‹ Monsieur de RobervilleChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Une intrigue domestique.

Les choses allèrent à merveille, tant qu'ils ne furent que deux. Mais, lorsque Robert commença à s'appujer sur une béquille, il désira revoir le soleil, et respirer le grand air. Baptiste le soutenoit sous un bras, et ils alloient clopinclopant s'ennuyer au Luxembourg. Ils s'étoient tout dit, pendant que Robert gardoit le lit ou la chambre, et après s'être extasiés un moment W. de Roberville. T. a* 1 1

sur la richesse de la nature, avoir ri des figures he'téroclitesj qui fréquentoient alors ce jardinlà , ils se regardèrent en bâillant , et Robert disoit tout bas : « Il n'est pas bon que l'homme « soit seul. Il lui faut une compagne : la Genèse « le dit, et J'ai beaucoup de foi à la Genèse. »

Il y avoit là une jolie petite fille , qui venoit tous les jours promener un enfant aussi joli qu'elle, dont, moyennant deux cents livres par an, elle remplaçoit la mère qui jouoit^ ou qui faisoit pis. Elle posoit l'enfant devant ellej elle couroit à reculons avec une grâce toute particulière; elle ètendoit des bras rondelets, dans lesquels l'enfaiat venoit se jeter. Elle l'enlevoit, le baisoit, trottoit, pirouettoit, chantoit, rioitel montroit les plus belles dents du monde. L'enfant étoit enchante' j Robert ne l'étoit pas moins , et son projet de prendre une gouvernante douce , aimante , facile , se reproduisoit avec un nouvel intérêt.

Baptiste avoit pris de l'ascendant. II falloit le tromper , au moins jusqu'à ce qu'on se fût assuré des dispositions de la petite. Robert l'envoya à Chaillot porter une lettre insignifiante a quelqu'un qu'il connoissoit à peine , et qu'il n'avoit pas vu depuis six mois. Il couvrit son œil crevé d'une bande de taflFetas neuf; il substitua une canne à sa béquille, et il alla chercher la petite bonne , en se tenant aussi droit que le permettent des nerfs raccourcis, et en se donnant l'air le plus agréable qu'il pût prendre.

( ^-f3 ) Il faut débuter, n'importe comment. II commença par sourire à l'enfant, il le caressa, lui oiîrit des bonbons. Il s'informa du nom de ses parens , de leur état , de leur demeure. La petite bonne répondoit librement à ce qui ne s'adrcssoit pas personnellement à elle. Bientôt la conversation devint plus directe. Robert lui parla d'elle avec cet intérêt qui engage toujours une femme à écouter, et cette réserve qui écarte le soupçon. La confiance s'établit. Robert plaignit une jeune et jolie fille d'être obligée de servir et surtout un enfant, dpnt il faut pour ainsi dire être esclave, et une mère quiuteuse, qui paie peu et exige beaucoup. Le service d'un homme est bien plus agréable : il ne se mêle pas du ménage, trouve tout bien, est reconnoissant de ce qu'on fait pour lui et marque sa reconnoissance par une robe, par un bonnet , une paire de bas de soie , de boucles d'oreilles. La petite écoutoit attentivement. Elle se Yoyoit déjà parée comme sa maîtresse et figurant à côté d'elle chez Nicolet. Elle regardoit Robert et elle jugeoit n'avoir à courir près d'un homme borgne, manchot et boiteux aucun des risques auxquels sont, dit-on, exposées les petites filles qui servent de vieux garçons. Elle attendoit que Robert s'expliquât. Encouragé par un sourire, il hasarda des propositions positives.

Il n'étoit pas bien de mettre madame dans

la nécessité de promener elle-même son Victor, jusqu'à ce qu'elle fût pourvue d'une autre bonne; mais il j auroit eu de la folie à ne pas changer un casaquin contre une robe, et le mouchoir de grosse mousseline contre un fichu de gaze. Rosalie ramène l'enfant, fait son petit paquet, sacrifie uir mois de gages pour éviter toute explication, s'échappe de chez sa maîtresse, et lorsque Baptiste revint de Chaillot, elle étoit établie chez Robert.

Baptiste, en apercevant Rosalie, assise dans une bergère, M. Robert debout devant elle, lui parlant avec chaleur, en lui passant au cou une chaîne d'or^ qui n'avoit pas été faite pour être collier, mais qui pouvoit en tenir lieu , Baptiste, en remarquant la rougeur et la docilité de la petite, la prit d'abord pour une de ces femmes obligeantes qu'on trouve dans tous les coins de Paris, qu'on prend, qu^on quitte sans cxinséquence , sans explication, et même sans adieux. Mais le paquet qu'il vit sur un fauteuil lui donna a. penser j et lorsque Robert lui dit que mademoiselle Rosalie étoit commensale de la maison , il fit une raine, mais une mine.... A voit-il tort? Un factoton n'cst-il pas toujours jaloux de son utilité, et surtout de son influence? N'est-il pas connu qu'une jolie gouvernante, qui ne l'aide en rien, qui ne fait rien, prend par degrés un empire absolu? Qu'avrive-t-il avec le tems? Qu'un pauvre do-

mestique est obligé de servir deux maîtres, la demoiselle surtout, et que s'il lui arrive de déplaire, même involontairement, elle obtient son congé sur l'oreiller, qui donne conseil, dit-on, mais qui souvent aussi fait faire bien des sottises.

