CHAPITRE VII
Roberwille perd son emploi.
Le lendemain, le duc , ivre d'amour et de bonheur, avoit été trouver le comte de St. -Florentin. Il lui avoit représenté que s'il étoit juste d'enfermer les femmes titrées qui manquent à leurs époux, il étoit cruel d'étendre cette mesure jusqu'à des bourgeoises jolies et complaisantes, qui ne peuvent pas se mésallier, et qui donnent même souvent des enfans nobles à leurs maris. Il dctnandoit ce que deviendroient de jeunes seigneurs mariés par des raisons de convenance , si on leur ôtoit tons leurs moyens de dissipation. « U faudra donc « que nous partagions, avec des financiers, des -M filles que nous ne pouvons pas payer comme <« eux. Un duc et pair de France, rival d^un «< fermier général! Gela seroit absurde, cho- « quant , mon cher comte. Souffrez que les « bourgeois soient cocus : ils sont faits pour « cela. »
Le comte de St. -Florentin n'avoit rien à répondre à des argumens de cette force-là. Très-bien lui-même avec la duchesse, il saisit Poccasion de s'insinuer dans les bonnes grâces de l'époux ; elles ajoutent les grandes entrées aux petites; elles multiplient les occasions j elles aident à tirer parti de toutes. Le comte aigna la révocation de la lettre de cachet qui
( 18; ) pesoit sur madame de Roberville. C'est la première grâce qu'on avoit obtenue à la cour précisément pour être l'oturier.
Dès ce moment, sécurité' entière. Madame de Roberville fut établie dans la petite maison du duc ; un de ses carrosses , un cocher et un laquais furent mis à sa disposition , ce qui n'ajouta pas un sou aux dépenses journalières de l'amant. Il joignit à cela un trousseau de dix mille livres, et mille francs par mois, ce qui n'étoit pas cher ; et comme certaines femmes changent de nom , quoiqu'elles ne puissent compromettre le leur , il fut convenu que celle-ci s'appelleroit madame d'Atjs.
Madame d'Atjs étoit assez satisfaite de son sort. Le duc lui plaisoit assez ; sa voiture étoit assez belle, ses laquais assez bien faits, et elle avoit assez de mille francs par mois, pour elle, assez modérée , pour une cuisinière assez bonne , et une femme de chambre assez adroite. Cependant, l'uniformité et le bonheur ne s'accordent pas long- temps. Il est fort ennuyeux d'être presque toujours vis-à-vis de soi-même, quand on n'a pas d'esprit, pas de talens, et qu'on n'entend pas ce qu'on lit. Madame d'Atys s'étoit fort bien trouvée de sa fugue à l'Opéra avec madame Thomasseau : elle eut envie d'y retourner. On n'j"^ trouvoit pas toujours des mousquetaires. Mais il y avoit alors des chevau-légers, des gendarmes de la garde, des gardes du coi'ps.
( j88 ) Que des ressources pour les femmf s- filles! Elle part avec sa femme de chambre , confidente née de sa maîtresse, comme toutes celles qui servent des femmes de cette classe, et tnême des femmes d'un rang plus relevé.
Madame d'Atjs avoit pris goût à l'épe'e , et elle eut le désagre'ment de ne pas trouver ce qu'elle cherchoit. Mais un jeune conseiller au parlement lui prouva que la robe a aussi ses agréables j et comme madame d'Atys n'étoit pas fine , celui-ci sut au bout d'une demi-heure qu'il e'toit auprès de la maîtresse du duc de ***. Or , comme une femme entretenue n'inspire pas beaucoup dere'serve, le Jeune conseiller lui dit qu'il l'aimoit, ce qui ëtoit faux, qu'il la désiroit, ce qui e'toit vrai, et il finit par la prier de lui donner à souper. Madame d'Aty* fëpondit, avec sa naïveté ordinaire, que M. le duc ne venoit jamais le mardi, et que sa femmô dfi chambre introduiroit M. le conseiller , quand ses gens seroient retirés. M. le conseiller promit amour et discrétion : c'est la règle.
Il fut exact à la miitute. Mais reprenons les choses de plus haut.
Le duc étoit rigide observateur des bienséances. Très-amoureux de madame d'Atys, il ne lui donnoit cependant que les moment qu'il pouvoit dérobera Ll duchesse, sans manquer aux égards qu'il troyoit lui devoir. La duclicssc profîtoil de Ces absences, et regret-*
( »89) toit qu'elles ne fussent p«s plus fréquentes. M. de St.-Florentin, dans sa première ferveur, se dépitoit d'être réduit aux lundis^ aux vendredis et au:x samedis ; et comme il n'est pas d'amans qui ne cherche à écarter , par des moyens plus ou moins honnêtes , un époux incommode, M. de St.-Florentin vouloit faire avoir au duc l'ambassade de Berlin. Il machinoit cette affaire avec la favorite de Sa Majesté, qui lui devoit quelque reconnoissance , parce qu'il étoit le très-humble serviteur de ses fantaisies. Voilà comment se distribuoient alors les grandes places. O le bon temps, le bon temps! regrettons-le donc bien.
Pendant qu'on intriguoit à la cour pour coiffer un mari une fois ou deux de plus par semaine, on intriguoit plus simplement, mais aussi sûrement à la petite maison du duc. La femme de chambre, mademoiselle Zulime, moinsjolieque sa maîtresse , mais très-piquante, avoit jugé à propos de s'arranger avec le cocher et le laquais. Elle les trompoit alternativement, et elle menoit cette double intrigue avec une aisance , une grâce qu'on ne sauroit trop admirer. Sans cesse elle disoit un peu de mal de Lafleur et de Champagne à sa maîtresse, dont elle avoit pénétré la facilité, et elle avoit grand soin de se mettre en tiers quand madame parloit à l'un d'eux.
A ses petits intérêts près , mademoiselle Zu-
( i9« ) lime étoit fort équitable. Elle jugeoit que le duc, avec son étiquette et ses nuits conjugales , ne suffisoit pas à une femme de vingt et un ans. Elle avoit instruit madame d'Atjs du grand principe : qui paie doit être trompé. Mais il entroit dans son système que madame ne prît que des amans d'une certaine classe^ parce que ces amans-là savent reconnoître les veilles , l'adresse et 1^ discrétion d'une femme de chambre, et qu'il faujt que chacun vive de son métier. Elle avoit doue jugé monsieur le conseiller un homme très-sortable , et l'avoit aide de toute son influence pendant une demi-heure qu'avoit duré la négociation.
Et pour que Lafleur et Champagne n'éprouvassent pas de velléités qui eussent gêné ses manœuvres mystérieuses, elle avoit été passer un quart d'heure au grenier à foin , et elle avoit attiré le laquais dans sa chambrette. Deux bouteilles de vieux Bourgogne avoient été ajoutées à leur ration ordinaire , et avec ces précautions , Zulime pouvoit espérer que ces messieurs dormiroient: pas du tout.
Mademoiselle Zulime donnoit régulièrement et alternativement les nuits d'absence de monsieur à Champagne et à Lafleur, Elle persuadoit à celui qui couchoit seul, qu'elle faisoit la lecture à madame , attaquée depuis quelque temps d'une insomnie indomptable , et elle les avoit armés l'un contre l'antre d'une dé-
( '9^ ) fiance qui faisoit sa sûreté : jusque-là, tout avoil été bien.
