CHAPITRE V
Robert invente un genre de commerce nouveau. « VoYo^s, qu'allons -nous devenir, dit un « jour Robert au Docteur ? Vous m'avez gagné « douze mill« francs en détail, et vous n'en « êtes pas plus riche. Je me porte bien et je veux « penser à faire quelque chose. — Ma foi^ mon « cher ami, je vous conseille de vous faire mé- « decin. — Médecin, moi! Je ne sais rien. — « A la bonne heure; mais vous possédez assez «.de latin pour souterur vos thèses, et c'est-là «( l'essentiel. Quand vous aurez vos lettres de <( licence en poche, vous pourrez impunément « médicaraenter , faire saigner, charpenter, « tuer qui il appartiendra, et cette ressource- « là ne vous manquera jamais : elle est fondée « sur la crédulité humaine. — Ma foi , docteur, « ce métier-là ne me tente pas. Cette ressource, « que vous faites tant valoir, ne yous est pas
( ï66 ) a très-profitable , et je n'ai pas la pre'somplio» « de croire que je serois meilleur médecin <jue « vous. — Que vous êtes simple! il ne s'agit « pas de savoir si vous serez un bon ou mauvais « médecin , mais si vous aurez la vogue. Il y a « des modes en médecine, comme en bonnets, « et mon confrère Papillon a un équipage , « parce qu'il a inventé les bouillons de poulets, « la pâte de jujube, qu'il dit de jolies choses «• aux dames, et qu'il essaie leur santé. — Hé ! « que n'inventez-vous quelque chose , vous qui « parlez ? — Moi , j'ai inventé le croup , j'ai re- « trouvé la pituite vitrée , et personne ne veut « avoir ces maladies-là. — Tenez, docteur, « votre exemple est bien fait pour me dégoûter « de la médecine, et puis on diroit que j'ai « étudié mon art dans Gil Blas , et que vous « êtes mon Sangrado : on se moqueroit de vous « et de moi. Allons nous promener. Dînons K encore une fois enseml>le. Vous irez ensuite « chercher des croups et des pituites vitrées , « et moi de mon côté, j'aviserai à ce que jo « dois faire, j»
A la fin d'un repas assez frugal, Robert prit la main de son docteur , lui dit un dernier adieu, qu'il auroit dû lui dire plus tôt , et mis comme dans les beaux jours de sa gloire, il fut rôder au Palais- Royal , dont le jardin , plus vaste et plus agréable qu'aujourd'hui , vtoit fiéqucnté par les honnêtes gens. Ou u«
( '67 ) ptcroyoit pas qu'il seroit trente ans après le repaire de l'agiotage , de l'escroquerie et de i'impudicile.
Un jaii homme, très-bien mis, fixe nécessairciiicnt l'attention, et quand ce joli homme a un bras de moins, il intéresse. Les petites demoiselles faisoient chacune leur roman, en regardant passeret repasser Robert. L'uncdecidoit que ce bras ctoit resté à Rosbach , l'autre à Pondichéry. Celle-ci fai'oit Robert capitaine, celle-là colonel , une autre lui donnoit le cordon rouge ; toutes desiroienl qu'il vînt occuper une des chaises vacantes qui etoient autour d'elles : plus d'un mariage a commencé comme cela, et beaucoup de jeunes demoiselles sont bien aises de se marier. Robert , qui aimoit beaucoup les petites demoiselles , cherchoit de son côlé à se fixer pour une heure. Il alloit js'asseoir auprès d'une belle blonde ^ dont l'œil languissant s'exprinioit sans doute avec plus de clarté que celui de ses rivales, lorsqu'il s'entendit appeler par son nom, c'est-à-dire, par le nom qu'il avoit pris. Vous vous rappelez qu'il éloit indécent alors de se nommer comme âes pères. A la vérité, on ne pouvait avoir de notions certaines sur l'oi igine d'une famille que dans l'élude du notaire, oîi il falloit bien, pour maintenir l'hérédité , continuer de s'appeler JacquotoM Villain ; mais dans le monde, on $c donnoit du De , et De doiinoit beaucoup «1« Yaleur \ un homme.
( i68) La dame qui venoit d'appeler le chevalwr Desormeaux, n'étoit pas de la première jeunesse. Elle avoit cinquante-cinq ans, un gros embonpoint, l'œil hardi , du rouge, des mouches, un grand panier, une belle fortune, elle étoit veuve , elle avoit enfin tout ce qui rend une femme respectable, aussi le chevalier s'approcha-t-il avec le feint empressement que prescrit la politesse. Il avoit connu madame de Vertenfort chez Courgel. Elle y jouoit petit jeu , seulement pour avoir l'air défaire quelque chose, etelle cherchoit les réunions nombreuses, parce qu'une femme de mérite y trouve toujours quelqu'un qui lui convient. Elle avoit oublié Courgel : il étoit mort. Elle ne pensoit pas davantage au chevalier ; mais le bras de moins venoit de la frapper, et elle espéroit se distraire de certaines peines, pendant que Robert lui conteroit ce que ce bras étoit devenu, Robert, qui depuis long-temps mentoit avec une aisance toute particulière, comraençoit un. supplément à l'histoire qu'il avoit contée aa souper de madame Courgel , lorsque madame de Vertenfort l'interrompit par une exclamation, accompagnée d'un roulement d'yeux, qui devoit, d'après son intention, exprimer un voluptueux désespoir et qui n'étoit qu'une grimace. Robert, interdit ; regarde, et voit passer un beau monsieur, qui daigne à peine accorder un regard et une légère, inclination à la
( »^>9 ) xiarnc. « L'ingrat, dit-elJe à demi-voix, le (( cruel, le iiionslre! » Robert coniprend que la datne aime le Mousieur, et qu'elle a à s'en plaindre ce qui est assez ordinaire. Mais les détails peuvent être piquans, etRobertestcurieux. «( Helas, lui dit madame de Vertenfort, c'est « soulager un cœur malheureux , que de le «< forcer à s'épancher : vous saurez tout.
«t Tranquille depuis la mort de feu monsieur « de Vertenfort, à l'abri des passions violentes, « je coulois mes jours au sein des plaisirs inno- « cens. Je n'aimois pas M. de Vertenfort. Il est n vrai qu'il n'étoit pas beau, qu'il n'éioit pas « bon , qu^il n'étoit pas même sociable, et ju- <i géant tous les hommes d'après lui, je me flat- " tois inconsidérément de n'aimer jamais perte sonne, conséquence fausse , ainsi que me l'a «< trop prouvé le vicomte de Chamferlin. Il me " vit, il m'aima, et se garda bien de me le dire : (( couverte encore de voiles et de crêpes noirs, (( pouvois-je prêter l'oreille au langage de l'ait mour ? Sesjeux, ses traîtres yeux m'apprirent «' ce que sa langue craignoit de m'exprimer. Je « les enlendis#rop, et le moyen de ne pas les « entendre! lissent d'une beauté, d'une expresu sioD... vous venez de les voir. Le vicomte^ ccr- *< tain de ses progrès , me dit de ces demi-choses , « me fît de ces demi-aveux, dont une femme «( chaste nepeut raisonnablement s'oifcnscr, mais « qu'elle entend toujours pour peu qu'elle ait
ûl. de Robenille. l' 2. 8
« des oreilles. Le perfide alluma dans mon " cœur une flamme d'autant plus vive que ce « ce cœur étoit neuf encore. Il me demanda la « permission de me venir voir, de me consoler « dans mon veuvage. On ne refuse pas la visite M d'un homme de qualité qui s'annonce respec- « tueusement. Je le reçus... Vous l'avouerai-je, « chevalier? il me consola si complètement, « que je ne pensois plus au défunt, lorsque le «( régiment de Picardie reçut l'ordre de joindre « l'armée en Allemagne.... Le monstre y avoit M acheté une compagnie qui n'étoit pas payée ; «( il n'avoit pas le sou pour faire ses équipages « et je lui dis : trop aimahle consolateur , on « ne sauroit trop faire pour qui console comme « vous. Voilà une bourse puisez-y comme dans " la vôtre. Vous balancez , moucher vicomte! <r Hé tout n'est-il pas commun entre gens qui " s'aiment ?
