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pieds et des mains. Baptiste demande, ave« un grand sérieux , si les soins moelleux de mademoiselle sont suf]Gisans. Monsieur envoie Baptiste par delà les monts, et Baptiste reste là, La présence d'un tiers, et surtout d'un goguenard , est un calmant auquel peu de tempëramens résistent. Robert se releva, confus, incertain de ce qu'il alloit faire et dire. Baptiste le remet dans son lit, et il lui dit, d'un ton ironique : « Monsieur, quand une servante a trouvé « grâce devant son maître, et qu'elle ne sent « pas le prix de ses bonte's , elle s'en rend non- « seulement indigne, mais elle prouve la pe- « titesse de ses vues et de son jugement. Rosalie « est une petite sotte, arrivée de son village, « à cheval sur sa vertu , qui n'a pas senti « qu'elle pouvoit troquer une niaiserie contre n des bienfaits solides; qui n'a pas assez de dis- « cernement pour apercevoir que l'œil qui vous « reste est plein de feu, que le bras qu'on ne « vous a pas coupé est rausculeux , et que voie tre bonne jambe est faite au tour. — Mais je « crois, jRonsieur Baptiste que vous faites, le « mauvais plaisant. — Et ctite petite pigrièche « mord, pince, égratinc, et ne craint pas de M vous donner en spectacle à votre valet; car « enfin, monsieur, j'ai tout vu, et n'ai rien (( remarqué de fort beau, ni surtout de très- « moral, — As-tu fini, coquin?— Pas encore, « monsieur. J'ajouterai quatre mots : c'est que
( 2f9 ) « TOUS ne poure? garder chez vous une fîlie « que vous ne regarderez plus sans rougir. — <• Bah! bah! elle rougira à son tour j j'en ai u apprivoisé bien d'autres. — Oui , quand vous « aviez deux yeux , deux bras et deux jain- " bes. — Voyez si ce maraud se taira. Je le « chasserai , misérable. — Voilà comme vous « faites justice , tous autres maîtres. Vous me (• proposez de vivre avec vousj vous me pro- (( mettez une place dans votre testament , pour »( prix de ma renonciation à moi-même, et « vous introduisez ici la discorde , une femme w qui vous hait, qui vous maltraite, et vous « me chassez, moi qui vous aime assez pour vous « dire la vérité. — Allons , reste, tais - toi , et * va te choucher. Je me suis fatigué avec cette « imbécile^ et je veux reposer. — Mais où est- «f elle donc, monsieur? — Au diable, si cela « l'arrange ! Laisse-moi dormir. »
Rosalie aroit entendu un terrible prône sur ce texte : Homo esi leo quœrens quem devoreU Persuadée que l'homme est un lion cherchant sa proie, ce qui est très-vrai au^h^^sique et au moral, Rosalie s'étoit enfuie en simple chemise, sans savoir oli elle alloit, sans réfléchir à ce qu'elle deviendroit, n'ayant pour objet, que d^échapper au lion Robert , et ne pensant pas qu'elle en pourroit rencontrer qnelqu'au- Ire qui auroit l'usage de ses deux mains. Elle avoit trouve une chambre ouverte , et dans
eetlc chambre un lit. Elle s'etoit tapie sous là couverture, et elle cherchoit à remettre un peu d'ordre dans ses idées, lorsqu'elle entendit marcher dans la chambre : c'étoit Baptiste qui rentroit chez lui.
Elle poussa machinalement un cri , qui indiqua à M. Baptiste le nid où s'étoit retiré le joli oiseau. Il fit subitement cinq à six réflexions, qui se réduisoient à ceci : Rosalie a son innocence , et faire peur à une fille sage n'est pas le moyen d'en tirer parti. Mon maître a voulu me chasser, parce que je lui ai parlé raison; donc il aime assez Rosalie pour être incapable de rien entendre ; donc elle détruira , avec un mot, un sourire, l'effet des plus adroites insinuations j donc il faut m'entendre avec elle , puisque je ne peux la culbuter.
