‹ Monsieur de RobervilleChapitre 18 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Robert joue.

Mademoiselle du Thé conseilla un jour à Robert de quitter son entre-sol, et cela par deux raisons : la première , c'est qu'une femme ne sait trop que faire d'un homme qui a un bras cassé; la seconde, c'est qu'elle avoit un oncle à la mode de Bretagne qu'elle vouloit loger, parce qu'il lui inspiroit un intérêt naissant, auquel, selon l'usage , elle éloit disposée à tout sacrifier.

Quand on quitte un certain monde, et qu'on n'a pour toute ressource que quinze millefrancs, il faut rentrer dans le cercle étroit dont mademoiselle du Thé avoit tiré Robert, et dont il ne pouvoit espérer de sortir, tant qu'il auroit le bras en écharpe. Il retourna à son modeste hôtel de la rue Jean-St. -Denis, où on l'aimoit assez, quand il ne faisoit pas de projets, parce qu'alors seulement il éloit possible de M. de Roberville. T. 2. 6

causer avec lui, et que Thôte e'toit un infatigable bavard.

Après avoir parlé long-temps du l)ras casse', de la manière dont il l'avoit été, de celle dont on l'avoit traite', l'hôte lui proposa son chirurgien, le meilleur de Paris, à ce qu'il disoit, comme tout père a les enfans les mieux élevés, tout amant la maîtresse la plus belle , tout mari la femme la plus sage, toute dévote le plus digne directeur. Ce que c'est que le sentiment de la propriété ! il embellit tout; il pare l'erreur des couleurs de la vérité.

Robert étoit assez coîilent du chirurgien qui avoit commencé le traitement; mais celui de son hôte devoit coûter moitié moins, ce qui est à considérer , quand on n'a que des moyens bornés, et il obtint la préférence. Le nouveau docteur jugea à propos de recasser le bras, qu'il déclara mal remis, parce qu'il est encore de notre vicieuse nature de ne trouver bien que ce que nous faisons; de sorte que Piobert, reporté au jour de l'accident, paya quarante visites à trente sous, au lieu de vinet qui restoient à payer à trois livres, et il eut de plus la douleur occasionnée par la seconde fracture. H y a des économies bien entendues.

On a le temps de dire et raisonner bien de» choses pendant six semaines de retraite, et il est à présumer que Robert ne prendra un parti qu'après de longues et de mûres réilexions. Cest ce que nous allons yoir.

Son liôte lui repré enfoit que quinze mille francs, bien placés, ne rapportent que sept cent cinquante livres de rente, et qu'on ne peut vi- \re avec cela. Robert convenoit qu'il avoit raison. Son cliirurgien observoit qu'un homme comme monsieur n'étoit pas fait pour travailler, et Robert e'toil encore de cet avis. L'hôte répliquoit que monsieur ëtoit encore assez jeune pour apprendre quelque chose, et qu'il est des piofessionsqui n'ont rien de fatigant. Robert ne re'pondoit rien à cela. « Je connois, reprenoit «( l'hôte, un banquier opulent, qui acommence « avec cent louis. — Bah ! disoit le chirur- «f gien , je ne connois de banquier solide « que celui qui taille au pharaon. Pas de bil- « lets, pas de retard avec celui-là. 11 ne fait « rien qu'au comptant. Sans doute, sans doute, « s'écria Robert. Je n'ai jamais jouéj mais je « conçois que rien n'est comparable au sort « d'un joueur heureux. Parbleu, je le crois, « reprit le docteur. »

bfs jours sont cncliaînés par des plaisirs nouveaux, Comédie, opéra j bonne chère, cadeaux, l\ Il aï ne en tous les lieux la joie el l'abondance. Oïl voit régner sur lui l'air de magnificence, 'J'abaiières , bijoux , sa poclie est un trésor, ijoui ses heureuses mains le cuivre devient or.

Au ton d'enthousiasme avec lequel le chirurgien débitoit les vers de Rcgnard , il étoit facile de deviuer un joueur. En eûet il jouoit, et le

jeu lui faisoit négliger son état et ses malades. On ne lui accordoit aucune confiance, et il étoit quelquefois trop heureux de trouver une ou deux visites à trente sous pour dîner.

Si l'hôte eût connu son théâtre, il eût pu répliquer par ces autres vers :

Won , l'enfer en courroux et toutes ses furies

Wont jamais exercé de telles barbaries.

Je le loue , ô deslin , de tes coups redoublés ;

Je n'ai plus rien à perdre et tes vœux sont comblés.

Pour assouvir encor la fureur qui t'anime.

Tu ne peux rien sur moi , cherche une autre victime.

Mais il eût débité ces vers vingt fois, qu'ils n'eussent produit aucun efïet. Robert, devenu sourd à tout ce qui ne flalloit pas sa passion naissante, ne cessoit de répéter avec l'air d'un inspiré :

Sous ses heureuses mains le cuivre devient or.

Il étoit enchanté quand son docteur lui peignoit les avantages d'un joueur sur riiomme laborieux, qu'il lui montroit autour d'un tapis Tert cette égalité si désirée et qui n'existe vraiment que là. C'est là que tous les états se confondent, ou plutôt s'anéantissent. C'est là que la duchesse ne rougit pas d'emprunter à un petit commis , dix louis qu'elle oublie de lui rendre. C'est là où il n'y a jamais diversité d'opinion ni de cul te, que l'or est universellement estimé, et qu'il est l'objet de tous les vœux et de tous les hommages.

Pvobert jugeoit que rien n'est comparable à une société de joueurs. Déjà il se voyoit Tégal d'un duc et pair, déjà il prêtoit de l'argent à madame la marquise, à madame la présidente, et il raettoit son orgueil à ne pas le redemander... pourvu cependant que la dame fût jolie, et qu'elle sût comment une femme paie ses dettes. Oh! Robert avoit une grande facilité de perception dans les choses qui lui plaisoient.

Il étoit fâcheux que le bras cassé ne permît pas de réaliser de suite ces heureux projets. Mais unegrande et féconde imagination offre toujours quelque dédommagement. Robert trompoit son impatience, en jouant dans sa chambre avec son docteur. Il payoit quand il perdoit; quand il gagnoit, le docteur lui disoit : Je vous dois tant, et Robert trouvoit cela fort bien, parce qu'il est juste de payer ses maîtres.

C'est avec les écus du disciple que le maître avoit troqué, à la friperie, son vieux habit contre un neuf. C'est à la considération que donne partout un habit neuf, que le docteur dut l'honneur d'être admis chez la femme d'un banquier, qui jouoit un jeu d'enfer, et quialloit dans le cabinet de son mari prendre un sac , qui reiuplaçoit celui qu'elle venoit de perdre. Madame prenoit des sacs pour le jeu, monsieur en prenoit pour sa maîtresse ^ il en donnoit à son architecte, à son maquignon , à son maître d'hôtel j parce qu'il est reconnu qu'un banquier

doit représenter comme un prince. Mais comme les bénéfices ne sont pas en proportion de la dépense, le banquierfait banqueroute au prince, le prince à ses créancier?, la banquière à la ■vertu; le monde ne s'aperçoit de rien, et cbacun reste à sa place. En dernier résultat , il y a bien quelqu'un de ruiné; mais c'est un petit marchand, un particulier obscur, qui ont déposé leurs économies, et qui comptent là-dessus pour vivre tranquilles un jour. Ils se sont trompés, voilà tout.

Il étoit minuit. Robert étoît couché, et au lieu de dormir, il se livroit aux illusions de l'espérance. Il jouoit, il gagnoit, il étoit dans l'opulence, il s'enivroit de plaisirs, et il n'y avoit pas grand mal h cela : ses jouissances n'épuisoient ni sa bourse ni sa santé. Un carrosse s'arrête à sa porte. On frappe à grands coups; on monte précipitamment Tescalier; on entre dans sa chambre C'est le docteur. Il est radieux, triomphant; la joie se peint dans chacun de ses traits; son chapeau, dont il décharge ses bras fatigués, est plein d'or; il a de l'or dans les poches de sa culotte^ de sa veste, dans celles de son habit. Il vide cet or sur le parquet, e:i présence de Robert stupéfait, enchanté. Il le compte , il le recompte, il en fait des rouleaux. Il dispose de vingt mille francs qu^il a devanl lui. Il achètera une maison , une ferme, un moulin; il achètera toute la Fiance. Mais il lui

faut cinq cents louis pour sa dépense conranfe, et il ira les gagner le lendemain, pour ne pu» toucher à son capital.