« Il y puisa, le parjure, il paya sa compa- 1 « gnie, ses effets de campement. 11 pritcequ'il : « lui falloit pour faire figure pendant la cam- j «( pagne, et au moment de me quitter, il re- <• doubla de tendresse , d'efforts.^. Jamais, je le « crois , femme ne fut consolée comme moi. i
« Hélas , pendant que je tremblois pour sa | « vie, que j'adressois pour lui des vœux au ciel, « que je relisois ses lettres, que je les com- « mentois, et que je concluois d3 ces commen- « taires qi.e nul liomme n'est comparable au
( I70 R vicomtedeChamferlin, le barbare, insultant « à mes alarmes , à ma douleur, entretenoit
« une correspondance suivie avec qui?
« avec sa blanchisseuse , qui est aussi la mienne, u Une morveuse de dix-huit ans, qui n'a pour « elle que d'assez Jolis traits, la fraîcheur de « son âge, un bavolel bien blanc , un juste qui « laisse entrevoir des formes, fort agre'ables , u je l'avoue, et un bas de coton sur une jambe « fine qui paroît tenir à quelque chose de très- « séduisant. Mais qu'est-ce que tout cela com- « paré à madame de Vertenfort fille de Piu- « tendant du Limousin et veuve d'un lieutenant « criminel du Châtelet? — Rien du tout, « Madame, rien du tout. La qualité est fort auk dessus de la beauté. Qu'est-ce en effet que « cette fraîcheur dont se targuent tant de jeu- « nés personnes? une pauvre petite fleur que «( fane un rayon du soleil, dont la chaleur « mûritces fruits délicieux que recherche la rai- « son et qu'elle se plaît à savourer. — Je ne « vouscroyois pas tant de jugement, chevalier. « — Mais comment avez- vous découvert la cor- « respondance du vicomte et de votre blan- « chisseuse? — Elle avoit une liasse de ses let- « 1res qu'elle a présente'e à ma femme de « chambre comptant lui donner son livre de « blanchissage. Un secret pressentiment me fit « pieiidre ces lettres et vous sentez quel efïct V. ix fait sur moi cette lecture, — Ch, aiadarae.
« je le prévois. — J'ai sonfllete' Jeannelon
« — Qui n'a rien dit pour sa défense? — Et « qui par son silence a reconnu son indignité « et la supériorité du rang. — Madame, vous « venez de me conter une histoire fort intéres- « santé. Permettez-moi de vous demander ce « que vous comptez faire de votre amour pour « le vicomte de Chamferlin. — Mais, cheva-
« lier c'est moi qui vous le demande. — Eh
«( bien, madame parlons raison : son langage « ne messied pas aux Grâces. — Ah, chevalier, « (]ue vous ctes galant! — Combien avez-vous « donné au vicomte? — Quatre- vingt mille « francs. — Et vous avez de rente? — Cin- « quante mille écus. — Hé bien , madame , « c'est vous qui avez tort. — Ah, voilà qui est " violent. — Le vicomte ne peut pas vous ren- « dre quatre-vingt mille francs, et vous sentez « combien il seroit humiliant pour lui de pa- « roître devant celle à qui il les doit. — Mais je « lésai donnés, chevalier. — Quelle horreur J << comment, madame, vous confondez le vicomte '« avec ces hommes sans délicatesse qui dégra- « dent l'amour en recevant do l'argent des « mains de la beauté! — Mais que puis-je faire « mieux que donner? — Si mon amante u'avoit « qu'une chaumière , je la partagerois avec « elle. Elle a cinquante mille écus de rente et «< elle balance à m'offrir sa main! elle me re- « fuàe le plus honorable moyeu de m'acquitte r
( '73 ) « envers elle ? — Oh, ciel , admettre un rolage « dans le lit de M. de Vertenfort! — Vous « l'avez bien reçu dans le vôtre. Et puis cette « correspondance avec JeannetoVi cache quel- ♦( que mystère que le vicomte expliqucroit sans « doute à son avantage. — Dieu ! grand Dieu !
« s'il étoit possible Cependant, une femme
« titrée épouser en secondes noces un capitaine « d'infanterie! — Mais cet homme est de qua- « lité, il est aimable. — Charmant, M. le cbe- « "valier. — Vous êtes majeure. — Depuis six « mois. — D'ailleurs, le mariage e'mancipe. — " Oh, je suis très-c'mancipée. — Qu'importe «< alors ce que dira le monde. — Oh, le monde « ne m'intéresse plus. — Il est reconnu que « rien ne rend un homme fidèle comme le ma- « riage. — Vous croyez cela, chevalier? — « J'en appelle à la mémoire de M. de Verten- « fort. — Oh, il étoit d'une fidélité exemplaire. « — C'est l'efFel certain du sacrement. — Vous « me persuadez, chevalier. Mais comment ra- « mener M. de Chamftrlin ? je ne peux courir " sur ses pas, lui faire les premières proposi- « tions. — Je les fairai pour vous , madame. — « Vraiment? — Et avec un sensible plaisir. — « Que vous êtes aimable, M. le chevalier! si
« j'osois vous prier — De quoi , madame?
«' — D'accepter ce solitaire : il est assez joli. * — Il est superbe , madame , et un pareil ser- "■ vice — Ne sauroit se payer, chevalier.
( ^74 ) If aussi n'est-ce qu'un gage d'amilîe' que je vou « offre. — A ce titre-là, madame, il ne m'es « pas permis de refuser. — Mais allez donc « Monsieur, partez. Vous ne voyez pas qut « Cliamferlin quitte la grande allée , et va jt « ne sais où. — Je l'aurai joint en trois minu « tes : J'ai gagné en jambes ce que j'ai perdu ♦< en bras, »
En effet , le chevalier court , comme lorsqu'il avoit tous les huissiers de Paris à ses trous ses, et il fait tant de bruit en courant, que le vicomte de Chamferlin se haie de se ranger , crojant qu'un carrosse à six chevaux va lui passer sur la tête. Etrange vertu d'un petite pierre polie, qui pourtant ne vaut pas un pain d'une livre.
