d'entrée au spectacle de la cour. On donnoit ce jour-là Alzire f très-mauvaise tragédie, comme tout le monde le sait, mais qui charmoit la cour et la ville, également dépourvues de goût et de jugement.
Dans toute autre circonstance, un billet de comédie eût été la trouvaille la plus insignifiante pour un homme qui venoit d'être vole'. Elle étoit précieuse pour Roberville, qui pouyoit rencontrer là sa femme, ou M. Bonteras, qui pouvoit se flatter au moins d'obtenir des indications propres à trouver l'une ou l'autre. M. (lehobcrville. T. I. II
( 246 ) Il se présente ; il entre. II est frappé de la richesse de la salle et de la magnificence des spectateurs. Il est ébloui de la beauté d'une femme sur laquelle sont fixés les yeux du roi et de toute la cour. Il la regarde plus attentivement... Il reconnoît madame de Roberville. « Oh ! oV<.',idit-il, si je m'en rapporte aux ap- « parenct » , mes affaires sont en bon train. « Allons savoir précisément où elles en sont. »
Madame de Roberville étoit fort joliej mais elle ne justifîoit pas l'engouement général qui avoit fi appé son mari : aussi n'existoit-il pas. Un seigneur avoit dit à Toreille d'un autre qu'elle avoit été introduite dans les petits appartemens; le mot avoit passé d'oreille en oreille. Le roi regardoit la jeune femme avec complaisance : les uns observoient jusqu'à quel point elle étojt digne de la préférence que le maître sembloit lui accorder j d'autres calculoient déjà, sur les regards qu'il lui adressoit, la mesure des égards qu'ils auroient pour elle. Vive les gens de cour pour tirer parti de tout!
Roberville arrive à la porte de la loge qu'occupoit madame. On lui signifie qu'il ne peut y entrer. Roberville trouve fort extraordinaire qu'un mari ne puisse aborder sa femme partout. Il élève la voixj un homme accourt, c'est Bouteras» « Ah! vous voilà, mon cher j je suis fort « aise de vous rencontrer. — Il vous eût été « facile de me voir plus tôt, et vous m'eussiea
(^47) « épargné une algarade fort de'sagre'ablc. — « Parlez bas. — A la bonne heure. Je vous ai « attendu quatre heures au Tapis Vertj j'ai « voulu me dissiper un peu; j'ai été volé.... — * « Bien, bien. Ce ii-'est pas de tout cela qu'il <t sagit. — Ah ! cela ne vaut pas la peine que « j'en parle. — Finissons, que venez -vous «' faire ici? — Parbleu ! je viens causer avec « ma femme. — Votre femme ! Celles que sa « majesté honore de ses faveurs, n'ont plus de « mari. — Ah ! le roi a honoré ma femme de « ses faveurs 1 au moins ce cocuage-là n'est pas « déshonorant, et peut avoir son côté avanta- « geux. Que me donne sa majesté, en échange ■> de ce qu'elle ra'ôte? — La place de Merli- « court. Vous êtes nommé. — Je suis nommé I « je suis nommé! Dites bien à sa majesté que « je suis le plus humble de ses serviteurs. — « Bon , allez-vous-en. — Je ne demande paâ « mieux. Mais je vous dis qu'on m'a volé. — u Eh bien, vous volerez à votre tour. — A la « bonne heure. Mais en attendant , il faut que f je retourne à Paris, et je n'ai pas le sou. — « Je n'ai pas le sou, je n'ai pas le sou! Expres- « sion canaille. — Oh! ma foi, qu'on s'exprime « comme on voudra, on passe toujours pour « canaille, quand on n'a rien. — Partez, vous « dis-je. Votre voiture vous attend où vous « l'avez laissée. — Je le saisj mais madame.... « — Madame aura les canosses de la cour. Où
( 248 ) « donc avez-vous Técu? — Allons, Je souperai M une heure plus tard, voilà tout. Dites à ma
« femme — Oh! l'ennuyeux personnage
«t qu'un mari ! Je ne m'e'tonne pas que les acci- (i dens soient si communs. » Et Bontems prend B.oberville par les épaules. Il le pousse au milieu de cinq à six pages , qui le poussent à travers une double fîle de valets de pied , qui le poussent à leur tour jusque dans la rue, où il arrive sans savoir comment.
Madame de Roberville s'occupoit fort peu de son mari. Le retour de tendresse qui l'avoit surprise, e'toit déjà très-calmé; et ce qui en restoit venoit de s'e'vanouir devant les ide'es de grandeur qui l'occupoient uniquement. Son sort alloit être brillant, sans doute. Mais elle attendoit avec impatience la fia du spectacle, et M. Bontems, pour savoir quelle terre ou lui donneroit, si elle seroit e'rigée en marquisat ou en duché , quand elle seroit publiquement présentée, si elle auroit le tabouret, etc.
La toile baissée, Bontems vint la prendre mystérieusement, et lui annoncer à l'oreille qu'elle auroit l'honneur de coucher avec le roi. Tant de bonheur parut à la petite femnie un présage certain de son élévation. Les questions se multiplièrent tellement, elles étoient d'un genre si extraordinaire, que Bontems, qui ne faisoit rien que méthodiquement, ne put s'empêcher de rire comme un fou. Madame d'AtyS; très-»
( 249 ) choquée de cette liberté , lui dit sèchement qu'il ne lui convenoit pas de s'oublier ainsi auprès de la maîtresse de son roi. Bontems lui rappela qu'elle avoit été un moment la sienne. Madame d'Atjs lui donna un soufflet. Bontems Tembrassa , en riant plus fort que jamais, et il la conduisit jusqu'au lit du roi, en l'accablant de quolibets.
