CHAPITRE III
Robert est journaliste.
De l'Oseraie n'avoit pas voulu que les créanciers de Robert conservassent de droits «ur sa personne : un ami en prison ne nous fait jamais d'honneur, et nous déshonore quand il y entre pour des causes qui blessent la probité. De
(85) roseraie avoit obtenu un désistement fondé sur la cession générale du débiteur; et Robert, tranquille de ce côté, se détermina à aller voir la nature aux Tuileries. Ce n'est qu'à Paris qu'un homme de goût peut -vivre, et on n'y
manque de rien avec dix mille francs tant
qu'ils durent.
Il avoit retiré ses fonds des mains de Moreau, qui les faisoit valoir. Il avoit envoyé chercher une petite voiture; et sa malle derrière, lui dedans, et son sac à ses pieds, il partit gaiement pour aller chercher de nouvelles aventures. Il ne savoit pas ce qu'il feroit; il n'y avoit pas même pensé; mais un homme jeune encore a tant de ressources! Et puis, que peuton faire de pis que de passer sa vie avec des chevaux de charrue , des vaches et des moutons crottés? Il ne pouvoit que gagner beaucoup à un changement de position, et il alla délibérer sur son avenir dans un cabinet garni, rue Jean- S t.- Denis. Il avoit au moins contracté à Châtenay Poubli du faste et l'habitude de la médiocrité.
Quand on a vécu quelque temps loin de Paris, on s'empresse de revoir ces lieux consacrés au plaisir, où il est rarement, mais où l'oisiveté et le désœuvrement s'étourdissent pendant quelques heures. Robert, après avoir bâillé chez le traiteur, sur les boulevards, prit un billet d'Opéra j et il y eût bâillé encore pour son argent ,
saiTs mi de ces petits événaraens assez frét^ueii* à Paris, et toujours fort agre'ables pour quelqu'un qui arrive de Châtertaj.
On lui ouvrit une loge, où s'etoit déjà placée une jolie dame : on sait ce que c'est qu'une femme seule dans une loge. Robert adressa la parole à celle-ci avec autant de liberté que s'il l'eût connue depuis deux jours j et il n'en faut pas plus à Paris pour se connoître beaucoup-- La dame répondit avec la plus aimable aisance y elle avoil de l'esprit, Robert n'étoit pas sotj il étoit libre j il avoit envie de se placer, il ■voulut plaire; il réussit.
En province on veut se connoître avant de se donner; h Paris, où on a beaucoup plus» d'usage^ il suffit de se connoître après. Ce fut yers la fin du souper que la dame dit : « A pit>— M pos , je suis une étourdie. Je vous reçois, j'ai u des bontés pour vous; vous les méritez sans» « doute; mais enfin qui êtes-vous?» Robert satisfit la curiosité de la dame, qui ajouta: M- Je m'appelle du Thé. J'ai en ce moment le « ministre de Paris qui m'aime beaucoup , que H je n'aime pas , qui me paie fort cher et que «• je trompe. Vous n'avez pour tout bien qu'une' « jolie figure, et cfla ne suffit pas : je veux m vous mettre à votre aise. Un emploi ne vous « convient pas, ni à moi non plus; à vous, parce « que vous êtes paresseux; à moi, parce que je «t veux vous voir librement. J'ai envie de yçus
( 87 ) « ftiire avoirun privilège. — Oui, un privilège- « Rien n'est commode comme cela. — Mais. « lequel ? — Ma foi , je n'en sais rien. — Celui <« d'un journal. Vous le vendrez, ou -vous le « louerez, si vous ne le fuites pas valo'r vous- « même.
M — ^^ Un journal , ma chère amie , un journal ! « voilà une idée admirable. On m'a contesté. « mon mérite littéraire : quel moyen puissant « de me venger de mes détracteurs! ... Mais, M non, je conçois un projet plus grand, plus u généreux : Ce n'est pas au roi de Fiance a « venger les querelles du duc d^ Orléans. »
La tête de Robert se monte, s'allume. Il est. déjà l'oracle du goût , l'arbitre des destinées, le dispensateur de la gloire jet, ma foi, il pouvoit s'attribuer ces qualités comme bien d'autres , ^ui ne valent pas beaucoup mieux que lui.
La matinée s'avançoit ; le ministre revenoit de Versailles à midi , et comme mademoiselle du Thé étoit plus intéressante qu« les affaires, c'est chez elle qu'il descendoit. Elle fait habiller Robert, elle va à son secrétaire et elle en. tir-e une leltre cachetée. " Qu'est-ce que ce «I papier, lui démanda-t-il? — J'ai là quelques- « lettres toutes prêtes à l'usage de ceux que je M, veux présenter. L'un est mon cousin, l'autre •• mon oncle à la mode de Bretagne; celui-ci^ « mon frère de lait j celui-là, un jeune homme tk de mon village. Je disliibue ces lettres s«lon
(88) « les qualités et la manière d'être de ceux pour •« qui j'ai une fantaisie. Je vous fais mon frère. K Ce tilre intéressera davantage, et vous auto- « risera à être ici à toute heure , sans qu'on « puisse le trouver mauvais. Zoé, conduis ce « petit homme-là dans ta chambre par l'escalier « dérobé. Tu l'annonceras quand monseigneur « sera arrivé. »
Zoé prit la main de Robert, l'emmeiw en folâtrant, lui apporta le restaurant, toujours prêt chez les femmes qui ont de l'expérience, l'enferma et s'en fut, parce qu'elle jugea que Robert avoit plus besoin de repos que d'une jolie femme de chambre.
Monseigneur arriva en effet. Du Thé courut à lui les bras ouverts, et avec les démonstration* de la plus vive tendresse : il faut gagner son argent d'une façon ou d'une autre. Cette réception, à laquelle monseigneur n'étoit pas fait, le mit de la plus belle humeur du monde, et ce fut ce moment que choisit l'adroite Zoé pour annoncer un inconnu , qui désiroit parler à madame.
Robert paroît assez embarrassé de sa personne : on le seroit à moins. Il présente sa lettre d'une main incertaine. Du Thé brise le cachet... « C'est ma mère , ma bonne mère qui m'écrit... « Ciel ! juste ciel ! c'est Charles , ce joli petit <( frère que j^aimois tant, et que j'ai laissé si u jeune î » Elle se lève précipitamment, ne
(89) manque pas de renverser son fauteuil , jette ses bras au cou de Robert, l'embrasse pendant cinq minutes, de manière à lui ôter la respiration, le fait asseoir près d'elle, lui fait donner un couvert j et continue la lecture de sa lettre. « // va chercher fortune à Paris. Je le crois « bien. Pauvre garçon! // est bien élevé. Cela « se voit. Propre à tout. Je n'en doute point. V. Je te le recommande , ma Jllle. Oh! cela n'é- « toit pas ne'cessaire.