Mais le cocher qui devoit être de service cette nuit-là, n'étoit pas de ces hommes qui se calment comme un petit maître. Zulime Tavoit éconduit sous des prétextes assez frivoles; il avoit eu de l'humeur ; l'humeur mène au soupçon, et enhardi par le bon vin, il ctoit venu écouter à la porte de madame. Il n'avoit rien entendu, et il étoit monté chez Zulime qu'il n'avoit pas trouvée. Il va , il vient , il cherche dans tous les recoins; enfin il entend mettre une clef dans la serrure d'une porte de derrière.
Il approche sur la pointe du pied; il se cache derrière la porte même qui venoit de s'ouvrir, et bientôt il voit un homme, introduit par une femme qui ne pouvoit être que Zulime : la cuisinière avoit cinquante ans. Les fumées du Bourgogne se joignent à celles de la jalousie. Champagne n'est plus un homme, c'est un diable. Il tombe à grands coups de fouet sur le conseiller et sa Zulime.
Ceux-ci poussent des crisaffi-eux, dont Champagne n'est pas ému. Il continue de frapper, et ils seroient tombés sur la place si Lafleur, éveillé par les cris de sa belle, ne fût venu faire une puissante diversion. Indigné de la scène atroce qu'il a sous lesyeux , il attaque en preux chevalier le persécuteur de sa dame, et le conseiller profite de ce moment de relâche pour s'éloigner de la malencontreuse maison.
( '9'^ ) Quand on s'est tien battu, on finit par s'expliquer et s'entendre : il seroit plus sage de commencer par-là; mais les hommes ne sont pas faits ainsi. Lafleur et Champagne apprirent que mademoiselle Zulime étoit bigame , comme beaucoup d'autres , ce qui ne les étonna point, ce qui même les affecta peu : entre canailles on s'arrange. Mais ils furent révoltés que Zulime osât leur donner un adjoint a qui son opulence apparente assureroit bientôt la prééminence. Zulime s'imagina que la vérité seroit crue et elle la dit tout entière. Le cocher lui répondit énergiquement qu'elle en aroit menti j qu'elle n'avoit pas de raison de leur cacher Cette intrigue, si elle existoit, parce qu'ils de- Toient trouver tout simple qu'une catin fît son métier. Zulime répondit que le secret de madame n'étoit pas le sein. Le cocher répliqua qu'un secret de cette nature ne se cache pas à des gens qu'on aime , parce qu'il peut avoir des suites désagréables, telles par exemple que la scène qui venoit de se passer. Zulime aj'^ant épuisé tous ses moyens de persuasion, invoqua le témoignage de sa maîtresse, que la peur avoit pelotonnée dans son lit. Madame d'Atys se trouva forcée de justifier Zulime, ou de s'en défaire ; et comme une femme de chambre adroite est une chose de première nécessité pour une fille, madame d'Atys se décida à la garder, à avoir deux confidens de plus, et à
( '93) payer leur silence. Il est fâcheux d'être obligée de traiter avec ses gens, et de vivre^ pour ainsi dire, en société avec eux. Mais il y a réellement si peu de distance d'une femme entretenue à sa servante ! C'est ce qui rend la première traitable, et ce qui console la seconde de la nécessité d'obéir. ,
Il étoit probable que le conseiller jaseroit, que ses propos deviendroient publics, et par- •viendroient jusqu'au duc. Or, si en payant on peut craindre d'être trompé , on n'aime pas à en avoir la certitude. Si douze mille livres de rente ne sont pas uu sort brillant , une fille modeste s'en contente, et elle est bien aise de les conserver... en attendant mieux. Le conseil assemblé, le conseil étoit composé de madame, qui présidoit, comme de raison, de sa femme de chambre, qui faisoit l'office de secrétaire, et de Champagne et de Lafleur , qui répondoient, lorsque madame leur demandoit qu'opiuez-vous : je copine comme madame.
Le conseil assemblé donc , madame copina qu'il falloit prévenir le conseiller. Elle écrivit au duc , par son secrétaire, qui écrivoit mieux qu'elle, qu'un importun l'obsédoit depuis quelque temps; qu'irrité de se voir renvoyer des billets , qui n'avoient pas été lus , il s'étoit abandonné aux plus coupables excès; qu'il a voit porté l'audace jusqu'à entrer dans son arrièrecour , à l'aide d'une fausse clef; mais que scm
( »94 ) cocher et son laquais qui faisoient la ronde toutes les nuits, i'avoient étrillé de manière à ce qu'il ne reparût de long-temps; qu'elle supplioit monsieur le duc de la garantir de semblables entreprises, en menaçant le petit conseiller Dubourg de ion indignation.
Le petit conseiller ; qui descendoit directement du fameux Anne Dubourg, mais qui ne le valoit pas, étoit cependant fort aimable. Le duc sut très-bon gré à S2i fille du sacrifice qu'elle lui faisoit; et pour lui témoigner sa satisfaction, et la maintenir dans le chemin de la vertu , il lui envoya une paire de girandoles.
Vous riez de ce mot vertu! mais chaque profession a la sienne. Celle de l'usurier est de rendre exactement le gage sur lequel il a prêté à cinquante pour cent. Celle du voleur consiste à ne rien distraire du butin. Celle d'une fille est de n'en pas avoir, mais d'être fidèle au propriétaire du jour , et à cet égard - là même, bien peu de filles sont vertueuses.
Cependant, le conseiller n'avoit pas envie de parler des coups de fouet qu'il avoit reçus j on ne tire pas vanité de ces choses-là. Mais deux contusions en croix , très-distinctement marquées sur un visage , sont des preuves parlantes d'un événement extraordinaire, auquel il faut donner une tournure quelconque.
Le conseiller vouloit se venger du tour qu'on n'avoit pas pensé à lui jouer, mais auquel les
(I9M apparences lui faisoicnt croire. Il avoit son amour-propre à ménager; et comme les faits les plus simples sont les plus vraisemblables, il dit à messieurs de la grande chambre , qu'il étoit au mieux avec une femme charmante que le duc de *** cachoit dans sa petite maison; qu'il s'étoit introduit par une porte des derrière, dont on lui avoit donné la clef, et que marchant sans lumière, pour tromper la vigilance des domestiques, il étoit allé donner de la tête sur un bras de cheminée qui lui avoit meurtri le visage, ce qui ne l'avoit pas empêché de passer une nuit délicieuse.
Bientôt tout Paris sut que le duc avoit une maîtresse très-jolie et très-facile. C'est ce que vouloit notre conseiller : il comploit bien que ledépit feroit chasser madame d'Atys.Uientôt la duchesse fut instruite, et elle se disposa a tirer parti de cette découverte. Elle commença par persifler son mari sur l'infidélité de sa belle. Le trait glissa : le duc étoit prévenu. Il sa- Toit d'ailleurs que l'épouse est toujours disposée à calomnier la maîtresse. La duchesse s'échauffa par degrés. Elle parvint à jouer une scène violente. Elle rendit avec assez de vérité la jalousie et le désespoir, et c'est ce que le bon duc redoutoit. Il entreprit de la calmer, de la meilleure foi du monde : elle le repoussa.
Une femme est bien forte , quand elle a convaincu son mari d'une foiblesse. Il perd le droit
d'éclairer sa conduite, et même de se plaindre de fautes que madame lui reprocheroit d'avoir provoquées. La duchesse et le comte cessèrent de se contraindre. Ils se bornèrent à sauver les apparences, et le duc ne fut pas ambassadeur, parce qu'il n'étoit plus nécessaire de l'éloigner, depuis que le petit conseiller avoit parlé. Quels grands effets résultent quelquefois d'une petite cause!