Madame d'Atys conclut de ces privautés, que son exaltation n'éloit pas prononcée encore, et ce n'étoit pas mal juger pour une femme sans esprit. Mais elle prévit quels avantages une nuit rojalepouvoit lui donner, et elle se promit bien d'user du double ascendant qu'alloienl lui assurer sur le prince sa beauté et le plaisir.
Personne ne voit aussi promptement ni aussi juste qu'une femme qui craint de perdre son amant, et à cet égard , la maîtresse en titre d'un roi est plus femme qu'une autre. L'attention que sa majesté avoit donnée à madame d'Atys pendant le spectacle ; certains coup d'œil d'intelligence qui leur étoient échappés , avoient été remarqués delà favorite, qui ne pouvoit secou^ cller sans savoirquiétoit la nouvelle débarquée, quels étoient ses projets , et quels seroient les moyens de la renvoyer dans sa province , s'il y avoit lieu.
Elle assembla aussitôt son conseil privé , composé de quelques seigneurs sans talens , sans qualités, mais qui s'élevoient à force de ramper.
Ils jouèrent d'abord l'indignation ; ils ne concevoieiit pas qu'une petite provinciale osât se déclarer la rivale d'une femmeaccomplie, d'une femme qui méritoit de 'voir l'univers à ses genoux. Cette audace devoit être punie ; mais il falloit d'abord connoîtrela téméraire. Ces messieurs courent déposer chez eux les décorations qu^ils déshonorent. lisse partagent les diiFérens quartiers de la ville. Us ne rougissent pas de s'adjoindre ceux de leurs valets en qui ils reconnoissent quelque intelligence. A leur inquiétude, à leur activité, on eût cru que l'ennemi étoit aux portes de la capitale.
Il est des momens où la toute-puissance aime a se dépouiller de sa splendeur , et à jouir des charmes d'une douce égalité. Ces courts instans fiont favorables à la beauté qui sollicite ; l'amour, d'ailleurs, sait-il rien refuser? Madame d'Atjs demanda beaucoup , et obtint tout ce qu'elle avoit demandé : mais une nuit fatigante , à la suite d'une soirée assez bien employée , ramène chez un vieillard la raison avec Timpuissance. Le roi sentit l'inconvenance de ses promesses , et le ridicule dont il se couvriroit en les tenant. Il passa avec Bontems dans son cabinet. Il fut convenu qu'on mettroit madame d'Atys au Parc- aux -Cerf s , et qu'on l'amuseroit , sous difTérens prétextes , tant que la fantaisie de sa majesté dureroit.
En conséquence de cet arrangement, le fidèle
( 25i ) Bontenis proposa à madame la marquise d'écrire à sa femme de confiance à Paris, et d'en faire Tenir les objets nécessaires à la représentation et à la volupté. Madame la marquise , enchantée de s'entendre donner ce titre , eût écrit à toute la terre. Elle fit une longue liste de ce qu'il lui falloitj et elle ordonne à Zulime de suivre les paquets et les cartons, et de venir reprendre son service auprès d'elle. Elle finissoit par quelques mots de bienveillance. Elle disoit que de quelque pompe qu'elle fût environnée, elle n'oublieroit jamais ses anciens serviteurs, et que Zulime occuperoit toujours une place distinguée dans son palais et dans ses affections.
La petite tête de Zulime tourna aussi à la lecture de cette lettre. Elle prit les clefs de l'hôtel , et se mit en chemin pour Versailles, en faisant aussi ses rêves de grandeur. Elle pensoit qu'on n'approche la maîtresse du roi que par l'intervention de sa femme de confiance; que tous les hommes amans ou solliciteurs, doivent payer une audience en proportion de leur amour, ou de l'importance de l'objet qu'ils poursuivent. Ainsi, cadeaux du roi, cadeaux des courtisans de madame , cadeaux des grands qui veuleut grandir encore, cadeaux des petits bourgeois qui veulent devenir quelque chose; et avec tant de cadeaux , quatre ans doivent suffire à une femme de chambre adroite, pour avoir aussi une fortune, un hôtel, et trouver un
mari «jui lui donneune certaine consistance dans le monde. Mademoiselle Zulime prenoit les grands airs dans sa vinaigrette, comme si elle eût ctë dans son carrosse; et elle regardoil se$ compagnons de route comme ses laquais.
Cependant, le conseiller Bonncau insinuoit adroitement à madame la marquise que le roi avoit des ménngemens à garder avec la favoritequ'elle alloit remplacer; qu'il ne pouvoit la renvoyer brusquement; qu'il lui falloit quelques jours pour préparer une rupture , et qu'il jugeoit à propos de couvrir ses nouvelles amours du Toile du mystère. Il ajoutoit que madame la marquise, qui sans doute aimoit le roi pour luimême, ne balanoeroit pas à lui sacrifier, pendant une semaine ou deux, l'éclat auquel elle étoit destinée , et dont elle jouiroit ensuite avec plus de sécurité. Madame la marquise ne trou- Yoit pas ces raisons excellentes. Elle eut voulu Fégner à l'instant même sur le monarque et sur ses états. Mais comment se refuser à ses désirs , sans craindre de lui déplaire, et de perdre une fortune assurée ? Madame d'Atys se laissa conduire.
Elle daigna prendre le bras de Bontems ; elle l'assura de sa constante protection ; elle lui promit un régiment pour son fils, et elle s'engagea à marier sa fille. Bontems répondoit à ces promesses par des protestations de respect et de dévouement absolu. La scène méri-
( 253 ) toit d'être écrite; elle ne le fut pas; et je nie garderai bien de la faire d'imagination, de peur de lui ôler de son originalité.