« Charles , tu resteras ici jusqu'à ce que « monseigneur t^ait placé. Zoé, tu lui donneras " le petit appartement de l'entre-sol... Oh! que " je suis heureuse, que je suis contente! Mon « ami, il faut faire quelque chose pour mon « frère. — Mais , ma chère amie , tu as une f famille qui ne finit pas. II y a tout au plus « huit jours que j'ai encore placé un cousin. — • Il est bien extraordinaire, monsieur, que « vous teniez note des petits services que vous « me rendez! — Eh, non, non, je n'en tiens « pas note ; mais j'ai dans mes bureaux d'ex- 't cellens sujets qui languissent dans les em- « plois subalternes... — Et qui sont faits pour « cela, monsieur. Sont-ils parens d'une femme « charmante , qui vous aime exclusivement , « qui vous sacrifie sa première jeunesse, et qui « ne compte pas ses complaisances , parce « qu'elles ne lui coûtent rien ? — Eh ! mon u dieu ! ne fais- je pas aussi ce qui te plaît ?
(9o) « Cessons de contester , je n'aime pas cela-. « Voyons, que veux -tu pour ton ficre? — « Mais , je voucîrois... je voudrois le privilég-e « d'un journal nouveau. — Le privilège d'un « journal.'' c'est tout ce que je donnerois à un M abbé de qualité, pour l'aider à attendre irn H évêché. — Je veux un journal , vous dis-j-c. « — Mais, mon ange, je ne peux pas, moi... « — Gomment, monsieur, vous me refusez! — " Je ne dis pas cela. — Vous accordez donc? « — Mais... je... je verrai. — Vous verrez, vous « verrez! Ahi vous ne m'aimez plus, puisque « vous délibérez. Que je suis malheureuse ! » Deux ruisseaux de larmes s'ouvrent un passage ^ îa poitrine se gonfle; le plus beau sein du, monde s'élève et s'agite avec rapidité. Moîiseigneur ne lient pas contre tant de preuves d'amour , contre un si toucltaiit spectacle. ■< Il « aura son privilège! s'écrie-t-il j je te l'appor- « terai ce soir. »
Monseigneur et du Thé se remettent de leur émotion. On finit de déjeuner. Robert se retira discrètement , et quand monseigneur est parti , il revient rire avec du Thé, de la bêtise du personnage, et de sa folle condescendance. Il sort ensuite, parce qu'on ne peut pas toujours fiiire l'a^nour, et il va dans une allée solitaii-e des champs Elysées, rêver à son journal.
En cinq minutes il s'est fait un plan de conduite digne des plus grands. élog.cs. Il a résoLii
(90 d'abord de n'ëpouser aucun parti , d'être Tm— partial envers tout le monde, et de faire oublier son défaut de talent pai- son intégrité. Il se propose de se donner pour adjoints des gens éclairés, pleins de l'amour du beau et du \i'ai, incapables, comme lui, de tourner un auteur en ridicule, et de le blesser surtout par des expressions injurieuses. Toujours noble et décent, il se gardera bien d'imiter ces faquins qui outragent un mort illustre, qu'ils n'auroient osé attaquer pendant sa vie. Il s'interdira rigoureusement toute espèce de personnalité, telle, par exemple, que de parler de la femme d'un auteur quelconque , qui n'a rien de commun avec les ouvrages de son mari , et qui ss couvre du voile, sacré pour un journaliste, d'une honnête obscurité. Il encouragera les jeunes gens qui donnent des espérances , et ne flagornera point un radoteur, parce qu'autrefois il tournoit bien un vers. Il se promet bie©. de ne pas louer à l'excès une jolie débutante , qui n'annonce que des dispositions^ dans Is seul dessein de tourmenter des chefs d'emploi, qui ont droit à des méuagemens par des talens réels etpardelongsservices. Il déclare infâme un journaliste qui s'attache à prouver, dans quinze Ou vingt numéros consécutifs, que tel acteur, ?iYOué du public, est détestable, parce que nul, bomme n'a le droit d'en priver un autre de son «Ut. Il est décidé respecter tout ce qui est respec-
( 9^ ) table, mais à marquer d'un fer rouge le fanatisme religieux, politique et litte'raire. II -va enfin faire un journal tel qu'on n'en a pas vu encore.
Pendant qu'il est occupe de ces grandes idées, il aperçoit un individu qui paroît le reconnoître^ et qui se jette dans une allée latérale. A son tour , il reconnoît Durocher et l'appelle : le drôle ne manque pas d'esprit; il est actif, intelligent, et pourra lui être utile dans sa nouvelle entreprise. Le ton amical de Robert persuade à Durocher qu'il ignore les tours sans nombre qu'il lui a joués , et qu'il n'aura qu'à lui demander pardon de l'avoir brusqué, lorsque Merlicourt venoit de le déposséder, écart bien pardonnable à un homme qui avoit luimême perdu sa place.
Il aborde Robert avec assurance, lui adresse des excuses propres à lui faire oublier son incartade , et cherche dans ses yeux , dans son moindre mot, quelque indice qui le conduise à le surprendre et à lui attraper de l'argent.
Robert , aussi incapable de dissimuler que de se conduire prudemment, plein d'ailleurs des vues sublimes qui l'honorent à ses propres yeux, s'empresse d'épancher son cœur. A peine a-t-il parlé d'un privilège, que Durocher s'écrie :
K Un journal nouveau! Que m'apprenez-
« vous, mon cher ami? C'est une mine que
u vous avez trouvée-là. Mais il faut des fonds
« pour l'exploiter. Etes - vous en argent? — m J'ai dix mille francs. — J'en mettrai dix au- « très , mon cher ami. — Bon. — Je vous en « donnerai douze pour moitié de votre privi- « lége, et je ne demanderai rien pour mon « travail j qui suffiroit seul à mettre votre feuille « en crédit. — Voilà qui est à merveille, — Il « vous faut des sûretés : nous passerons chez le « notaire quand il vous plaira. — Mais au re- « tour de la promenade.
«t — Voyons, dans quel esprit comptez- voua « écrire votre journal ? » Le bon Robert lui développe ses projets, s'étend complaisamment sur ses conceptions, et attend les éloges que lui semble mériter un écrivain public qui respecte les bienséances. Durocher lui répond par un rire sardonique , par un air de commisération qui le déconcertent tout-à-fait.
« Pauvre homme que vous êtes, lui dit-il, « croyez- vous faire fortune en suivant des idées « aussi extraordinaires ? Où trouverez-vous des « lecteurs avec votre délicatesse et votre pro- « bité? C'est bien là ce qui fait réussir un jour- « nal, ma foi! Ecoutez.
