‹ Monsieur de RobervilleChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Vous deviez vous attendre à cela.

Madame de Roberville dormit très-bien : les sots ne s'affectent jamais. Son mari se frotta le front une partie de la nuit : é toit-ce un pressentiment? L'image du beau mousquetaire se pre'senta le matin à l'imagination paresseuse de madame, et fixa le sourire sur ses lèvres. Monsieur, à son réveil , retrouva les soucis sur son oreiller.

Il étoit à peine levé , qu'on lui annonça quelqu'un qui demandoit à le voir avec empressement. Roberville ordonne qu'on fasse entrer, et à peine a-t-il parlé, que la porte s'ouvre, qu'un jeune homme se précipite et le serre dans ses bras en s'écriant : » Mon cousin, mon cher « cousin ! »

Roberville le regarde. Taille bien prise, figure heureuse , habit de soie noire complet, dentelles d'Angleterre, épée d'acier^ chapeau sous le bras : on pouvoit reconnoître ce parentlà. Roberville n'y voyoit qu'une difficulté : il ne se souvenoit pas d'avoir ouf dire à sa mère qu'il eût jamais des oncles ou des tantes , et sans cela il n'est pas aisé d'avoir des cousins.

« Monsieur, répondit celui-ci, votre père « avoit un frère nommé Hyppolile , qui parvint « à l'âge de dix-huit ans, sans savoir faire aatr«

( 48 ) « cliose que jurer, boire, jouer aux dés et avec « les filles. Grand-papa Robert, qui n'étoit pas « endurant , Je fît enlever, conduire à Brest et « mettre à bord d'un vaisseau qui partoit pour « les Antilles.

« Au milieu de la traversée , le bâtiment fut « assaiJli d'une tempête, dont je vous ferai « l'histoire si vous voulez. — C'est inutile, V monsieur. — Il fut jeté sur un rocher , où il « se brisa. L'équipage se mit dans les chaloupes, « et on refusa d'y recevoir lljppolile , parce « qu'on ne vouloit pas les surcharger, et que « si quelqu'un devoit ctre noyé , il valoit- (t mieux que ce fût un mauvais sujet qu'un « autre. En conséquence de ce raisonnement, u auquel Hyppoliteeal répondu d'unemanière « victorieuse, si on lui en eût laissé Je temps, « il fut réduit à s'accrocher à quelques plantes M marines, et il resta dans l'eau jusqu'au cou, « attendant le moment d'être tout-à-fait sub- « mergé, ou tiré de là par quelqu'un de ces « coups du sort qui tiennent du prodige , et que ft cependant on lit partout.

e< Bientôt il se trouva les épaule* hors de « l'eau ; une heure après , il n'en avoit qu€ « jusqu'à la ceinture ; enfin le roc se décou- « vrit , et Hyppolite put se promener à pied « sec. Vous allez me prendre par mes propres « paroles, et crier au miracle. Rien n'est pourri tant plus simple que ce que je vous raconte " « la marée baissoit, voilà tout.

w Eu se promenant sur son rocher , Hyppo- « lite pensa que la marée qui avoit baissé , « reinonteroit infailliblement au bout de six « heures. Il ne savoit même pas si elle ne « baissoit pas déjà au moment où le vaisseau « périt, auquel cas il auroit, à la marée pro- « chaine, de Peau par-dessus la tête , perspec- « tive qui n'étoit pas faite pour l'égayer.

« En faisant toutes ces réflexions , il bron- « cha et tomba , parce qu'il observoit les boi'nes «( de l'horizon , au lieu de regarder a ses pieds. « Sa chute ramena son imagination vaga- « bonde au point qu'il occupoit, et il se trouva « entre un coffret et deux caisses , dont il ne « put se tirer qu'à l'aide d'un ferrement avec « lequel il les brisa. Une des caisses étoit « pleine de biscuit, l'autre de vin de Cham- « pagne , et le coffret d'or.

« Hyppolite but et mangea, et se trouva « assez bien pour tenir à la vie et aux jouis- « sances. Il regarda ses richesses avec cornac plaisance, et jugea que s'il pou voit les porter « à terre , il auroit de quoi jouer aux dés et « avec les filles le reste de ses jours. Il n'y « avoit qu'un obstacle à surmonter : c'est que *i la tei're étoit à quatre ou cinq cents lieues •t de lui.

« Cependant , comme un grand cœur ne « désespère de rien , Hyppolile se mit à fabri- « quer , des débris du bâtiment et de quelques

M. de hobervilU. T. i. -J

(5o) «f cordages rompus , un mauvais radeau sur K lequel il chargea ses provisions et son or. « Il s'y plaça ensuite j s'y attacha fortement « et s'abandonna à sa bonne ou à sa mauvaise « fortune.

« Bientôt un vaisseau , que la tenlpête avoit « aussi écarté de la route , mais qu'elle n'avoit « pas brisé j parut fort à propos , et recueillit « Hyppolite , son biscuit , son vin de Chadi- « pagne et sa cassette. Tout cela est arrangé « pour le mieux , allez vous dire. J'en con- « viens avec vous ; mais une preuve certaine V. de la vérité de ces faits , c'est que me voilà , <• et que je n'existerois point si mon père se «< fût noyé alors.

« Hyppolite , arrivé à St. - Domingue , « crut en être quitte pour payer généreuse- « ment son passage. Ce n'étoit pas-là le compte « du capitaine. Presque tous les hommes sont « fripons , quand ils peuvent l'être avec impu- « nité. Celui-ci avoit jeté un dévolu sur la « cassette de mon père , et il lui déclara qu'il M falloit partager, ou s'attendre à être dénoncé « et à perdre le tout. Hyppolite dit au capitaine « que le trait n'étoit pas délicat. Le capi- « taine répondit qu'on fait toujours mal ses (( affaires avec de la délicatesse , et il persista « si vivement dans ses prétentions , qu'Hyp- « polite aima mieux se tirer de ce pas difficile tt avec cent mille écus qu'avec rien.