Tout ceci s'étoit passé à l'époque on Merl icourt > Jong- temps incertain entre le mariage et l'amour illicite, yenoit de se décider en faveur du dernier. Le duc^ toujours réservé dans sa conduite , n'avoit pu, disoit-on , être séduit que par une femme d'une rare beauté. Quel honneur pour un financier de la souffler à un homme de ce rang! Merlicourt avoit demandé une entrevue, et ses propositions préliminaires furent si sonnantes, que madame d'Atys ouvrit les oreilles et sa porte. Champagne et Lafleur, prudemment avertis, cette fois, se tinrent à l'écart, et Merlicourt trouvamadame d'Atys au-dessus dcl'idée qu'il s'en étoit faite.
Un hôtel est acheté au nom de la belle ; il est meublé magnifiquement. La toillette renferme un écrin de cinquante mille francs, et le secrétaire , le premier quartier d'un traitement de deux mille louis. De jolis chevaux normands sont à l'écuriej un carrosse verni par Martin est sous la remise. Tout cela est pris sur la subsistance des matelots; mais qu'importe que des
( 197 ) nialelots souffrent , pourvu qu'une fille soitdans l'opulence?
Madame d'Atjs sortit un soir de chez elle , n'emportant que ses charmes et ses girandoles: le reste ne raëritoit plus son attention. Le duc trouva une lettre hien pathétique , où on lui disoit qu'on étoit inconsolable d'avoir jeté le trouble dans sa maison ; qu'on sacrifioit l'amour le plus vrai au retour de la paix conjugale j qu'on s'éloignoiten gémissant , et qu'on n'avoit pu se refuser la satisfaction de garder une marque de sa tendresse : c'étoient les girandoles.
Le duc , désolé d'être brouillé avec sa femme j plus affligé encore de la perte d'une maîtresse accomplie , dont la délicatesse lui paroissoit sans exemple, le duc se laisse entraîner à la Comédie française , par un ami qui vouloit le distraire de tant de chagrins. Le premier objet qui frappa ses yeux , fut madame d'Atys , très-consolée et chargée de diamans. Furieux d'être joué avec cette impudence, il sort de sa loge , il marche à grands pas vers celle de la perfide j il va éclater ^ son ami l'arrête avec deux mots : un grand seigneur qui se rend ridicule , perd sa considération sans retour.
Le duc retourna chez lui. Revenu sicèrtfsluent à sa femme , brillante encore de jeunesse et d'attraits , il tenta tous les moyens de reconquérir son cœur. Elle répondit constamment de Roberrille. T. i- * 9
Ct98) qu'elle n'auroit plus rien de commun avec un homme qui avoit exposé sasantë, et elle rit dans les bras du comte, de sa douleur et de sa orëdulité.
Merlicourt conserva paisiblementsa conquête. Il en jouit jusqu'à satiété j et voilà oîienétoient les choses, lorsqu'il invita Roherville à souper. Roberville, en entrant, reconnut sa femme, plus formée et plus belle que lorsqu'il s'en étoit séparé. Son premier mouvement fut celui de la surprise j Pamour-propre le ramena aussitôt à la réflexion. Il pensa qu'un mari joueunsotrôle en présence de l'amant avoué de sa femme, et il se contint, Il se flatta que madame auroit assez de bon sens pour dissimuler aussi. Il se trompa. Elle se tut à la vérité , mais par un autre motif. Elle avoit tremblé en voyant Roherville. Son imagination , assez paresseuse , lui avoit vivement retracé une suite de désordres sur lesquels la femme la plus aguerrie n'est jamais sans une sorte d'inquiétude. Elle voyoit son couvent; elle entendoit crier les gonds et les verroux. L'air aisé et même galant de Roherville la remit par degrés. Elle finit par croire qu'il ne la reconnoissoit pas.
Merlicourt avoit remarqué du trouble. Il l'attribua à la vue d'un très-joli homme, qui fait toujours son effet, et il s'j arrêta peu, parce qu'il n'aimoit plus. Il espéra même que cette liaison naissante prcndroituue tournure assez sérieuse,
( '99) .»OTJT lai donner un prétexte honnête de rupture, car enfin, un galant homme ne quitte pas une femme comme un ivrogne une houtcille vide j et quelque riche qu'on soit , on ne se soucie pas de donner par an quarante-huit mille livres , qui ne rapportent ni plaisir ni honneur.
On se mita tahle. Le souper fut très-gai. Roberville regardoit sa femme , lui adressoit de fort jolies choses , auxquelles elle re'pondoit assez bien. Elle avoit retenu de son mousquetaire et du duc , une cinquantaine de phrases piquantes , qu'elle plaçoit heureusement, et sa foeauté faisoit valoir les idées ordinaires dont elle se servoit pour amener le trait. Roberville étoit étonné, charmé, ravi. Parbleu, pensoit-il, il est bien extraordinaire que tout le monde couche avec ma femme , excepté moi. Pourquoi ne me mettrois-je pas aussi sur les rangs? Que de cocus je fer ois à la fois !
Eu vérité, pensoit la petite femme , aucua des hommes que j'ai eus ne vaut mon mari. J'étois enfant quand je l'ai pris, et je n'ai pas su l'apprécier. Merlicourt m'ennuie. Pourquoi ne lui donnerois-je pas pour adjoint mon mari tout comme un autre ? Il aime les femmes , il ne me reeonnoît pas , il croira à une bonne fortune Et le pied et le genou commencèrent à jouer de part et d'autre.
Une jeune personne bien innocente, bien timide , contenue par la présence de sa mère ;
• n'entend par la douce pression que l'aveu d'un amour honnête; et lorsqu'elle y répond, elle Teut dire seulement : Demandez ma main à maman ; je ne désire que d'être à vous. Un coup de genou donné et rendu entre une femme galante et un homme qui a de l'usage , signifie tout autre chose. Il s'exprime si positivement, que Roberville sortit, sous je ne sais quel prétexte; et il fut dire à la fidèle Zulime : « A minuit, je serai « ici. — Madame y consent ? — Regardez-moi. « — Madame doit consentir. »
Roberville rentre. Il amène la conversation sur' l'administration des vivres de la marine. II a l'air de se rappeler une opération importante, qu'il doit terminer le lendemain de très-bonne heure. Il presse Merlicourt de se retirer et de le remettre chez lui. Merlicourt se rend , et part, convaincu que l'affaire dont parle Rober- \ille peut se régler à midi comme à huit heures, et qu'ainsi, il y a intelligence entre lui et madame d'Atys. Il se propose de les surprendre, de jouer une scène, et d'aller chercher à l'Opéra le plaisir du changement.
Il n'étoit que dix heures et demie lorsque Roberville rentra chez lui. Une grande heure devoit s'écouler encoreavantl'inslantdurendez- Tous. A quoi l'emploiera-t-il ? Il s'occupe d'abord du bonheur dont il va jouir : telle est la marche de la passion. Son imagination rapide lui peint une nuit tout entière, et le conduit
jusqu'au réveil. C'est ici que la réflexion commence, et que le jugement pèse les conséquences de cette nuit.