« Vous voulez n'épouser aucun parti ; c'est « le moyen de vous mettre mal avec tous. Adop- « tons le plus puissant j sacrifions-lui le foihle, « le malheureux, tou t, jusqu'à notre conscience. « Ecrasons sans pitié l'auteur dont les opinions « ne seront pas celles que nous aflfecter(^s.
« Taisons-nous sur ce qu'il fera de bien; ne « cessons de relever ses fautes j aggravons-les « parla malignité', par de fausses citations.
« Attaquons lesnonis les plus célèbres. Cette « méthode persuade aux sots que l'audace est « du talent; et les sols doivent composer les <! dix-neuf vingtièmes de nos abonnés.
« Manions avec vigueur l'arme du ridiculej « empoisonnons Fépigramme : les palais usés « veulent de l'eau forte , et pour émouvoir les K les gens indiflférens, il faut toujours être au « delà du vrai. Faisons rire par toutes sortes de « moyens : le Français qui rit est persuadé.
« Ayons de l'esprit quand nous pourrons, tt mais soyons toujours impudens. Disons hau- « tement que notre journal est fait pour la « postérité, et qu'elle y trouvera les fastes de « la littérature du dix -huitième siècle, quoi- «« que nous sachions fort bien que ces sortes « de feuilles passent du salon au cabinet. Jus- « tifîons cette impertinence en nous mettant « au rang de ceux que nous jugeons incapables « de rien imaginer, de rien produire; pillons « la Harpe et Luneau <le Bois- Germain. Nos « stupides abonnés achèteront les exemplaires « sur parole , et nous nous serons ouvert une « route de plus à la considération et à la for-, u tune.
« Lorsqu'un jeune homme débutera dans la it cai'iière des lettres; qu'il soit d'avance cou-
{ 1)5 ) M vaincu qu'il ne sera rien que par nous , qu'il « n'obtiendra notre suffrage qu'en écrivant dans « notre sens, et que s'il s'avise de faire lephilo- «soplie, nous l'anéantirons à l'instant. La » Sorbonne nous soutiendra j ses adhërens nous « prôneiontj la canaille criera o/aw, et insen- « siblement notre journal deviendra un livre « classique, où ceux , qui n'ont pas le temps de « lire, ou qui ne veulent pas s'en donner la « peine, croiront se former l'esprit et le juge- « ment,
« Mais en nous arrogeant tous les droits, ne « ne'gligeons pas celui de revenir sur nos juge- « mens, ce qui, à la ve'rité, implique contradic- « tion, mais ce qui est inévitable quand on « soufîle le froid et le chaud. Ces petites dis- « «parâtes seront peut-être relevées avec acri- « monie; mais ces réclamations - là tombent « dans l'oubli , et il suffit d'un article plaisant « pour tuer le froid réclamateur.
« Une très -belle débutante, par exemple > « nous envoie une pièce de vaisselle. Aussitôt « celle qui tient Pcmploi est sans intelligence, <( sans noblesse, sans moyens, laide surtout. « Ce dernier reproche n'est pas galant; mais « nous devons au public la vérité, toute la « vérité, rien que la vérité. Nous louons la « belle actrice jusqu'à satiété, si elle vient quel- « quefois faire sa cour à la grosse et bête ma- « dame Durocher , cous la louons jusqu'à ce
(96) « que Ses cre'anciers la mettent en fuite, et « alors la soif des cadeaux nous porte à rame- « ner insensiblement nos lecteurs sur le compte « de sa rivale, qui bientôt n'aura plus que des « agrémens et des qualite's.
«« Un petit acteur sans talent est admis au tt début par ses intrigues. Nous en disons ce que « tout le monde en pense, parce que nous ne « mentons qu'autant qu'il nous en revient <|uel- K que chose. Le petit acteur envoie la dinde « aux truffes , ou le panier de Champagne : c'est « une bagatelle, c'est le denier de la veuve; « mais nous le recevons parce que rien n'est à « de'daigner. Dès lors, le petit acteur promet, M et ses be'vues sont imputées à sa timidité.
« Un auteur a fait une mauvaise pièce, bien « compassée, bien ennuyeuse, bien prônée par M ses coteries. Il ne doute pas du succès. Mais « il conuoît notre influence, et il nous prie « d'accepter cent louis. Sa pièce est bien écrite , « elle est du meilleur ton, les caractères sont « lîien tracés , et elle sera jouée tant qu'il « achètera des billets et qu'il renoncera à ses « droits d'auteur.
« Quand il sera bien connu que nous aimons « l'argent , que nous recevons de l'argent , que « nous ne faisons rien qu'à prix d'argent, l'ar- « gent nous viendra de toutes parts : tant de « gens veulent avoir une réputation , n'importe « à quel prix! Hé bien, nous en vendrons.—*
(97) « Mais, M. Durocher, nous passerons pour des « coquins.— Sans doute. Mais avez- vous jamais c vu un honnête homme faire fortune ? — Ceux « qui nous paieront, nous décèleront. —Ils « n'auront garde. H y a des chevaliers de St.- <« Louis qui ont acheté leur croix : vont-ils le « dire ? — Ceux que nous maltraiterons se ven- « geront. — Hé, comment? auront-ils , comme « nous, dix presses à leurs ordres? — Ils nous « donneront des coups de bâton.— Je les rece- •« vrai, moi, je ne tiens pas à cela. — Ah! vous K y êtes accoutumé. —Et pour que vous vivier « tranquille, je signerai les articles virulens. « — Vous aurez le courage d'y mettre votre « nom? — Vous n'y êtes pas. On ne se nomme « pas précisément; on se laisse deviner. On prend « une lettre prétendue initiale, qui déroute K les profanes, et que connoissent les initiés. « Vous , qui êtes un honnête homme , à ce « que vous dites, prenez l'Hj moi, je signew rai A.
« Je connois trois ou quatre drôles qui crient « vive le roi , et qui demain crieroient vive la « ligue. Je les enrôlerai, car enfin nous nepoua vons pas faire un journal à nous deux. — • « Mauvaise société que celle de telles gens. — A M la bonne heure; mais on n'est pas obligé de « vivre avec eux. On les paie à tant par mois « pour diffamer et si en effet ils diffament , ils « gagnent leur argent , et quittes les uns envem M. de RobervlUe. T 2. 5
(9») « les autres^ chacun godaille de son côte'. — - « Mais si les tribunaux s'immiscent dans ces « difFamations-là? — Hd bien , monsieur F , ou « tel autre, va aux galères , et on le remplace « à l'instant : on trouve de ces raarauds-là tant « qu'on en veut. Nous avons , nous , la sagesse « de tourner nos phrases de manière à ne crain- « dre que les petits accidens , dont vous parliez « tout à l'heure.