(5i) « 11 vécut un an comme un petit seigneur. « Un an de cette vie encore , et il ne lui sevoit i( plus rien resté. L'amour, qui fait au hasard le '■<■ bien et le mal, l'amour le sauva.

« Hyppolite rencontra chez le gouverneur la « fille d'un riche habitant, jeune, jolie et très- « éveillée. Vous savez qu'il aimoit à jouer avec << les filles; elle aimoit à jouer avec les garçons; « ils jouèrent tant qu'-au bout de six mois a monsieur le gouverneur lui notifia que, s'il « n'épousoit mademoiselle Sophie dans les « vingt-quatre heures, il le feroit mettre aux et fers à la réquisition de son père.

« Comme une femme jeune , jolie et riche , « vaut mieux qu'un procès criminel , Hj^ppou lite épousa mademoiselle Sophie.

« Comme il n'étoit pas très- content de son « père, il n'avoit pas jugé à propos de lui don- « ner de ses nouvelles.

" Comme un père se console aisément de la ^ perte d'un mauvais sujet , le grand-papa rt Robert ne s'occupa plus de son fils.

u Comme un goût qu'on ne combat point « devient irrésistible, ma mère joua tant arec « les garçons qu'elle en mourut.

« Comme il est juste qu'un père meure avant « son fils, le mien s'est décidé, il y a six mois, «« à me transmettre sa fortune.

« Et comme on ne jouit bieu de son opulence « qu'à Paris, j'ai tout réalisé, je me suis em- « barque, et je suis ici depuis huit jours.

« Mon premier soin a été' de chercher les « Robert , s'il en existoit encore. Je n'avois « reçu de mon père que des renseigncmens « très-généraux sur sa famille. Cependant, à « l'aide de quelques notes du lieutenant de « police, et des registres de votre paroisse, je « vous ai découvert , mon cher cousin , et je « m'empresse de vous offrir mon amiîié, et votre « part de deux millions , si vous en avez « besoin. »

Cette histoire étoit un peu extraordinaire, et le ton du narrateur peu propre à persuader. Mais le moyen de ne vouloir pas être le cousin d'un homme qui a deux millions , et qui vous olfre sa bourse! Roberville devoit soixante mille livres, et les intérêts de cette somme réduisoient son revenu à neuf mille francs. Il forma le projet de se libérer aux dépens du cousin.

Il devoit craindre que le parent attribuât le dérangement de ses affaires à son inconduite , ce qui pourroit éteindre tout à coup celte belle chaleur, ce noble désintéressement. Roberville jugea donc à propos de faire précéder la demande des soixante mille francs , du récit des faits qui avoient successivement nécessité les . emprunts; et il conta au cousin les particularités que vou« connoissez déjà. Le cousin le plaignit, le loua de la fermeté qu'il opposoit aux fantaisies d'une femme déraisonnable, s'engagea formellement à payer ses dettes, cl finit par une

( 53) offre qui devoit séduire uu homme dans sa position.

« J'ai acquis hier, lui dit-il, à Epinai^ pics « St. -Denis, une propriété charmante. La mai- « son est simple, mais les jardins sont délicieux. « La nature n'a produit nulle part de paysage « aussi piquant, aussi varié; nulle part l'or- « donnateur n'a aussi complètement caché l'art. «< Ce chef-d'œuvre est l'ouvrage de M. de Najer, u qui s'est fait la plus haute réputation en ce « genre, (i) Vous le connoissez , mon cousin? « — Non , mon cousin. — Vous en avez au M moins entendu parler? — On en parle par- « tout. — Je vous prête ma maison. Conduisez-y « madame de Roberville, et passez-y quelques « mois avec elle. Les beautés locales l"a sédui- « ront, et elle perdra insensiblement à Epinai « ces habitudes qui vous blessent si justement. « Vous serez arrivé à votre but, sans avoir été « contraint d'employer l'autorité, moyen que « dans notre famille on emploie toujours à « regret. »

Roberville trouve la proposition sage et naturelle Il se félicite de ramener, sinon l'amour, du moins le calme dans sa maison. Il accepte avec les protestations de la plus \ivc rccon-

( X ) Ces jardins existent rcpllemtnt. Ils apparlitnneni à M. de Nayer, maire cl'E|iinai , qui en fait parfaiiemcnl les honncnrs, ei qui pasje sa vie au sein Jts arls et de l'amilié.

noissance et du dévouement le plus absolu. Il fait appeler madame.

Madame paroît, et monsieur lui présente le cousin. Elle le fixe, recule et rougit. « Quel « enfantillage! s'écrie Roberville. Approchez, « madame j embrassez un parent généreux, qui « rétablit nos affaires. » Rose hésite, elle balance, elle craint de faire quelque bévue; son mari la pousse dans les bras du cousin. Par quelle fatalité J'hjmen donne-t-il toujours tête baissée dans les pièges que lui tend l'amour ?

Le cousin est lé mousquetaire; la maison d'Epinai appartient à sa comtesse, et il n'auroitpasun sou, s'il n'avoit emprunté la veille cinquante louis à un de ses camarades.

Roberville fait part à sa femme de l'intention ou il est de passer quelque temps a Epinai. Sa femme lui répond qu'elle est disposée à faire ce qui lui plaira , et que la société de son parent lui sera toujours agréable. « Voyez-vous, di- « soit tout bas Roberville au mousquetaire, <f vojez-vous les effets heureux de l'énergie « que j'ai déployée hier? Les femmes, quoi « qu'elles disent, sentent qu'elles sont faites « pour obéir. Elles ploient sous un mari ferme, « et ne résistent qu'à un sot. — Vous avez rai- « son, mon cousin. Mais sachez maintenant adou- « cir le joug , à mesure que ma cousine revien- « dra à son devoir. — Vous sentez bien que je « l'engagerai à être toujours plus soumise, en

(55) « reconnoissant sa docilité par des égards, âcs « attentions. Oh! je sais comment il faut mener « une femme. — Mon carrosse est à la porte : « ne laissez pas refroidir ces favorables dispo- « sitions. H Les mousquetaires menoient les affaires rapidement, et celui-ci ëtoit plus mousquetaire qu'un autre.