« Où allez-vous donc, monsieur le vicomte? « — Que vous importe, monsieur? — Oh, quel « ton! — (7est le mien, monsieur. — Il n'est « pas aimable, — Peu m'importe. — Vous a-t-il i( quelquefois mené à quelque résultat satis- «( faisant? — Oui, à me défaire d'un interro- <f gateur importun , que je ne connois pas. A « dieu , mojisieur, — Un moment donc. Quel « homme vous êtes ! Au lieu de pointiller, ta- i « chons de nous entendre. J'ai formé un projet K en courant... — Oh, des projets ! qui n'en fait ; « pas, et à quoi conduisent- ils ? — Celui-ci « fera votre fortune. — Occupez-vous de la c vôtre. — Mais vous n'êtes pas traitable... Que 1
J « donneriez -vous à quelqu'un qui vous feroit t « épouser trois millions? — Six mois du revenu. »< — En vérité? — D'honneur. — J'ai votre « affaire; mais je ne peux vous dissimuler... — « Quoi ? — Qu'avec la dot , il faut tous char- « ger d'un femme.. — Parbleu, je m'en *i doute. — Qui n'est pas jeune. — Cela m'est »( égal. — Qui n'est pas belle. — Eût-elle la « têle de Méduse, je i'épouse. Mais je veux des « sûretés, — Et moi aussi. — Je vous fais un « billet conditionnel. — Soit. Quand? — Tout « de suite. — Où ? — Sur la forme de mon « chapeau, n
Ces deux messieurs étoient aussi pressés l'un que l'autre. Cependant , on n'écrit pas sur la forme d'un chapeau, quand on n'a ni plume, ni encre dans sa poche. Il fallut entrer au café voisin. Le billet fait et serré, Robert nomme madame de Verlenfort. — « Parbleu, s'écria le « vicomle, je ne la croj^ois pas folle à ce point « là. Mais puisqu'il en est ainsi, je n'avois pas « besoin d'intermédiaire pour faire ce mariage' « là. — Croyez- vous, monsieur? — 11 suffîsoit « de me présenter. — Et votre intrigue avec « Jeanneton, et la colère de la dame? Pensez- « vous que vous l'eussiez apaisée, qu'elle eût « donné dans toutes les Ijillevesécs qui vous « eussent passé par la tête? Il falloit qu'un conte c-ilialeur, en apparence étranger à tous deux, «' eulrcpît de vous justifier ^ et c'est ce que j'ai
( 1-6 ) « fait. Et qu'avez-voiis dit? — Je m'y suis pris « assez adroitement pour vous laisser le maître «• de donner à Paventure la tournure qu'il vous^ « plaira. ■^— C'est quelque chose, j'en conviens, « mais vous vendez vos services un peu cher. « — iNIa foi , monsieur, il faut que tout le monde « vive. Vous pouvez, d'ailleurs, présenter la « veille du mariage , un mémoire de dettes égal « au montant du billet. La future l'acquittera , « et de cette manière vous m'aurez payé sans « débourser un sou. — - C'est fort bien l'enten- « dre. — Et puis , imaginez-vous qu'il ne me « reste l'i en à faire? Qui décidera la dame à « vous passer son bien par contrat de mariage? i( Sera-ce vous? Braverez-vous les^ bienséances « jusqu'à établir des prétentions exagérées? « Entamerez -vous des discussions d'intérêt? «< Hem? commencez-vous à sentir l'utilité d'un « tiers?.... Enfin si vous avez des regrets à la « somme promise , je vais vous rendre votre « billet, et tout défaire en un instant. Je dirai «( à madame de Vertenfort que je vous ai mal «( jugé, que vous êtes aussi coupable qu'elle <■ l'imagine, que vous persistez dans votre attau chement pour Jeanneton , et que.... — Non., <• non^ cela n'est pas nécessaire, et je tiendrai (( le marché conclu. Il n'y a qu'une chose qui « m'embarrasse. — Je lève toutes les difficul- « tés. — J'ai un mémoire de dettes réelles à « ajouter au mémoire fictif que je ferai pour
( ^77 ) » vous, — Madame de Verlenfcvrt les paiera «( tous les deux : je l'y déterminerai. — iVJais « la somme est très - forte. — He bien, elle « vendra une terre. Ne sera-l-eile pas trop « heureuse d'acheter à si bas prix un beau gar- « çon comme vous? — Je ne sais pas trop ce «< qu'elle en pensera au bout de six mois de « mariage. — Ma foi , ni moi non plus. ISJais « qu'importe? Allons trouver madame de Ver- « tenfort. »
Tonte antre qu'elle se seroit ennuiee d'attendre la fin d'une oonfcience assez longue. Mais ferme sur sa chaise, elle eût passé au Palais- Ptojal le reste du jour et une partie de la nuit, avant de renoncer à l'espoir de revoir son chevalier et d'avoir des nouvelles de son perfide^ Dès que le vicomte fat à portée d'être vu, il se composa une figure, il se gonfla la poitrine , il roidit ses bras, serra ses poings, se donna aux yeux de madame de Vertenfort, l'air d'un furieux, d'un désespéré. Les autres le prirent pour un extravagant et on fait peu d'attention à ces gens-là : il y eri a tant et de tant de genres l
« Non, Madame, je ne voulois plus vous « voir, je ne le devois pas ^ et c'est malgré «( moi que je cède au chevalier qui m'entraîne : <t mais résiste- t- on à Pamitié? — Plus bas, « vicomte , plus bas. — ^Plus haut , au contraire ,. «( Madame. .Te voudrois apprendre à tout l'nnitt vers que le vicomte de Chamferlin , trahi
*t dans son amour, outrage presqu'en puMîc... « — Oh, de grâce, gagnons ma voiture. Vous- « ne voyez pas que vous me donnez en spec- « tacle ici. — Hé , croyez- vous, Madame, que « les grandes douleurs soient muettes? Vous
« le voulez , montons dans votre carrosse
« Cocher, à l'hôtel de Vertenfort.
i( Voilà le salon ou je vous déclarai ma tente dresse; voilà l'ottomane sur laquelle vous « étiez voluptueusementpenchée; voilà lecous- « sin sur lequel je vous jurai à genoux une fi- « délité à toute épreuve ; voilà dans quelle « position nous étions tous deux, lorsque refe- V nue par la décence^ vous ne me répondîtes « que par la plus séduisante rougeur. Suivez le « tableau . chevalier. Madame cachoit dans mon « sein son embarras et sa figure charmante; une n jambe, faite au tour , étoit en haut , l'autre i( en bas; deux mules de salin rouloient sur le « parquet. Ivre de désirs, je croyois toucher aa « moment du triomphe, lorsqu'un petit chien^ « caché je ne sais où , s'élance et meniord..,On « ne supporte pas de sang-froid un pareil acci- « dent : je me lève, je tempête; je m'emporte j « madame cherche un asile sur cette bergère; « je la poursuis sans relâche; elle veut se ré- « fugier dans ce boudoir; cette clef l'arrête « par la fente de sa poche , et déchire sa robe u et son panier. Voilà l'endroit où son pied s'em- « barrassa dans le tapis; voilà celui ou elle
f Ï79 ) « tomba... Voilà de quelle façon je tombai... — « — Fjiiissezdonc, finissez donc, monsieur le vi- « comte; il n'est pas nécessaire de répéter, devant « un tiers, certaines scènes du tableau , pour me « prouver votre mémoire. — Avouez du moins, •' madame, que l'amour seul retient mille parti- K cularilés, en apparence indifférentes, parce « c[ue lui seul sait les apprécier. Avouer que ce « qu'il vous plaît appeler mémoire est chez moi « l'effet d'unepassion sans bornes ; que quicon- « que aiuje comme moi, ne peut voir au monde « qu'une femme ; qu'elle doit être l'unique objet « deÀçs vœux j de ses désirs , la source de toutes « SCS jouissances... Je reviens ^ chevalier. Ma- << dame se rend; je me crois le plus heureux « des hommes ; je me flatte de couler près d'elle « des jours tissus cVuret de soie ; le croirez-vous V « Sessermens, ses transports, tout étoit duplit< cité, mensonge. — Vous m'accusez , grand « dieu ! Vous m'accusez , vous , i'uuteur de «' toutes mes peines! — Tandis que je me repo- «< sois sur ses faveurs , le plus fort , le plus indis- <' soluble des erigagenxîns , elle me trahissoit, <■ elle me sacrifioit... — Et à qui, juste ciel ! « — A qui, madame, vous me le demandez! « Vous voulezdonc que le chevalier connoisse « l'étendue de vos torts? Je parler ai. Un bour- « geois, un misérable tlnancier étoit mon rival « heureux. — JNommez-le donc, je vous enstip- « plie, je vous en conjure. — Courgel m'a tout
« avoué. — Courgel j dites-vous, Courgcl ! il?» « eu la bassesse de me calomnier! ah, si la mort « n'avoit mis entre nous une insurmontable bar- " rière, je courrois chez lui, je le forcerois à « une re'tractation... Mais je consens qu'abusé « par un lâche, vous m'ayiez crue infidèle : cornet ment accordez- vous celte jalousie, ce de'sespoir « qui vous oppressent avec cette basse intrigue, « avec les lettres écrites à Jeanneton? — Jean- •» neton! dequimeparlez-vous?.....leanTieton... • Gui, je me la rappelle, oui, je l'ai possédée " et je la hais maintenant en proportion de ma " foiblesse. Mais que voulez-vous? Ma tête étoit « perdue; je ne roulois que des projets de ven- « geance, et j'ai cru que la plus insultante de « toutes étoit de vous humilier dans la femma « qui vous succéderoit, de vous donner à croira « qu'il n'en étoit aucune que jenemisse au-des- « sus de vous.