Robert ne résiste pas à ce spectacle enchanîc:ir. Il se lève, il veut aussi pal[)er cet or gagne si aisément et en si peu de temps. Il ne conçoit pas qu'on puisse faire autre chose que jouer. Il déclare qu'il ira le soir chez madame Courgel , et qu'il est indiffèrent pour sa santé qu'il joue chez elle ou dans sa chambre. Le docteur est dans une situation d'esprit à ne rien refuser à personne. Il promet à son malade de le présenter, mais à condition qu'il ne soupera pas chez madame Courgel ^ qu'il rentrera de bonne heure, et qu'il prendra des caïmans, pour tempérer l'effervescence d'un sang allumé par le jeu. Robert souscrit à tout, décide à tenir.. .. comme «n joueur tient ce qu^il promet aux autres et à lui-mc'me.

Le docteur a été présenté la veille, il n'est pas connu encore, et il présente le lendemain. C'est que dans ces maisons-là, la présentation n'est que de forme , l'avidité s'y couvre du masque de la (décence j elle le jette q'aelquefois.

C'est-là que Robert vit autoar de la même table le grand seigneui-et le bourgeois, l'homme d'épée , de robe , de fîiaance, la mère «t la tille , la dupe et l'escroc. C'est-là qu'on est insensible au malheur d'autrui, parce qu'on n'y connoît que soi, qu'on n'y voit que sa caile, qu'on n'y

a que deux idées qui se rendent en deux mots, perte et gain. C'est-là que la ponte dévore des jeux la masse du banquier, et que le banquier attire à lui l'or qui est devant Ja ponte. C'estlà que les fortunes se fondent, que les passions s'allument , que les crimes se préparent. La fureur du jeu se communique des maîtres aux \alets. La femme de chambre^ en allant et venant, glisse son e'cu à un homme qui lui e» rend deux, qu'elle ait perdu ou gagné, et qui \ient le lendemain matin se payer de ce qu'il a donné. Les laquais font leur brelan à Pantichambre. L'un a volé son maître, l'autre le volera.

Les tableaux de la vie sociale produisent dlfférens effets dépendans de la différence des opinions, des goûts, des habitudes des spectateurs. Je vous ai présenté celui-ci sous le point de vue philosophique : Robert le vit à travers le prisme qui lui fascinoit les yeux. Le grand seigneur^ qui se dégradoit, élevoit d'honnêtes gens jusqu'à lui; celte confusion de toutes les classes offroit l'image de la plus douce fraternité; cette jeune mère, qui perdoit un argent nécessaire aux besoins de sa maison , se faisoit un devoir de faire rentrer son superflu dans la circulation; sa fille, à peine adolescente, apprenoit à mépriser des préjugés que les bonnes gens érigent en vertus; la femme de chambre cherchoit à franchir les distances que l'orgueil

établît, et que la nature désavoue. Sous un certain rapport, Robert avoit malheureuseineut raison. Les vertus ne sont plus que des préjuges, beaucoup de femmes ne sont que des filles, les jeunes messieurs n'ont que des sens, les jeunes demoiselles s'en trouvent bien , et la fortune est le grand régulateur de l'estime, du respect, de la vénération. Je conviens que si elle retire sa main protectrice, l'idole, aux pieds d'argile, tombe et se brise. IMais l'idole a eu son temps, et elle fait place à une autre, qui passera corame elle.

Par quel bonheur^ ou plutôt par quelle fatalité l'homme qui joue pour la première fois gagne-t-il presque toujours? Robert n'avoit qu'à tenter pour réussir. Il enlevoit les cou[>s les plus extraordinaires, les plus mal conçus. L'or qui circuloit sur le tapis, arrivoit insensiblement à son tas. Madame Courgel , piquée, désolée, n'osoit pas jurer; mais. la colère altéroitj changeoit des traits charmans. Elle étoit à sou aurore, et elle ressembloit à une furie. Courgel ne s'en apercevoit pas : c'étoit le mari. Sa maîtresse, d'ailleurs, gagnoit ce que pei'doit sa femme; ainsi il y avoit compensation.

La jeune mère faisoit de fort mauvaises affaires : rien ne lui rcussissoit. Elle doubloit, elle triploit son jeu , et à chaque coup perdu , elle regardoit Robert d'un air suppliant et sigixificalif.

( î3o ) Robert , occupé de pousser sa chance , ne s'aperce voit de rien. La jeune mère , en remplaçant ceux qui se levoient; parce qu'il ne leur restoit pas un sou, s'étoit glissée auprès de Robert, à qui elle avoit escamoté quelques louis, pendant qu'il regardoit d'un autre côté , et avant qu'il l'eût aperçue. Un léger coup de coude le ramena à la dame. « Prêtez-moi mille écus , « lui dit-elle à voix basse. >» Robert la regarde : elle a trente ans au moins. Il est des femmes très-séduisantes encore a cet âge; mais celle-ci étoit chère à mille écus, et c'est ce que sigiîifioit la façon dont la regardoit Robert. « Prc- ¥. tez-moi mille écus, vous dis-je, et passez « demain chez moi : je n'y serai point , ma « fille vous les rendra. » La dame avoit de la pénétration.

Robert regarde Angélique. C'est un beaa fruit, qui n'est pas mûr encore, et qui déjà est gâté au cœur. Mais en laissant à part le cœur, la délicatesse, la sensibilité, il restoit une trèsjolie fille, et Robert donna les mille écus.

Le docteur, qui ne vouloit pas toucher au capital acquis de la veille, et qui s'étoit proposé à' y ajouter cinq cents louis, pour les besoins journaliers et les menus plaisirs, perdit un quart de ce qu'il avoit gagné; et il eut autant d'humeur que s'il n'eût pas dû s'attendre à ce revers. Or, quand on a de riiumeur, on se . soucie peu de ce qui si passe autour de soi, et

( î3i ) îe docteur nes'occupoit ni de Roîiert^ ri du régime qu'il lui avoil prescrit. Robert , en couséquence^ passa avec les autres dans la salie à manger, et se disposa à souper, avec la gaieté «t l'appétit d'un homme à qui tout a réussi.

Il est naturel de se regarder , quand on se voit pour la première fois; et jusqu'alors les convives n'avoient pas eu le tenips de rien voir autour d'eux. C'est une bonne fortune, quand Gii ne se connoît pas, de pouvoir parier d'autre chose que de la pluie et du beau temps. Le bras en écharpe de Robert promettoil une anecdote qui ne coûteroit qu'uneHjuestion, et qui ameneroit des réflexions, des observations, insignifiantes sans doute; mais il est reçu que dire des niaiseries c'est causer. Il u'ctoil p^vs impossible d'ailleurs que le Champagne amenât quelques saillies, et il ne s'agissoit que d'armer, tant bien que mal, au moment de faire sauter le bouchon.

D'après cela, madame Conrgel demanda à Robert pourquoi il portoit le bras en écharpe. La question l'étourdit un moment. Mais comme il avoit beaucoup de cet usage du monde qu« les rigoristes nomment ciFronterie, il se remit promptement, et saisit l'occasion de se faire une réputation de valeur.

U éloit fort bien, disoit-il, avec une dame aussi distinguée par son rang que remarquable jar ses charmes. Un mari jaloux traversoit tous

( i32 ) ses projets , et il avoit fonné celui d'être heureux à quelque prix que ce fût. Il avoit gagné le suisse, trois laquais, deux femmes de chambre, et on l'avoit introduit le soir dans l'appartement de madame. Au moment le plus doux, le lit crie et se rompt. Robert s'accroche aux rideaux; le baldaquin se détache, tombe sur une table de nuit, et la renverse. La table de nuit tombe sur une chiffonnière, la chiffonnière sur un fauteuil , le fauteuil sur le parquet. Le petit chien de madame , qui dormoit sur ce fauteuil , a la pâte foulée , et pousse des cris affreux. Monsieur le comte, éveillé en sursaut, accourt sa bougie à la main. Il trouve la chambre de madame en combustion , les meubles brisés, un rideau par-ci, un oreiller par-là, et au milieu de ce désordre, il voit un homme en chemise, qui cherche à s'échapper; ce n'est pas que Robert ait peur, il a prouvé le contraire un instant après ; mais il sait ce qu'un amant délicat doit à la réputation d'une femme sensible.