«c Allons, ma bonne amie, donnez ordre qu'on u nous fasse une malle ou deux pendant que n nous déjeunerons. — J'y cours, mon ami. — «{ Je suis sûr, mon cousin, que vous n'aurez « plus de ma cousine que de la satisfaction. -— « Ma foi, je commence à le croire. »

M. de Vercourt ne manqua point d'oflfrir son hommage à la famille assemblée. Roberville répéta exactement ce que lui avoit dit le cousin- Papa et maman Perceval ouvrirent les yenx et les oreilles. Félicité observoit le jeune homme, et tira son beau-frère à part. « Ne lui « trouvez-vous pas, dit-elle, un air contraint ? « — Bah! voulez- vous qu'un homme de vingt « ans , qui n'a encore vécu qu'avec des nègres ^ « soit à son aise, au milieu de quatre à cinq « personnes qu'il voit pour la première fois? « Apprenez qu'il me donne soixante mille « francs, et qu'il me prête les plus beaux jar^ M dins des environs de Paris. — Je n'ai' rien. à; K à répondre à cela. »

On déjeune. M. de Vercourt est réservé, gai, spirituel avec décence. Pas un regard, qui

s'adresse à Rose; toutes ses attentions sont pour Félicité. « Il est charmant, disoit tout bas ma- « uian Perceval. » Si elle pouvoit le fixer, pensoit Roberville! Beaucoup de maris sont de cette finesse-là.

On laisse la garde des lieux au beau-père et à sa femme; on témoigne à Félicité de vifs regrets de la quitter; on se promet de venir quelquefois passer un jour avec elle; on ne manquera pas de luh amener l'aimable cousin. On part, on arrive à Epinai.

« Celte maison, dites-vous, appartient à la « comtesse? — Et si la fantaisie d'j venir lui « prenoit ? — Elle est dame d'atours de la « Dauphine, et elle est de service en ce mo- K ment. — Et sou carrosse? — Un moment « donc, TOUS ne me laissez pas le temps de « respirer. M de Vercourt a renvojé l'équi- V page, et il a dit à Roberville : il faut lui « ôter avec les moyens d'aller à Paris, l'envie « d'y retourner. »

La jolie cousine se lance dans les bosquets , dans la prairie. Elle monte le yacht, elle visite les îles; partout elle admire, elle s'écrie, elle pi'oteste qu'elle passeroit sa vie dans ce lieu de délices. R-oberville partage son ravissement. Il n'a qu'un regret : c'est de ne pouvoir acquérir ces jardins enchantés. « Mais le cousin est « si bon! il paroît tenir si peu h ce qu'il a! Je K ne lui ai demandé que soixante mille francs j

( 57 •) V il m'eût €galemc.nt donné cent mille écus. « Qui sait, loisqu'il apprendra combien je lleiis « à cette propriété )> Fanilas vanitahmi!

Quand on n'est que trois à la canopague, il est difficile de se ménager des tête:à-tête; et quand on n'a que cinquante louis à sa disposition, il n'y a pas de temps \x perdre. Vercourt avoit distribué les logeraens de inanibre à pouvoir s'introduire facilement la nuit prochaine chez madame. Mais il falîoit au moins trouver le moment de lui dire à l'oreille : Vous laisserez votre porte ouverte, parce qu'elle crie sur ses gonds. 11 suivoit Rose pas à pas; mais il avoit toujours sur ses talons le cher mari, trop reconnoissautpour ne pas faire à son noble parent

Ja cour la plus assidue. Vercourt enrageoit

et Rose aussi.

On dîne, et le repas est frugal. Le mousquetaire assure qu'une vie sobre est mère de la santé , qu'il se trouve à merveille de ce régime ; et Roberville n'a garde de le contredire. C'est la femme du jardinier qui a fait la cuisine; c'est le jardinier qui apporte les plats et qui se retire. Vercourt proteste qu'il ne peut souffrir les domestiques, qu'ils ôtent toute la liberté de la conversation, et qu'ils sont souvent les espions de leurs maîtres. Roberville ne manque pas d'assurer que pour être bien servi , il faut se servir soi-même. *' epeudant il regarde sa femme; il craint qu'un genre de \ie aussi nouveau ne

lui déplaise extraordinairement Sa femme

conserve sa gaieté' franche et son air satisfait. Il amène la conversation sur l'objet qui l'intéresse essentiellement. « Il est inutile, mou « cousin, de me parler de cela davantage: « c'est paroître douter de ma sincérité. J'ai « contracté un engagement ; je le tiendrai. « Mais l'exécution tient à certains arrangemens u que je dois prendre avec mon banquier. Je ne « peux terminer avant quinze jours, et j'en « suis bien fâché. — Que cela ne vous chagrine « pas, mon cousin. J'attendrai un mois- s'il le « faut. — Je vous certifie qu'ayant ce temps-là « vous saurez à quoi vous en tenir. A propos, « savez-vous que votre belle-sœur est jolie , « mais très-jolie '. — Elle a de l'esprit comme « un ange, un caractère doux, et les qualités a les plus rares. — Je crois en effet cette jeune « personne propre à assurer le bonheur d'un « galant homme. — Et je serai enchanté de la « voir bien mai-iée. — J'avois toujours eu de « l'éloignement pour le maiiage. — Et notre « petite Félicité vous en rapproche peut-être. K — Je ne dis pas encore ce que je ferai. Au «< reste , j'assurerai un million à celle que « j'épouserai. » Roberville croit déjà sa bellesœur millionnaire. Heureux de son bonheur futur, il cherche le pied de sa femme; il veut lui exprimer et lui faire partager un sentiment, que les convenances ne lui permettent pas de

( 59) laisser ëcJater : ce n'est pas le pied de madame qu'il rencontre; c'est celui de quelqu'un bien plus habile, qui, sans se déconcerter, répond mollement à la douce pression, et qui caresse en même temps le pied mignon qu'on lui a abandonné dès l'instant où l'on s'est placé. Maris , défiez-vous des grandes napes à table, des bras à la promenade , et des. sacs partout.