« Mon bat étoit manqué, si cette femme n'é- « toit indiscrète ; mais je pensois que son or- «' gueil, flatté de la conquête d'un homme de « mon rang , ne vous laisseroit rien ignorer. « Voilà ce qui m'a déterminé à écrire ces lettres « qu'on a paru vous remettre par erreur, et « qu'on ne vous voyoit lire qu'en triomphant « en secret.
u Réfléchissez, madame, et convenez que si « un gentilhomme descend jusqu'à une petite « fille ; il ne lui écrit pas sans motifs dans une
" Tangue qu'elle ne sauroit entencîre ; que qner- « que naïve que soit cette petite fille, elle e^t <■ toujours discrète sur centaines choses, et que « des lettres d'amour et un livre de hlancbissag.e «' se ressemblent si peu, (|ue Jeanneton n'a pu <• s^y me'prendre que très-volontairement.
c< — Ah , cher vicomte , si vous êtes siiT^èr^- en n ce moment, si le dcpit seul a produit une « infidélité passagère... — En douteriez-vons , « chère Hortense ? — Non , mon cœur me dit M que vous êtes innocent ; et fussiez-vous cou- « pable, il me forceroit à vous absoudre. Mais « ce qui est cruel , barbare, impardonnable, V c'est d'avoir cru que je pusse cesser de vous « aimer, que je pusse vous trahir. — Oui Je l'ai « cru, madame , et cette erreur funeste a faiî « le malheur de tous deux. Vous le savez , grand «{ Dieu, si je me la reproche ! pour vous prou- «( ver mon repentir , combien vous m'êtes chère, « à quel point je suis décidé à vous consacrer « mon être, je ne sors plus d'ici... — Comment, « mon cher enfant... — J'unis mon sort au vôtre; « je vais prononcer au pied des autels l'heureux « serment de vous aimer toute ma vie. — Vous « me ravissez, mon doux ami ; mais écoutez... « — Je n'écoute rien. Vous serez ma femme, « et la fcmmela plus chérie et la plus heurense. i( Pour Jeanneton cette petite vaniteuse , qui a «< eu l'impertinence de croire qu'elle vous ba- « lançoit un moment dans mon cœur , je veux
( iB2 ) « l'en punir par le spectacle de notre mutuelîa « félicite; je veux vousdonnerla preuve la pluj « convaincante qu'elle n'est nullement redou- « table pour vous en l'ayant sans cesse sous mes « jeux, en l'insultant à chaque instanî du jour: « Vous la prendrez pour votre femme de cliam- « bre. — Oh, par exemple^ non. — Vous la «( prendrez , vous dis-je , ou vous me ferez la «( plus cruelle injure. Pie quel sera le prix du « plus parfait amour, si vous me refusez votre « confiance ? — Je ne le mettrai point à une « e'preuve, sinon dangereuse, au moins dé- « placée. — Je vous entends , madame, vous « nie croyez foihle, vous me méprisez , vous me « jugez indigne de vous, ou plutôt étrangère à « l'amour et à la jalousie^ qui toujours l'ac- « compagne, vous dédaignez de vous venger de i( Jeanneton , dont l'outrage ne vous affecte pas. « Hé bien, sachez , madame, que je n'épouserai «' jamais celle dont la tendresse, réservée, « défiante, ne répondra pas à la mienne. Je « renonce à votre main, j'y renonce sans re- « tour. Je m'arrache de ces lieux, je passe « en Amérique , je mets entre vous et moi « l'immensité des mers... — Vous me faites
«( trembler Vous froissez le plus tendre
« cœur... Vous voulez donc emporter avec vous « mon repos et ma vie... — Que vois- je ! vos « beaux yeux se mouillent de larmes! vous me « pressez dans vos bras.... Ah, je viens de re-
( iB3 ) V conqncrîr mon ami. L'Orange , Jasmin , La « Brie , vite , vite , à l'instant , le notaire et « Jeaniîcton.
« ... Je ne peux sufTire à la force des sensa- « tionsqui m'ont successivement agite. Permets, « divine Hortense, que je passe dans ce cabi- « net : j'}"- rappellerai ma raison et mes sens que « tes regards ne cessent de troubler... Le che- « valier t'entretiendra pendant cette courte « absence. «
Le vicomte n'avoit pas trop mal joué son rôle pour un homme qui n'étoit pas préparé : il jugeoit qu'il ctoit temps que le chevalier se mît en scène. Robert débuta par l'éloge le plus complet de M. de Chamferlin : c'étoit le moyen de fixer l'attention et de faire vibrer cette corde ^ qui n'existe pas, et qui par cette raison a paru neuve dans Misanthropie et repentir. Le chevalier insinua qu'un jeune homme qui s^attaclie à une femme sur le retour, est essentiellement raisonnable, et qu'on peut compter sur lui pour le reste de sa vie. Il observa en même temps qu'il convenoit de tirer le vicomte de l'anxiété affreuse qui le tourmentoit; que les opinions différentes, que madame de Vertenfort avoit manifestées en cinq minutes, dévoient le faire douter de son bonheur, et qu'une femme délicale et sensible va au-devant de l'être chéri qui la ménage et qui veut lui éviter une explication. Le mot dédit fut prononcé à derai-voix
ef aJopîe avec transport. Les bonnes créatures que les vieilles! elles ne marchandent jamais un repentir.