Baptiste commença un monologue pathétique sur l'excellence de la sagesse, sur l'abomination du vice et de certains hommes qui ne respectent rien. Il s'apitoya sur le sort de Rosalie, jeune, charmante et sans expérience, que l'horreur du crime exposoit sans défense , dans la rue aux attaques du premier brutal. Le coquin poussa quelques soupirs bien ronflans, et à mesure qu'il soupiroit et qu'il pai'loit, Rosalie se sentoit rassurée. Elleavoit crié sans s'en apercevoir ; elle étoit restée cachée sous la couverture; il lui paroissoit clair que Baptiste ne la «avoit pas là. 11 yenoit doue d'exprimer ses yé-
(25i ) litaLlessentimens ,etpar une conséquence toute naturelle, elle jugea Baptiste un homme de bonnes moeurs et plein d'humanité'.
Elle descendit doucement la couverture , de'couvrit un œil , puis l'autre , et montra enfin le bout de son nez. Ce fripon de Baptiste jeta à son tour un cri d'étonnement , et témoigna combien il étoit flatté que mademoiselle l'estimât assez pour être venue chercher un asile chez lui. La petite répondit ingénument que le hasard avoit tout fait; mais qu'elle se croyoit plus en sûreté chez M. Baptiste qu'ailleurs. M. Baptiste Toulut justifier la bonne opinion qu'on avoit de lui. 11 s'assit respectueusement auprès du lit, et commença une conversation sentimentale. Les petites filles aiment beaucoup qu'on leur parle sentiment. Ce langage-là trouve toujours le chemin du cœur et Baptiste le pari oit mieux que les petits paj^sans qui juroient par F... à Rosalie qu'elle étoit bellej manière énergique que sait apprécier une femme qui a de l'usage, et qui effraie la craintive innocence. Et puis, Baptiste n'ctoit point mal , quoiqu'il eût quarante ans. Ses grands yeux durs s'adoucissoient par le désir de plaire; Rosalie l'écouloit avec intérêt et lui répondoit avec complaisance.
Il conçut tout à coup un projet plus raisonnable ([ue ceux de son maître, et peut-être aussi brillant. Il représente à la petite que si elle sortoit de chez monsieur; il faudroit qu'elle en-
trât clans une autre maison ; que partout il y a des hommes; que partout on convoiteroit sa jolie figure ; que son inexpe'rience la feroit enfin succomber, et qu'elle n'avoit qu'un moyen de sauver sa vertu : c'ëtoit de se mettre sous la protection d'un mari, et il lui demandoit la préfe'rence. Cette proposition là fait toujours plaisir aux filles, bien qu'elles n'en conviennent jamais. Rosalie se jeta dans les lieux communs que les petites dissimule'es ne manquent pas d'employer en pareille circonstance : elle étoit bien jeunej elle n'avoit encore que sa chaîne d'or- M. Baptiste ne la connoissoit pas; il pourroitse repentir plus tard d'un choix précipité. Tout cela vouloit dire : Reconnoissez en moi la fraîcheur et les charmes du premier âge ; dites-moi que riche des dons de la nature, je n'ai pas besoin de dot ; qu'il ne faut qu'un instant pour m'appre'cier ce que je vaux , et qu'on ne se repent jamais d'avoir assuré son bonheur, M. Baptiste répondit tout cela, ou l'équivalent, comme si mademoiselle Rosalie l'eût soufflé mot à mot. Il ajouta qu'il avoit déjà quelques épargnes, et qu'en agissant de concert, ils n'auroient pas besoin d'attendre les dispositions incertaines d'un testateur; que bientôt les petits profits suffiroient aux frais d'un élablissement honnête. Ces petits profits éloient faciles à percevoir et à répéter; il ne s'agissoit que de faire payer six francs à monsieur ce qui coûtoit trois livres.
Rosalie repondit naïvement que lorsque le» maîtres ne donnent rien, il n'est pas dcfen-^i de penser à soi. Que d'ailleurs ils promettent tant pour un service détermine , et rien pour les humeurs, les caprices, les brusqueries, dont il est juste de se dédommager, puisque toute peine vaut salaire M. Baptiste exprima le désir modeste que le traité fût scellé par un baiser; mademoiselle Rosalie répondit, aussi modestement, qu'on ne refuse pas un baiser à son futur époux.