« Insensé, que -vas-tu faire? L'inconduite de « ta femme t'a forcé à t'assurer d'elle , et tu auto- « riserois ses désordres par un raccommodement « inévitable ! Elle s'en prévaudra sans doute , « et quels seront tes droits et tes moyens de « réprimer des fautes , dont tu vas en quelque H sorte te rendre le complice ? Ajouteras-tu , M sans rougir, aux débris de ta fortune le « produit de la honte de ton épouse? Te ré- « duiras-tu ainsi à tout voir, à tout supporter? « Auras-tu la lâcheté de te déshonorer à tes
M propres yeux et à ceux du public? Non.
« Ma femme est jolie, à la bonne heure. Mais « il y en a trente dans Paris qui la valent , et « qui ne m'ont pas fait cocu. Cherchons « une de ces femmes -là, et abandonnons la « mienne à sa destinée. »
Roberville n'avoit fait de sa vie un raisonnement qui valût celui-là. Très-satisfait de lui , il se déshabille, il se couche. Il trouve son lit solitaire , et la vertu difficile j mais enfin il s*endort de ce sommeil calme qu'elle seule peut procurer.
Minuit venoit de sonner , et madame d'Atys commençoit à compter les minutes : les fantaisies de certaines femmes sont inexplicables. Celle-ci avoit repris un goût très-vif pour son
jnari , et oile avoit contracté la douce , ou la malheureuse habitude de les satisfaire tous. Trop jolie pour trouver des cruels, trop[emportée pour attendre , elle se plaignoit déjà de l'inexactitude de Robervillc. Cent fois , dans un quart d'heure , elle avoit envoyé la fidèle Zulime à la croisée j cent fois Zulirae en étoit revenue muette , les bras pendans, et sa figure triste disoit : Je ne vois personne. Déjà l'impatiente Rose avoit donné un coup de pied à Zcphire; Zéphire étoit un petit chien - lion , qu'il falloit trouver charmant, et à qui dévoient s'adresser les seconds complimens, quand on entroit chez madame. Déjà elle avoit renversé et brisé un cabaret de porcelaine , tout aussi innocent que Zéphire. Enfin , n'y tenant plus , elle se met elle-même à cette croisée. « Imbécile , s'écrie - t - elle en donnant un • soufflet à Zulime, vous ne le voyez pas collé « contre ce mur, attendant avec une impa- « tience égale à la mienne , que tous alliez « lui ouvrir ? »
Zulime, étourdie du soufflet, tenant sa joue à deux mains , descend , entr'ouvre la porte, et appelle à «lemi-voix M. de Roberville. L'homme
se détache du mur , il entre, il monte
Madame d'Alys est pétrifiée... C'est Merlicourt. L'invitation de Zulime est une preuve sans réplique de l'infidélité de sa belle. Il lui rappelle les sernaeas qu'elU lui a faits ; la cou»
fiance qu'il y a donnée, son amour constant, et ses libéralités. Il parie délicatesse à une femme qui en connoît à peine le nom , honneur à celle qui n'en a plus. Moins il est affecté, et plus il est long : un orateur qui pérore à froid , ne sait jamais finir. Il conclut enfin en annonçant une rupture éternelle.
S'il n'eût dit que quaJre mots , madame d'Atys n'eût su que lui répondre. La longueur de la harangue lui donna le temps de se remettre, et de trouver une tournure décente à la chose qui Pétoit le moins. Elle opposa à l'orage ce sang-froid qui persuade presque toujours. Elle raconta tout ce qui s'étoit passé entre elle et Roberville , à l'exception pourtant de la fantaisie qu'elle avoit eue de coucher avec lui. Elle avoit reconnu son mari 5 elle avoitlieu de tout craindre de sa sévérité. Elle lui avoit demandé une entrevue , où elle comptoit bien lui prouver qu'elle n'avoit de tort réel que dans sa liaison avec le mousquetaire, puisque ses aventures subséquentes étoient la conséquence nécessaire de son évasion du couvent. Il faut qu'un mari soit de bien mauvaise humeur pour ne pas pardonner une première faute , expiée par six mois de détention. Elle avoit conçu le projet de fléchir le sien , de rentrer chez lui , de remonter au rang de femme estimable. Un amant injuste , déraisonnable , peut seul blâmer ce retour aux vrais principes ; et elle &e
félicite de connoître enfin celui à qui elle avoil donné son cœur tout entier , à qui, dans toutes les situations où elle se seroit trouvée , elle se proposoit de le conserver. Elle finit par un trait d'héroïsme qui devoit être du plus ^rand effet. « Vous m'avez soupçonnée , vous « ne m'avez jamais aimée ; vous n'êtes plus »• digne de moi. Reprenez vos bienfaits , mon- « sieur. J'ai cru les tenir des mains de l'amour: « je rougis de les avoir reçus; je rougirois de M les garder plus long-temps. »
Elle marche à son secrétaire avec la dignité d'une princesse de théâtre 3 elle prend le contrat de donation de l'hôtel qu'elle habite; elle va le mettre en pièces.
Merlicourt, hors de lui, la conjure de n'en rien faire. Madame d'Atys n'est plus cette femme qui, un instant avant, lui étoit à charge, et dont il vouloit se défaire. C'est une femme charmante, mariée à un homme connu et qui a un état. La remettre avec son mari et la garder, est un coup de maître, une source de plaisirs nouveaux. Rien ne ranime un amour éteint, comme la crainte subite de se voir quitter par celle qui en fut l'objet. Le cœur humain est pétri de contradictions : on quitte une femme, on ne veut pas l'être. L'amour-propre ne se prête pas à cette idée, et si l'habitude tue le sentiment, la contrariété, les obstacles le réveillent, Merlicourt presse, conjure. Il
offre sa médiation toute - puissante auprès de Roberville : c'est-Ià qu'on l'attendoit.
Madame d'Atys s'adoucit. Le contrat est remis dans le secrétaire j Merlicourt est admis dans ce lit où il s'étoit promis de ne jamais rentrer, et qu'on ne coraptoit point partager avec lui. Il y entre avec transport j il j passe une nuit d'ivresse, et le lendemain il envoie la plus jolie corbeille de fleurs au fond de laquelle est un rouleau de cinq cents louis : un raccommodement coûte toujours quelque chose.