Gn se lève, on rentre dans les bosquets', I e cousin s'échappe un moment; il revient, il offre son bras à madame , et la jolie main , qui paroît à peine le toucher, le presse amoureusement. Le sac, confident discret , est légèrement suspendu à un doigt effilé; il est entr'ouvert , il a déjà reçu le billet qui prononce sur les destinées du mari. Rose s'éloigne à son tour, elle reparoît, ici, derrière un arbre; plus loin, derrière des touffes de lilas ; elle joue, elle folâtre; à peine l'a-t-on perdue de vue, et elle a trouvé une minute pour lire et déchirer le billet. Oh! c'est un grand maître que Faraour ! on l'a souvent dit^ et je pouvois me dispenser de le répéter.

Nos jeunes gens se lassent de courir. On veut se reposer sur le bord de l'eau j sous les peupliers d'une île qui semble consacrée à l'amour. On remonte sur le yacht, on vogue, on aborde. Ou trouve une collation champêtre composée du meilleur laitage ctdc fruitsies plus beaux. Tout «elane coule rien à Vercourt : c'est la comtesse

( Go) qui" traite sa rivale. Avouons, messieurs, que s'il y a des femmes adroites , il est des hommes qui les valent bien.

« Oh, parbleu, il me vient une excellente « idée. Par ici, par ici, ma belle cousine! » Vercourt prend la main de la jeune femme, il l'entraîne, ils se rembarquent , ils sont au mi-lieu du canal, v Cousin, vous voilà précisément « dans la position de Robinson. Voyons si vous « serez aussi industrieux que lui. » Il est charmant , pensoit Roberville. Quelle variété piquante il met dans nos plaisirs! Rose a raison, on passeroit ici sa vie... Hé! mais... oui... sans doute, ces jardins sont à moi. Le cousin aime Félicité. Au premier jour il me chargera des demandes». J'exigerai cette terre en présent de noces, et un honrame amoureux ne refuse rien.

Pendant que le bon mari fait des projets , Vercourt suit l'exécution des siens. Il a conduit sa douce amie sous un bois épais. Un banc de gazon se présente, on s'assied j on débute par les aveux rautuelsqu'on s'est faits la veilleà l'Opéra, mais que la passionnai-santé aime tant à répéter» Le beau mousquetaire croit pouvoir tout se permettre : tout autre l'eût cru comme lui. « Finisu sez, monsieur, je ne permettrai point cela. * — Refuser à un homme qu'on aime un baiser ji sur ces lèvres de rose! — Ma bouche a promis « fidélité. — Parbleu, c'est bien le moment d'a- « \oir des scrupules , et d'en avoir d'austi plai-

u sans! — Je ne plaisante pas, monsieur. Ma « bouche ne faussera pas son serment, n Le mousquetaire insiste; madame de Hoberville se défend avec opiniâtreté. Vercourt s'afflige, se désole. « Que vous êtes enfant! de quoi vous plaignez- « vous? du refus d'une bagatelle. Maisnesavez- « vous pas qu'il n'y a que ma bouche qui ait « juré. »

Vercourt, en riant aux e'clats, devint possesseur de mille charmes qui n'a voient rien promis, et dans l'excès de leur ravissement, cette bouche si chaste fut infidèle comme le reste.

RosCj revenant à elle, se plaignit amèrement de l'infraction du traité. Le mousquetaire promit d'en observer les conditions à l'avenir. Il le viola cinq minutes après , et la conscience timore'e de la petite femme étoit déjà rassurée lorsqu'ils rejoignirent le nouveau Robinson.

Lepauvre insulaire avoit travaillé de son côte', non à défricher un coin de terre , ni à prendre des chèvres sauvages , mais à enlacer les rameaux d'un saule pleureur dans les branches de quelques peupliers. Il avoit préparélpour le cher cousin un toit de verdure impénétrable aux rayons du soleil. La bêche avoit pratiqué une table de gazon , et le petite fosse qui l'entouroit étoit destiné à reposer leurs pieds. La collation étoit rangée avec goût sur l'herbe verdoyante.

« A merveille , à merveille , cousin ! s'e'crie « le mousquetaire. Que de choses en aussi peu

« de temps ! d'honneur , vous êtes digne d'ha- « biter une île déserte. — N'est-il pas vrai ? et n vous , à quoi avez-vous passe' le temps ? — e( J'ai donné à ma cousine une première leçon « de billard. Elle manie la queue à ravir. »

Tout le monde étoit fatigué , et la collation parut excellente. Au repas champêtre succéda le plaisir de la pêche, et l'étang de la comtesse fournit la matelote pour 1-e soir. Le mousquetaire avoit trouvé un éclair de bonheur sur le banc de gazon j mais l'amour est insatiable, et Vercourt soupiroit après des jouissances commodes , prolongées. Il observa quepourbiensaisir les beautés de la nature, on doit se coucher avecle soleil afin de se lever avec lui, K.obervi]le , excédé des travaux de la journée, ne désiroit plus que son lit; Rose , très-satisfaite de son amant, étoit impatiente de se retrouver dans ses bras, et quand tout le monde est du même avis, les choses s'arrangent d'elles-mêmes. Neuf heures sonnoient, et chacun se rctiroit chez soi.

Après les derniers compliuiens, Vercourt tire sa porte avec fracas , et la repoussant aussitôt, il s'assure une sortie facile. Il a en effet persuadé le cousin qu'il est bien et dûment renfermé, et qu'il ne pense qu'à dormir. Rose a suivi à la lettre les instructions que lui donnoit le billet : Son appartement est ouvert ; elle est dans un lit parsemé de roses; et dans l'état oîi Vénus sortit du sciu de l'onde ; elle compte les minutes; elle appelle en secret l'amour et leboiîlveuiv

(63 ) Roberville, toujours plein d'attentions et de prévenances, avoit aussi laissé sa porte ouverte et sa bougie allumée : il n'y avoit pas de domestique dans la maison. Le cousin pourroit avoir besoin de quelque chose , et les soins de tous genres ne coûteront rien à un homme qui attend de celui auquel il les rend, soixante mille francs, et une propriété charmante.