Ensuite, Robert donna adroitement à entendre que la mort nous surprend à toute heure , que le vicomte pouvoit perdre une épouse accomplie, et qu'il étoit de la dignité de sa compagne de lui assurer de quoi soutenir le train qu'il auroit mené pendant ces beaux jours, oùelleauroit épuisé avec lui ce que la volupté a de charmes. « Je lui passe tout mon bien , « s^écria madame de Vertenfort , et je ne fais «< tort à personne. Je n'ai qu'un neveu, qui u passe son temps à étudier l'astronomie, que « des imbéciles disent être un excellent sujet, « mais qni n'apprend pas dans les astres com- •' ment on doit se conduire ici bas. Sans soins, « sans égards pour raoi, il a osé me tourner en « ridicule chez certaine comtesse... — Madame,. « une faute aussi grave ne peut se punir que « par l'exhérédation. — Je le déshérite. »
Il falloiten venirà l'article difficile à traiter, le billet du vicoaite à Robert , et ses dettes à payer. Quelle tournure donner à cela ? L'amour, fait quelquefois dissiper des sommes énormes,, et si elles ne profitent pas à la beauté vénale,, elle les a du moisis palpées. Comment prouver à madame de Vertenfort qu'on a dépensé cent mille écus pour elle , sans lui avoir seulement envoyé uneloge à l'Opéra? Robert se frottoit
( iB- ) îç front , comnc si les idées naissoienl clans Ta paume de la main ; il le frottoit , le rcfrottoit... ■■ Hé bien , chevalier , qu'avez- vous ? Puis-je « faire quelque chose encore pour prouver au « charmant vicomte l'excès do mon amour ? — - " Ah ! madame , ne croyez pas que le vôtre « égale jamais le sien, A quoi pensez-vous qu'il « pa=!snit le temps, lorsque se croyant trahi , il « étoit en proie à des tourmens intolérables? « Vous imaginez peut-être qu'il s'est jeté dans « un monde qui l'accueille avec transport et m qui regrette de ne pas le voir assez; qu'il a « porté son désespoir et le besoin d'aimer dans « les bras des femmes dcl a cour , qui toutes « eussent volé au-devant de son cœur ? Non , i< madame, pénétré de son prétendu malheur , '< ne s'occupant qu'à y trouver un remède, « c'est dans les bras d'un chimiste qu'il s'est n précipité. Il a passé un mois dans un grenier « à chercher un filtre qui pût lui ramener un u cœur qu'il croyoit perdu. — Un filtre , che- « valier, un filtre, dites- vous ! Ah, vicomte, « que je vous sais gré d'avoir cherché un filtre^ « Mais on di t , chevalier qu'on n'en trouve pas. « — Aussi, madame, n'en a-t-il pas trouvé. <f Mais comme les marchands de filtre sont très- « chers, qu'on a le temps, pendant un mois « de multiplier les essais, et que ces essais-là « sont dispendieux , le vicomte a été forcé V d'emprunter dessommes considérables. — Je
( ^^G) M les rembourserai , chevalier. Comment Joné « un amant au désespoir , qui ne pense qu'à « moi, qui ne voit que moi, qui veut employer, « pour me ramener à lui , jusqu'aux ressources « les plus cachées de la nature... Et à combien « se montent ses dettes ? — Vous jugerez de « son amour par l'importance de la somme... » Je n'ose vous la déclarer. Le vicomte peut- « être... — Fi donc , mon cher ami , fi donc ! Je « sauverai cet aveu à sa délicatesse. Finissons, «« Il doit... — Cent mille écus. — Ah, mon " dieu, cent mille écus pour des filtres... qu'on •< n'a pas Irouyés. — C8i, son argent n'est pas « absolument perdu. Comme on trouve tou- « jours en chimie ce qu'on ne cherche pas, le « vicomte et son adepte ont trouvé au lieu de « filtres, l'art de trajis?nuter\!\ potasse en me lai. « — Et à quoi cela est-il bon , chevalier ? — Ma « foi, madame, je n'en sais trop rien, ni le « public non plus. Dans ce cas-là , les faiseurs «< de découvertes sont les seuls qui soient ins- V truits et qui ne doutent de rien. Mais le vi- « comte m'a dit en général que la transmula- « tion de la potasse en métal avoit la vertu « d'effacer les rides naissantes, de rendre à la « la bouche sa première fraîcheur , de rétablir <( la rondeur et l'élasticité des formes.... — Ah ! V. que me dilcs-vous là ! Voilà la plus précieuse »< des découvertes. Je paierois volontiers le dou- M ble de ce qu'elle a coûté, et je veux avoir
(i87) « chez moi une fabrique de me'tal de potasse^. « Mais je vous avoue que je suis embarrasse'e.... « — Et de quoi donc , madame ? — Je n^ai pas « cent mille écus. — Hé, qu'importe ? Serez- « TOUS retenue par la crainte d'un sacrifice , à « qui vous devrez une jeunesse inaltérable , - « des charmes toujours nouveaux, et la garan- « tie de la constance du vicomte? Très-riche ¥. encore, pour quelqu'un qui sait se borner, «< regretterez-vous une terre , qui n'est d'au- « eun prix , comparée à la santé et au plaisir? «' — Vous avez raison : je vends une terre. »
Le vicomte ne perdoit pas un mot. lise tenoit 1 :s côtés, pour ne pas éclater, et il éclata enfin, au moment, où fort heureusement pour lui , l'apparition du notaire fît aboyer le petit chien , dont la voix aigre couvrit 1? rire le plus immodéré. Madame de Verlenfort se félicita beaucoup de ce que le vicomte ne seroit pas présent aux ordres qu'elle allait donner au garde-note. Tout entier à sa flamme , il eût peut-être rejeté des dons que le véritable amour n'accepte qu'avec répugnance. Elle paria au notaire à voix basse : elle trembloit qu'on entendît un mot du cabinet. Le notaire promit de repasser dans deux heures , et madame de Vertenfort fut voir comment se trouvoit celui qui ayoil voulu la fixer par des filtres, et qui avoit trouvé le métal de potasse, qui selon elle ■yaloilbien mieux, et dont elle faisoit pour le
( i8B ) moins autant de cas que du vicomte. Les hommes ne savent pas aimer comme les femmes; ils .ne font pas, comme elles, leur alF.iirc principale de l'amour; ils ne connoissent pas ce dévouement absolu , ce renoncement à soi-même, cette impulsion secrète qui les identifie avec l'objet aime'. Toutes les femmes disent cela^ et pas une ne convient i[ue de la coquetterie et du soin de leur petite personne se compose leur passion dominante, celleà qui toutes les autres sont subordonnées : il faut donc que je le dise pour elles.