« Parbleu, madame, dit Zulime, cet homme- « là est charmant! Vous avez joué hier comme << un angej mais vous avez joué gros jeu. Si M. u de Merlicourt eût repris vos bijoux et vos « autres eflfets? — Il ne le pouvoit pas, sans « se rendre la fable de tout Paris. — Mais en- « fin s'il vous eût prise au mot? — Je lui eusse M arraché les yeux. — Et s'il vous eût laissé « déchirer le contrat? — La minute est chez « le notaire. — Je vois que tout étoit prévu. « Mais, dites-moi, s'il vous plaît, pensez-vous « sérieusement à vous remettre avec votre mari? « —J'en suis folle; il faut que je Taie, n'im- « porte comment. — Et vous quitterez M. da M Merlicourt? — Le quitter! je prétends au « contraire me ménager un raccommodement « par mois. — J'entends. — Mais comment se « fait-il que Merlicourt se soit trouvé-là , et « que Roberville n'y ait pas été? — Oh! ma-
( 2o6 ) « dame, pas d'amour sans jalousie, et M. d'# «I Merlicourt \ient de vous prouver combien iî « est amoureux. — A la bonne heure ; mais « Roberville... — Hé, qui diable entend rien? « à la bizarrerie des hommes? Une affaire, un» « obstacle impre'vu, peut-être l'aspect de Mi « Merlicourt..., — L'aura éloigne', tu as raisoni.^ « Zulime? — Madame? — Apporte-moi cette « corbeille. — La voici. — Ouvre ce rouleau. « —Après? — Prends dix louis. — Ah! maie dame.... — Prends, te dis-je. Je me reproche
« une vivacité — Bien pardonnable sans
« doute. A ce prix-là , madame, mes deux joues « sont à votre service. »
Merlicourt et Roberville se rencontrèrent dans leurs bureaux. « Monsieur, dit le directeur « général , après avoir débité quelques phrases « indifférentes, vous êtes marié. — Je le sais « bien, monsieur.— Votre femme n'a eu qu'un « tort envers vous. — Elle en a eu eent. — Elle « n'en a eu qu'un, et vous le lui avez fait ex- « pier. Réduite à s'évader, livrée aux horreurs « du besoin, elle a pu... — Tout se permettra i( à la faveur de ce prétexte. — Sans doute elle M l'a pu. — Et elle Pa fait. — Vous seul êtes « donc l'unique cause de ses derniers écarts* « —C'est fort bien conclure. Voyons, mon- « sieur, où voulez-vous en venir? — Monsieur, « à ceci. Vous ne serez pas plus sévère , ni plus « délicat que des grands seigneurs quioat re-*
'«r pris leurs femmes après des éclats aussi puce blics que celui.... — Monsieur, chacun a sa « manière de voir et de sentir. Je ne suis pas « un grand seigneur , et je ne reprendrai pas « ma femme. — JVIais cela est reçu. — Je m'en « moque. — Je vous en prie. — Je n'en ferai « rien. — Je le veux. — Je ne le veux pas. — «< Je saurois vous y cont r ai ndi'e. — C'est ce que « nous verrons.
<c Vous le prenez sur un ton bien haut^ V monsieur. — C'est vous qui m'y forcez , mon- « sieur. — Savez-vous, monsieur, que le duc « de *^* et moi ne pouvons déshonorer la cou- « che d^un petit particulier comme vous? — « Le petit particulier vous doit peut-être des « remercîmens? — Enfin , monsieur, votre der- « nier mot?.... — Est que madame d'Atys doit « se trouver fort heureuse que je la laisse tran- « quille^ et que jamais madame d'Atys ne stra « madame deRoberviile.» F'anilasvanila(ur?i!
Madame d'Atys emprunta la main de Zulime, et elle écrivoit à son mari. « Vous- vous êtes " explique hier très-elairement avec moi , » avec le pied et le genou. « J'ai répondu à volrs f( aveu d'une manière positive. Vous vous en~ « gagez formellement avec ma femme de chara- « bre , et vous ne venez pas ! Cela est fort mal , « monsieur. Accourez ce soir à minuit, et mé- « ritez l'oubli d'une négligence qu'on ne peut « pardonner qu'à un aussi joli honwne.
« Allons, disoit Roberville, me voilà placé « entre ma femme et son amant. Je résisterai «e à l'une, quoiqu'elle me tente furieusement. « Mais l'autre? Quelle fureur a-t-il donc de « me remettre avec ma femme? Hé! parbleu, « il veut couvrir ses fredaines de mon nom, et « se donner le plaisir de me berner, comme <r l'a fait le beau mousquetaire. Il n'en sera « rien, de partons les diables... Mais il parle « de m'y contraindre... Hé! m'y voici. Il est « au mieux avec le contrôleur général et la « maîtresse du Roi. Il fera intervenir l'auto- « rite , et fera de moi le tonneau de madame. « Il faut le prévenir, et j'en ai les moyens. »> Il sonne. « Qu'on appelle M. Durocher.
« Durocher, il y along-temps que jeme livre M à la dissipation et que je néglige les affaires « administratives. Je vous ai confié mon projet « de réformer les abus, et de faire fournir en- « fin à nos matelots une nourriture saine et u abondante. Je me reproche mon inaction ; « mais je la réparerai. Occupons-nous excluci sivement du bien de l'état j méritons l'estime it de la France entière. — Et ajoutons de noujc veaux bénéfices à la gloire stérile d'avoir fait « notre devoir. — Cette gloire est tout pour K moi, monsieur. — Ah! cependant si vous « étiez directeur général , et moi premier com- « mis?... — Mais l'opération projetée pourroit" « nous menerlà. Apportez-moi demain les note»
( »o9 ) « que je vous ai demande'es il y a quatre mois, u et surtout n'avancez que des faits positifs que 0 je puisse prouver jusquà l'e'vidence. — Oh! a j'en ai de quoi faire pendre cinq cents em- « plojës. — Le directeur général est- il du « nombre ? — Il est en tête du tableau. — Tant « pis, c'est un homme que j'aime beaucoup; « mais la probité fait taire en moi les afifec- « lions personnelles. »
Les notes étoient terribles. Les commis des Tivres de la marine avoient reçu des fournisseurs de Brest, Toulon et Rochefort, quinze cent raille francs en dix-huit mois, dont on connoissoit la répartition. Merlicourt avoit touché cinq cent mille francs pour sa part , qui devoit être la plus forte , parce qu'il étoit chef, et qu'il ne faisoit rien. Vingt mille aux premiers commis qui ne faisoient pas grand' chose , et le surplus divisé entre deux cents employés sur qui rouloit le travail ; voilà la cause première qui mettoit les équipages à la vache au lieu de bœuf, au cochon ladre au lieu de bêtes saines, au biscuit de seigle au lieu de froment, à la piquette au lieu de vin, et à l'eau-de-vie de douze degrés au lieu de vingt. De là, le mécontentement , les murmures sourds , la négligence dans le service et le scorbut. De là, les relâches forcées, pour remplacer par des vivres frais des vivres gâtés, qu'il falloit jeter à la mer. De là , l'inaction de nos flottes.
el Tempire des mers abandonne' aux Anglaî*. De là, les plaintes reile'rëes de M. de la Galivsonnière^ dont les lettres e'toient arrêtées pa-i' les premiers commis du ministère de la marine. De !à, enfin, le silence de certains officiers-, qui avoient leur traité particulier avec lesfournisseux's.
Mais comment Durochers'étoit-il procuTe cos éclaircissemens ? Durocher , intrigant comme tous les hommes nuls, avoit écrit aux commis subalternes des difFérens port6. 11 avoit vante' son amour du bien public, son crédit, et il avoit promis un avancement rapide à ceux qui lui donneroient des renseignemens certains. Un commis, qui n'avoit pu voler que vingt-cinq louis, et à qui on en promettoit cinquante, qu'il gagneroit légitimement, ne Y03^oit que la gloire de l'état, y rapportoit toutes ses vues,. et eût calomnié plutôt q^ue de se taire. Chacun de ces messieurs se croyoit, sur la parole de Durocher, l'homme de l'administration, et tous avoient travaillé avec une ardeur incroja-^ i)le à se perdre mutuellement.
Déjà les notes étoient rédigées en forme demémoire bien clair , bien fort , bien convaincant. Mais il restoit luie difficulté, c'est que. Boberville avoit touché ses vingt mille francs, comme les autres. Il n'y avoit pas là de quoi arrêter loïig-lemps des hommes qui entendoient iss affaiies. ILober\ille n'a perçu c^ue pouj?-
écarter la défiance des coupables, et pénétrer leurs manœuvres. La preuve certaine de son innocence, c'est qu'il les dévoile. Que répondre à cela?