Madame la marquise fronça le sourcil en entrant dans le jardin, et en y voj^ant folâtrer douze à quinze jeunes filles, peut-être aussi jolies qu'elle. «Oîim'avez-vous menée, mon cher? « C'est encore un couvent que cette maison. — « Madame la marquise se trompe. C'est l'asile H des amours ; c'est un temple que lui a élevé « notre maître , et où il vient quelquefois ou- « blier le poids desa grandeur. — Quedites-vous, « Bouteras? C'est donc un sérail que ceci? — - « Précisément, madame la marquise. Mais.,.— « Mais, mais... Je vous trouve bien impertinent « d'y conduire une femme comme moi. — Per- M mettez, madame la marquise... — • .Te ne per- « mets rien. Je me plaindrai, et je vous ferai « chasser. — J'espère que madame n'aura pas « la dureté de m'ôter ma place. Si elle -veut ré^ « fléchir un moment, elle sentira qu'elle ne •f jouiroit nulle part d'un aussi entier incognito. « Destinée pour la cour, elle apprendra ici à « commander avec aisance , à accorder avec « dignité, à refuser avec grâce. — Qu'est-ce « que c'est, mon ami, qu'est-ce que c'est?" « Ai -je quelque chose à apprendre? Votre « maître ne me trouve - t-il pas parfaite ? K Ne me l'a-t-il pas juré devant -vous? Re- «' menez - moi chez le roi : je vous l'ordonne.
(^54 ) « — Je m'empresserai toujours d'obe'ir aux « ordres de madame la marquise. Mais j'ai « l'honneur de lui représenter que je ne « fais et ne dis rien que par ordre exprès de sa « majesté. — Le roi veut me confondre avec ces « petites filles-là! — Il veut qu'elles forment « votre cour, qu'elles vous obéissent, qu'elles « s'empressent à vous plaire. — Ah! voilà qui « devient différent. — 11 exige que vous soyiez « connue dans cette maison sous le nom de «< mademoiselle de Courville. — A quoi bon? «« — Toutes les demoiselles que vous voyez, sont Hf de qualité, ou nobles, et vous prendrez ici « vos premiers degrés de noblesse. — Ah! j'en- « tends, on ne peut être marquise sans être Il noble. — Cela arrive quelquefois, et n'en est ic pas mieux. Vous ne voudriez pas avoir l'air (t d'une parvenue. — Mais on dit que celle que « je vais remplacer... — J'avoue que son origine li est un peu obscure; aussi son élévation a fait 0 étrangement clabauder. — Fort bien. Je sor- "« tirai d'ici comme demoiselle de qualité. — « Oui. Le roi veut que son nouveau choix soit « généralement approuvé, et que les hommages « que vous rendront ses courtisans soient sin- « cères. — Je n'ai rien à répliquer à cela. »
Il étoit inutile que Bontems fît la leçon à ces demoiselles. L'expérience leur avoit appris que la dernière arrivée étoit l'objet des cmpressemens du prince et le canal de ses grâces. Les
( 255) tlelaisséesn'etolentpaS fâchées de sortir d'un lieu où elles ne respiroient plus que l'ennui et le dégoût. Mais elles aspiroienl toutes à une retraite décente et avantageuse. Le prix de leurs bons et loyaux services étoit fixé à cinquante mille livres. Cependant , celles qui étoient protégées doubloient la somme et la portoient en dot avec leur expérience et leurs appas à un gentilhomme dont elle relevoient la chaumière, a un commis de la guerre, à un major de place, qui, en reconnoissance, leur donnoient un état.
En conséquence, tous les égards, toutes les attentions qui pouvoient flatter mademoiselle de Courville, lui furent prodigués. Elle se crut vraiment reine du grand boudoir. Elle promit des commis et des majors à qui en voulut , et le but de Bontems fut rempli.
Pendant qu'on intriguoit au Parc-aux-Cerfs et ailleurs j les intimes de la favorite couroient les rues, les tripots et les auberges de Versailles, L'un d'eux , plus adroit et plus actif que les autres, fatigué de recherches inutiles, étoit retourné chez lui, avoit repris son habit brode, avoit envoyé chercher des chevaux de poste , et étoit allé descendre chez Marais, qui lui devoit sa place. Si le duc de *** n'avoit pas été retenu chez lui par la goutte, il eût épargné bien des démarches à ces petits grands seigneurs; il n'eût pas manqué d'aller au spectacle de la cour; il eût infailliblement reconnu
( ^'-G ) madame d'Alys et déchiré le voile dont elle s'enveloppoit.
M. Marais, qui se croy oit un personnage, ne se levoit pas aisément à une heure du matin , et il murmura, bien qu'on lui eût annoncé son protecteur. Madame Marais, qui couchoit avec son mari, quoique déjà ce ne fût plus l'usage, lui représenta qu''ilpourroit avoir besoin encore de monsieur le comte, et que les gens qui nous sont utiles doivent toujours nous trouver une physionomie ouverte. D'après ce raisonnement , JMarais passa sa robe de chambre , alla au-devant de monsieur le comte, l'aborda d'un air riant , et lui protesta qu'il s'estimeroit trop heureux de lui être bon à quelque chose.
II n'y avoit pas d'apparence que Marais pût rien découvrir cette nuit. Aussi le comte se borna à lui demander ses bons offices pour le fendemain. II lui raconta, dans le plus grand détail, ce qui s'étoit passé au spectacle de la cour, ce qui s'étoit fait et dit chez la favorite, n parla des inquiétudes fondées de la dame, et de la magnificence avec laquelle elle récompensoit un service. Le hasard avoit mis Marais au courant de toute l'aflfaire. Vous vous rappelez que Zulime lui avoit appris que madame d'Atys étoit allée à Versailles, et qu'elle devoit être introduite par Bontems.