Dans cette position critique , Baptiste crut n'avoir qu'un pai'ti à prendre : il résolut d'attaquer la gouvernante dans l'esprit de monsieur, de la miner avant qu'elle le maîtrisât. 11 trembloit déjà de perdre , ou du moins de partager un héritage sur lequel il comptoit, quoiqu'il fût à peu près de l'âge de Robert; à la vérité, il ne lui étoit pas arrivé d'accidens, et il n'avoit pas d'infirmités. Il est assez plaisant que nous spéculions tous sur la mort des autres, comme si chaque individu étoit exempt du dernier bonsoir : prévention heureuse , au reste , qui fait que chacun déloge sans y penser, sans s'en apercevoir.

On soupa. Robert avoit grande envie de faire mettre mademoiselle Rosalie à table; mais il falloil aussi y recevoir Baptiste , ou proclamer la petite maîtresse en titre. Elle avoit répondu assez vaguement aux jolies choses que monsieur lui avoit adressées; et quelle humiliation pour lui , si elle refusoit le rang qu'il brîiloit de lui offrir ! Monsieur soupa donc à son petit couvert , le domestique derrière sa chaise , la petite assise en face de lui , liberté

{M6) (jui dëplaisoit fort à Baptiste, parce qu'elle annonçoit des dispositions à une intimité' absolue. Il faisoit à Rosalie des signes dont elle ne tenoit aucun compte. Rosalie ne s'étoit pas écartée, encore du chemin rocailleux delà sagesse; elle ne pensoit pas à se fourvoyer ; elle ne croyoit pas même monsieur fort à craindre j mais elle avoit un instinct de femme qui lui disoit que ojuand un maître a dit des choses tendres à sa servante, et qu'il lui a passé une chaîne d'or au cou , elle peut se mettre à son aise avec lui,

Robert ordonna à Baptiste de préparer un lit à mademoiselle Rosalie dans le cabinet qui tenoit à sa chambre , parce qu'il ne se sentoit pas bien, et que les soins d'un femme ont un certain moelleux dont les hommes n'approchent jamais. Baptiste répondit que jamais monsieur ne s'étoit plaint de son service , qu'il en avoit l'habitude , et qu'il s'en trouveroit mieux que de celui de mademoiselle, qui n'étoit pas au fait de son tempérament. Monsieur répliqua qu'il l'y mettroit. Baptiste sentit qu'il ne pouvoit se maintenir qu'avec de la souplesse, et qu'il ne feroit congédier Rosalie que par des insinuations perfides avec douceur. II dressa le lit avec une apparence de bonne volonté qui trompa le maître de la demoiselle.

Mademoiselle s'enferma chez elle , comme on peut s'enfermer dans un cabinet qui a une

(^47 ) porte vitrée et un loquet qui ferme et qui ouvre en dehors , c'est-à-dire , qu'elle tira le fin rideau sur le vitrage , et qu'elle poussa une chaise contre la porte.

Un homme boiteux et manchot ne se déshabille pas facilement seul. Robert eût volontiers prié mademoiselle de lui rendre ce service; mais ce chien de Baptiste étoit-là, toujours-là. Il rouloit les cheveux, ilôtoit laboucle du col , celles des souliers, de la jarretière de la culotte; il présentoit le bonnet de nuit , il chaufFoit la chemise, et sous un air hypocrite , il jouissoit du dépit de son maître. Il vouloit donner à la petite le temps de s'endormir : fille qui dort n'est disposée qu'à cela. Il fallut se retirer enfin; mais il n'oublia pas de prendre, selon l'usage établi , la clef de la porte extérieure de l'appartement.

Rosalie éloit couchée et ne dorraoit pas, non qu'elle pensât à malice, mais elle s'occupoit de son état actuel, de l'excellence de sa condition, et surtout de sa chaîne d'or. Robert ne dormoit pas non plus , vous en devinez la raison. Tout à coup des cris perçans se font entendre , et Baptiste arrive, une bougie dans chaque main. Monsieur n'est plus dans son lit ; il n'est pas même dans sa chambre. La porte du cabinet est ouverte , la chaise renversée , les couvertures, les matelats , monsieur et mademoiselle sont par terre. Rosalie se défend des

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