« Monsieur Durocher ? — Monsieur ? — Pas « de société entre nous. — Et la raison ? — Vous (c êtes un homme détestable. — Des mots, toute jours des mots, et pas la moindre connoissance « du monde. — Allez- vous à Chaillot ou retour- « nez-vous à Paris? — J'entends. Si je vais à « droite, vous prendrez à gauche. Arrangez» « vous comme vous voudrez; mais je vous pré- « dis qu'eu six semaines vous aurez mangé vos « dix mille francs; vous vous entendez à faire « un journal , comme le père Bourdaloue à ti- «{ rer des armes. Adieu , mon petit monsieur.
« Qu'allois-je faire? dit-il quand Durocher « se fut éloigné, si je l'avois conduit chez; le « notaire, je me serois imposé la loi d'être in- « juste, arrogant, hypocrite comme lui; de « ressembler à ces écrivains mercenaires qui « vivent d'extraits infidèles, de mensonges , de « calomnies , et que leur venin étoufFeroit, s'ils « ne pouvoient l'exhaler autour d'eux. Mar- K que du sceau de la réprobation j je n'aurois
( 99 ) « ose me montrer, me nommer 3an5 un endroit « public. J'aurois attiré sur moi la haine des <( gens de lettres , et le mépris de ceux même « que j'aurois fait rire. Oh! que la profession « de journaliste, telle que je l'ai conçue, est « noble et satisfaisante pour l'homme vraiment « digne de l'exercer! C'est d'après les princiu pes que j'ai adoptés , et dont je ne ra'écarte- « rai jamais, que je vais rédiger mon ProspeC" V tus. »
11 s'enferme chez lui, il écrit, il rature^ il déchire, il recommence, il porte enfin chez un imprimeur un écrit qui annonce les vues les plus sages et les plus honnêtes. 11 le distribu* par cent, par mille; il en expédie pour toutes les provinces.
Ses projets font rire ses confrères : un tel journal ne doit pas leur ôter un abonné. Cependant, comme on a vu le public quitter d'Alembert pour le singe savant , et Lekain pour les marionnettes , ces messieurs pensent qu'il est prudent d'étouffer le journal nouveau dès sa naissance. Ils rendent compte du Prospectus; ils louent avec perfidie l'honnêteté de l'auteur; mais ils pi'ouvent qu'il ne sait pas le français, qu'il est sans instruction et sans goût. Robert répond à cette attaque par un pamphlet bien raisonnable , bien raisonné, et oîi il n'y a pas le mot pour rire. 11 le met en vente, ou le lui laisse; il le donne, à peine daigne-^
( loo ) t-on le lire. Il ne se décourage pas ; il sait, qu'une querelle littéraire n'a rien de piquant pour le public.
Il fait paroître son premier numéro, que selon l'usage , il adresse graluilement à tous les gens en place. On juge que le journal ne vaudra rien, non parce qu'il est mal écrit, mais parce qu'il n'offre pas cette variété , ce mordant que les gens du monde veulent trouver partout. Cependant dix, vingt, trente abonnés se préseirtent.
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. Beaucoup de journalistes devroient prendre ce vers pour épigraphe. A la fin du mois, Robert a dépensé mille écus ; mais son journal se tire à cent. Il est donc démontré qu'il a cent partisans , qui infailliblement lui en amèneront des milliers.
Un jeune poëte, qui ne trouvoit pas sa feuille bonne, mais qui croyoit devoir encourager un journaliste honnête, par la seule raison quel* chose est rare, un jeune poète, déjà avantageusement connu , lui apporta une pièce de vers, comme on en faisoit peu, et comme les amateurs désiroient qu'on en fît beaucoup. Robert n'étoit pas connoisseur ; mais la fraîcheur , la grâce du petit poème le frappèrent, et il jugea, avec raison , que dix ou douze morceaux tels que celui-ci insérés chaque mois dans sa feuille, 'ui donneroient la vogue. Or, pourquoi n'en
( loi ) auroit-il pas dix, puisqu'il en avoit un? Cette manière de conclure étoit digne de lui.
Ces vers furent lus avec avidité, applaudit avec transport. Ils donnèrent un moment de vie au journal nouveau. L'Almanach des Muses, le Parnasse Français, l'Abeille du Parnasse le* reproduisirent sous tous le formats, sous tous les caractères, et je ne peux me refuser au plaisir de les reproduire à mon tour.
Confession de Zulmé,
Qu'exigez -vous, belle Zulmé?
Moi, qu'en minisire saint tout à coup transformé « Dans les repli» de votre conscience
Je porte avec sévérité
Le flambeau de la pénitence!
Moi , confesseur de la beauté !
D'un sage directeur ai-je donc l'apparence
Ai-je cet air de gravité , Cette modeste et bénigne arrogance , Qui s'établit en toute humilité
Juge suprême d'une offense
Qui blesse la divinité?
Won , mais cependant quand j'y pense, Avec ces messieurs-là , par un certain côte , Je pourrois bien avoir un peu de ressemblance. Lorsque , les yeux sur la terre attachés ,
Une pénitente jolie
Leur conte ces heureux péchés
Qui font le charme de la vie ,
Souvent an récit des plaisirs ,
Qu'en rougissant on leur confie >
Leur âme agitée, attendrie ,
S'ouTre aux feux brùlans des désirs,
El pleins d'une flamme profane, Qu^allume dans leurs sens un démon tentateur.
Ils partagent du fond du cœur Tous ces jolis forfaits que leur Louche condamae.
Hélas! Zulmé, je le sens bien ,
Malgré celte grâce efficace , Qui des élus, est, dit-on, le soutien ,^
J'en ferois autant à leur place .
Enfin -vous le voulez , il faut vous obéir. Que ne feroit-on pas dans l'espoir de vous plaire ?
Quoique novice en cette affaire , Me voilà revêtu du sacré ministère.
Recueillez-vous, ma sœur, le guichet va s'ouvrir.
Commençons, A l'orgueil vous êies-vous livrée? Moi , je le crois. Quand on 2. vos attraits , De tous les cœurs quand on est at'ortie , De cet encens , qui brûle et ne s'éleint jamais
Sur les autels dont on est entourée , Pourroit-on quelquefois n'êlre pas enivrée? Tout vous conduit vers ce piège trompeur, Et le miroir qui répète vos charmes, Et les tendres égards , et l'hommage flatteur
De mille amans qui vous rendent les armes ; Et vos talens , et cet air séducteur , El cette taille de déesse , Et ces beaux yeux oi\ la noblesse Succède à la tendre langueur , Et la langueur à la finesse ; Aussi j'excuse en vous cette foiblesse : L'humilité ne sied qu'à la laideur.
Poursuivons. Etes-vous encline à l'avarice ? Vous rougissez , vous avez bien raison. C'est, ma sœur, un fort vilain vice, Ua vice pour lequel il n'est point de pardoc.