Cependant, comme les hommes n*cstiment
les choses qu'en proportion des difficultés qu'ils éprouvent poui les oblenir, Marais jugea à propos de faire acheter à monsieur le comte les éclaircisseraens qu'il pouvoit lui donner à la minute. Il se jeta dans un fauteuil, se frappa le front, fixa ses yeux sur le parquet, les reporta au plafond, se leva, ouvrit un carton, retourna quelques paperasses, et vint se rasseoir en disant : u II est impossible que je ne M trouve pas quelt{ue notice sur cette femme^ M moi qui sais ce qui se passe à Versailles comme H à Paris. — Voyez , mon cher Marais^ cherchez, « secondez mon impatience. »
Marais ouvre un autre carton. Il en tire une note.... « Madame de Roberville conduite aux M Repenties.... — Eh! ce n'est pas cela, mon- « sieur. — Un moment, monsieur le comte, « Madame de Roberville, sortie du couvent, « devient maîtresse du duc de ***, à qui elle « est enleve'e par le directeur général des vi- « vres de la marine. — Ce n'est pas cela , vous « dis-je, ce n'est pas cela. — Peut-être, mon- H sieur le comte. Voyez-vous ce numéro qui
« me renvoie à ce carton-ci? Son mari ,
<« premier commis aux vivres de la marine, se
*> brouille avec Merlicourt — Eh, qu'ont
« de commun ce mari et ce Merlicourt —
« Attendez... Voyons le n" 33... Ah! ce mari « adresse au roi un mémoire' appuyé d'une «' lettre fulminante de M. de la Galissonuière;
(258) « il ne peut pdne'trer jusqu'au souverain..,. « Dubourg, valet de chambre de M. Bontems, « se charge de son affaire ; M. Bontems consent « à présenter la dame... — Nous y voilà , nous « y voilà! Bontems lui a parlé dans les corri- « dors, à la sortie du spectacle, et l'a menée « ou ne sait où. Mon cher Marais, je n'oublie- « rai jamais le service que vous me rendez. « Quelle clarté dans les indications! quelle « exactitude, quelle méthode dans la tenue « de vos papiers ! Vous êtes un homme unique «( dans votre genre. » Or , vous saurez que suf ces papiers si bien tenus, il n'y avoit pas un mot de ce que Marais venoit de lire.
« Monsieur le comte, avez- vous votre voiture « à la porte? — J'ai ma chaise de poste.— « Prenez cette adresse : c'est celle de madame « de Roberville ou de madame d'Atjs. Sachez « si elle est ou non à Versailles. — J'y cours, « mon ami... Je suis à vous, tout à vous. Je « n'attends que Poccasion de vous le prouver. »
Le comte fait voler les chevaux. Un louis fait lever le portier, un autre louis fait descendre Lafleur. Madame est à Versailles; sa femme de chambre lui a porté vingt paquets. Elle va donc y rester; c'est donc elle qu'on a vue au spectacle; c'est donc une fille entretenue que Bontems a mise dans les bras de son maître : elle n'est plus à redouter , et la favorite va retrouver le calme et le sommeil.
Le comte repart. Il court à crever les che- \auxj il arrive, il se fait annoncer, il est introduit. La maîtresse en litre est désolée. Elle n'a pas vu le roi avant son coucher, La nouvelle favorite va lui ravir sans doute sa personne et son cœur, la dépouiller de son influence, de sa considération. Il faut mourir quand on a été tout et qu'on n'est plus rien. « Il faut vivre, i( madame, et plus heureuse que jamais, s'écrie rt le comte. » Il entre en matière, et à mesure qu'il débite ce qu'il a appris de Marais, la figure de madame s'épanouit et devient enfin rayonnante. Elle jette ses bras au cou du comte j elle le presse contre son cœurj elle lui jure qu'à la première promotion il aura le cordon bleu; elle lui remet deux cents louis pour Marais.
Un doux sommeil rafraîchit ses attraits, ranime son imagination , et lui rend tous ses moyens de plaire et de persuader. A peine estelle éveillée, qu'elle s'occupe des mesures propres à lui ramener un prince dont elle est forcée de tolérer les fantaisies , mais qu'elle veut empêcher d'avoir un goût prononcé. El le envoie chercher Bontems. Elle lui reproche d'avoir donné au roi une femme publique , et elle oublie qu'elle a passé de la fange au trône : nous oublions si aisément ce qui nous humilie!
Bontems, interdit, effrayé, proteste que madame de Roberville est mariée, et qu'il connoît son mari. La favorite lui répète que madame de
( 26o ) Roherville est une fille , et elle ajoute qu'en pareille circonstance toute erreur est crime de lèse-majesté. Elle entre dans tous les détails qu'elle tient du comte. Elle terrifie Bonteras , elle l'accable, elle le réduit à n'être plus que l'instrument de ses volontés.
Elle l'interroge avec la sévérité d'un juge et l'orgueil d'une reine. Elle apprend que Merlicourt est à la Bastille, que le chancelier a reçu l'ordre de lui faire son procès, que sa place est accordée à Roherville, que sa femme a la promesse d'une terre érigée en marquisat; mais qu'à ce dernier égard , le roi est décidé à se rétracter. La comtesse sent que ces mesures de rigueur, que ces grâces accordées annoncent plus qu'un simple goût. Elle prévoit qu'un moment de séduction peut suffire pour engager sérieusement le roi et le faire aller au delà de ses promesses. Elle exige de Bontems le serment solennel de tout faire pour perdre madame de Roherville dans l'esprit de son maître. Bontems promet tout; il convient de la nécessité d'agir sans le moindre délai, et il sort convaincu que la comtesse peut le renverser, en éclairant son amant sur la conduite pre-. mière de sa nouvelle conquête.