Le premier mouvement de monsieur le comte fut de crier au voleur. Mais il réfléchit qu'un voleur ne s'introduit pas sans culotte , et qu'il étoit vraisemblable que madame le faisoit... Par égard pour celles qui l'écoutoient, Robert s'arrêta au sens suspendu. Madame Courgel articula le mot qui manquoit, en riant comme une petite folle ; et on trouva la saillie charmante; délicieuse.

« Monsieur le comte , reprit B-obert , n'étoit « pas homme à se laisser impunément faire cocu , « puisque cocu il y a. Il m'invita à m'habiller , « et fut en faire autant. Il rentra avec deux « paires de pistolets , et me proposa de le suivre « au jardin. Je lui devois satisfaction, et je me « mis en devoir de la lui donner. En sa qualité « d'offensé, il tira le premier, me cassa le bras, « vint m'embrasser, me mit dans sa voiture, et « me renvoya à mon hôtel. »

Cette histoire étoit assez mal arrangée ; mais il avoit fallu en faire une sans y être préparé; car enfin , on n'avoue pas volontiers qu'on a reçu des coups de bâton. D'ailleurs, il n^y avoit dans celle-ci aucun incident qui ne fût possible ; et puis, E.obert avoit un habit brodé, une plume dans son chapeau ^ des talons rouges, une belle figure; il paroissoit assez simple qu'il eût plu à une femme de qualité, et que cette intrigue ait été découverte, n'importe comment. On trouvoit seulement extraordinaire que le mari se fût battu pour une semblable misère. On en cita cent, qui, en pareille circonstance, n'avoient pas marqué la moindre humeur; et un bel esprit alloit commencer une dissertation sur le ridicule de la jalousie , lorsqu'un petit homme , à la mine refrognée , se leva, et demanda un moment de silence et d^attention.

« Il me semble, monsieur le chevalier, ditt( il àRobert, (Robert s'éloil fait présenter sous

( «S-î ) « le non du chevalier des Ormeaux : eir c^ « temps-là, on étoit chevalier ou abbé, sans^ « tenir à la noblesse ni au clergé; ) il me setn- « ble , moi>sieur le chevalier , qu^un amant « délicat ne met pas un suisse, trois laquais et « deux femmes de chauibre dans sa confidente. « C'est le moyen le plus certain de compro- « mettre la réputation d'une femme sensible. M II suffit, en pareil cas, d'une suivante af- « lidée. Il me semble que tous ces meubles , M tombant les uns sur les autres, ressemblent « trop à ce jeu que vous jouiez dans votre en- « fance, avec des cartes que vous appeliez des « capucins. Il me semble encore qu'on ne tire « pas la nuit un coup de pistolet dans un jar- « din, sans que les voisins alarmés se mettent à * leurs croisées , ou qu'une patrouille s'arrête « pour savoir de quoi il est question. — Corn" « ment, monsieur, douteriez- vous de ma vé- « racité? — Oui, monsieur, j'en doute, et par « de bonnes raisons. — C'est-à-dire , que j'en ai « menti ? — Tout comme il vous plaira. — « Quand mon bras sera guéri j nous nous yer- « rons de près.

« Eh! messieurs, dit madame Courgel, qu'irn- «c porte que tel fait soit un peu exagiré? il « suffit que le fond soit vrai, et je trouve très- « mauvais que monsieur le chevalier, joueur •• loyal et qui joue gros jeu , soit provoqué chez * moi par quelqu'un qui ne paroît ici qu'a\ec

( i35) «f trois ou quatre petits écus, et qui ne manq-ie « pas un souper. — Madame , reprit le petit « homme rabougri, votre maison est très-res- « pectablCj sans doute; mais chacun y est reçu « pour son argent, et personne , en entrant , « n'est obligé de montrer à votre portier ce « qu'il a dans sa poche. — Comment, monsieur, K chacun y est reçu pour son argent! Je nie « fais un amusement du jeu , et je n'admets cheï « moi que les personnes présentées par quel- « qu'un très-connu. — Eh bien, madame , re- « merciez celui qui vous a présenté monsieur « le chevalier. C'est l'associé de Durocher, qui « ne s'est pas battu avec monsieur le comte, « mais qui a été battu au café Procope, par « M. de Saint-Foix. J'en sais quelque chose : « j'étois présent à la scène. Vous conviendrez , « madame, que si je ne manque pas un souper, « je ne manque pas non plus l'occasion de vous u être utile ; et les renseignemens que je vous M donne sur certains individus devroient, ce « me semble, être reçus avec quehjue recon- « noissance. — Vous me fatiguez , monsieur , « vous m'excédez. Que me fait à moi qu'on se « batte, qu'on soit battu? Monsieur le cheva- « lier met vingt-cinq louis, cinquante louis « sur une carte; voilà ce qui m'intéresse. Il « m'a beaucoup gagué aujourd'hui, et je compte •< pour demain sur ma revanche.

« Madame, reprit le docteur, je me trouve

« inculpé par les propos de monsieur, puisque « c'est moi qui vous ai présenté le chevalier. « Je dois me justifier , et je vais le faire le «( plus brièvement que je pourrai. Je suis chi- « rurgien-accoucheur ; j'ai fait mon cours à « l'Hôtel-Dieu , oîi j'ai gagné maîtrise. Ce fait, « qui prouve incontestablement du mérite^ « est conim de tout Paris : j'ai donc des droits « à la coiifiance de cette honorable assemblée. « L'accusateur du chevalier étoit infirmier, « madame , infirmier à l'Hôtel - Dieu , d'où « je Tai fait chasser , parce qu'il rognoit les « portions des malades, et qu'il vendoit ce qu'il « déroboit, à la gargotière du coin. H s'est fait « depuis colporteur , et il a été jeté dans un « cul-de -basse-fosse, pour avoir distribué la « vie privée de madame de Pompadour^ qui « étoit vraie dans tous les points ; mais toutes « vérités ne sont pas bonnes à vendre. C'est « moi, madame, qui l'ai guéri dans son cachot « de la fièvre, de la gale et d'une autre ma- « ladie , que je ne vous nommerai pas , parce « que vous la devinez. C'est encore moi , ma- « dame, qui ai pansé son épaule, publiquement « macérée d'un fer rouge, pour fait d'escro- « querie. L'ingrat ne me reconnoît plus : j'élois « mis assez mesquinement^ j'en conviens ; mais •< alors je comtnençois mon état, j'établissois ma (( réputation. Jugez , madame , quelle foi « vous devez donner aux rapports d'un Ici

^ ï37 ) n hommej et pour lui opposer ses propres ex- « pressions; remerciez celui qui vous l'a pré- « sente. Le voilà confondu , il coule , il tlle , a il s'esquive. Il m'emporte un chapeau neuf, « et me laisse le sien , que je donnerai demain « h mon valet : le valet du docteur étoit une « femme de ménage qu'il pajoit à six francs « par mois. »

Tous les initiés s'écrièrent que monsieur le chevalier étoit un très-galant homme , et que la chose étoit prouvée par la retraite précipitée de son infâme accusateur; mais qu'il étoit extraordinaire qu'on ne sût pas avec qui on se trouvoit chez madame Courgel. Madame Courgel , compromise à son tour, appela là Jonquille , et lui demanda si ce n'étoit pas lui qui avoit présenté l'homme qui sortoit, comme ayant été autrefois son maître. La Jonquille, qui avoit tout entendu , parce que les valets entendent tout ce qui mérite d'être remarqué, la Jonquille, efFiayé, fît quinze ou vingt révérences , en balbutiant des excuses insignifiantes; et il avoua enfin qu'il avoit menti pour dix-huit francs, et que ces petits raensonges-là étoient les profits innocens de l'aulichambre. Il falloit une victime : la Jonquille fut chassé avec éclat , et le calme se rétablit chez madame Courgel. Dans cette maison- là , comme dans toutes celles qui lui ressemblent ^ et il y en a beaucoup, on se contente des apparences.