(io3 )
Inutile «lépoteilaire De tous les trésors de l'amour^ N'en douiez point, vous répondrez va jour Dn bien que vous auriez pu faire, Jia5surez-vous pourtant. l\on, il n'est point d'erreurs Qu'un bon repentir ne répare. Renoncez donc à vos rigueurs ; Soyez , pour gagner tous les cœurs.
Econome de vos faveurs , Mais n'en soyez jamais avare.
Le péché des gourmands . parlez-moi sans détour , Est-il aussi le vôtre ? Ah ! ce seroil dommage. Ce Dieu , dont votre bouche est le charmant ouvrage, Qui d'un corail si pur en orna le contour , Se plut à la former pour un plus digne usage. Elle est faite , Zulmé , pour le tendre langage , Les soupirs , les aveux , les baisera de l'auioar.
Si quelquefois de la Colère
Vous avez senti les accès ^ Sans doule les efforts d'un amant léméraîre
De votre cœur avoient troublé la paix.
Zulmé, voire courroux n'étiot pas légitime. Epris de vos attraits, piqué de vos refus.
Son audace étoil-elle un crime?
Croyez-moi , ne vous fâchez plus
Contre une erreur si naturelle :
Les désirs qu'on éprouve, en vous voyant si belle , ISuisent trop au respect qu'on doit à vos vertus.
Votre âme, j'en suis sûr , des tourmens de l'envie
A toujours su se garantir.
Qui pourroit vous faire sentir
Un mouvement de jalousie ?
Que resle-t-il aux dieux à vous donner ? En appas, en talons vous n'avez poinl d'égales»
( io4)
D'un seniiinenl si bas peul-ou vous soupçonner ?
11 n'est fait que pour tos rivales.;
II est un péché moins affreux , Auquel , je l'avoûrai , vous êtes fort sujette,
Péché , que plus d'une fillette , Entre deux draps , commet souvent seulette....
^e baissez point vos deux grands yeux ; Que rien n'alarme ici votre délicatesse : Ce péché-là , Zulmé, ce n'est que la paresse-
Ne cherchez point à vous en corriger ,
Et de l'amour si le souffle léger.
Au point du jour vous berce d'heureuxsonge», Pour le bien de l'humanité ,
Puissent de si rians mensongei Vous inspirer du goût pour la réalité ! Enfin ma tâche est bientôt achevée.
De six péchés , objets du céleste courroux ,
Votre conscience est lâvée.
11 en reste encore un... le plus charmant de tou». De celui-là , »'il est sur la liste des vôtres ,
Kon-seulement je vous absous.
Mais en faveur de ce péché si doux ,
Je vous pardonne tous les autres.
On accouroit de toutes parts chez l'imprimeur de Robert. On demandoit le n*> 3ï , on vouloit l'avoir à tout prix. La confession de Zulmé fut re'imprime'e dans \ingtnume'rossuivans. Robert, rentré dans ses fonds, ivre de ce succès du moment, chercha des collaborateurs aussi équitables , mais plus habiles que lui. Il en demanda dans sa feuille; il fut frapper à toutes les portes des collèges de la montagne Ste. -Geneviève. La foule arrive chez lui; il n'a plus que l'embarras du choix.
( io5 )
Il traite avec deux hommes qui lui paroissent instruits et doux, et il se fait des ennemis de tous les autres. Ses confrères recueillent et insèrent leurs réclamations , leurs sarcasmes. On commence à rire du journaliste et de son intégrité' , et l'arme du ridicule blesse mortellement à Paris.
On y savoit par cœur la confession de Zulmé , et M. Ginguené n'apportoit plus rien. Les jeunes auteurs vouloient être lus, et ils donnoient leurs poésies fugitives aux folliculaires renommés. Robert, abandonné à ses seules forces, retomba dans l'oubli , chargé de Texistence de deux hommes qui ne lui étoient d'aucune utilité.
Un malheur ne va pas sans un autre , dit un vieux proverbe. Le numéro 3i passa de mains en mains jusqu'en celles d'un docteur de Sorbonne. La confession de Zulmé l'indigna. U y vit un sacrement régénérateur tourné en ridicule , et ses ministres présentés comme accessibles aux viles passions qu'ils condamnent et répriment. En conséquence, il jugea Tœuvre sacrilège, attentatoire à la dignité du clergé, digne enfin d'être lacéré , et brûlé au pied du grand escalier.
Il convoqua une assemblée extraordinaire de messieurs les docteurs , et leur lut les vers diaboliques. Quelques jeunes gens, qui n'avoient de doctoral que la fourrure, sourirent à ccr-
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tains passages ; mais les vieux, qui ne tenoienî plus qu'à leur robe^ firent un tapage épouvantable. Selon eux, il nesujSisoit pas de condanv- Ber la confession de Zulmé ; il falloit saisir , incarce'rer, déporter l'auteur, et l'envoyer faire des vers chez les Jroquois.
L'ouvrage fut déclaré hérésiarque, la décision de la Sorbonne envoyée à Monsieur le procureur général, et les gouvernantes des jeanes docteurs chez le distributeur du numéro 3i.
C'est à cette époque que la France étoil divisée en deux partis au sujet de la bulle Unigenitus f que personne n'entendoit et qui ne signifie rien. C'est aloi-s qu'on exigeoit que les mourans se confessassent''à des prêtres adhérens à la bulle, et qu'ils en obtinssent des billets de confession. Sans cela , point de viatique^ poirrt d''extrême - onction , ce qui étoit très-malheureux pour de pauvres malades, qui ne savoient plus comment ils mouroient.
Le parlement, souvent opiniâtre dans d'injustes prétentions, mais toujours ferme quand il avoit les intérêts du peuple à soutenir, le parlement entreprit de faire cesser ce ridicule scandale. Il manda des piètres à sa barre, il en décréta quelques-uns, il en fit emprisonner d'autres. Le roi obsédé par l'archevêque, cassa CCS arrêl>-. Vous observerez que ce fut au dixhuitième siècle qu'où fit tant de bruit poux de pareilles sottises.
On comprime le foible , on ne peut rien sur l'opinion : elle est toujours reine, au sein nitme de l'esclavage; elle entraîne à la fin jusqu'au despotisme. Le parlement , suspendu , cassé , rappelé à ses fonctions, ne pouvoit se défendre que par des protestations. Le procureur général étoit attaché à sa compagnie, il en avoit l'esprit; mais il sentoit la nécessité d'employer la souplesse au défaut de la force. La confession de Zulmé lui parut plus propre à ramener les esprits que des écrits polémiques, que persoiine ne lit, qu'on adopte ou qu'on rejette sur le titre, et qui ne servent qu'à alimenter les haines et à animer les partis. C'est ainsi à peu prts qu'on juge aujourd'hui Voltaire d'après le Journal de l'Empire.