« Mon doux ami, allez donc promptement «< me chercher du métal de potasse , et ne mani( quez pas de vous trouver ici à Pheure oîi le '« notaire reviendra. — Je vole, madame, pour « être plus tôt de retour à vos pieds.^
« Ah çà, chevalier, comment me tirerez «( vous du me'tal de potasse? où aviez vous la « tête, quand vous avez imaginé cette extraie vagance? — Oh étoit la vôtre, quand vous «( avez exige' que votre Hortense prît Jeanneton « chez elle? — Quelle difFerence! une vieille « folle croit tout, accorde tout, s'estime heu- » reuse , quand on daigne prendre la peine de « la tromper. C'est bien avec de pareilles espè- « ces vraiment qu'on a besoin d'esprit, de ré- « flexions, de motifs raisonnes. — Tout cela est « fort bien, mais il étoit plus simple etplus sus K de meubler Jeannetonj et de faire payer ios;
( ïBg ) i frais à la vieille. — Pas du tout. J'ai une fan- .; taisie pour cette poti te liile, mais je ne prétends « pas faire de cela une affaire sérieuse. J'aime " mes aises^je veux, quand je serai désœuvré^ en <( allant, et venant, la trouver sous ma main. « La vieille a consenti, elle brûle, elle grille, « et elle n'obtiendra mes faveurs que lorsque « les clauses du traité seront exécutées. Mais « revenons. Que diable voulez-vous que je lui « apporte qui efface ses rides, qui lui rende « des dents, et qui arrondisse des formes al- « longées? — Ma foi, je n'en sais rien. — Peste « soit de votre Imaginative. — Hé, monsieur , « j'ai pensé que si madame de Vertenfort con- « cevoit quelque soupçon sur votre intimité « avec la petite, elle cesseroit de craindre une «( rivale à qui le métal de potasse l'égalera en « jeunesse et en fraîcheur, et sur qui elle a « déjà l'avantage de la fortune, de l'éducation, « et de l'esprit. — L'intention étoit bonne , et « vous auriez joué là un coup de maître, si H vous aviez le don des métamorphoses. Finis- « sons. Qu'est-ce que ce métal de potasse? — « Ce n'est rien du tout 3 mais pourquoi ne se- « rois-jepas plus habile que les inventeurs, et « ne lui découvrirai-je pus des propriétés, dont « ils ne se doutent point. — Cessons de plai- « santer. Qu'apporterons-nous à la vieille ? — <i Du lait virginal, — Elle le reconnoîtra. — « Nous y mcleroxis un peu d'encre. — L'effet
( ^9'' ) « ne répondra pas à vos promesses. — Je n'ai « pas dit que le métal de potasse fît d'une Sy- « bille une Hébé en un jour. Et puis le conti'at « se signe dans deux heures, et vous serez sûr « au moins du dédit. — Je me rends. Montons « dans mon remise, allons trouver Jeanneton , « et instruisons-la de la manière dont elle doit « se conduire. »
Jeanneton , soufletée , chassée par madame de Vertenfort, n'avoit pas reparu chez elle. Jolie comme un ange, lavant parfaitement son linon, développant, en repassant, une main potelée, des doigts effilés , un bras arrondi, elle ne devoit pas manquer de pratiques, ni d'amans. Elle aiujoit beaucoup sou vicomte, et elle étoit fière de le recevoir à son quatrième étage, et de partager avec lui sa couchette de nojer.
Quand elle sut qu'elle alloit jouer un rôle secondaire, qu'elle seroit exposée aux caprices d'une maîtresse, que le vicomte ne seroit son amant qu'en secret et qu'il la meneroit durement devant le dernier valet de la maison , elle lit la plus drôle de petite mine; elle bouda d'une manière si agacautej sa cornette retroussée , et son fichu dérangé, et son jupon court, et sa' gorge charmante, et sa jambe moulée, et tout son ensemble la mettoit si fort au-dessus de celle à qui il falloit du métal de potasse , que le viccmite enchanté la saisit dans ses bras et la pressa contre son cœur.
( ^9' ) Jean;iolon se dégage , fuit aussi loin que le lui permettent les murs très-rapprochés de sa chambrette. Elle rajuste sa cornette, son fnhu , et prenant le ton de hauteur naturel à une femme trompée , et qui sait qu'elle n'est pas faite pour l'être : « Finissez, monsieur, dit- « elle. J'ai tout accordé à mou amant ; je ne « dois plus rien à celui qui me quitte pour de « For, et qui m'aime et m'estime assez peu « pour Youloir me rendre le jouet d'une fcmtne « ridicule. — Je l'aime de toute mon' âme ; mais « j'ai un nom à soutenir, je suis sans fortune , <« et... ■ — On m'a offert un carrosse, monsieur, «< un hôtel , àes diamans , et je vous ai pré- » féré , avec vos dettes , au sort le plus brillant. « — Quelle différence, ma petite dans notre « position ! — Elle est grande , en effet , « monsieur. Vous acceptez d'une femme que « vous n'aimez pas ce que j'ai refusé d'un « homme qui me déplaît j vous êtes titré et je « ne suis qu'une ouvrière ; j'ai des principes « et vous en manquez, — Mais, Jeanneton , tu « n'exigeras pas que je te sacrifie une fortune « considérable , une occasion unique de rele- « ver ma maison. — Je n'exige rien , monsieur. « J'observe que si j'étois née dans une condition « distinguée, j'aurois élevé mon amant jusqu'à « moi. Pauvre et abandonnée, je me résigne; « mais je conôerverai mon indépendance, et « une sorte d'honnêteté étrangère aux pre'ju-
« gc's. — Mais savez-vous, monsieur le viconile > « que vous n'avez rien dû écrire à Jeanneton «c qui lût au - dessus de sa portée, et qu'elle « pade comme un ange. — Parbleu, je le- '« <:rois^ son père étoit bouquiniste au charnier « des Innocens, et pendant qu'elle tenoit le «< 1er à repasser d'une main , elle avoit uti livre « dans l'autre... On frappe , Jeanneton... Che- « valier nous sommes pris : c'est sans doute un «< domestique de la vieille. — Je ne veux pas « vous faire manquer l'occasion unique de rt- « lever votre maison. Mettez -vous tous deux « sous cette table, je vais vous cacher avec « ma couverture à repasser. >•
11 n'y avoit pas d'autre parti à prendre. Chamferlin et Robert se blottissent sous la table. Jeanneton la charge d'une brassée de linge ; elle prend un fer , il est froid ; mais elle a l'air de travailler. C'est l'Orange, qui se présente. Il fait l'élégant et n'est que gauche; il veut dire des douceurs et ne trouve que des balourdises. Jeanneton ne l'écoute pas, et chantonne un vaudeville, en approchant son fer de sa joue. L'Orange s'aperçoit qu'il perd ses révérences, et ses grandes phrases, et il a le bon esprit de revenir à sa commission. Il annonce à la petite que madame lui fait l'honneur de la demander, et qu'elle la destine à celui de lui présenter sa chemise. « A propos, ajouta-t-il , « savez-vous qu'elle se marie? — A qui donc?
( 'D3) « — A un des plus mauvais sujets de Paris , ^ une espèce de gentillâtre , sans le sou , sans « conduite, et peut-être sans honneur, qui la M trompe, qui la berne, et en faveur de qui «< elle déshérite un neveu sage, laborieux, plein « de talens.... Mais je m'amuse à jaser, et on t( m'attend à Thôtel. Que rëpondrai-je à ma- «I dame ? — Que je repasse des chemises et <( que je n'en pre'sente à personne. — C'est « votre dernier mot? — Absolument. — Je « vous salue. »
L'Orange est parti. Chamferlin et Robert lèvent un coin de la couverture, l'un riant aux éclats , l'autre très- confus du portrait qu'en •vient de faire de lui. « Monsieur, lui dit Jean- " neton, j'ignore à quel point les propos de ce « domestique sont fondes, mais vos procèdes à « mon égard me prouvent qu'un amant tel que « vous n'est pas à regretter. J'espère que vous « ne vous présenterez plus ici. Je souffrirai sans « doute de ne plus vous voir; mais je souffrirois « plus encore de vivre avec un homme que j'ai « cessé d'estimer.