( '38) Si on examinoit scrupuleusement les hommes, avec qui vivroit-on à Paris?

a Mon cher docteur, dit Rohtrl en sortant, « vous m'avez tiré du plus grand emharras où « je me sois trouvé de aia vie. — Mon cher « ami , j'ai fait mon devoir , et vous ferez le « vôtre. J'ai perdu cijiq mille francs , tous allez « me les rendre , et nous serons quittes. — « Mais, docteur, cinq mille francs... — Sont « une foible partie de ce que vous avez gagné. « Vous êtes en veine; vous les rattraperez demain « avec les intérêts. — ■ xVlais c'est que cinq mille « francs.... — Eh! mou ami, tout n'est-il pas « commun entre nous ? Si la fortune vous périt séculoit , ma bourse ne vous seroit-elle pas « ouverte ? C'est pour vous autant que pour « moi , que je veux acheter une maison , une H ferme , un moulin. — Je me rends , mon cher « ami , mais au moins, vous me ferez un billet. o — Qu'appelcz-vous un billet ? je vous en « ferai dix.

« Mon cher hôte , dit Robert en rentrant che« « lui , vous prêchez comme le père Massillon ; « mais quels raisonnemens opposerez- vous à i'é- « vidence ? Voilà mille louis gagnés dans une n soirée; et si Polycrate fut heureux pendant ■*( quinze ans , pourquoi ne le serois-je pas pen- M daut quinze jours ? je crois que je suis modéré « dans mes prétentions. Vingt quatre mille « francs que voilà j huit mille francs donnés ou

( i39 ) « prêtés au docteur et à la mère d'Ange'lique y « font trente-deux mille livres. Or, trente-deux « mille livres multiplie'es par quinze, font bien « quatre cent quatre-vitigt mille francs dont je « suis possesseur en deux semaines. Je me relire « alors. J'observe le régime prescrit par le doo- « teur, je finis de me guérir, et pendant que « nous faisons ensemble le cent de piquet , ou <i une triomphe, mon notaire court, s'informe, « et me trouve une terre seigneuriale qui ne me « rapportera que vingt mille livres de rente , <• mais qui me donnera un banc dans le chœur,, «t le coup d'encensoir^ et le chanteau de pain « béni. Je ne sais pas mên»e si «Kon nom ne sera c pas prononcé dans les prières publiques , à lu « suit à\Ji Domine snlviim foc regem ; et vous « sentez (fuel relief ces belles choses-là ajoutent « au mérite d'un joli homme. Je suis recherché, « fêté, caressé par les femmes aimables de mon « village et des environs ; je fais trois ou quatre « heureuses, et je désole toutes les autres. Les « maris se doutent à peu près de ce qui se passe, « mais ils me font la cour, parce que j'ai une « bonne table, un équipage de chasse, et que « je fais parfaitement les honneurs de chez moi. « J'ai de plus... — Vous n'avez rien, mon cher « monsieur. Vos trente-deux mille livres se fon- « dront, et adieu la terre ^ l'encensoir, le pain « béni et les femmes aimables que vous aimez « tant. — Mais je vous répète qu'il ne me faut

« que quinze jours... — Et moi , je vous dis que «( trente-deux mille livres, et quinze que -vous « aviez, font quarante-sept mille francs, et « qu'avec cela, un homme qui sait se borner, « et qui a de la conduite, peut entreprendre, « faire beaucoup ;, et doubler on quelques an- « né.s.son capital par son industrie. — Vous « avez de petites vues, mon cher hôte, et «( vous ne sortirez jamais de la rue Jean-St.- « Denis. — Ma foi , monsieur , je m'j trouve <t fort bien. J'y vis dans l'aisance , je ne «( dois pas un sou , j'ai une bonne femme, de * jolis en fans , que puis-je désirer de plus? — «( L'homme susceptible d'émulation , cherche « toujours h s'élever au-dessus de son état. — i» Alors, monsieur , on a tort d'avoir del'ému- « lation. Je donne à manger à tout prix , et si « je vous croyois^ je voudrois être restaurateur. « Quand je le serois, je prétendrois à l'emploi « de maître d'hôtel d'un prince du sang , de la « reine, du roi lui-même. Quand je serois maî- K tre d'hôtel , je me croirois fait pour mener un «< empire, comme une cuisine et un office. J'as- « pirerois à tout, et je n'obtiendrois rien, parce « que mes prétentions seroient ridicules, et qu'il « faut qu'il y ait des petits et des grands, puisque '< la nature, inégale dans ses productions , a « fait des Pygmées et de Patagons , des collines « et des montagnes. Les choses n'en sont peut- '« «tre pas mieux ainsi, mais elles sont comme

« cela. Mes Pygme'es, à moi, car chacun a les « siens, sont mon porteur d'eau, mon décrot- K teur , mon marmiton ; et ils sont à leur tour « les Patagons du chiffonnier , du vidangeur et « du mendiant. — Et qui sont les Pjgmées de « ces derniers ? — Votre associé Durocher. — « Il n'en croit rien. — Cela se peut j mais je ne « connois personne au-dessous de lui.

« — Mon cher hôte, nous ne serons jamais « du même avis. —Le temps prouvera qui de « nous deux a raison.— Bonsoir^ mon hôte. — « Bonsoir, monsieur. »

En attendant le moment de placer à côté de lui à la grand'messe les élues de son cœur , Robert trouva bon d'al.er rendre visite à mademoiselle Angélique, qui devoit être seule , et lui payer ses mille écus, n'importe comment. Il ne regrettoit pas la somme prêtée ou donnée , parce que le prêt ou le don avoit été fait en présence de cinquante personnes, et qu'on considère beaucoup un homme qui prête ou qui donne facilement mille écus. Il n'étoit pas fou d'Angélique : la facilité de la mère ne rendoit pas cette conquête bien précieuse j il étoit même à présumer que bientôt elle ne trouveroit plus à emprunter sur ce gage-là. Mais Robert étoit dans la force de l'âge, mademoiselle Angélique étoit fort bien , et si ses bontés ne valoient pas trois mille livres, elles valoient au moins quel', que chose.

Robert arrive, se fait annoncer, se pre'senle. La petite demoiselle étoit seule en effet. Elle le reçoit bien, très-bien , trop bien, si bien <]ue la tentation expira à l'instant , et que Robert se fût retiré , s'il n'eût su que cette impertinence-là est la seule qu'une femme ne pardonne jamais; et il ne vouloit pas être imper tinent avec Angélique, qui, après tout, n'avoit d'autre tort que celui d'avoir un mère corrompue. Ce sont les insinuations et l'exemple qui tuent l'innocence , comme un ver pique et flétrit un bouton de rose.

Robert prit congé d'Angélique , assez mécon-». tent d'elle et de lui, mais paroissant , selonl'usage, attacher le plus haut prix à des faveurs dont il ne se soucioit plus. Il conclut de ce qui Tenoit de se passer , que les femmes qui jouent sont des femmes sans moralité, et que leur prêter est duperie , parce qu'on trouve à bien meilleur marché des filles aussi honnêtes qu'elles^ et souvent plus jolies.

Il retourna chez madame Courgel. Il y vit Angélique et sa mère. Il crut convenable de leur adresser de ces choses flatteuses , qui disent à la mère qui sait entendre, je vous dois mon bonheur ; et à la fille , j'en suis pénétré. Quelle fut sa surprise, lorsque la maman lui repondit par une froide révérence , et que la jielite se serra contre sa mère avec l'air timoré de la pudeur ! Bien joué, bien joué ! pensa-t-il.

( i43 ^ La révérence veut dire : Monsieur , vous en nvcz pour vos mille écus , et la rongeur de la petite eu sollicite raille autres^ que ])ien certainement je ne lui donnerai pas, mais qu'elle pourra trouver ici.

Il joua, La fortune lui fut fidèle encore , et son ivresse fut au comble. Petit sultan de Vaugirard ou de Surêne, il crut n'avoir plus qu'à jeter le mouchoir. Malheureux! tu ignores ce que l'amour ajoute à la jouissance. Tu ne sais pas même ce qu'est la jouissance sans désir.