L'effet d'un premier baiser est prodigieux. La petite fille ne savoit plus trop où elle en étoit : M. Baptiste savoit très-bien où il vouloit être. Quand on a accordé un baiser, on en refuse rarement un second , et de baisers en baisers on arrive, sans s'en douter , au but auquel on n'avoit pas même pensé. Baptiste fut étonné d'être heureux; Rosalie fut honteuse d'avoir eu du plaisir; mais le plaisir fait bien vite oublier la honte qu'il a causée. D'ailleurs , qu'avoit-elle à craindre? JM. Baptiste luiavoit juré qu'il l'épouscroit, et un honnête homme ne manque pas même à une simple promesse. Baptiste n'a- "voit garde, au reste, de violer ses sermens : ou prend volontiers femme jeune et jolie, quand on croit y trouver son compte.
Baptiste ne prévoyoit plus qu'une difficulté : c'étoit do fiurc consentir monsieur à un mariage, qui devoit déranger tous ses projets. 11
(254) fut très-étonné de voir Robert sourire au premier mot qu'il lui adressa à ce sujet, et ce sourire etoit pourtant facile à interpréter : à l'aide d'un sacrement, la petite fille la plus timorée devient une femme aguerrie. Il ne reste qu'à ■vaincre sa répugnance, si on en inspire, ce dont on ne convient jamais avec soi, et la puissance de l'or est incalculable, inconcevable, iniuiaginable. Il efface les rides, il cache les infirmités : il couvre de roses les glaces de la vieillesse. Il endort, il aveugle un mari soucieux, il en fait un être affable, prévenant , il y a trois heureux enfin oîi il ne devoit y en avoir que deux, et le mystère assure le bonheur de chacun. Celui de madame surtout est complet : elle joue deux hommes; et elle arrondit ses affaires.
Baptiste surveilloit soigneusement sa future. Robert le croyoit éperdument amoureux, et se faisoit d'avance un malin plaisir de tromper sa jalousie. La petite, très au courant du mariage, rioit en elle-même de la frayeur que lui avoit causée le lion Robert, et femme qui se familiarise avec certaiues idées, ne tarde pas à l'être avec la chose.
Robert présenta Pépousée à l'autel ; il fit les frais de la noce , et la fît magnifiijue. Il ne laissa échapper aucune occasion d'adresser à la dérobée de ces mots qui disposent une petite femme à entendre des choses positives^ et déjà
( 255 ) il avoit e,.ay^ aa grand moyen de séduction Ilnlmonlre à répétition , et d'assez ,ol,es boardCksren'^loientlUsa,iet,es..ter^^^^^^ ,lcstto„ts™ple,^un»aU^efa^^» u„p^ e^^ ,
de noces à sa pet.te bonne qu ,1 maue^ J n'en neut tirer aucune conséquence. Il est toui rraLi que la petite bonne, qu.conno'^ les prétentions de son maître , et qu. en a rej des boucles d'orerUes et une -ontre , comp = ,ur quelque chose déplus. U est tout simple que ccluiVi donne ait plus que des espéra, ces^ Lnesarslmmentlemaitreetlapeut^bonn.
s'arrangèrent ; mais a ^^ ^ ^^^^^^''^' ,^^,ens B.utiste avoit excité l'adanrat.on des parens
app'eleWecin,.si..ill.ges,-^^^^^^^ boitantun peuplusquede coutume, m reparut un instant après, rouge comme une ce rise, et ayant dans sa poche une cinquantaine de louis qu'elle ne savoit où cacher mieux. C'est une terrible chose que de l'argent mal
acquis. On ne sait où le mettre ; on ne sait a ;?oil'employer.Ilsemble que l'écu dépense
soit un témoin qui s'élève contre le -ouopoleur l'exacteur , le spoliateur. On croit lue dans les yeux de chacun le reproche et son mfam^... pour peu qu'on conserve de pudeur. Ainsi Rosalie , qui ne rougissoitnide sa montre , m de ses boucles d'oreilles, étoit embarrassée de ce malheureux rouuaa... qu'elle yeuoit pourlauï de s^^gner.