L'ardent , l'impétueux Vercourt prête depuis quelque temps une oreille attentive : le pius profond silence règne autour de lui. Il se lève, il sort de sa chambre. La lumière qui frappe sur le mur opposé à la porte du cousin, indique qu'elle est ouverte. Roberville a-t-il quelque soupçon ? L'inclination qu'on feint pour sa belle-sœur, ne doit-elle pas écarter toute idée d'intelligence avec sa femme? Lit-il ? que fait-il? C'est ce dont il faut d'abord s'assurer. L'amant le pïas intrépide ne se brouille avec le mari qu'à la dernière extrémité, et Vercourt vouloit conserver l'amitié de celui-ci jusqu'à son dernier écu.

Il veut savoir si le cousin veille ou dort; il s'avance sur la pointe du pied, il tâtonne : le point lumineux lui sert de fanal, sans rie» éclairer autour de lui. Un jardinier, une jardinière, connoissent peu les dispositions d'un appartement : ces bonnes gens ont laissé dans un coin du corridor, un guéridon, une cuvette et son ^ ol à J'eau; qui dévoient ^Ire dans un

cabinet de toilette, et que Vercourt ne pou- \oit s'attendre à rencontiep là. Sou pied accroche le meuble léger et sans aplomb. Le guéridop, la porcelaine, roulent à dix pieds de lui, et se brisent avec fracas. Le cousin se réveille en sursaut, saute de son lit, prfend sa bougie, et se trouve nez à nez avec Vercourt. « Bon Dieu ! « qu'avez- vous, mon cher cousin ' — Une in- « digestion épouvantable , et je \iens vous « demander du secours. — Du thé, mon cou- « sin, force thé. — Non, un verre de rum, et « Pestomac se dégagera. — Du thé, vous dis-je, « du thé, c'est le remède souverain. » Roberville ouvre la croisée ; il appelle la jardinière à grands cris ; Vercourt se donne au diable j Rose, interdite, profite cependant de ce moment de tumulte pour s'enfermer à double tour. La jardinière accourt, un pied chaussé, l'autre nu; un jupon dans une main, son fichu dans l'autre; et ce désordre ne la rend pas plus intéressante. Une bourrée est au feu, la bouilloire suspendue, la boîte au thé sur la table, la théière essuyée. Vercourt assure qu'il se trouve mieux, et annonce qu'il vase recoucher. Roberville y consent, mais il déclare qu'il passera le reste de la nuit auprès du cher cousin, et qu'il lui versera de l'eau chaude, jusqu'à parfait soulagement. Vercourt proteste qu'il ne boira pas; Roberville jure qu'il boira; Vercourt s^enfuit dans sa chambre, Roberville

(65) y entre avec lui. La jardinière monte le thé, Roberville verse, Vercourt se cache sous la couverture. Roberville prie, supplie, conjure; lemousquetaire est sourd. Roberville commence, sur les dangers d'une indigestion , une dissertation aussi prolixe que savante. La jardinière, femme très-entendue^ saisit cette circonstance favorable; elle descend; elle remonte armée d'une seringue; et, pendant tjue Roberville cherche à découvrir la tête, elle attaque le postérieur. Un coin de la couverture est lève, et Vercourt ne sait plus à quel assaillant faire face. Défend-il le haut, il sent le bout de la canule à l'orifice. Echappe-t-il à l'instrument, il retrouve Roberville la tasse à la main. Il se ploie , il s'allonge , il se roule^ il s'e'tend comme un ver. Dans la rapidité de ses mouvemens, il heurte le bras de Roberville; l'eau bouillante lui couvre une épaule et le dos; la douleur le rend immobile; Tarme fatal est appliquée, le piston joue, Vercourt n'a pas perdu une goutte. Prompt à la risposte , il renvoie à la jardinière l'eau qu'elle a introduite, mais colorée et odorante. Elle jette les hautscris; le mousquetaire la regarde; il 8st vengé. Le visage, le cou, la gorge sont inondés. La bonne femme s'emporte, tempête; Vercourt et Roberville rient aux éclats.

Le reste de la nuit est employé à réparer le désordre. Le mousquetaire se recouche dans des

( 66 ) draps blancs. Roberville s'obstine à rester; le cousin le laisse faire, et s'endort profondément, bien convaincu qu'il ne peut mieux faire. Roberville attribue ce sommeil tranquille à l'évacuation produite par le lavement. Rassuré sur l'état du cousin , il rentre dans sa chambre , et se remet au lit.

Rose ne sait à quoi attribuer le carillon infernal qu'elle a entendu ; elle croiroit que son mari a surpris son amant cherchant à sMntroduire chez elle , sans les bruyans éclats de rire qui ontterminé cette scène. Elle se lève au point du jour, elle descend dans les jardins, elle cherche , elle trouve le jardinier, elle Pintei'roge, elle apprend que ses plaisirs ne sont que différés.

Parbleu, se disoit Vercourl en s'habillant , je ne craindrai ^ la nuit prochaine , ni thé , ni graine de lin, ni mari. Celui-ci est le premier qui ait mystifié un mousquetaire; mais je prendrai glorieusement ma revanche. Eu déjeunant, il parle de Félicité, il en parle à la promenade, il en parle au dîner, et toujours avec plus de chaleur. Enfin, lorsque le jour va finir, qu'on peut tout au plus arriver à Paris avant que le soleil se montre à Pékin, Vercourt prie, supplie son bon, son obligeant cousin, de ne pas différer son bonheur , et d'aller à Pinstant même demander le cœur et la main de sa bellesœur. Roberville cède avec empressement à des instances dont le résultat peut combler tous sçs

(67) vœux. Il prend son épëe , sa canne à pomme d'or; il trotte à pied jusqu'à St.-Denis , où il se jette dans la première carriole qui se présente.