« Mon cher hôte , dit-il au bonhomme qui « l'attendoit tous les soirs, et qui lisoitcn l'at- « tendant, ce chapitre de Sénèque, si vanté « par Hecior, an Joueur; mon cher hôte, vous « voulez rester rue Jean-St.-Denis, et moi j'en « sors. — Tout comme il vous plaira, monte sieur. — Vous sentez qu'un homme qui a « quatre-vingt mille francs, ne peut vivre à « vingt sous par repas , ni se loger à douze francs « par quinzaine. — Monsieur , l'homme qui ti dédaigne aujourd'hui son petit ordinaire et « sa modeste chambre, pourra les regretîer « demain. — Impossible, mon cher ami. De « quelque façon que le sort me traite , je con- « servcrai toujours une aisance que je n'avois « pas eu entrant chez vous. — Cela n'est pas <i sûr du tout, monsieur. — Vous êtes un brave « homme. — Mais je le crois. — Je vous protc- « gérai. — Je vous remercie. — Je vous enver-

« rai de pauvres diables, si j'en troure. — Oh î « vous en trouverez. — Mais le chevalier des « Ormeaux doit prendre un certain essor. — Ah ! « vous vous êtes fait chevalier. — Tout comme « un autre. — 11 valoit peut-être autant rester « monsieur Robert. — J'étois si près do mes « aïeux ! — Et tant de gens aiment à s'en éloi- « gner ! »

Robert déménagea en effet le lendemain, et le déménagement ne fut pas long : un crocheteur le suivit, portant, sans ployer les reins, son mobilier sur son dos. Robert fut s'établir rue Grange-Batelière, à un hôtel fameux où on trouve tout, depuis un caleçon jusqu'à un carrosse de remise. 11 ne manqua pas d'en louer un, et de commander une garde-robe complète, lorsqu'il sut que le duc de Choiseul demeuroit dans son voisinage. « Il est probable, disoit-il, « que je le rencontrerai en sortant. Je fais arrê- « ter mon carrosse; car enfin à tout seigneur, « tout honneur. Le duc de Choiseul me remercie u par une inclination, à laquelle je réponds par « une profonde révérence. 11 me sourit d'un air « plein d'aménité. Je descends, et je vais lui « demander la permission de lui faire ma cour. « Il me l'accorde de la meilleure grâce du mon- H de. Je dîne chez lui ; je m^'insinue dans l'es- « prit de madame; ma conversation lui devient « nécessaire. B^!le représente à son illustre époux « qu'il est inconvenant de laisser sans emploi

( i45 ) « un homme qui a figuré au siège de Cartha- « gène, et qui s'est battu pour et contre les « Espagnols. Le duc m'offre une compagnie de « cavalerie : c'est peu de chose; mais j'accepte. « Un de ses premiers commis me vend une « croix de St. -Louis; un ge'ne'alogiste méfait « desancêlres à juste prix; et pour soutenir tout «{ cela, je prends un maître d'armes qui montre « la botte secrète , au moyen de laquelle un « poltron tue un brave homme. Ma femme « meurt, j'achète un régiment , et j'épouse la K fille d'un fermier général. Je... Mais occu- « pons-nous d'abord des mesures qui doivent « amener ces grands résultats. Commençons par « charger un notaire d'acheter le fief que je dois M payer dans quinze jours.

« Monsieur, je voudrois placer une somme u considérable. — Monsieur^ rien n'est plus « facile. La terre de Vaux est à vendre. — « Qu'est-ce que c^est que cette terre-là? — C'est « celle qui a appartenu au fameux surinten- « dant Fouquet. Le palais et les jardins lui o ont coûté dit-huit millions, qui en valoient « près de trente-six d'aujourd'hui. C'est-là que « Fouquet donna à Louis XIV cette fête cé- «< lèbre, où on joua pour la première fois les « Fâcheux de Molière, — Diable , cela doit être « beau. — C'étoit ce qu''il y avoit de mieux <i avant que Versailles fût bâti. — En vérité ? t( Et on veut de cela.... — Deux millions. C'est

ai. UeReberville. T.a. 7

( Mû)

« pour rleu. — Vue terre où on a donne' \ « Louis XIV (les fêtes,... — Qui ont efïiicé celles « que lui doniioit ÎVIazarin. — Cette terre me « tente beaucoup. — Oh! elle en tente bien d'au- « très. — Un moment, monsieur le notaire. >»

Robert se retire à l'écart^ prend une plume, et fait un calcul tout simple. Je dois être heureux pendant quinze jours, et gagner quatre cent quatre-vingt-quinze mille francs. Eh bien^ au lieu de jouer cinquante louis, je n'ai qu'à en jouer deux cents, et je me trouve subrogé aux droits de monsieur le surintendant Fouquct ou de ses ajant-cause. Il a donné des fêtes à Louis XIV, moi j'en donnerai à Lous XV j on dit qu'il le* aime beaucoup. En reconnoissance de l'atgent que j'aurai dépensé pour lui, il me nommera maréchal des camps, lieutenant général, maréchal de France. Il ne m'emploiera pas, et je n'en serai pas fdché.

Monsieur le notaire, j'achète la terre de Vaux. Je vais vous envojer dix mille fiancs pour les frais de contrat, de contrôle, etc., et vous relaierez dans l'acte que je m'oblige à

payer quand? Nous sommes au 6 mai j«

paierai le 21 du mois courant. J^aniLas vaniiatum , et omnin vanltas.

Robert se garda bien de manquer l'envoi de ses fonds. Après les avoir fait reoiettre au notaire, il alla promener aux Tuileries son habit de lustrine, et sa longue et inutile épôe. Il se

( '47 ) lîalancoit dans la grande allce, elle étoit fréquentée alors; il lîxoil toutes les femmes et ne i les lorgnoit pas, la mode d'avoir la vue basse n'étoit pas encore imaginée. On «ût trouvé étrange de voir les jeunes gens en lunettes, les vieillards en perruques brunes , et de -vieilles édentées en rubans hortencia , contentes d'elles- Eiêines et s'imaginant cacher leur caducité sous des oriicraens qui la rendent plus remarquable. Robert remonte dans son remise , se fait promener sur les boulevards, s'arrête au Cadran- Bleu, fait servir un dîner de dix personnes , parce qu'il est sûr qu'où il y a pour dix, il y & pour un. Il fait monter Fanchon la vielleuse, maintenant aussi célèbre que Sapho ; il s'amuse de son instrument et d'elle ; il bâille enfin : qui maintenant est digne d'amuser monsieur? Il repart , il desceitd chez madame Courgel. Il entre avec fracas, il coudoie tout le monde, et tout le monde lui fait place. Il s'assied , il joue à écraser la banquière ; il la débanque en eflfet. Courgel est affecté et ne se démonte pas. Il va chercher et il met devant sa fcmm« les fonds destinés à acquitter le lendemain trente lettres de change. Les effets seront protestés : tout apparlient à Robert, qui sort la tête haute, le regard altier, et chacun se range devant lui. II jette de l'or aux laquais de Courgel, aux laquais leurs amis, et à tous ceux qui se trouvent «tsi son passage. En descendant chez lui, il d4^

Claie que rien n'est si modeste, et plus insupportable, par conséquent, qu'un remise. Il paie son cocher au double de ce qu'il lui doitj il ordonne à sonhôtede lui avoir le lendemain, dans la matinée, un carrosse à train doré et à panneaux vernis par Martin. 11 veux des chevaux barbes, un cocher à moustaches etdeux laquais de sixpieds.

Le lendemain, Courgel, qui avoit des passions, mais qui conservoit des sentimens d'honlieur , se brûla la cervelle; et c'est ce qu'il pouvoit faire de mieux. Sa femme, à qui il ne restoit que de la jeunesse et des charmes, résolut d'en tirer parti; cela vaut mieux que de voler. Le lendemain encore Piobert reçut un billet par lequel le vicomte de Cougy se plaignoit qu''un aussi beau joueur se bornât à faire la partie d'une bourgeoise. Il n'en étoit aucune oii on ne se fît un vrai plaisir d'adt7)ettre Monsieur le chevalier; et, s'il le trouvoit bon, on l'iroit prendre à six heures, et on le conduiroit au Palais-Rojal , oii on taillera un magnifique trente et quarante.