Le procureur général dénonça la décision de la Sorbonne aux chambres assemblées. C'étoit ajouter à la réputation du joli poëme ; c'étoit vouloir faire succéder une aimable gaieté aux cabales et aux injures. Le parlement, dont on cassoit les arrêts, cassa celui des docteurs, leur défendit de s'immiscer dans les affaires du Parnasse, et les relégua sur les monts Sinaï et Thabor.
L'archevêque cria partout que le parlement louchoit à l'encensoir. Il cria dans les appartemens de Versailles; il cria au,x oreilles du loi qui, ne sachant plus qui écouler, qui croire ; et fatigué d'ailleurs de tant de criailk-
( ïo8) ries, accorda au clergé un empire absolu sur toutes les montagnes du monde, sous la condition cependant qu'il n'enlendroit plus parler de tout cela.
Il ne suffisoit pas à l'archevêque que le roi eût prononcé. Il falloit que Paris, que toute la France sussent que la Sorbonne l'emportoit sur le parlement. Il obtint du roi l'ordre au ministre desupprimer le journal, et au parlement, celui de faire brûler la confession de Zulmé. Qui eût pu s'imaginer que Ginguenë et Robert seroient de nouvelles victimes de la bulle Uni' genilusl Qui eût prévu que mademoiselle du Thé l'emporteroit sur le roi, l'archevêque et la Sorbonne ? C'est pourtant ce qui arriva.
Du Thé, toujours éprise de Robert, persuada à son ministre de faire au roi de très-humbles, mais de très-fortes représentations. Elle fut elle-même représenter au procureur général, aux présidens et aux meneurs des difForentes, chambres, car il y a des meneurs partout, que si le parlement foiblissoit, les privilèges nationaux étoit anéantis, ce qui n'étoit pas -vraij mais sa manière de représenter étoit si séduilantc, et elle multiplia tellement les représentations, que foutes considérations disparurent aux yetix de messieurs, et qu'ils refusèrent d'obtempérer.
Uiiedépufation se rendit à Versailles, exposa les motif* qui dirigeoicnt le parlement 3 et ]«
( 109 ) roi convint que son parlement avoit raison. Le ministre s'éleva coutre les prétentions de l'archevêque j il prouva que le clergé visoit à l'autorité souveraine, et qu'il fiiiiroit par l'usurper, si on ne l'arrêtoit pas; et le roi convint que son ministre avoit raison Cependant, comme il avoit promis une réparation au prélat , il voulut que le titre du journal fût changé. L'archevêque, qui Jie vojoit pas brûler la confession de Zulmé , retourna criailler à Versailles. Le roi , qui avoit de l'humeur , parce que sa chasse n'avoit pas été heureuse, exila l'archevêque à son château de Conflans. L'archevêque répliqua avec aigreur; le roi le fît mettre dans son carrosse par quatre mousquetaires, et lui envoya une escouade du guet, pour l'empêcher de sortir de son château.
Sa majesté fut curieuse de voir ce monsieur Ginguené , qui faisoit autant de bruit que la bulle Unlgenïtus. On vit paroître à la cour un jeune homme d'un figure douce et aimable, qui meltoit à lire ses vers autant d'esprit qu'à les composer. La confession de Zulmé plut au roi, comme elle avoit plu au public. 11 promit au jeune poète sa protection immédiate, et une pension... qu'il n'a jamais eue.
Il^ndant ces allées, ces venues, et ces discussions, le journal resloit suspendu. Déjà le public ne se souvenoit plus qu'il eût existé. Robert l'eût oublié lui-même, si ses deux col-
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îaîîoratcurs et ses ouvriers ne le lui eusseut rappelé ù la fin de chaque semaine. 11 ne lui resloit plus que mille écus, et bientût il ne devoit plus rien lui rester. Cette position n'étoit pas agréable. A la vérité , du Thé lui donnoit le logemeiit et la taJjIe; mais il senloit que cela ne pouvoit durer. Il se souvenoit des conseils de Durocher ; il comtnençoit à convenir de leur justesse, et bientôt il s'avoua à lui-même qu'il n'y avoit alors qu'une manière lucrative ds faire un journal, hes temps sont bien changés. Aujourd'hui le public intègre déteste les applications, la malignité; et nos journalistes peu vent être, et sont en effet les plus honnêtes gens du monde , sans nuire à leurs intérêts.
Pendant que Robert, irrésolu , passoit d'un projet à un autre , pour ramener à l-ui la fortung fugitive, et qu'il cherchoit à concilier ses faveurs avec les grands principes qu'il avoit professés, Durocher fut le trouver, plus fort en raisons que jamais. Il lui rappela ses revers j il lui parla avec force de la facilité de relever ses affaires; il cita cent personnes très -riches, et par conséquent très-considérées, qui ne dévoient leur fortune qu'à l'intrigue. Il 'issuî'a que le titre nouveau sous lequel le jou;iial alloit reparoître, étoit un moyen certain de réggAr toutes les pertes; qu'il sulfisoit pour cela de débuter avantageusement , et que du premier îaiuméro dopendroit le succès de tous Us autres»
(m) Robert^ déjà ébranlé par ses propres réflexioriS, se laissa entraîner. Il suivit Duroclier chez un notaire.
Durocher s'entendoit à la rédaction d'un acte, eomme à celle d'un journal. Il ne manqua point de mettre son associé dans sa dépendance absolue , et de s'apriroprier les trois quarts des hénéfices, à la faveur de quelques phrases entortillées et équivoques. L'imprévojant Robert signa aveuglément , et tous deux se disposère&t à faire gémir des presses et des victimes.
Les deux collaborateurs furent renvoyés, et remplacés par deux escogriffes du choix de Durocher. On mit aussitôt la main à l'œuvre. Robert s'attendoit à lire quelque chose de trèsfort , et cependant ce premier numéro l'effraya. Durocher l'avoit écrit d'après son cœur, il avôit laissé courir sa plume , et ne s'étoit donné d'autre peine, que de couvrir des atrocités d'un peu de gaieté et d'esprit. Les amateurs de ce genre, et il y en a beaucoup, crièrent au prodige; les gens indifférens se laissèrent persuade?: ils ne risquoient qu'un abonnement. Bientôt le journal devint à la mode. Elle exerce son empire en France sur les honnêtes gens comme sur les autres. Partout on disoit : Durocher est un coquin, et partout on vouloit avoir Durocher.
Rédacteurs et lecteurs étoient également satisfaits. Les victimes immolées à la méchanceté
se plaîgnoicnt, et on ne ]es e'coutoit pas. Qu'importe à un financier, à un propriétaire, à un marchand, qu'on diffame un ouvrage, et même son auteur? Nous ne sommes sensibles qu'au mal qui est près de nous, qui peut nous atteindre j et il y a si loin d'un gros bourgeois à un homme de génie!