« A! mon ami, disoit Rose à son amant, tu « m'as fait connoître combien la vengeance est « douce;maisjusqu'ici,tum'as bien peu venge'e. (c — Nous avons aujourdhui un tort de plus à « punir : une nuit qui devoit être délicieuse, « et qu'on m'a fait passer entre une bouilloire « et une seringue ! — Et les inquiétudes mor- •' telles que j'ai eues? — Oui, la vengeance « sera sans bornes. Une nuit d'Alcmèue pour- (( roit à peine y suffire. — Qu'est-ce qu'une « nuit d'AIcmène, mon ami? — C'est une nui a double, mon petit ange. — Oh! ayons une u nuit double. »

Quand on en a passé une sans dormir, le lit est bien attrayant. Il a un charme irrésistible, embelli par le désir et la présence de l'objet aimé. Nos amans soupent de bonne heure, ilssoupent à la hâte ; Vercourt donne , en se levant , le signal du combat ; son intrépide amante se montre digne de lui} il l'enlève, il la porte, il la dépose sur Tautel; il arrache jusqu'au dernier voile qui couvre la victime, le premier sacrifice est consommé. Cher vengeur, cher vengeur, disoit d'une voix entrecoupée la jeune femme , ivre delà vengeance qu'elle a goûtée, et de celles que son amant lui promet encore.

Le bon mari cherainoit trop lentement au

( 68) gré de son impatience. Jl e'toit dix heures au moins, lorsqu'il arriva à l'Estrapade. 11 craignoit de trouver la famille Perceval couchée. Mais Félicité n'avoit à se venger de personne , et dès long-temps maman Perceval ne trouvoit plus de vengeurs. On alloit se mettre à table.

Félicité se hâte de donner un couvert, et cet aimable empressement est payé de deux baisers. Aux caresses fraternelles succèdent les félicitations. Il est difficile de s'en réjouir, quand on n'en connoît pas l'objet. On atlendoit, la bouche ouverte, que Roberville s'exoliquât : c'est parlà qu'il auroit dvi coinniencerj mais il ne faisoit rien comm€ un autre.

Il débuta par dépeindre son cher cousin de la tête aux pieds; il fît valoirlemoindredesesagrémens personnels, ce qui é toit fort inutile: Félicité étoitfîlle, ettoutefîlleàmarier a jugé en un clin d'œil un homme qui ne l'est pas. Roberville vint enfin aux propositions. Des propositions, il passa aux conditions, et il ne dit plus un mot qui ne fût avidement recueilli, et qui ne plût infiniment. En marquant le plus haut intérêt, et un zèle vraiment sincère pour le bien-être futur de la petite personne, M. de Roberville ne s'oublioil pas. « Mon cousin donne à Félicite un « million, dont sa charmante habitation d'Epi- « nai fait partie pour trois cent mille livres. « Mais comme il a pour moi beaucoup d'amitié, « il entend que j'aie la jouissance à vie de celte

( 69 ) « maison , à la charge par moi de renlreteiiir *f dans l'état où elle est , et de l'y recevoir avee « sa femme, quand ils voudront y venir. »

Il n'y avoit pas la moindre objection à faire contre ces arrangemens. Il restoit à une fille , qu'on marioit encore sans dot, sept cent mille francs net, et un fort joli homme. Il eût fallu êtrel)ieu difficile pour délibérer : aussi réponditon à l'instant, et de la manière que le désiroit Roberville.

« Ce cher cousin , de quelle joie son tendre « cœur sera pénétré ! avec quelle ivresse il va « m'entendre !... Eh!... mais... pourquoi retar- « der la jouissance que l'amour lui réserve? « Peut-être l'incertitude de son sort l'empêche « de se livrer au sommeil. Qu'il sache dans deux « heures qu'il n'a plus qu'à marquer l'instant « de sa félicité. Qu'on m'aille chercher uu « fiacre. »

Roberville repart avec plus d'empressement encore qu'il n'est venu. Il anime, il stimule son cocher , et à chaque coup de fouet il ajoute quelque chose au pour-boire promis. Il arrange sa harangue au cousin. Elle est insinuante, flatteuse, et il ne résistera pas à des phrases si bien tournées ; d'ailleurs , la jouissance de la maison d'Epinai est le prix de la main de Fc'licité. Le cousin y gagnera encore , pensoit-il ; car enfin, j'ai estimé ce bien-là au-dessus de sa Taleur. H n'entiera dans aucune explication

(70 ) avec les Perceval : celui qui dorme n'a rien à dire, et Fe'licitc est trop avantagée, pour se permettre la plus foible réclamation. Ainsi, il n'est pas probable que ma supercherie soit jamais découverte. D'ailleurs, je me mettrai toujours en tiers , jusqu'après la signature du contrat. Ma foi, vive les gens d'esprit! me voilà propriétaire sans frais.

Roberville descend à une portée de fusil d'Epinai ; car enfin , tout amoureux qu'est le cousin , il pourroit fort bien reposer , et on ne sauroit avoir trop de ménagemens pour son bienfaiteur. Sonner à la grille seroit inconvenant; car le logement du jardinier est éloigné, et il faudroit que le cousin vînt lui-même ouvrir , ce qui feroit beaucoup de peine à Roberville. Il longe les murs du parc ; il cherche l'endroit d'où sa vue s'est perdue dans la vallée de Montmorency , et où, par conséquent, la muraille a peu d'élévation. Il s'accroche, il monte, il parvient au faîte : le voilà dans l'enclos. Pauvre mari !