Les fripons ont entr'eux certaines règle» qu'ils appellent principes, probité^ et dont leur intérêt mutuel ne leur permet pas de s'écarter. La favorite pensa que si elle abandon^
■ ( ^6. ) noit ceu\ à qui elle vendoit les emplois, elle perdroit la confiance des aspirans et une branche considérable de son revenu. Elle fit prier le chancelier de se rendre chez elle.
Elle se plaignit avec amertume qu'il lui eût caché les mesures prises contre Merlicourt. Le chancelier s'empressa de l'assurer qu'il n'avoit reçu les ordres que la veille au soir, et qu'il n'attendoit que l'heure du lever de madame la comtesse pour venir les lui communiquer. La favorite se rendit garant de l'innocence de Merlicourt. Elle fit entendre qu'elle ne doutoit pas que monsieur le chancelier ne choisît des commissaires disposés à la faire éclater. Eli* demanda qu'ils fussent nommés à l'instant, qu'il leur fût ordonné de se transporter aussitôt à la Bastille , et de solliciter , d'après leur premier interrogatoire, la mise en liberté de l'accusé. Le chancelier, homme ambitieux , et par cela même courtisan , étoit lié avec de grands moyens, un coup d'œil sûr, un tact fin. Il aimoit l'équité , et il étoit juste, quand ou lui permettoit de l'ctre. Il osa résister. La comtesse lui ferma la bouche avec ces quatre mots : « Si vous ne cédez, je me brouille avec vous. » Or, je me brouille auec voks vouloit dire: dans huit jours vous n'aurez plus les sceaux. Les commissaires furent nommés.
Le contrôleur général fut mandé ensuite, et poussé à déclarer au roi qu'on ne pouvoit des-
tituer subitement 'un homme à la tête d'une administration importante , sans interrompre les opérations; que la reddition de seS comptes demandoit au moins trois mois , et qu'il falloit qu'il fût libre pour s'en occuper. Enfin, le ministre de la marine , qui avoit un parti puissant contre lui, et qui ne se soutenoit que par la favorite , consentit à ôter le commandement de la flotte de Brest à M. de la Galissonnière.
Ces mesures n'ctoient qu'un hommage rendu a cette probité de corsaires , dont je vous parlois tout à l'heure. Le point essentiel ëtoil de faire chasser avec éclat celle qui osoit prétendre au cœur du souverain , et de la punir jusque dans son mari^ en l'éloignant de toutes les places.
Il n'est pas de femme qui ne sente qu'il est plus facile d'écarter une rivale que de ramener un inconstant. Toutes celles qui ont un peu d'expérience, savent que l'amour n'allume pas deux fois son flambeau au même autel. La comtesse jugea qu'il falloit devenir une femme nouvelle; abandonner la délicatesse , la décence, les soins tendres et touchans qui avoient assuré Tempire à celles qui l'avoient précédée, et qui jusqu'alors avoient soutenu le sien. Quoi de plus facile à la comtesse que de prendre une roule opposée, qui pourroit paroître piquante dans sa nouveauté? Il suffisoit pour cela qu'elle revînt à ses premières Ijabitudes.
Son conseil entendu, elle arrêta que Bactlius seroit de'sormais associé à l'Amour ; que la licence seroit subslitue'e aux grâces, et la débauche à la -volupté. On disposa enfin de l'honneur du prince et de l'état , et un mot suffit pour rappeler celte époque fatale : La France ^ ton café f... le camp.
Bontems avoit promis de bonne foi d'inspirer à son maître de l'éloignement pour madame de Roberville. Il réfléchit cependant que madame la comtesse jouissoit de la faveur depuis ([uelques années; que le roi n'étoit plus capable de constance ; qu'il seroit facile de le détacher entièrement; qu'une favorite nouvelle, qui lui devroit son élévation , se laisseroit guider par lui, et devieudroit indubitablement l'instrument de sa fortune! Un an , six mois , lui suffiroient pour la rendre considérable et indépendante. Ces réflexions l'emportèrent sur ses sermens. Il se rendit au Parc aux Cerfs. Il eut avec madame de Koberville une longue conversation. Il se garda bien de lui parler de ses vues personnelles ; mais il voulut connoître quelles seroient les ressources de cette femme, pour fixer quelques instans un homme dont les sens étoient é mousses. Il chercha l'esprit, les talens, les connoissances, l'aménité. Il parla de tout; on ne lui répondit rien, ou on répondit mal. Il vit avec douleur qu^il falloit renoncer à ses espérances. Il résolut de faire renvoyer
madame de Roberville , et de s'en faire un me'rite auprès de la comtesse.
Roberville, de retour à Paris, s'ctoit pre'seiité dans les bureaux de son administration , avec Passurance d'un homme qui -vient de Iriomplier de son concurrent. Il avoit assemblé les chefs, et annoncé sa nomination d'un air ■vain et satisfait. Pouvoit-on douter un moment ? Le roi avoit parlé. Tenoit-on alors à un chef, à un ami disgracié? Le dévouement de Pélisson à Fouquet n'éloit plus qu'un ridicule digne d'être chansonné. On vénéra , on invoqua l'idole nouvelle. Quelques pauvres honnêtes gens, car dans tous les temps il j en a partout , gémirent intérieurement sur le sort de la France , et gardèrent leurs places , parce qu'ils en avoient besoin.