« Bien certainement, dit Robert, je ne lais- « serai pas échapper l'occasion de faire la par- «t tie d'un prince du sang. Il est flatteur pour K moi d'être son égal.... tant que j'aurai les « cartes à la main. Mais soyons prudent et sage , « et commençons par mettre chez mon notaire « un demi-million en sûreté. »

A six heures très -précises, monsieur le vi-

tomie se fait annoncer. Le clievalier des Ormeaux va au-devant de lui jusqu'à son anticîiambre , le comble d'honnêtetés , proteste , qu'il n'oubliera jamais que c'est à lui qu'il doit rixonneur d'approcher son altesse , fait porter trois mille louis dans sou carrosse , et part gaiement , sans réfléchir que si Courgel a perdu douze cent mille francs en huit jours , ce qu'il lui a gagné peut se fondre aussi promptemerst. L'expérience n'est qu^^n grand mot, et les assignats ont succédé aux actions de la rue Quincampoix , comme la Vendue à la Fronde , la Fronde au siège de la Rochelle, le siège de la Rochelle à la ligue ; et c'est ainsi qu'en remontant de siècle en siècle , vous trouverez toujours les mêmes fautes , les mêmes crimes , les mêmes malheurs, perdus pour la génération suivante.

Ou descend au Palais-Royal, et ]\I. le vicomte apprend à B.obert qu'il est d'usage de remettre son argent à un caissier de banque , qui , en échange , donne des jetons , qu'on reçoit au jeu pour vingt-cinq louis, et qui sont payés au porteur eu sortant. Ce mode évite l'embarras d'avoir devant soi une somme énorme , disoit M. le vicomte. Les vrais motifs de ce troc ëloient qu'il faut du temps pour compter cent louis, et que quatre jetons se trouvent sous la main; qu'ainsi la banque taille trois coups de plus sur sixj que les poiitcs calculent moins,

( i5o > ^uand ils ne tirent pas d'or de leur poche , ci qu'enfin ils sont forées de jouer au moins ■vingt-cinq louis par coup, ce qui fait un pelii jeu très-passable.

L'assemblée étoit superbe. Le plus riche sa- Jon e'toit paré des plus belles femmes de la cour. Des cordons bleus leur adressoient les choses les plus aimables, en attendant le moment d'ofïVir leurs vœux à l'aveugle déité^ aux pieds de laquelle nous sommes tous. Robert ne doutoit pas que M. le vicomte le présentai à M. le duc ; mais M. le vicomte n'étoit qu'un croupier de banque, et le banquier lui-même n'étoit qu'un homme aux gages de M. le duc.

C'est le vicomte qui étoit chargé de trouver «l d'introduire des gens qui eussent de l'argent, et un extérieur de mise. C'est à ces gens-là qu'on donnoit des jetons pour leur or. Les autres en prenoient sur un simple reçu qu'il falloit retirer dans les vingt^quatre heures à peined'être déshonoré; mais on ne Pétoit pas, quand on écrasoit , sous des roues qu'on devoit au carrossier, une famille qui demandoit , à genoux, du pain a celui auquel elle avoit confié sa fortune.

Le vicomte dit à Robert qu'on ne présentoit jamais les jours de jeu, mais qu'il étoit le maî^ tre de saluer son altesse , s'il en trouvoit l'occasion. Robert poussa , jusque dans un coin ,, monseigneur , qui l'éviloit , et lui adressa luv

( j5i ) compliment , auquel monseigneur repondil en levant les épaules. Le chancelier du prince lira Robert ^ l'écart , et lui dit qu'on ne par- Joit à monseigneur que lorsqu'il jugeoit à propos d'adresser le premier la parole à quelqu'un, Hobert , piqué, répliqua qu'il crojoil valoir au moins l'aigent qu'il avoil dépose à \\ porte, et que puisque monseigneur visoit à l'un , il ne devoit pas repousser l'aulie. « Au reste, ajoutat( t-il , il paroît que monseigneur spécule sur « le jeu. Je suis aussi spéculateur , moi. J'ai « aclielé la terre de Vaux , monseigneur la « paiera j je lui gagnerai même son apanage « s^il veut le jouer , et quand il n'aura plus « rien, et moi tout, je "vaudrai mieux que « lui : le monde a déjà décidé la question. •»

Le chancelier , outré de tant d'impertine/tee^ ^it demander au c.aisi>ier de hauque combien cet individu avoit compté à la caisse. S'il n'y eût mis que deux cents louis, on les lui rendoit à l'instant , et il sautoit par la fenêtre. Mais M. le chancelier crut devoir calmer par de* attentions, par quelques égards , un homme qui avoit soixante-douze mille livres... à perdre.

Messieurs , faites votre jeu ^ dit le représentant de monseigneur, c'est-à-dire, celui qui taiiloit pour son altesse. A ce mot académique , parabolique, cabalistique, électrique, diaboilque , les conversations particulières s'arrêtent camme par enchanlçcicut. Le plus profciid

silence règne dans le salon , on s'empresse, on se place : le grand œuvre va commencer.

A la manière dont débute Robert il semble qu'il ait enchaîné la fortune. Il hasarde les plus grands coups, il les gagne j il double, il triple ses mises , il gagne encore. Le banquier tremble, Robert rit. Son altesse quitte le salon, son chancelier s'appi'oche du favori de Plutus; lui parle à voix basse ^ et le prie 3e modérer son jeu. « Point de considération, s'écrie Robert, « pour ceux qui répondent à un homme comme « moi avec les épaules ; point de pourparlers •< avec leurs gens. Tout ou rien est ma devise : «< je joue cent mille francs à la noire. »

Le banquier, interdit, ne sait sil doit tenir. Le chancelier lui fait un signe, qui veut dir« que l'honneur de son altesse ne lui permet pas de reculer. L^honneur de soutenir une foliet Monseigneur n'en a jamais eu d'autre.

Le banquier va tirer : tous les spectateurs ont les yeux fixés sur ses mains. Ils cherchent à deviner la carte qui va sortir ; ils attendent la seconde, la troisième. Ceux qui perdent font de» vœux pour la ponte ; les gagnans en font pour le banquier : si on le ruine , ils sont arrêtés au milieu de leurs succès.

Toute l'assemblée se partage en deux partis,

que la force du coup intéresse également

Le hasard a prononcé... C'en est fait.... Robert

> perdu.

Il pouvoil faire une retraite honorable , et s'éloigner chargé d'or. Mais renoncera-t-il aux plus brillantes espérances , parce qu'il a perdu un coup ? S'csposera-t-il aux plaisanteries amères de M. le chancelier ? Un homme raisonnable n'eût pas balancé. Robert n'hésita pas un instant; mais le parti qu'il crut devoir indispensablcment prendre, fut de se conduire en forcené. *

Il joue deux cent mille francs et les perd. Réduit aux jetons qu'il a reçus a la porte, il les jctle sur le tapis, et les roit disparoître. Les mots piquans se font entendre; un rire moqueur éclate de tous côtés. Robert, exaspéré, dit qu'il a encore cinq cent mille francs, et qu'il va les chercher. A ces mots, le rire s'éteint , les railleries cessent : un homme qui a cinq cent mille francs, qu'il est possible de tripler dans un q-tart d'iieure^ peut redevenir un homme trèsrespectable : l'événement décide de ce qu'il vaut.

Par une suite de la fatalité qui commençoit à le poursuivre, Robert trouve son notaire chez lui. Il retire ses fonds , il remonte en carrosse , il revient au Palais-Royal, au galop des ses barbes : il semble qu'il veuille dérober le temps, qui bientôt va lui paroître si long !

Il entre , il s'avance entre deux laquais chargés de sacs. Huit à dix cartes vont décider de cent mille écus... Le banquier les retiie ave*:

(i54) «ne apparente mode'ration, sous larpielle iî cache le désir de dépouiller le perdant des deux eeat mille francs qui lui restent. Robert a perda la tête, et les joue... Il n'a plus que d'inutiles, regrets; il est en proie au de'sespoir.

Son profond accablement annonce qu'il est: ruiné sans ressource, et on est sans pitié pour un homme ruiné. On lui reproche les torts dela fortune; on en fait 1^ siens. On le blâmed'avoir couru des chances, qu'on suit soi-même tous les jours. L'araour-propre cherche «ans. cesse des victimes; il s'applaudit d'en trouver,, il les immole sans remords.