Il s'avance vers la maison. Il écoute ; pas le plus léger bruit. « Il dort, dit-il j allons attentt dre son réveil dans ma chambre, et qu'il « doute, aux premiers mots qu'il entendra, « s'il veille, ou s'il n'est pas flatté par le plus •< doux des songes. » Toujours plein des plus délicates attentions, Roberville va chez le jardinier j il frappe, il demande la clef d'une fausscl

(7' ) porte des cuisines , il revient, il allume une bougie, il quitte ses souliers au bas de l'escalier, il entre chez lui, et la perle de nos amans étoit au moins retardée , s'il ne lui fût venu dans l'esprit d'aller écouter à la porte du cousin. « Je n'entends rien , c'est à merveille ; « mais avec qui causeroit-il? et s'il ne dort u pas, n'est-il pas juste que je jouisse de la u reconnois»ance due à mes succès et à la célé- « rite de mes démarches? » Idée fatale aux intérêts de tous.

Roberville s'avance sur la pointe du pied j il trouve la porte de Vercourt ouverte , il

avance C'est maintenant lui qui doute s'il

veillej il ne peut en croire ses yeux ; Tétonnement , la colère le rendent immobile ; la bougie est prête a s'échapper de sa main... Vercourt n'est pas dans son lit, il n'y a pas été; il ne peut en partager qu'un, c'est celui.... Et le mari le moins attaché à sa femme n'aime pas cela.

Quand on est seul à la campagne avec sa maîtresse, qu'on ne craint ni mari, ni fâcheux j qu'on, s'est assuré que les jardiniers sont allés, à l'autre extrémité du parc, oublier les travaux du jourj enfin, qu'on a fermé la porte ordinaire d'entrée , on croit n'avoir pas besoin d'autres précautions; et Vercourt avoit négligé de s'enfermer avec madame de Roberville. L'e'poux outragé paroît tout à coup devant eux.

(7^ ) « Lâche, ingrat, tu déshonores l'homme qui « te croyoit son ami! — Qu'avez- vous donc, « mon cousin?— Ce que j'ai, malheureux, « ce que j'ai! — Allons , ne va-t-il pas se met- « tre un tas de chimères dans la tête, s'aviser « d'être jaloux! — Moi! jaloux d'une perfide, M d'une infâme! Je suis furieux, et les effets de M ma colère seront terribles pour tous deuxt « — Modérez- vous, mon cousin. Le cœur plein « de l'image de Félicité, je ne pouvois dormir, « et je suis venu parler d'elle avec madame. « — Parler avec madame , tous deux dans le « même lit! — Qu'importe? Vous ne supposez « pas sans doute qu'on puisse éprouver des « désirs auprès de sa cousine germaine. Et « quand cela seroit , ne savez vous pas que le « bienheureux Robert d'Arbrissèles couchoit « avec les plus jeunes de ses religieuses, dans « l'unique vue de mortifier ses sens? Or, ne « puis-je pas aussi me sanctifier auprès de ma- « dame ? C'en est trop , s'écrie Roberville , « exaspéré, hor? de lui, et il lève sa canne à « pomme d'or. On peut pardonner, reprend « le mousquetaire, quelques injures à un mari « qui a de l'humeurj mais je ne supporterai « pas ce dernier outrage. Oui , mon ami , vous « êtes cocu, puisque vous voulez le savoir, « et vous me rendrez raison du geste que vous « venez de vous permettre. — Quoi, non con- « lent de me cwivrir d'infamie et de ridicule ;

(75) « TOUS allez encore attenter à ma vie ! — Mon « cher, tout homme qui épouse femme jolie et « bête, doit s'attendre à bien des accidens et à « être corrigé , lorsqu'il prend trop mal les « choses j c'est la règle. Allons, en garde, et {( finissons-en. )i

En écoutant, en débitant ces dernières phrases , Vercourt a passé sa culotte , et a mis flamberge au vent. Le courage très-équivoque de R.obervilie est soutenu par la fureur , irrité par les railleries; d'ailleurs, on le pousse, on le presse; il tire sa petite épée.

Madame Thomasseau a appris à Rose que rien ne donne autant de célébrité à une femme que deux hommes qui se coupent la gorge pour elle, et Rose se garde bien de séparer les combattans. Elle se borne à faire des vœux pour Vercourt, parce qu'elle sait encore qu'une femme du bon ton s'intéresse plus à son amant qu'à son mari. Il est vrai que le mousquetaire l'a traitée de bête; mais elle a lieu de se croire une bête fort aimable, puisqu'il lui a juré qu'il l'aime à la rage.

Ces messieurs ont croisé le fer; Vercourt fait les gros jeux, il a frappé trois ou quatre fois le parquet du pied , et déjà Roberviile a reculé jusqu'au mur , où le cher cousin va le clouer , lorsqu'un carillon infernal fait ce que Rose auroit dû faire. Vercourt recule à son tour j il M. de Roberviile. T. i. 4

rcçarde, il s'mquiète , il attend. Roberville respire.

Madame la comtesse, jeune, jolie, riche, et veuve avec tout cela duu vieux raaritjui s'i'toit t>orné à lui procurer quelques avant-goùts , s'étoit dormée à Vercourt avec tout Tabandon d'un cœur qui cède au besoin d aimer. Faveurs, laigesses , elle prodiguoit tout pour le fixer j clie avoit même pardonné quelques infidélités passagères du genre de celle-ci; mais ces infidélités mêmes avoient éveillé sa jalousie, et un homme à gages lui reudoit compte de toutes les démarches de Vercourt. Elle avoit Irouvé odieux qu'il pût la tromper encore , et rntelérable qu'il choisit sa maison pour le théâtre de «es plaisirs, et surtout qu'il lui donnât nue bourgeoise pour rivale. L'amoar-uropre est au moins de moitié dans toutes les sensations des femmes.

Madame la comtesse avoit écrit pendant une partie de la journée précédente j elle s'étoit adressée à plusieurs gens en place; elle s'étoit échappée de Versailles à l'entrée de la nuit, et elle veuoit jouir de sa vengeance.

« Dans cette chambre , s'écria't-elle en en- « trant, dans ce lit même! Le trait est atroce. « Messieurs, exécutez les ordres tient vous êtes « porteurs. » Ces messieurs etoient un commissaire et deux exempts de police , soutenus par une dùuzaia de ieui-s gens.