Nos deux honnêtes gens jugèrent à propos de joindre à des pièces déjà trop convaincantes, un témoignage irrécusable. Roberville écrivit à M. de la Galissonnière ^ dans un style convenable au personnage qu'il vouloit jouer. L'officier général , aussi franc et désintéressé ,, qu'instruit et brave, ne vil dans Roberville qu'ura^ homme digne de toute son estime. Désespéréde ne pouvoir servir utilement sa patrie, indigné de n'avoir pu porter la vérité aux pieds du. trône , il saisit avidement l'occasion de démasquer enfin des fripons, et de les faire châtier. Il répondit à Roberville par un mémoire détaille;, il louoîtson courage^ il l'engageoit à persévérer, €t à tout tenter pour pénétrer jusqu'au Roi-
Cependant Merlicourt, plus amoureux quejamais, plus aveugle et plus libéral, tenoit touj^ours essentiellement au désir de pouvoir avouer publiquement sa maîtresse, et Rose à celui de coucher avec son mari; elle lui avoit écrit plusieurs lettres, qui toutes étoient restées sans réponse. Irritée enfin d'une résistance à laquelle elle n'étoit pas accoutumée , maîtrisée par une fantaisie nouvelle qu'irritoienl les difficultés , elle consulta Merlicourt , au bonheur duquel «Ue sembloit rapporter toutes ses démarches,.
Meilicoiiit lui donna un conseil fort simple, et dont l'exécution devoit jeter Roberville dans un extrême embarras. Rose promit a son amant de suivre exactement ses instructions , et après avoir juré qu'elle détestoit Roberville , et qu'elle ne se rcmettoit avec lui que par respect pour les mœurs publiques, elle se promit à ellemême de violer l'article principal du traité, qui lui interdisoit toute espèce d'intimité avec son mari.
Roberville venoit de recevoir le paquet de M. de la Galissonnière. Il s'étoit félicité avec Durocher , de posséder cette pièce triomphante, avec laquelle il se croyoit sûr de prévenir les desseins de Merlicourt sur sa femme et sur lui , et de lui succéder dans sa place. Durocher se voyoit premier commis , et il étoit ivre de joie. Les deux conspirateurs se quittèrent au comble de leurs vœux , et chacun fut dîner chez soi.
Roberville monte, il entre... Il doute s'il veille; il est muet d'étonnement. Sa femme et sa Zulime se sont établies chez lui , elles ont ouvert les armoires ^ les commodes; elles ont défait leurs paquets; elles rangent leurs effets avec un tranquillité, une aisance inexprimables. Rose -vient gaiement au-devant de son mari.
« Mon cher ami , lui dit-elle, je vous aime, « et rien ne le prouve comme la démarche que
( 2i3 ) « je hasarde aujourd'hui. Vous faites le cruel , « mais vous ne l'êtes point , je le sais , et vous « ne repousserez pas une jolie femme, qui se « jette dans vos bras. Ah 1 mon Dieu! quel air « sombre et réfléchi ! Regardez-moi, beau gar- « çon ! souriez à votre amie. » Elle lui caressoit le menton, elle lui relevoit la tête, et Roberville ne savoit que faire, ni que dire. Un baiser donné à propos jette le trouble dans ses sens. Il balance, il hésite , il va oublier ses projets, et sacrifier sa raison au plaisir.... Un dernier effort le rend à lui-même j il s-'arrache de ces bras qui le pressent amoureusement : il fuit à l'extrémité de la chambre.
« C'en est trop ! s'écrie Rose indignée; je ne K souffrirai pas ce dernier outrage. Vous êtes u mon mari, monsieur , et vous ne semblez l'a- M voir oublié que pour me priver des droits.... « — Il seroit plaisant , madame , de vous les u voir revendiquer, après la conduite affreuse... « -— Des mots , monsieur ! je vais 3' opposer des « choses. Vous m'avez fait enfermer , et six mois « après, vous avez sollicité mon élargissement. M — Moi , madame ! — Vous , monsieur. L'ordre « qui révoque ma lettre de cachet le dit exprès- « sèment. — C'est une fourberie. — N'importe, « l'ordre parle , vous avez redemandé votre « épouse, son domicile est chez vous, elle n'en « a pas d'autre , et vous ne pouvez l'en chasser M que par un jugement , que vous n'oblieudxeB
« point ; J'ai derrière moi M. de Merlicourf. « Choisissez d'être mon amant ou mon mari : « j'entends que vous soyiez l'un ou l'autre. — « Je n'ai rien à répondre à ces impertinentes « prétentions ; et , morbleu , si je ne peux vous « chasser d'ici, vous ne m'empêcherez pas d'en « sortir , et je m'en vais. »
Il fait quelques pas. Rose , au désespoir , se jette devant lui et l'arrête. Elle invoque 1 e cie; elle le prend à témoin de son repentir; elle lui demande justice d'un inhumain , dont le cœur se ferme à sa voix suppliante 3 elle fond en larmes ; elle tombe aux pieds de son mari.
Elle étoit belle; il étoit jeune, sensible et facile. Il oublie les affronts dont elle l'a couvert; il ne voit plus qu'une femme éplorée , que sa douleur embellit encore. Il la relève , il la coitduit sur une ottomane; il se dispose à discuter. 11 n'avoit eu qu'un moyen de vaincre , et c'étoit de fuir. Le moment favorable étoit perdu ; Zulime s'éloigna , et Roberville fut foible , et se cru peut-être heureux.
Le réveil l'éclaira. Il voulut revenir sur ce qui étoit fait, et parler lorsqu'il n'y avoitplus rien à dire: de nouvelles caresseslui fermèrent la bouche , et il se borna à sauver les apparences , puisqu'il consentoit à perdre l'honneur.
Il futarrêté que madame de Roberville retourneroit à son hôtel , qu'elle conserveroit le nom d'Alys, que sa porte seroit fermée à Mer-
( 2>5 ) licourt et à tous les hommes ; que Roberville n'iroit chez elle que la nuit, mais qu'il iroit tous les soirs. L'exe'cutiou du traite fut jurée de bonne foi , et sans restriction mentale de la part de Rose: elle aimoit; elle le croyoit au moins. L'illusion durera- t-elle long-temps ?
On sert un joli dîner , et Roberville oublie que sa femme en a fait les frais. Zulime refait les paquets j et, en fille adroite , elle me'nage quelques tête-à-tête , qui tournent au profit de ce qu'on appelle amour. Les porteurs sont rappelés j et , à lachute du jour , Roberville reconduit madame à cet hôtel , désormais l'asile de Pinfamie de l'un et de l'autre.
Merlicourt, qui avoit conseillé madame d'Atys et qui étoit impatient de conuoître le résultat de sou entrevueavecsonraari, se présente à l'hôtel quelques momens après : on lui dit que madame n'est pas rentrée. Il court chez; Roberville; un chef suprême croit un subalterne très-honoré de le recevoir à toute heure. On lui dit qu'il n'y a personne chez Roberville. Merlicourt ne conçoit pas que madame d'Atjs ne soit pas chez elle ou chez son mari. Il est tant de choses qu'un homme plus éclaii-é que Merlicourt ne conçoit pas, et qui sont pourtant bien ordinaires !