Qu'en fera-t-elle ? ElJe seroit assez disposée h en acheter de petits bijoux, quelques objets de parure. Mais le mari ? Elle l'cntejid lui demander d'un ton sévère : Madame , d'où vient cet argent ? Le dépenser en friandises seroit assez agréable et personne n'en sauroit rien. Mais qui peut manger pour cinquante louis de marrons glacés, de pastilles ou de confitures? On les mangeroit sans doute avec du temps, mais la petite prévoit qu'un rouleau succédera bientôt à celui-ci , et elle ne peut dévorer le Fidèle Berger , ou tel autre amas de bonbons de la rue des Lombards. Le parti le plus court et le plus sûr est de mentir k son mari : c'est ce que les femmes entendent assez bien. Elle dit donc à maître Baptiste que pendant qu'il dansoit l'allemande, monsieur l'avoit tirée à l'écart, et l'avoit forcée d'accepter ce rouleau. Maître Baptiste se pinça les lèvres un moment. C'est , vous le savez, un être très-réfléchi que maître Baptiste. Il pensa qu'il avoit quarante ans , sa femme dix-huit, que le chapitre des accidens étoit très-étcndu cette année-là , et que tant de maris sont trompés pour rien , qu'il ne devoit pas raisonnablement se fâcher de l'être pour quelque chose.
En effet, l'argent plut avec une telle abondance, que M. Baptiste eût né^W^è les petits profits , s'il ne les eût considérés comme un moyen déplus d^accélérerson indépendance et
la formation de l'établissemeut qu'il projeloit. Persuadé qu'on ne compte que pour la forme avec le maris d'une femme qui ne refuse rien , M. Baptiste gonfla bientôt les me'moires de manière à pouvoir quitter le service dans six mois. Robert ne put se dissimuler qu'on le \oloit. Mais il sentoit qu'il est un âge oîi il faut acheter ce que la beauté prodigue à la jeunesse , et il se (ùt étourdi peut-être sur la réduction de sa cassette, si Rosalie n'eût commencé à lui faire éprouver les caprices et même les dédains auxquels doit s'attendre un homme qui ne peut plus plaire , et qu'une femme croit trop heureux d'obtenir quelques faveurs accordées d'assez mauvaise grâce. M. Baptiste de son côté faisoit acheter son silence. Il avoit de rhumeur. Il faisoit mal son service, il prenoit un loa impérieux, il répondoit avec insolence; Robert perdit enfin le droit de commander cliez luL Subjugué par la femme, obligé de dissimuler les torts du mari, il réfléchit à sa position. Il la jugea aussi dure qu'humiliante. Madame Baptiste commença à lui paroître coûteuse; le mari lui devint insupportable, et il forma le projet de secouer le joug qu''il s'étoit imposé. Il laissa percer son mécontentement. Baptiste eu rit; sa femme dissipa l'orage qui se formoit par quelques caresses, quelques complaisances. Robert reprit ses chaînes, et voulut de nouveau les secouer , lorsque les procédés offensans se
renouvelèrent ; un sourire, un mot^ une nuit les rendoit plus pesantes.
Excédé de ces alternatives, et n'ayant 'J'amais un moment de jouissance pure , Robert pensa sérieusement à se défaire de ses tyrans domestiques. Ils avoient pris sur lui un tel ascendant, qu'il ne savoit comment leur donner leur congé. Il vouloit parler, et les mots expiroient sur ses lèvres. Il vouloit écrire, et indigné de sa foiblesse, il s'échappoit de chez lui. Il essayoit de dissiper ses chagrins dans la société de quelques amis , à qui il n'osoit pas même les confier. Il reutroit pour souffrir encore, et il eut souffert long - temps, si un incident ne lui eût rendu quelque énergie , dont il se hâta de profiter.
Il avoit passé la joui'née dehors. Il montoit sa bougie à la main, parce que madame n'étoit pas faite pour l'éclairer, et que M. Baptiste ne s'en donnoit pas la peine. Il entre chez lui ; il entend de l'antichambre des éclats de rire prolongés. Il prête l'oreille : ce sont M. et madame Baptiste qui s'égaient à ses dépens.