Durocher fut embarrassé un moment. Il est une pudeur naturelle dont l'homme le plus vil ne se défait jamais entièrement. Celui-ci se présenta avec une sorte de timidité. Roberville daigna lui sourire et lui prendre la main. Durocher sentit que sa démarche auprès de Merlicourt , que ses déclamations contre Roberville étoient ignorées, et passant de l'incertitude à l'audace, il loua la justice et le discernement du roi. Il s'applaudit de travailler sous un chef dont les lumières et la probité alloient épurer une administration corrompue. Il parla tant> il mit tant de chaleur et de vérité dans son
( 265 ) dcbit, que Roberville, pour commencer l'e'puration , le nomma premier commis , en remplacement d'un homme habile , accusé d'aimer Merlicourt , quoiqu'il fût incapable d'aimer personne.
Un directeur général ne peut \ivre comme un simple particulier. On doit quelque chose à l'importance de sa place, au public et à soimême , et il faut que l'ouvrier -vive du superflu de l'homme opulent. Ce raisonnement doit se traduire ainsi : J'ai vécu dans l'obscurité , et j'en ai été humilié. Une circonstance imprévue me lance sur le théâtre du monde , et je veux éblouir à mon tour ceux que je laisse derrière moi. J'ai vu prodiguer à la richesse , l'estime , la considération , le respect , et je veux être, comme un autre , estimé , considéré , respecté.
En conséquence , Roberville loua un hôtel magnifique dans le faubourg St. -Germain. Il n'avoit pas encore ces richesses qui dévoient lui tenir lieu de connoissances , de lalens administratifs et de qualités. Mais un propriétaire ne demande pas d'argent d'avance, pourvu qu'on raeubîe les lieux de manière à garantir les loyers. Un tapissier vend à crédit, pourvu qu'on ne chicane pas sur le prix des articles, et qu'on assure les paiemens. Il restoit à Roberville, ueuf raille livres de rente, et avec un carré de papier , marqué, il se procura un sa-
( 266 ) perbe mobilier. Un carrossier, un marchand de chevaux, ne sont pas moins traitables qu'un tapissier ; et quand on voit les choses en grand, on ne tient pas à une hypothèque de plus ou de moins. En quarante-huit heures, la maisoa de Roberville fut montée.
Ce n'est rien encore que d'avoir une maison. Il faut égaler le luxe de son prédécesseur. Il faut, comme lui , recevoir du monde , faire admirer la fraîcheur , l'élégance de l'ameublement, avoir SCS complaisans à table, et payer leurs égards en perdant au jeu. Tout cela ne se fait qu'avec de l'argent comptant, et on trouvoit alors, comme aujourd'hui , toutes les facilités imaginables de se ruiner; il n'en coutoitmême pas si cher : on ne payoit en intérêts que cinq pour cent. On pouvoit donc tenir quelques mois de plus. On pouvoit même manger fort au delà de ce qu'on avoit , parce que le code hypothe'caire n'existoit pas, et qu'on prenoit dans vingt bourses, cinq cent mille francs sur un bien qui Taloit cent mille écus. D'après cela, Roberville ne devoit manquer de rien. Il recevoit de toutes mains, et il n'avoit pas la moindre inquiétude: les bénéfices de sa place dévoient tout payer en trois mois.
Ces premières dispositions terminées, il s'aperçut qu'il lui manquoit encore quelque chose. On l'avoit séparé de sa femme à qui il ne tenoit plus que foiblement. Cette séparation, d'ail-
leurs, étoit le garant de son opulence future, et il n'y a guère de maris qui ne se consolent en pareille circonstance; et puis, il y avoit longtemps qu'en ce genre-là, Roberville avoit appris à ne s'afFecter de rien. Cependant ^ il étoit de bon ton qu'un homme riche aimât ou parût aimer quelque chose; et Roberville éprouvoit le besoin de suivre un usage assez ge'néralement adopté. Toujours prompt à former des projets, il en fit sur sou amour à venir, d'aussi sages que les mesures qu'il venoit de prendre en finances.
« J'ai eu des femmes, des filles, des veuves, « toutes d'une classe distinguée. Toujours même « manière d'aimer , toujours uniformité de « plaisirs. De l'esprit^ des prétentions , de « l'exigence, voilà ce que j'ai trouvé chez ces « dames j et à la longue, cela devient fatigant.
«c Je veux une petite fille bien simple, «t bien naïve, bien jolie, bien faite, dont le « babil m'amuse, dont l'étourderie m'égaie, « dont la tendresse m'attache.
« Une grande dame, dans ses atours, est une « idole qu'il faut adorer de loin. Je ne craindrai « pas de chiffonner l'étamine de ma petite, de « déranger son bonnet; et quand l'amour nous « égarera l'un et l'autre, je n'aurai qu'une « épingle à ôter , qu'un cordon à défaire.
« Les belles dames doivent beaucoup à leur « lacet. Ma petite ne daigne pas en faire usage.
« Avec ou sans corset, son joli sein est tou- « jours le même.
« On recherche une femme bien ne'e; on se « presse autour d'elle. L'amour-propre est flat- « te' en proportion de son rang : mais l'amour « est à l'amour-propre ce que tout est à ze'ro. « Que m'importe à moi qu'un joli minois soit de « qualité ou non?
« Irai-je chercher le bonheur dans ces bureaux K d'esprit, où des be'gueules rendent des oracles, « oîi il faut recueillir, admirer le moindre mot « qui leur échappe , où elles prononcent effron- « te'ment sur Helve'tius, Mably, Voltaire, Di- « derot? Ma petite ne connoît seulement pas « leurs noms ; mais , sans s'en douter, elle pos- « sède l'art de plaire.