Cependant les gens de lettres , étourdis d'abord, revinrent au sentiment de leur force et de leur dignité. Ils répondirent , et on ne les lut pas. Durocher répliqua, et on rit. Quelques jeunes auteurs, plus énergiques que ne le sont ordinairement les nourrissons des Muses, se rallièrent autour de Saint-Foix et résolurent de venger des outrages dont le public insouciant leur refusoit justice. Ils cherchèrent, ils trouvèrent le domicile de Durocher. Ils s'y pre'sentèrent, résolus à lui infliger un genre de correction plus infâme encore que ses écrits.
Durocher , résigné , ainsi que nous l'avons tu plus haut, s'étoit cependant bien promis de ne recevoir des coups de bâton , qu'autant qu'il ne pourroit les éviter. Il ne lui étoit pas difficile" de prévoir l'orage qui grossissoit chaque jour, et qui étoit prêt à fondre sur son dos. Semblable, par la crainte, à ce tyran qui a voit cent chambres, et qui laissoit ignorer celle dans laquelle il couchoit , mais différent de lui par l'étendue du local ^ Durocher, comme Denis, avoit sa garde coitiposée de troiii ou quatre
( »i3) garçons imprimeurs, qui se relevoieut, et qui interdisoient rigoureusement l'entrée de Tappartement à ceux qui n'étoient pas du parti. Les autres avoient le mot de passe, comme Caïn avoit un signe au front.
Saint-Foix et sa troupe furent arrêtés à l'antichambre. Brave et bouillant, Saint-Foix alloit tomber sur les satellites du tyran moderne , et passer sur leurs corps pour arriver jusqu'à lui. Mais il réfléchit qu'un coquin est toujours lâche, et que Durocher sauteroit par la fenêtre, pendant qu'on rosseroit ses gens. Il se relira sans faire d'éclat , se proposant d'emplojer la ruse pour approcher l'ennemi.
Les succès à la guerre sont quelquefois l'ouvrage du hasard : c'est ce qui arriva ici. On venoit de donner, pour la première fois, la jolie comédie de V Oracle. La salle étoit pleine, la chaleur excessive, et lorsque le rideau tomba, l'auteur satisfait, nos journalistes enragés, \qs spectateurs altérés coururent se rafraîchir au café Procope. Durocher commit là sans doute une grande imprudence^ mais les gens de cette trempe s'oublient aussi quelquefois , et Cartouche s'est laissé prendre.
Il est difficile de juger à la mine un polisson perdu dans la foule, et Saint-Foix étoit loin de se flatter de rencontrer son drôle dans un café. Cependant, comme la bassesse a aussi sa célébrité, les curieux, sur un mot échappé à un
affidé indiscret , entourèrent le personnage. Saint-Foix vole, perce les rangs, arrive, et Durocher pâlit : il avoit entrevu l'aimable auteur de l'Oracle et des Grâces, à travers le trou de sa serrure.
« C'est donc vous, faquin, qui vous jouez de «< tout, qui confondez tout, <jui de'naturez tout, « qui outragez les personnes , quand vous êtes « las de déchirer leurs écrits! — Je ne vous «1 entends pas , monsieur. Que voulez-vous dire? « — Ah! tu ne m'entends pas ! Je vais m'ex- « pliquer plus clairement. Messieurs, cethomme '< est Durocher. — Je vous proteste, monsieur.... « Je vous jure.... que tous vous trompez. — Ta « te trouves donc bien vil , puisque tu n'oses « avouer ton nom ! Rangez-vous , s'il vous plaît , « messieurs, Je vais châtier exemplairement ce « fripon-là.
« — Un moment donc, monsieur. Que diable! « on s'explique avec un homme, avant de frap- « per. Tenez, voilà le propriétaire du journal, « M. Robert, un garçon d'esprit, qui polit et « termine tous les articles de littérature. Arran- « gez-vous avec lui : moi, je ne suis chargé. « que de la politique. »
Le pauvre Robert prenoit tranquillement sa limonade dans un coin, et ne se mêloit en rien de ce qui se passoit, parce que, d'après les conventioiisarrctées, les coups de bâton regavdoient Durocher. Mais uux derniers mots de ion con-
( "5) frère, il se leva , et fît un saut à percer le pisfond avec son Cl âne. Saint-Foix n'avoit jamais vu d'homme sauter de cette manière , et il prit la cabriole de Robert pour un aveu tacite de ses méfaits. En conséquence, il lui cassa sur les épaules un très-gros et très-beau jonc , dont il se servoit avec ceux qu'il ne jugeoit pas dignes de son épée.
Il ëtoit fâcheux pour l'ordre social^ qu'un homme dit comme il faut s'arrogeât impunément le droit de bâtonner qui bon lui sembloit. Il seroit très-bien pour l'ordre moral, qu'on traitât de même aujourd'hui les successeurs d=e Du 10 cher.
Pendant que Saint - Foix agissoit en chevalier du Parnasse, et fixoit l'attention des spectateurs, le vrai coupable gagnoit la porte. Il sortit, prit sa course, et fut se renfermer chez lui. Robert le suivit de près dans un fiacre , ou sa tête étoit soutenue par un chaud partisan du journal , qui n'avoit osé dire un mot dans le café , de peur que la correction ne s'étendît de l'écrivassier au zélateur.
Robert , étourdi , meurtri , contusionné , trouva cependant la force de faire une scène infernale à Durocher. Il lui reprocha amèrement d'avoir violé le traité, en lui montrant ses épaules, dont le triste état l'eût attendri, s'il eût pu être sensible à quelque chose. Il laissa dir^ le plaignant , et lui répondit gravement :
( ii6 ^ M Mon cher Robert, je voycis avec peine qu'on « me fît exclusivement honneur de ce qu'il y « a de bon dans notre feuille , et j'ai saisi une « occasion favorable de vous créer une réputan tion. Je vous ai sacrifié la mienne , car enfin « vous allez passer dans Paris pour avoir plus « d'esprit que moi ; mais que ne sacrifie - t - on « pas à son ami ? — Belle réputation -vraiment, « qui me coûte deux cents coups de canne ! — o Eh! mon dieu, je les recevrai à la premièric « occasion, Quel bruit vous faites pour une mi- " sère ! — Une misère ! encore une scène comme « celle-là, et je renonce à jamais au métier de « journaliste. »
Oui, dit en lui-même Durocher, il ne te faut plus qu'une algarade pour te faire renoncer à tes droits? Je te la procurerai, et très-incessamment. La chose arriva tout naturellement, et sans que Durocher fût coupable d'intention.