Le lendemain j M. le directeur général retourne à l'hôtel. On lui dit qne madame n'est cas visible. M. le directeur trouve la répoiî^e
déplacée, et il pouvoit en effet lui paroître extraordinaire qu'on lui refusât l'entrée d'une maison qu'il avoit paye'e. Il fît du bruit, on l'entendit de l'appartement, et comme il falloit nécessairements'expliquer, et qu'on aime mieux se défaire d'un importun plus tôt que plus tard, on lui députa mademoiselle Zulime, qui lui dit très-sérieusement : « Madame a suivi "vos con- « seils, monsieur, elle s'est réconciliée avec son « mari, et dans ce moment ils reposent ensemble. « — Comment, ensemble! Ta maîtresse étoit « convenue avec moi... — Je le sais bien , raon- « sieur. Mais vous devez juger quel ascendant »< a sur sa femme un mari offensé. Est-il pos- « sible de se défendre... — Ta maîtresse est une... « -— Quand elle couchoitavecvous, monsieur. « Mais avec son mari ! quoi de plus conforme ♦< à la morale, à la religion? — Tais-loi, imbé- « cile, et ouvre-moi cette porte. — Vous n'êtes « plus rien ici , monsieur. — Insolente!... Ta « maîtresse ose me traiter ainsi! — Vous deviez « vous y attendre, monsieur. On vous rend ce M que vous avez prêté à M. le duc. •^— Je me « vengerai, j'en jure par... — Vous ne vous « vengerez pas, monsieur. Une jolie femme « trouve^ quand elle le veut, des protecteurs « que imposent silence à un directeur des \i- « vres. » Zulime n'avoit plus rien à ajouter. Elle fit paroître Champagne et Lafleur , qui donnèrent à entendre à M. de Merlicourt que
ce qu'il avoitde mieux à faire e'toit de se retirer.
Merlicourt avoit au côté une épe'e, -vierge encore , qu'il ^ne crut pas devoir prostituer à des valets. Il sortit, et fut chez lui cacher sa colère et me'diter sa vengeance.
Les places supérieures de sa partie étoient à sa nomination; mais ses choix étoient soumis à l'acceptation du ministre. Il ne pouvoit donc renvoyer un homme dont la commission étoit Tisée par une autorité première. Il n'étoit pas possible non plus de garder un commis qui a l'impertinence de coucher avec sa femme, dont son chef est amoureux, et Merlicourt décida que Roberville sauteroit; il suffisoit pour cela de mentir au ministre. On sembloit alors être tacitement convenu qu'un inférieur qui déplaît a tort.
La fidèle Zulime n'avoit pas manqué de rendre aux époux ou aux amans, comme il vous plaira les nommer, la scène qui venoit de se passer entre elle et Merlicourt. Roberville jugea qu'il n'y avoit pas un moment à perdre. Ses pièces étoient prêtes, et il en avoit fait faire trois ou quatre ampliations qui dévoient être remises au ministre, au Roi, et même à sa maîtresse, s'il falloit avoir recours enfin à la plus puissante des autorités.
Cette maîtresse n'étoit plus madame de Pompadour, qui joignoit à une figure charmante xme éducation soignée et un esprit aimable et
pénétrant. Elle abusoit souvent de ces avantages pour maîtriser le monarque. Elle lui faisoit commettre desfautesj mais elle savoit au moins le faire respecter, en le respectant elle-même. Celle qui venoit de lui succéder étoit une femme avilie, qui, ne pouvant s'élever jusqu'à son illustre amant , l'avoit fait descendre jusqu'à elle, et l'avoit asservi en le plongeant dans la plus crapuleuse débauche. Elle a voit dépouillé le trône d'un reste d'éclat, et le prince de l'amour que le français porte si facilement à ses maîtres. Incapable de diriger les affaires et même de les entendre , elle bornoit son ambition à régner au boudoir , et elle y tenoit son amant captif. La France étoit abandonnée à des mains rapaces ou inhabiles. La corruption étoit au comble. La vérité n'arrivoit plus jusqu'au monarque, et lui-même paroissoit craindre de l'entendre. Roberville ignoroit ces particularités, et il croyoit à la justice, dont on ne parloit plus à la cour qu'avec dérision. Le bonhomme ! Il part, son mémoire sous le bras; il se rend chez le ministie; il lui fait demander audience. Ainsi ce projet de porter la lumière dans toutes les parties de l'administration, conçu d'abord parles motifs les plus louables, abandonné longtemps par cette versatilité de caractère qui distingue Pioberville, repris ensuite par des raisons personnelles, ce projet, quel qu'en soit le résaltat, ne peut plus honorer son auteur. Ce
( 219 ) n'est maintenant qu'une misérable intrigue cachée sous des apparences respectables.
Pendant que Roberville attendoit le retour de celui qui étoit allé l'annoncer au minisire, Merlicourl parut. Il avoit écrit la veille à monseigneur, qui lui avoit répondu qu'il Tattendroit le lendemain. Ainsi pas d'obstacles pour lui ; toutes les portes lui sont ouvertes. Il passe en lançant un regard foudroyant à Roberville.
Ses menaces réitérées avoient inquiété notre héros ; ce coup d'œil expressif doubla son énergie. Il se lève, et répétant, d'après César, et entre ses dents , le sort en est jeté , il marche sur les pas de Merlicourt. On sait qu'il occupe un premier emploi à l'administration des vivres; il est tout simple qu'il accompagne son directeur général; on le laisse aller; ils entrent ensemble dans le cabinet du ministre.
Après les révérences d'usage, Merlicourt se dispose à parler. Il voit un bras qui s'allonge devant lui, armé d'un volumineux mémoire....
Il se tourne c'est Roberville. Le directeur
pâlit. Il juge que son premier commis avoit pris un parti vigoureux , et quelque débonlé qu'on soit, il est des vérités qu'on n'aime pas à s'entendre dire en face. Cependant, il faut se tirer d'un pas difficile quand on s'y est engagé, et l'audace déguisée sous l^air d'une noble assurance réussit quelquefois auprès de certaines gens.
u Monseigneur , c'est avec une peine sensi- « ble que je viens vous déclarer que je ne peux « garder plus long-temps monsieur dans mes « bureaux. — Monseigneur , c'est avec les plus « vifs regrets que je viens vous de'noncer monte sieur. Mais le bien de Fe'tat... — ■ Monseigneur, « je l'ai admis pour obliger M. de l'Oseraie..... « — Monseigneur , j'ai acquis les preuves les
« plus évidentes — Monseigneur, malgré
" ma juste considération pour celui qui me l'a « présenté.... — Malgré la reconnoissance que
« je dois à monsieur — Je ne peux tolérer
« l'insubordination , la paresse et l'incapacité. « — Je ne peux contribuer par un coupable « silence à perpétuer des délits dont les con- « séquences sont déjà trop funestes. Prenez mon K mémoire , monseigneur , lisez celui de M. de « la Galissonnière , et vous jugerez qui , de « monsieur ou de moi, est le calomniateur.— « Monseigneur, débarrassez-moi de cethomme- « là. — Défaites-vous de celui-ci , monsei- «< gneur. » Et comme il n'est pas possible de rester dans les bornes de la décence et de la modération , quand on est mu par une passion violente, ces deux messieurs commencèrent à parler ensemble, et finirent par vociférer d'une telle manière , que le ministre fut obligé de se boucher les oreilles.
Et comme aussi un usage respectable , car il est consacré par le temps , ne permet pas qu^in
subalterne puisse avoir raison quand il inculpe son chef, Roberville reçut l'ordre très-sec de se retirer dans une antichambre , et d'y alten-dre la décision de monseigneur.