« De par le roi, dit un exempt à madame de ¥ Roberville , levez-vous et suivez-moi. — Où « faut-il vous suivre, monsieur ? dit Rose inti- « midee. — A la Salpëtrière, mademoiselle. Le « roi est bien boa, dit RoberviJie , de m'ëviter " la peine de châtier ma femme. Comment , K reprit la comtesse, vous êtes le mari! Vous « failes-là un joli métier. — Vous voyez, ma- « dame, que j'ai l'ëpée à la main.

« De par le roi, dit l'autre exempt à Verte court. — De quoi s'agit-il , monsieur ? — J 'ai « ordre de vous remettre au commandant de (t votre corps. — J'entends, quinze jours d'ar- « rets. Ma. chère comtesse , le tour est un peu « vif.

« Monsieur, continua Roberville en s'adresu sant au mousquetaire, vous sentez que je ne « veux pas de vos soixante raille francs. -- Et « vous faites bien. — Je renonce aux cadeaux « d'un parent tel que vous. ~ Je vous le con-

« seille. Je me suis montré en brave homme.

« Pas trop. — Et maintenant la justice aura

« son coui-s, — Je ne connois pas cela. Ah»

« vous feignez d'être amoureux de ma belle- « sœur, vous me faites courir à Paris, et tout u cela pour coucher avec ma femme! Voilà des « témoins : je mangerai une partie de vos deux » raillions, et cette maison m'appartiendra dans c peu de temps, entendez-vous^ mou cousin?

" Votre cousin !... deux millions !=.. cclt©

(7^) « maison vous appartiendra, reprit la comtesse. « Je vois qu'on vous a joué comme moi, mon « cher ami. Monsieur est le cadet d'une famille « distinguée de Bretagne , et vous n'êtes qu'un « petit bourgeois. Il n'a pas cent louis de rente, « et vous ne gagnerez rieu à plaider contre lui. «( Cette maison est à moi, et vous aurez la bonté « d'en sortir avec celui qui vous y a établi.

« Un petit bourgeois, répliqua Roberville! « un petit bourgeois comme moi vaut bien une « grande dame sans mœurs. — Qu'est-ce que c'est, « mon ami? Est-ce à vous qu'il appartient de « juger les usages delacour? — Ma foi madame, « les petits jugent les grands, et je prononce , « moi, qu'entre les femmes- filles, il n'y a de « différence que du coin de la rue à l'intérieur o d'un palais. — Délivrez-moi, messieurs, de ce§ « criailleries. »

Le commissaire s'avança gravement, de peur de perdre de son importance, de chiffonner sa robe, et de déranger sa perruque à trois marteaux. Le bras étendu et l'index en l'air, il dit : « Votre principe, monsieur, n'est que d'un « philosophe, et ce n'est point avec des by- « polhèses qu'on gouverne les états. L'exu pcricnce a établi des distinctions que nous '« appliquons rigoureusement, aux différentes « classes de femmes. Femmes honnêtes, et il y n en a. Elles s'ennuient un peu ; mais elles sont « respectées. Femmes foibies, qui n'ont qu'un

« amant. L'opinion publique les ménage , parce

H que la foiblesse est le partage ordinaire de la

« condition humaine. Femmes galantes, qui

« ont pi usieurs amans , mais qui accordent leurs

« plaisirs avec les bienséances. Celles-ci sont

H reçues partout. On en pai-le à l'oreille ; mais

M comme on ne cesse de leur marquer une es-

« time qu^elles n'inspirent plus, elles se trou-

K vent fort bien de la galanterie; et voilà

K pourquoi il y a tant de femmes galantes.

« Femmes entretenues j qui appartiennent au

« plus donnant. L'état de ces dames est un peu

« scandaleux; mais elles sont jolies, et on ne

« méprise pas ce qui plaît, D'ailleurs nous les

« protégeons , parce qu'elles tendent sans cesse

M à rétablir l'égalité des fortunes. Quant à cel-

« les qui trafiquent publiquement de leurs

« charmes, nous les tolérons, parce que les

« femmes honnêtes et foibles leur doivent de

« ne pas recevoir dans les rues de baisers avinés ,

« et de ne pas faire d'une borne un sofa. Mais

« à la moindre incartade elles passent du ruis-

« seau à l'Hôpital et àla Salpélrière. Ces maisons

t( senties égouts, où la fange va se perdre, et

« quelquefois se purifier. Or, il est clair que ce

« n'est pas là que je conduirai une femme en

« puissance de mari, que j'ai trouvée avec un

« mousquetaire dans une maison respectable. Je

« prends sur moi de mener madame aux Re-

«> penties , couYcnt où elle trouvera une société

(7S ) u très-Tariée, ou par conséquent elle ne se cor- « rigera pas , mais où elle restera tant qu'il plaira « à monsieur de l'y laisser et d'y payer sa pen- « sion. — Comment , monsieur, je suis cocu, el « il faut que je paie ! Il me semble que mon, « prétendu cousin... — Fi donc, monsieur , ce « seroit vous déshonorer. Vous avez une jolie « femme^ elle vous trompe, et vous paierez. « C'est la règle à la cour, et cette règle sera la « vôtre, puisque vous ne voulez pas tenir à la ft bourgeoisie. Partons , s'il vous plaît. J'ai en- «< core un capucin à prendre rue Trousse- Vache , V etunprieurdebénédictinschezlaMontigny. »

Vercourt monta dans un fiacre avec son «xempt; madame de Roberville dans un autre, accompagnée du commissaire et de sa suite. Madame la comtesse , après avoir fermé ses portes et pris ses clefs , s'élança dans son carrosse : Roberville resta seul sur le pavé; et comme on ne se pend plus , qu'on ne se noie plus, qu'on ne s'afflige plus pour être cocu , il reprit, à pied , le chemin de Paris , et il disoit : « A quelque chose malheur est bon. Me voilà w au moins débarrassé d'une femme que je « n'aime plas. »

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