H Qu'est l'amant d'une belle dame ? l'esclave «( de ses volontés, le martyr de ses caprices. Ma « petite ne veut rien^ n'exige rien , et permet « tout.
« Une grande dame règle mes de'marches , « mes pensées et jusqu'à mes plaisirs. Ma petite H ne calcule rien , et elle est toujours contente « quand j'ai beaucoup de fan té.
« Une grande dame croit m'honorer par des « faveurs que dix autres ont obtenues avant moi. u Ma petite est reconnoissante du bonheur que H je lui procure, et elle m'invite ingénument « à lui en procurer encore. »
( 2^9 ) Xloberville n'avoit pas observe que les femmes en général ont des goûts , des habitudes conformes à leur éducation et à leur rang ; qu'elles se font un caractère d'après les circonstances où elles sont placées , mais qu'elles sont toutes les mêoïes au fond. En attendre de la reconnoissance, c'est déjà prévoir le moment où on n'inspirex-a plus d'amour, et alors on n'obtient plus rien d'elles. Cet homme épouse sa cuisinière avec qui il vivoit, mais qui a cessé de l'aimer. Elle proleste de son dévouement, de sa tendresse , en ôtant son tablier pour aller à l'église. Elle oublie , en revenant , qu'elle l'a porté , et la semaine n'est pas écoulée , qu'elle commande impérieusement à son mari et à sa servante.
Pioberville a donc décidé qu'il aura une petite fille , bien jeune , bien jolie , bien neuve , qui ne verra que par ses yeux, qui n'aura d'idées que celles qu'il lui communiquei'a, qui le caressera , le fêtera , le respectera. Il ne sait encore où la trouver. Mais il y a dix mille petites ouvrières à Paris. On les rencontre le matin , le panier au bras , portant leur modeste dîner, et allant aommencer leur journée. Dès le lendemain , il sortira en redingote ; il se tiendra sur le Pont-Neuf; il arrêtera celle qui lui paroîtra pouvoir remplir les conditions qu'il exige. Il lui parlera, il la reverra , il parlera encore , il persuadera. En attendant, il se fait hal)il- W. de RobefTille. T i. 12
1er , et il fait mettre ses chevaux pour aller faire l'important dans ses bureaux. Vanitas vanitatwnl
Il monte en se balançant. Il caresse d'une main le pommeau de son épée; il joue de l'autre avec une superbe boîte qui a remplace' celle qu^on lui a vole'e à Versailles. Il chantonne un petit air : c'est en chantonnant qu'il a l'habitude de s'annoncer dans ses bureaux \ c'est à ses fredons que les plus empressés de ses commis accourent et lui pre'sentent leur hommage.
Il s'étonne d'être dans l'antichambre et de n'avoir vu personne. Il chante plus haut, et il est toujours seul, H entre dans le premier bureau : à peine lève-t-on les yeux sur lui. Il s'arrête , il fronce le sourcil ; il voit sur toutes les bouches un rire sardonique , qui ajoute à son indignation. Il ouvre une seconde porte, il la pousse avec violence, il ne se possède plus, il
■va éclater Il est frappé d'étonnement et de
crainte.... Merlicourt est devant lui. Les deux adversaires se regardent, se mesurent. Ils s'écraseroient si la foudre étoit dans leurs mains. Bientôt les deux visages se composent^ ils affectent un air serein; ils se couvrent de ce vernis du grand monde, qui n'est que le masque des passions basses et haineuses. Merlicourt tire enfin un papier de sa poche et le présente à Roberville.
« Le roi , vu *le rapport des commissairos
( ^7» ) « nommés pour instruire le procès de M. Je «( Merlicourt, convaincu que les accusations « portées contre li^i sont calomnieuses , ordonne « à son contrôleur général et à son ministre de .. la marine de le rétablir dans ses fonctions , et . déclare l'accusateur incapable d'être jamais <( employé à son service directement ni indi- « rectement.
« Pour copie conforme , etc. )i
On reconnoît ici la suite des manoeuvres de la comtesse. Les ministres, forts da rapport des commissaires, avoient facilement persuade le roi. Merlicourt étoit la victime des intrigues d'un tràcassier , d'autant plus dangereux qu'il savoit trouver des appuis , en apparence trèsrecommandables. Si cependant il plaisoit h sa majesté d'examiner la conduite de M. de la Galissonnière, elle reconnoîtroit la justesse des observations qu'on a déjà eu l'hoinieur de lui soumettre. Elle démêleroit au premier coup d'oeil l'ambition d'un homme qui, depuis longtemps, vise au ministère , à qui tous les moyens d'y parvenir paroissent légitimes , et qui n'a voulu renverser Merlicourt , qu'afin de pouvoir ensuite inculper le ministre. Ces déclamations étoient appuyées par les caresses, les séductions, les insinuations perfides de la favorite. Bontems avoit agi de son côté. Il avoit représenté à son maître que la persécution qu'avoit essuyée l'honnête Merlicourt, étoit l'ouvrage de madame dé
( 27^ ) Roberville ; qu'une femme qui ne balançoit pas àcompromettre ainsi sonsouverain dans l'opinion publique, ne l'aimoit pas , et ëtoit par conséquent indigne de lui. Il ajoutoit que cette femme, jolie à la ve'rite', n'avoit aucune ressource dans l'esprit, et le roi coinmençoit à s'en apercevoir. Presse' de toutes parts, attaqué dans tous les sens, il céda aux impulsions qu'on voulut lui donner. Ce fut au milieu d'une orgie qu'il signa l'exil du meilleur officier de notre marine, la réintégration de Merlicourt, et qu'il ordonna de renvoyer madame de Roberville.