Comme encore il importoit très-peu à monseigneur que Pierre ou Paul fut premier commis à l'administration des \ivres, et qu'il savoit qu'on ne doit jamais mécontenter le chef d'une partie pour une vétille , la destitution de Ro- "ville fut prononcée. Mais comme un ministre ne peut paroître négliger aucun avis important, et que celui-ci n'avoit pas le temps de lire, les mémoires du malheureux destitué furent renvoyés à un premier commis du ministère, qui dit le lendemain , dans un rapport de quatre lignes, que l'écrit de Roberville étoit l'ouvrage d'un cerveau brûlé , et celui de M. de laGalissonnière, l'effet de l'humeur tracassière .qu'on lui connoissoit à la cour el à la ville.
Merlicourt sortit triomphant du cabinet du ministre; et sans daigner regarder Roberville > il lui dit en passant : « Vous n'êtes plus rien, « monsieur. Je vous défends l'entrée de mes « bureaux.
« Ah! je ne suis plus rien, dit Roberville en « le suivant! Je suis honnête homme, monu sieur j personne ne m'ôtera cette qualité ; « personne ne me reprochera de voler l'état, M ni de perdre un bon employé, parce qu'il « ne veut pas prendre à son compte les enfans
RI. de Roberville. T. r I O
« que je pourrois faire à sa femme. Ah ! je ne
« suis plus rien! Je vais parler au roi Oui,
« je lui parlerai, et demain, vous pourrez fort «f bien n'être plus rien vous-même. »
Quelle probité que celle de Roberville! II oublie qu'il a reçu vingt mille livres des empoisonneurs de nos marins, et qu'il n'a dénoncé Merlicourt que par la crainte d'être prévenu. 11 se largue avec impudence d'un titre qu'il déshonore. Que d'honnêtes gens de cette espèce ou rencontre dans le monde !
On donne volontiers tort à celui qui crie. On croit communément que la vérité est toujours calme, et on ne réfléchit pas que la persécution irrite, et que l'homme irrité ne ménage plus rien. Les laquais rirent des reproches trèsfondés que Roberville adressoit h Merlicourt. Celui-ci eut l'air de ne pas les entendre : cela le dispensoit d'y répondre. Il traversa la cour avec la dignité d'un personnage en faveur, il monta en carrosse et disparut.
Durocher apprit bientôt la disgrâce de Roberville. Il étoit tout simple qu'il abandonnât son associé, et qu'il cherchât à profiter de s* chute. Il fut trouver Merlicourt, à qui il dit qu'il venoit de découvrir que le premier com,mis Iravaiiloit contre lui, et que le plus invialable attachement à son chef étant le plu> sacré des devoirs, il s'erapressoit d'engager mon,eieur à se mettre à l'abri des entreprises d'un
ingrat. Il entremêla son discours de ces basses flatteries, dont les hommes de ce genre sont toujours prodigues, et dont tant de gens sont dupes^ quelques grossières qu'elles soient. Merlicourt accueillit Durocher comme s'il lui eût en effet appris quelque chose; il lui promit de l'avancer, et le nomma quelques jours après à un meilleur emploi.
Cependant, il n'étoit pas sans inquiétude sur les démarches que Roberville comptoit faire à la cour. Ilsavoit qu'il étoit difficile d'approcher le roi, quand on n'avoit ni un grand nom, ni un protecteur puissant qui levât les obstacles. Mais il n'ignoroit pas non plus qu'il est des circonstances heureuses dont un homme vindicatif, et par conséquent opiniâtre, ne manque jamais de profiter. Roberville pouvoit rencontrer le souverain à la chasse, lorsqu'il iroit à la^messe ou qu'il en reviendroit. Il pourroit s'introduire à un grand couvert, et au mépris des usages, remettre son mémoire en présence de toute la cour, et déclamer hautement contre des malversations avérées. Quelqu'insouciant que fût le prince, il étoit vraisemblable que de pareils délits lui donneroient de l'humeur, et qu'il feroit rechercher les coupables. Merlicourt fit mettre cent mille francs dans s» voiture, et il fut trouver la favorite, qui se j soucioit fort peu de lui, mais qu^ faisoit ca* de ses cadeaux, et qui, par cette raison,, le
recevoit toujours de manière à lui persuader qu'il étoit au mieux dans son esprit.
Il faudroit être bien difficultueux pour ne pas juger innocent un homme qui se lait annoncer par cent mille francs. Aussi la favorite prononça que Rober ville e'toit un faquin qu'il falloJt mettre à Bicêtre. C'eloit assez l'avis de Merlicourt. Mais il réfle'chit que M. de la Galissonnière avoit e'crit de son côtéj qu'il étoit d'un caractère à prendre publiquement la défense de Roberville , et que le parti le plus sage étoit de fermer toutes les avenues qui conduisoient jusqu'au roi, et d'étouffer cette affaire. La favorite promit tout ce qu'il voulut, et Merlicourt revint à Paris , très-satisfait du succès de ses démarches, mais réflécliissant cependant que le plaisir de perdre Roberville lui coûtoit un peu cher.
« Parbleu , disoit celui-ci en faisant ses pa- « quets pour Versailles , on conviendra que je « suis bien malheureux ! Je me suis marié «( comme un fou , et j'ai été cocu. J'ai pris M patience, et je n'y ai rien gagné. Maintenant « je ne veux plus l'être, je me fâche, et je « perds mon emploi : comment faut-il donc « faire ? » Il faut , monsieur de Roberville , écouter un ami désintéressé et sage , quand on a le bonheur d'en avoir un , et qu'on n'a pas assex de tête pour se conduire soi-même.
Voilà notre homme à projets en route. Il ne
doute pas que le prince ne l'ëcoute , ne l'accueille ; et quoi de plus naturel , puisqu'il va lui rendre un service important? Il dit aux premiers factionnaires qu'il va parler au roi. Ces factionnaires sont des Gardes -Suisses, qui ne lui répondent pas un mot , parce que les Suisses ne sont pas causeurs, et que la consigne de ceux-ci ne s'étend pas plus loin que la grille, et qu'elle est ouverte à tout le monde. Roberville monte les degre's du péristyle, et il répète à dix ou douze valets de pied qu'il veut parler au roi. Les valets de pied lui rient au nez, et lui défendent d'aller plus loin. Roberville répond qu'il a des avis essentiels à donner au monarque. On lui réplique que le monarque donne des ordres , et ne reçoit pas d'avis. Il prétend que le souverain doit être accessible à ses sujets, parce qu'il est leur père. On lui fait observer que si le père recevoit tous ses enfans, il ne sauroit à qui entendre, et qu'il n'auroit pas un moment à donner au jeu, à la bonne chère, et à sa maîtresse. Or, il faut nécessairement qu'un roi joue , boive et fasse l'amour. Roberville ne trouva pas ces raisons convaincantes; il parla haut , et comme on pai-le bas à la cour, messieurs les valets de pied le reconduisirent hors la grille^ et le consignèrent à la sentinelle. Roberville, qui ne se décourageoit pas aisément, essaya de rentrer, et cette fois , le Suisse lui dit gravement : Toi ne poufre pas
^parler au roi. Roberville insista, el le Suisse Itii présenta Ja crosse de son fusil. Roberville se rélira , ne concevant pas qu'un enfant ne puisse parler à sou père.
Comme les contrarie'te's, et même les chagrins, ne lui ôtoient jamais l'appétit, il fut s'établir chez un traiteur : un gargotier ne s'avisoit pas alors d'écrire au-dessus de sa porte , en lettres d'or , et sur un fond rouge : Restaurateur.