« Voilà sans doute de tiès-belles choses, dit « Chamferlin^ en descendant. Si je fais un cn- « fant à ma vieille, je lui donnerai Jeanneton « pour précepteur. — Vicomte, cette fille est à « regretter, et sans le billet que vous m'avez « fait , je vous conseillerois.... — Bah ! il en est « mille aussi jolies et qui ne sont pas si dillici-,
W. (Je Kobcrville. T. a. 9
( '94 ) « les.... Hé, mais... — Quoi? — Il faut tirer « parti de son refus ; J€ veux m'en faire hon- « neur. — Et comment? — Hâtons-nous de prért venir ce faquin de l'Orange , et mettons -le M dans l'impossibilitfe' de rend:*' la réponse de « Jeanneton. — ■ Expliquez-vous donc. — J'ai « bien ce temps-là. Cocher, au quai de la Fer- « raille, ventre à terre, écrase les passans, tt crève tes chevaux. »
Un louis persuade le cocher. Le carrosse va comme si le diable l'emportoit. On arrive, la portière s'ouvre, le vicomte saute à terre, prend par le collet un grand coquin de recruteur de son régiment, le jette dans la voiture, y remonte , la fait îepartir et arrive du même train à l'hôtel de Vertenfort , oii l'Orange, malgré son exaictitude , lie pensoit pas à se rendre encore.
Le recruteur a sa leçon toute faite. Chamferlin et Robert montent chez madame. Le notaire venoit d'entrer. Madame prend le contrat, et présente une plume au futur avec cet air de satisfaction commun à une dupe et à celui qui sait placer un bienfait. Le vicomte embrasse son Horlense , et lui dit : Je signe aveuglément: l'amour n'est pas calculateur. La vieille est enchantée de ce trait de désintéressement ; il est clair qu'elle est aimée pour elle-même. Cependant elle prie le notaire de lire le contrat. Quand on donne cinquante mille écus de rente
(/95 ) à unîiomnîe, on est bien aise de jouir de sa sur-» prise, on de'sire surtout que la chose se répande, et le notaire lui, la couturière , la coiffeuse et la mai'chande de modes présentes ; espèce de gens , dont le mérite principal est d'arnuser leurs pratiques avec des contes bons ou mauvais, bien ou mal ditsj et que madame de Vertenfort avoit mandées sous des prétextes assez naturels pour masquer sa véritable intention. •
Pendant la lecture du contrat, le vicomte paroissoit hors de lui, il pressoit , il baisoit l«s mains sèches de son Ilortense. Il la regardoit d'un air pénétré, attendri, il eut bien voulu trouver quelques larmes; mais le don de pleurer à volonté n'a été accordé qu'aux fem-. mes.
« Madame, s'écria le vicomte, lorsque le « notaire eut cessé de lire , vous avez surpris « ma signature pour me combler de biens. « Je ne m'offense pas d'un tel procède. L'a- «' mour ennoblit tout, quand l'amour est siu- « cère. Mais si je ne peux vous égaler en « libéralité , sachez au moins que ma délicafl tesse ne cède en rien à la vôtre. Apprenex « qu'avant d'accepter cette main, l'objet de « tous mes vœux, j'ai voulu m'assurer qu'il ne « restoit dans votre mémoire aucune trace d'un « écart auquel m'ont porté le délire et le dé- <i sespoir; j'ai voulu me convaincre d'avoir « toute votre estime, sans laquelle il n'est pas
( 19^ ) (! de bonheur entre époux. Je vous ai déjà dece veloppéces motifs; mais vous ignorez que mesi< instances, au sujet de Jeanneton, n'étoient <( qu'une e'preuve dont le succès nous honore K également tous deux. Vous avez cru pouvoir « recevoir chez vous, sans danger, une femme «t avec qui j'ai été bien, et je respecte trop mou « épouse, je tiens trop aux bienséances, pour « avoir voulu sérieusement placer près d'elle « un objet qui doit lui être dc'sagréabJe, et « que je jure de ne plus voir. Ilortense , mon « Hortense, toujours Hortcnse. Passer ma vie « eutre l'amour et la raison aimable, voilà mon «< désir, mon vœu , mon unique ambition. — « Vous me charmez, vous m'enivrez, trop sé- « duisaut enfant. Que n'ai-je un trône à parta- « ger avec vous!.... Je conviens que ce n'étoit «( pas sans quelque crainte que je consentois à « prendre Jeanneton chez moi. Vos projets de <t vengeance me paroissoient mcme bizarres, « extraordinaires; mais pouvois-je refuser quel- « que chose à ce que j'aime? Je vous sacnfie- « rois jusqu'à mon bonheur.... Ne parlons plus « de cela; ne nous occupons que de notre « avenir. Si Hortense est tout pour son vicomte, « elle trouve également en lui son amant, son « ami, son époux, et plus heureuse, elle a pu « le venger des outrages de la fortune. »
Pendant qu'on exprimoit, ou qu'on jouoit le palhctique eu haut, une scène d'un autre
( ^97 ) genre se passolt dans la rue. L'Orange avoil rencontre en revenant un laquais de sa comioissance , qui avoit offert bouteille : cela ne se refuse pas. C'est d^ailleurs une occasion toute naturelle de médire de ses maîtres^ plaisir toujours très-doux pour des valets, et qui fait trouver le vin meilleur. L'Orange se pressoit si peu de retourner à l'hôtel , que le racoleur pensa enfin qu'on n'avoit pas eu le temps d'arriver avant lui et qu'il ëtoit rentré. M. le sergent alloit se retirer, lorsqu'il entendit estropier l'ariette du jour, par unliomrne qui fîloit le long des maisons. Il va au-devant de lui, reconnoît la livrée , saute au cou de l'Orange et l'appelle vingt fois son cher Pays. L'Orange ouvre de grands yeux, et cherche à reconnoître ce Pays- Là. Le recruteur ne lui permet pas de réfléchir, et propose le bovvl de ponclie. L'Orange est altéré : c'est l'effet ordinaire du vin de cabaret. Le ponche ne désaltère pas; mais un laquais ne trouve pas tous les jours l'occasion d'en boire. L'Orange objecte foibiement qu'il doit rendre compte d'une commission importante. LcPrtj* observe que les maîtres sont faits pour attendre. L'Orange rit de la saillie, se laisse conduire au. premier carrefour , et moule dans un fiacre avec \e Pays. Il lui demande son nom, des nouvelles de son père , de son oncle le sabotier,
de son cousin le manoeuvre, etc Etcesdrô-
les-là font les faquins quand ils ont la livrée sur le corps !
Le Pays répondoit à chaque question :
« Hem? plaît -il? Le bruit des roues
«' m'empêche d'entendre Nous causerons
« tranquillement le verre à la main. »
On descend à la porte d'une caverne au-dessus de laquelle est e'crit Café. L^Orange entre avec le Pays , et se trouve au milieu de vingt coupe-jarrets , portant tous les uniformes de France, et qui, au premier signal de leur camarade , comprennent de quoi il est question. Le ponche est servi , et tous les recruteurs environnent l'Orange; tous veulent avoir le plaisir de trinquer avec un aussi joli garçon. L'Orange est très - flatte' du compliment ; mais il renouvelle ses questions sur ses parens et sur ses amis. Le Pays remarque , au lieu de lui repondre , qu'il seroit beau comme un bijou sous le bonnet de grenadier. L'Orange re'pond qu'il n'a nulle envie de servir, et continue à parler de son village. Le Pays déclare qu'il est humilié de voir un jeune homme de son endroit porter la livrée , et qu'il ne souffrira pas un tel affront. L'Orange réplique qu'il commence avoir clair, mais qu''il ne craint rien , et que si on lui joue un tour, sa maîtresse en aura raison. A peine a-t-il dit ces mots, que tous ces messieurs s'empressent à lui servir de valet? de chambre. On le déshabille en un tour de main; on lui coupe les cheveux à la manière des paysans; on lui met des sabots aux pieds, une souquenille sur
( «SD ■ le corps, et un racoleur appelle la garde. L'Orange veut s'enfuir^ ou lui ferme le passage. Il donne un coup de poing, et il en reçoit trente. La garde paroît.