Elle revint à Paris , accablée du coup qui la frappoit , ulcérée des plaisanteries amères de Bontems. Elle ne réfléchissoit pas qu'elle avoit gagné, en quatre jours , cinquante mille francs et du plaisir; que l'honneur d'avoir passé parle Parc-aux-Cerfs alloit la mettre à la mode , et qu'on se disputeroit la gloire de se ruiner pour elle. Ces calculs sont d'une fille, et une femme qui croit tomber du trône , qui est encore ivre de ses grandeurs et étourdie de sa chute, a besoin de vingt-quatre heures au moins pour se dépouiller tout-à-fait de son auréole, et reprendre ses premières liabitudes.
La situation de Roberville étoit réellement déplorable. Forcé de ployer, avec les apparences du respect, sous les ordres du roi, et de s'interdire jusqu'à la plainte, il restoit chargé d'un loyer énorme et de dettes de tout genre.
( 273 ) Il étoit clair que ses créanciers , instruits de sa disgrâce j alloient l'attaquer dans sas biens et dans sa personne. Il ne vojoit plus que huissiers; procureurs , contraintes par corps , geôliers , Terroux. C'étoit le moment de lire le chapitre de Sénèque : Du mépris des richesses. Roberville, en sortant de ses bureaux, d'où on le chassoit sans retour , ne pensa qu'à saurer les débris de sa fortune.
En effet , quoi de commode, et par conséquent de naturel , comme une banqueroute ? « Je dois, à la bonne heure; mais je tombe de « la manière la plus imprévue : ne suis-je pas « assez h plaindre? faut- il encore que je me « dépouille de tout en faveur de mes créan- « ciers? Ne m'ont-ils pas traité en juifs? n'est-il « pas juste que je les en punisse ? »
C'est d'après ce raisonnement, ou tel autre à peu près semblable, |^;ar lequel on cherche à s'arranger avec sa conscience, ce qui prouve l'hommage involontaire que l'être le plus corrompu est forcé de rendre à l'équité j c'est d'après ce raisonnement qu'on met ses meilleurs effets à couvert; on étend son passif; on restreint son actif; on se cache pendant quelqttcs jours; on fait assembler ses créanciers; on offre quinze pour cent; on retire ses lettres de change; on reparoît dans une certaine aisance, et on est encore assez bien vu des hommes... ceux à qui on a fait perdre exceptés; mais rien n'oblige à voir ceux-là.
Rohervilie sortoit donc avec lu résolution Irieii prise d'enlever son argent, ses bijoux et *i€ qu-'il y avoit de plus portatif dans son mo- (bilier. Il trouve au coin de la rue un homme assis, et pleurant sur une pierre. Il reconnoît Dnrocher. « Que fais-tu là? — Vous voyez. « — On t'a donc chassé aussi? — M. de Mer- M licourt m'a dit : Vous m'avez félicité il y « a huit jours d'avoir congédié un ingrat: vous « avez mis votre attachement pour moi au rang « fie vos premiers devoirs, et avant-hier vous t( avez assuré Roberville de votre dévouement ; « vous l'avez invité à porter la lumière dans « toutes les branches d'une administration dé- " prédatrice I Loin de moi ces hommes qui vont «( toujours au soleil levant! — Quoi Durochti , « lorsque Merlicourt m'a ôté ma place de pre~ " œier commis, tu lui as dit qu'il avoit fait un « acte de justice? ^ — Oui, je l'ai dit. — Et tu « ne Tong:is pas d€ l'avouer ! — Pourquoi n'en " conviendrois-je point? Je n'ai plus rien à <• craindre ni à espérer de toi.
■ Voilà donc les hommes, disoi| Roberville " en s'éloignant. Je reste seul dans ma disgrâce : « je suis délaissé par celui même que j'avois « associé à mes intrigues. Il est donc vrai que « la vertu seule lie les hommes, et que ceux ■< que leur intérêt rapproche , ne tiennent les « uns aux autres que par la prospérité ! »
Roberville faisoit toujours les plus beaux
(275) laisoniiemens du monde quand il tomboit dans le malheur. S'il eût recherché les causes de cette nouvelle infortune, il eût avoue' franchement qu'il la méritoit, et par les motifs qui l'avoient décide à agir contre Merlicourt , et par l'usage qu'il avoit fait d'un moment de bonheur, et par les moyens même qui l'a- Toient préparé. En effet , complice maintenant des déréglemens de sa femme; ne rougissant plus d'en recueillir le prixj croyant légèrement à une nomination dont il n'a pas de titre j fi€ conduisant comme s'il eût été installé et reconnu; affichant un luxe révoltant, et qu'i-l ne pouvoit soutenir qu'à force de déprédations ; négligeant ses fonctions; donnant sa confiance à un homme qu'il méprisoit; renvoyant, pour Favancer , un sujet instruit et expérimenté; voilà ce qu'il a fait en quatre jours; et il se plaint des hommes! et il parle de vertu !
En dissimulant des bassesses qui n'étoient pas publiques, en se résignant à une honorable indigence, en abai. donnant tout à ses créanciers, il pouvoit rendre encore sa chute respectable. Le monde l'eût attribué à la versatilité d'une cour corrompue ; il eût plaint la victime 5 il s'y fût intéressé ; et l'estime générale pourvoit l'aider à se relever encore. Roberville ne Tit que les^ privations auxquelles il se soumettroit en se comportant en homme d'honnear»
11 ffémii à l'idée des besoins dont il seroit la proie 5 et mettant son inle'rêt du moment avant les principes, qui seuls assurent un bien -être constant , il courut dépouiller ses créanciers.