Après avoir épuisé son venin sur les littérateurs de Paris, il s'avisa , pour jeter de la variété dans safeuille, de traduire les provinciaux devant les oisifs de la capitale. Déjà il avoit tourné en ridicule certaines sociétés littéraires, qui ne Taloient pas sans doute l'académie française , mais qui étoient fort estimables , et qui ne dévoient pas être en butte aux traits d'un Durocher. Ces sociétés avoient cru au-dessous d'elles de répondre à des platitudes. Mais il se trouva à Brive-la-Gaillarde, petite ville dont
( 1^7 ) les paisibles habitans ne s'attendoient pas a être attaqués, et que Durocher attaqua sans savoir pourquoi , il s'y trouva , dis-je , un homme du caractère de Saint-Foix, qui s'érigea en vengeur de sa patrie outragée.
Il part, il arrive, il prend des rcnseignemens ; il sait que le logement de Durocher est une place forte , où on ne pénètre pas : il se décide à attirer l'ennemi eu campagne. Il écrit aux associés qu'il vient de Marseille , et qu'il est chargé, par les abonnés de cette ville, d'offrir une marque d'estime aux soutiens de la religion , de la morale, des mœurs et du goût. « Fort bien , dit Durocher, c'est sans doute du « thon, de l'huile d'Aix , du vin de liqueur, « des étoffes du Levant, et de tout cela en quan- • tité : les habitans de Marseille sont magnifi- « ques et généreux. Ami Robert, prenez un H haquet et allez recevoir tout cela, pendant « que je termine cet article contre l'académie « de Montauban. »
Robert se rend dans le haut de la rue de Notre- Dame des Champs, où il ne passe personne, même à midi. L'adresse à la main, il cherche le numéro indiqué; il entre, il monte, il trouve le prétendu Marseillois , qui le reçoit avec une politesse, une douceur propre à éloigner tout •oupçon. On lui dit que les marchandises sont dans une maison de roulage a. trente pas delà, on l'invite à descendre , et on s'appuie en boi-
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tant sur un bâton solide, parce qu'on relève, dit-on, d'une attaque de goutte.
On est à peine dans la rue^ que le Marseillois se relève droit comme un pin , fronçant le sourcil, agitant son bâton, et déployant devant Robert inquiet des épaules carrées, un jarret tendu, des bras nerveux : c'est Hercule armé de sa massue. Robert, en entrant chez le Marseillois, a décliné ses qualités^ ainsi toute explication est inutile. Les coups pleuvent sur lui comme la grêle. Il crie, il demande quartier; le conducteur du baquet s'avance armé da fouet protecteur; le gourdin joue des deux bouts ; le charretier et le journaliste sont traités de la même manière, à cette différence près qu'il y eut fracture au bras dont Robert se cou- \roit la tête, et dont il tachoit de parer les coups.
Après cette expédition, le vengeur de Brivela-Gaillarde s'éloigna à grands pas , gagna la barrière du Mont-Parnasse, et sortit de Pari* sans inquiétude sur les suites, parce qu'il avoit donné un faux nom à son hôtel garni.
Robert , souffrant horriblement, fut trop heureux de se faire ramener sur ce baquet , qu'il se représentoit , quelques minutes auparavant, chargé des plus précieuses productions de la Provence et de l'Inde. « Hélas! disoit-il « tristement, Saint-Foix m'a meurtri lesomo- « plates, celui-ci m'a cassé un bras, le troisième
( îî9 ) « me cassera la têle : je ne veux plus être jource naliste. Je mettrai ma -vie en sûreté en ren- « tranl dans la classe des honnêtes gens. »
A merveille , pensoit Durocher. Je ne comptois que sur du thon mariné , et je vais être unique propriétaire du journal : il J a plus que compensation. A la vérité , je serai seul exposé aux coups ; mais l'argent pleuvera chez moi , et ce baurae-ià ferme toutes les blessures.
L'acte d'abandon des droits de Robert fut rédigé dans le même esprit que l'acte de société. Durocher achetoit quinze mille francs un journal qui déjà en produisoit huit par mois. Mais Robert ne connoissoit qu'un tiers des abonnés. Il étoit d'ailleurs si dégoûté da métier , qu'il eût traité à la seule condition d'être désormais à l'abri de certain événement.
Ce livre perdroit singulièrement dans l'esprit de ses lecteurs, si Durocher n'étoit enfin puni de toutes ses friponneries. Passons à la, catastrophe qui en fut la suite nécessaire.
Méprisé, honni, menacé de tout le monde, il crut devoir se procurer des protecteurs puissans; mais il se trompa dans son choix. Il adopta ouvertement les opinions de la Sorbonne , de l'archevêque et du légat du pape. Dès lors , il compta parmi ses abonnés ce qu'il y avoit de plus distingué dans le haut clergé , et son audace s'accrut avec sa fortune. Il la porta au point quç le parlement indigné le décréta et
renvoya à Bicêtre. Il écrivit au légat. L'ambassadeur apostolique courut à Versailles , et demanda la liberté du prisonnier avec une hauteur qui blessa le monarque. Le roi a voit cassé plusieurs arrêts j mais il commençoit à sentir que le parlement étoit la seule digue qu'il pût opposer aux prétentions de la cour de Rome. Il lui abandonna le journaliste comme on livre la vermine aux animaux utiles qui en purgent une maison , et il enjoignit au légat d'être à l'avenir plus modéré et plus décent dans ses expressions. Le légat humilié se plaignit à son maître, qui , dans l'impuissance d'abaisser un roi de France , Pattaqua dans la personne du duc de Parme , son parent. Il déclara le duché de Parme et de Plaisance partie intégrante du patrimoine de Saint-Pierre, et il excommunia le duc Ferdinand. Le roi ordonna au comte de Rochechouart de se saisir du comtat d'Avignon j et le roi de Naples vengea sa maison en s'emparant des villes de Bénévent et de Ponte-Corvot Durocher s'imagina réellement qu'il remuoit l'Europe du fond de son cabanon. Le faquin ! quelques mois de détention et d'oubli le convainquirent de sa nullité absolue , et lui firent sentir que le bruit qu'il avoit fait un moment dans le monde, n'étoit que le bourdonnement du frelon. Ne pouvant rien au dehors, il intrigua au dedans. Il se mit à la tête d'une troupe de bandits , à qui il communiqua l'idée de re-
«ouvrer leur liberté par la violence. Il se proposoit de se retirer en Hollande, d'où il écriroit des libelles contre les souverains qui n'étoient pas aveuglement soumis au pape, et contre ceux qui avoient douté de l'excellence de son joui'nal. Le complot fut de'couvert , et Durocher pendu dans la grande cour de Bicêtre, pour l'exemple de l'abbe Desfontaines et des autres coquins qui seroient tentés de l'imiter.