Le recruteur de Picardie conte au sergent du guet , que cet homme est \enu volontaiiement s'enrôler , qu'il a bu à la santé du roi ; et que "voulant revenir sur ce qu'il avoit fait, il a déchiré et avalé son engagement. L'Orange jure que le recruteur en a menti. Le recruteur invoque le témoignage de ses camarades : les camarades attestent qu'il a dit vérité, et comme le témoignage de vingt hommes doit l'emporter 5ur celui d'un seul , le sergent, à la réquisition du recruteur de Picardie, conduit l'Orange au For-l'Evèque.
Va-de-bon-Cœur court instruire son capitaine de ce qu'il a fait. Le vicomte lui donne un mot pour le prévôt de la i\LT réchaussée; le prévôt en donne un autre pour l'officier de service; l'officier envoie prendre l'Orange par un brigadier et deux cavaliers. On lui met les menottes^ on l'attache à la queue d'un cheval; et de brigade eu brigade ou le conduit à Strasbourg oii étoit le régiment. A chaque auberge ou on s'arrête, il demande du papier pour écrire à madame de Vertenfort. On lui en donne et il n'écrit point, parce qu'on lui laisse à peine le temps de manger et de boire : la Maréchaussée ne prenoit au cabaret que l'exact nécessaire , (juauJ elle y étoit à ses frais. Le soir , l'O-
range entroit en prison, et comme il n^avoît que ce qu'il falloit pour vivre très-frugalement en route, il couchoit à la paille, ou on ne donne pas de lumière aux prisonniei's, parce qu'il ne faut pas qu'ils se grillent en masse.
Ainsi l'Orange alla jusqu'à Strasbourg , où son premier soin fut de s'aller plaindre au colonel du tour abominable qu'on lui avoit joue. Le colonel avoif , comme le père du grand Fré* de'ric, la manie de beaux horrimes, l'Orange avoit près de six pieds. Le colonel lui notifia qu'il trouveroit le moyen de le faire pendre, si madame de Vertenfort faisoit la moindre démarche; mais qu'il lui feroit une haute paie, s'il vouloit être bon soldat et se laisser croître la barbe. L'Orange trouva qu'il valoit mieux être sapeur que pendu, et il se résigna.
Laissons l'Orange apprendre à faire l'exercice , et revenons à son capitaine. Toujours plus tendre, plus empresse', plus pre'venant auprès de sa vieille, il ajoutoit h chaque instant au de'sir qu'elle e'prouvoit de voir son sort irrévocablement fixé. Chaque jour elle employoit deux bouteilles de lait virginal ardoisé, et Charaferlin s'extasioit devant des charmes, qui selon lui se restauroient à vue d'œil quoiqu'ils restassent toujours dans le même état. Madame de Vertenfort avoit trop de plaisir à le croire, pour douter de ce qu'il lui disoit. Aussi dupe sur cet article que sur tant d'autres, clic arriva
^ans la plus douce sécurité au jour où Cliamferlin ii'auroit plus de me'naf^emens à garder avec elle.
Il seroil, parbleu , plaisant (jue ce livre tombât dans les mains de quelque douairière, abusée par son arnoiir-proi)re , prenant des rufnes pour des appas, des fadeurs pour des ve'ritc'Sj la cupidité pour du sentiment, et que l'exemple de madame de Vertenfort la garantît des pièges de quelque Chamferlin.Ce ne seroit pas la première lois au reste que la folie auroit fait plus que le raisonnement. On ne gagne rien en heurtant un malade en délire; on le guérit quelquefois ea déraisonnant avec lui.
L'homme le moins susceptible de procédés envers les femmes en manque rarement avec les autres hommes. La raison en est simple : la femme blessée dans son amour-propre, dans ses plus chères affections, n'a pour défense que des pleurs : un cœur dur brave cette arme-là. L'homme offensé a son bras et son épée ; on ignore s'il sait s'en servir, et dans cette incertitude, on le ménage. En descendant de l'autel, Chamferlin acquitta le billet (ju'il avoit fait à Robert, et fatigué de ia contrainte qu'il s'étoit imposée auprès de sa femme, il cliangea bientôt de ton avec elle. Il l'épondit à ses caresses par de la froideur et un dégoût qu'il ne se donna pas la peine de dissimuler. Elle se plaignit, il lui tourna le dos, elle pleura , il en rit.
Madame de Verlenfort sentit bientôt qu'elle avoit sacrifie' sa fortune et sa liberté à des espérances que chaque instant dissipoit sans retour. Elle parla avec la fierté d'une femme outragée, et la confiance que donnent les bienfaits. Cliamiérliu lui prit la main et la conduisit devant une glace. « Convenez, ma chère maman, qu'il « faut que vous soyiez folle pour avoir cru un «• mot de tout ce que je vous disois. Vous avez M soixante ans, l'œil éraillé^ la bouche dcgar- « nie, et vous êtes ridée comme un rhinocéros. K j'ai fait la cour à votre cassette, je la tiens, « et voici ma réponse à vos criailleries : si vous a voulez m'acheter un régiment et respecter « mes farvtaisies, vous pouvez rester à Phôtel. « Si ce parti ne vous convient pas, prenez ce- « lui du couvent, où je vous donnerai douze « mille francs de pension , parce qu'il faut que « vous viviez décemment , et qu'avec cette « somme vous ferez une figure d'abbesse. Moi, « je m'arrangerai du reste, parce c^ue je suis «' le plus fort, et que je le veux ainsi. »
Ce discours insultant, ces propositions révoltantes mirent la divine lîortense en fureur. Elle saisit un flambeau et le lança à la tête de son mari : il n'y auroit pas eu grand mal qu'elle lui fît sauter le crâne 3 mais sa main mal assurée le manqua, et brisa une glace, dont les débris tombèrent avec un fracas (|ui fut entendu de l'aulichambre. Les domestiques eu trèrenl.Cham-
( io3 ) ,
ferlin les prit à témoins de la violence de sa femme et des dangers qu'il couroit auprès d^tlie. Le désordre, les iraprécalions de la \ieille , complétèrent la convictien. L'adroit mari ae laissa point échapper une circonstance aussi favorable pour se défaire de sa femme. 11 fut faire sa déclaration , et usant du droit que la loi lui donnoit, il fit porter madame dans ua carrosse et la conduisit dans une communauté oii il ne s'engagea qu^à lui pajer six mille francs , somme trop forte encore pour une femme qui a attenté aux jours, de son mari.
Madame de Chamferlin, désolée, désespérée, ne tarda pas à succomber à ses douleui-s, « Mal- « Leur, disoit-elle^ en expirant, à celle qui « ne s'est point préparée à vieillir, qui veut « donner aux passions des années que la na- « ture destine au calme , au repos, et la raison « à des plaisirs dignes d'elle. »