Une huée générale annonça à Robert quesa considération s'étoit évanouie avec son argent. Le chancelier se comporta avec décence; iJ fît taire les mauvais plaisans : il ne falloit pas que d'autres malheureux eussent à redouter plus que la perte de leur or. Le banquier continue de tailler , et déjà E.obert, perdu dans lafoule, fait place à d'autres téméraires. Il s'e'— Joigne peu à peu du fatal tapis; il gagne l'entichambre, il descend, il se jette dans son carrosse, il rentre chez lui; et c€ lit, autour duquel voltigeoient, la nuit précédente, les songes légers et séducteurs, n'est plus environné que des soucis dévorans qui en chassent le sommeil.

Robert ne dormit point; mais il n'étoit pas homme à s'aflliger long- temps. Pourquoi en

( tS5 ) êiTei s'aflTecteroit-il d'un mal qu'il n'a pu empccber? N'est-il pas plus simple d'en chercher }e remède? Est-ce sa foute, si la fortune est inconstante? N'a-t-elle pas trompé de plusgrands hommes que lui, et Charles XII s'est-il hiùlé la cervelle après la bataille de Pultawa? .\insi raisonnent ceux qui ne veulent pas s'avouer qu'ils sont les- auteurs de leurs propres malheurs..

Au lieu de s'occuper du passe, sur lequel il n'y avoil pas à revenir, Robert examine quelles sont ses ressources. « J'ai dix mille francs chca « le notaire. Le contrat est rédigé; mais il n'est « pas signe; par conséquent, il n'est pas con- « trôlé : je ne dois donc que le papier marqué « et l'écriture. Je laisse- cent écus pour cet oba jet, c'est payer en giand seigneur. Re^e « neuf mille trois cents 1. . ci. . , g,3ool.

« Mon carrosse et mes chevaux « m'ont coûté douze mille livre;-. Je « les vends six , ci. G,ooo

« Ma livrée, or et argent, m'a « coûté trois mille six cents livres.

« Je déshabille mon cocher et mes « deux laquais. Je les renvoie, et je « vends les galons cinq cents francs,, «ci 5oo

Total i5,8ool.

« Il me reste donc quinze mille huit cent» M livres. C'est hait cents fxancs de plus que jC-

( i56 ) « n'avoîs en commençant à Jouer. J'ai avec ccîa M une superbe garde-robe, et je me plaignoisî « ingrat que je suis! Je conserverai ma garde- « robe, parce qu'on repousse un homme vêtu « comme un gueux , tandis qu'avec un habit « de cent pistoles sur le corps, on est reçu if partout, et que pour relever mes affaires, il «6 faut que je continue de voir le grand monde.

« Çà, voyons, que ferai -je de mes quinze <c mille huit cents livres? D'abord, je ne joue- « rai plus, c'est une chose décidée. Le jeu est «t attrayant; mais, comme me l'avoit fort bien « dit le bonhomme de la rue Jcan-St. -Denis, « rien n'est plus incertain que ses produits. Je « ne peux espérer de succès plus marqués que « ceux que j'ai obtenus, et si je les avois cn- « core, je ne me bornerois pas davantage, je « me connois. Non , je ne jouerai plus. » Ne trouvez-vous pas que Robert devient raisonnable? Son retour à la raison lui coûte un peu cher; n'importe : il est tant de gens que le malheur ne corrige jamais! Voyons où le conduiront ses sages réflexions.

Il commence par exécuter ses projets de réforme. Il déclare bonnement à son notaire qu'il s'est cru millionnaire et qu'il s'est trompé. II paie l'écriture et reprend son argent. Il vend équipages, chevaux, galons; il eût vendu ses laquais j s'il eût trouvé un acheteur. Il paie son liôlc, et va se cacher^ non dans la rue Jean-

( '5; ) St-Dcnis; on n'aime pas à se montrer à ceu-s qui ne compaliroient pas à des malheurs qu'ils ont prévus^ et qu'ils regarderoienl comme bien mérités j Robert va loger rue de la Calandre y petite rue ignore'e, oii on peut se donner pour ce qu'on "veut, ce qui est assez agréable quand on n'est rien.

Robert installé à son nouveau domicile, son sang calmé, après une fermcnlalion soutenue de cinq à six jours, il pensa à son bras , ou plutôt la douleur le fît souvenir que depuis quatre jours ce bras n'avoit été pansé.

« Par exemple , dit-il , il n'j a pas là de ma «« faute; c'est celle du docteur. Son métier est « de soigner ses malades, et s'il se fût présenté^ « je l'aurois reçu. Ah! je vois ce que c'est. Il «( me doit cinq mille francs, et il ne se soucie « pas de me les rendre. Et moi, qui fier de mon (1 opulence, ai dédaigné un billet, quand il il vouloit m'en faire dix! Cinq mille francs sont « bons à ajouter à ce qui me reste : je vais «< ccrireau docteur.... Eh ! mon dieu , mon dieu, •' que sens-je donclài I... Cela n'est pas possible ,

« n'est pas croj'^able Quoi! mademoiselle

« Angélique Hélas! il est trop vrai, et j'ai

«( payé cela mille écus! Quand on paie ainsi , si •' on n'est pointa l'abri du repentir, on doit « l'êlie au moins des accidens. Qui diable autsi « eût pu prévoir pareille chose? la fraîcheur M d'iiébé, la limidilc de l'innocence... Il n'y a

« pas encore la de ma faute j mais, vile, vitc^ « écrivons au docteur. »

Le docteur arrive avec son habit neuf, mais avec du linge sale et des bas crottés. « Moucher « docteur, lui dit Robert, Je vois que le sort « ne vous a pas mieux traité que moi. — Mon « cher ami, il me falloit un revers pour me <■ rendre à moi-même, à mon état, à mes mala- K des. Je l'ai éprouvé, et tout est pour le mieux. « Adreu ferme, maison et moulin. — Adieu la «f terre de Vaux. — Voyons votre bras. — Ah.^ « vojez autre chose. — Voiià qui est superbe: « cette maladie nie fera le plus grand honneur. « Il y a réunion, complication; vous avez, « mon cher ami, tout ce qu'on peut avoir. — - « Vous m'effrayez, docteur. — Oh ! ne craignez « rien, je vous tirerai de là sans avoir recours « à l'amputation. Mais, dites-moi, vous l'este- « t-il de l'argent? — Quinze mille francs eu- « viron. — Prêtez-moi cinquante louis. — Hé,, « docteur, vous me devez déjà cinq miJie « francs... — Ho, neparlonspas décela, je vous- « en prie. — Mais j'en parle, corbleu. — Je « n'ai pas le sou, et pour vous guérir, il faut « que je vive. Je ne vous demande que douze « cents francs , je ne peux vous traiter à moins , « et qu'importe que vous payiez avant ou « après? — Mais mes cinq mille francs. — Ils « sont perdus. — C'est consolant. — Donnez « moi cinquante louis; Yous dis je, et remettear

« vous au lit. — Mais^ docteur — Point àc

« maïsj dépêchez-vous ; ou }e vais chercher de « l'argent ailleurs. — Au moins, docteur, vous « ne me demandeiei plus ri^en. — Ahl j'ern « suis incapable. »

En santé, on brave le médecin et le confesseur. Est-on vivement attaqué, on revient au confesseur et au médecin. On les écoute comme des oracles, on tremble devant eux, on cherche sa destinée dans leurs regards, guéri-t-on? on se moque de l'un et de l'autre, et on eu est bien puni : on meurt abandonné de la faculté ^ et dans l'irapénitence finale, ce qui est trcs— malheureux.

P.obert, timoré comme un malade qui ne connoît pas son mal, lâche les cinquante louis au docteur^ Le docteur fait san ordonnance pour la maladie nouvelle, et examine le bras. « Il « est bleu , mais ce n'est rien que cela. C'est <• sans doute l'effet de la pression des bandes et « Je votre négligence. — De la vôtre, monf sieur. — Au reste , je vais imbiber la corn— « presse de camphre, et nous verrons ce soir. » Le docteur part, très -décidé à revenir en effet dans la soirée. Mais un joueur, qui a cinquante louis dans sa poche, sait- il ce qu'il deviendra? Le docteur s'ctoit glissé chez Courgel, sans trop savoir comment. Son air commun , sa mise bizarre le réduisent désormais aux tripots. l\ va de l'un à l'aulie. U pud ici;, il gagiie là.

( lôo ) Bans ces allernatives de jierte el Je gain, iî a oublie Ja double maladie de Robert. Tant qu'il a dix louis dans sa poclie, peut-il s'occuper d'autre chose que du jeu ?

Le docteur fait grande chère par un raisonnement tout simple : c'est que ce qu'il mange n'est pas tout-à-fait perdu. Il achète , par la même raison , deux chemises et deux paires de bas de soie, qa'il pouvoit se trouver dans l'impossibilité de se donner le lendemain, et il n'en faut pas plus pour être toujours propre à Paris , oïl on trouve des blanchisseuses à la minute , comme des cafés à la seconde , des tailleurs à l'instant, des filles sans cesse.

Il faut finir par perdre, quand on joue toujours. A la fin de la seconde journée^ il ne resta au docteur que ses deux chemises el ses deux paires de bas. u Ma foi, dit-il , il y a « toujours un beau côté dans les choses les plus i( désastreuses : je perds cinquante louis à la « "vérité; mais je les paierai avec des ordonnan- « ces, et au moins je suis en linge, c'est fort « agré;;ble. »

Il arrive chez Robert , sa chemise dans une poche , et des cartes dans Pautre. « Je n'ai plus « Je sou, mon cher ami. Nous allons -vivre en « philosophes. Nous raisonnerons sur l'instabi- « lilé des choses humaines : cela fai.t passer le « temps et ne coûte rien. Je vous ai mrs à Ja- M diètcj il ne vous faut que du bouillon : moi^

( i6i ) « je mangerai le bœuf; vous guérirez , et je me «1 maintiendrai en santé.

«( Vous ne me répondez pas? Qu'avez-\ou9 •' donc? — Je soufFre horriblement du bras, et « d'ailleurs. — Mon clier ami, l'homme est né « pour soufFrir. Il pleure en naissant; en gran- •■ dissant. il est sans cesse contrarié, et c'est un « pauvre hère, s'il n'a pas le bon esprit de rire « de tout cela. — Job rioit-il, accablé de « souffrances? — Bah! Job étoit un mauvais « joueur.

« Voyons quels progrès a faits le cadeau de « mademoiselle Angélique... C'est plus beau « qu'avant-hier. Quelle cure , mon ami ! Vous « me parliez de cinq mille francs que je vous ^« doisJ c'est une misère : je vous devrai une « réputation immortelle. Et ce bras? — Je ne « le sens plus, docteur. — Bah! ceci est fort. « Voj'^ons le bras... Il est gangrené. II faut le «< couper sans balancer : c'est l'affaire d'un « instant. — Me laisser couper le bras, mon- « sieur ! — Ou mourir dans les quarante-huit m heures; choisissez. — Malheureux que je suis , « à trente-six ans perdre un bras! — Ce n'est « que le bras gauche. — Je n'y consentirai « jamais. — Faites donc votre testament , dé- « pêchez-vous et ne m'oubliez pas : il vaut « autant que j'hérite qu'un autre. — Mais , « docteur, avant de couper j, ne pourroit-on « pas faire une consultation ? Je la paierai ce

« qu'on yoLidra. — Oh ! une consnlf.ition ne « tourne guère qu'au profit (\e> médecins. An « reste, si cela vous fait plai.sir, je vous aurai « des consiiltans. Combien en voulez- vous? « — Trois. — Je ferois le quatrième, et dans H ces cas-là , il faut être en nombre impair. — « Et pourquoi? — Parce (jue les opinions étant M ne'cessairement divisées, il n'j a que le nom- ♦f bre impair qui assure une majoritc. — Ame- « nez-en donc quatre. Mais Je vous déclare que « j'adopterai l'opinion de ceux qui ne serovit « pas de votre avis. »

Le docteur ne brilloit pas par ses relations avec les membres de la faculté. Au reste, les confrères qu'il amena , étoient gens à tuer leur homme tout aussi-bien qu«> MM. Tissot et Petit. C'e'toit un tireur de dents de la place de Grève, l'inventeur d'un spécifique propre à trente-deux maladies, un apothicaire, et l'éditeur des ouvrages de médecine , très-savant , à ce qu'il prétendoitj à force d'avoir lu des manuscrits înédicinaux.

Il est des choses tellement claires , qu'elles préviennent toute espèce de discussion. Ainsi que les hommes bien organisés conviennent qu'il fait jour à midi, que ce qui est vrai aujourd'hui ne l'étoit pas hier, que l'intrigue est le levier qui soulève le monde, de même les cinq docteurs décidèrent le bras bien et dûment gangrené. Pour le bien de l'humanité, ils atlacbèrentlio-

( i6S) berlaus^ualre colonnes de son lit, et d'autorité ils le séparèrent d'une partie qui alloit emportent Je tout.

« Mon pauvre bras, di«oil Robert en le voyant « tomber dans le baquet, il m'alioit »i bien ! « C'est VOUS-, docteur, qui avez diiveloppé ma « passion pour le jeu; c'est vous qui êtes cause « que j'ai connu mademoiselle Angélique ;

« c'est vous — Reprochez -moi toutes les

« folies que vous avez fai^les, et vous n'avez *r fait que cela. Est-ce moi qui vous ai con- « seillé d'être journaliste et d'écrire de ma • « nière à vous faire briser les merabies ? Est-ce H moi qui vous ai brouillé avec M. iVîoreau , « qui vous donnoit une existence douce et sure ? « Est-ce moi qui vous ai fait monter votre mai- « son sur le ton le plus brillant, quand vous « n'aviez que la promesse d'une place que vous « étiez incapable d'exercer? Est-cemoiqAii vous « ai fait accueillir un prétendu cousin qui vous « a coiffé le premier ? Est-ce moi qui vous ai « marié? Est-ce moi... — Assez, docteur, assez ; « j'avoisoublié tout cela. — Oubliez de même 1« « mauvais bras que je vous ai ôté. Vous vous « accoutumerez à n'en avoir qu'un , comme « tant de gens s'accoutument à n'avoir qu'une V jambe, qu'un oeil , à n'en avoir pas du tout; à « être bossu , cul-de-jatle , comme je m'accou- « tume à n'avoir pas le sou et à porter mon mo- « bilier dans ma poche. Une chemise sur moi.j^.

( '64) « celle-ci el Jeux jeux de cartes^ voilà fout ce « que je possède au monde M'entendez- vous me «' plaindre? Me voyez- vous faire l'enfant? — « Vous avez vos deux bras. — Hé, que de bruit <f pour un bras de plus ou de moins ! Faisons <' une partie, cela vous dissipera. — Etes-vous « fou ? Joue-t-on aux cartes avec une main ? « — Je mêlerai pour vous , je doinierai pour '( vous , et çà ira. — Vous n'avez pas d'argent , •' dites-vous? — Ma chemise contre un petit «( écu. — Tope. A quel jeu ? — A la triomphe, m Le docteur u'osoit plus essayer d'emprunter : il savoit que les gens les plus faciles se fatiguent de donner, et il devoit être démontre' pour Robert que ce qu'il prêtoit étoit perdu. Il étoil plus simple de jouer petit jeu, de se donner ainsi un air de complaisance, d'égards , d'atten^ tions, et le docteur ne risquoit qu'une chemise contre quinze mille francs, qui pouvoient peu à peu passer de la bourse du malade dans la sienne. Robert ne savoit pas jouer. 11 perdoit un louis , il en perdoit deux , trois, que le docteur se hâtoit d'aller perdre ailleurs, sous le prétexte de visiter ses malades.

A la fin des six semaines, il restoit peu de chose à Robert, et le docteur ne possédoit que ses deux chemises et ses deux paires de bas. Le docteur étoit toujours de bonne humeur, et Robert s'égayoit à mesure que sa santé se rétablissoit. Il devenoit fort adroit du bras qui lui

restoit, et il observoit avec beaucoup de sagacité' que si la nature ne nous en eût donné qu'un , il eût bien fallu se passer de l'autre.

Il dînoit fort bien tous les jours. Il avoit encore de quoi dîner pendant un mois , et un homme du caractère de Robert ne prévoit pas les évéïiemens de loin. D^ailleurs, on est toujours riclve avec six francs dans la poche et des projets dans la tête.

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