« Ma foi, ma femme, il faut que je tienne « bien essentiellement à ton bien-être pour u tolérer ces choses-là. — Ma foi, mon mari^ « il faut que je t'aime passionnément pour me « sacrifier à ta fortune, et surmonter la répu- «t gnance que me fait éprouver ce magot-là. — « C'est uu benêt. — Un imbécile. — A mener
„ «ar le nez. - Par tous les bouts. - Parbleu , rvoud-sbier.levoir....-Oh tun'y
:Ldroispas.Ilestsigauche,siarole^^^^^^^ « son bras de moins; c'est à mouru de me..
Et là-dessus les éclats recommencèrent de façon la plus bruyante.
; Canaille, s'écria Robert, le m et ^ „ benêt, nmbceile à mener par '«-,'" ^°;'^; „ .orrs chasse de chez lui. Sortez an tan „„C.n,e,etsansrépl,,uer,ou,e,ousferav„^^ „ -a qui vous a^ez alTa.re. - A .m s. p „ hoLe, répliqua impudemment B.pU te „ que je ne sais pas même si ,e dors me , ep»'e^ . cocu. » Et il commença à farre ses paquets avec un sang- froid, dont Eobertetortcon
'"^VchercoadjutemMuiait-il en sortant,
„ et en tenant sa petite femme sous le bias , : u,enez-,ous de la leçon. Elle vous coûte
„ un peu cher, mais elle peut vous eue ut e
« Un homme dans votre état qur asp.re a plan «est un fou, et s'il prend pour lu.ee qu une
„ femme fait pour son argent e est urr sot L, leçon est forte en effet, d,tRober.qund
il futseil. Elle est cruelle, "''-=-'= '^^^ sens qu'ils ont raison. Il est trop vrai qu .1 taut :r d'aimer quand on n'est plus a.ma^- Mais cette vérité ressemble a b.en d u qu'on oublie quand on est d'âge »'«="' C'est ainsi qu'un jeune homme tout a se.
plaisirs, déclame contre l'ambition, et court en cheveux blancs chercher des dégoûts à la cour. C'est ainsi qu'un auteur, dans sa force, tourne en ridicule un confrère qui veut survivre à son génie éteint; et, nouvel archevêque de Grenade, ne s'aperçoit pas de l'épuisement du sien. C'est ainsi que nous nous élevons tous contre le charlatanisme de tous les genres, et que nous finissons tous par être des charlatans. Qu'est-ce qu'un avocat qui dit ne s'être jamais chargé que de bonnes causes? Qu'est-ce qu'un juge qui proteste que jamais jolie solliciteuse n'a fait pencher la balance? Qu'est-ce qu'un médecin qui nie que la médecine soit une science conjecturale? Qu'est - ce qu'un homme qui veut nous persuader que la morale ne peut exister sans cérémonies? Qu'est-ce qu'un militaire fanfaron? Qu'est-ce qu'un commis qui prétend n'avoir jamais brusqué personne? Qu'est-ce qu'un faiseur de systèmes ? Qu'est-ce qu'un être qui prétend n'avoir jamais commis de fautes graves? Qu'est-ce qu'un homme qui proteste qu'il fait tout pourl'humanilé et rien pour lui? Charlatans, charlatans, charlatans. A chaque pas, on ne rencontre que des charlatans. Mais les aveugles passent, sans se voir, à côtés les uns des autres.
M. Baptiste disoit à madame : « Ma chère « amie, je t'ai passé monsieur à qui il ne reste M presque plus rien d'un houime. Tu es asseï
( 26i ) « bien dans tes afTaires pour être sage, et je K compte que tu le seras. — Et cela ne me coù- « tera rien , cher Baptiste, car je ne puis aiu»er « que toi. » Charlatanisme.
c; — Nous avons une vingtaine de mille fr. « Voyons , ma petite , comment les ferons-nouj ,« valoir? — Je n'en sais rien, mon ami.—» « J'entends un peu l'oilice. Guidé par un gar- « çon intelligent, je deviendrois un habile « limonadier. — Tu as raison , mou homme. « Moi, je figurerai au comptoir. — Et ta jolie « mine attirera les amateurs; mais pas de sot- « lises. ~ Oh, Baptiste, il faut être honnête « avec tout le monde , pour achalander sa mai- « son. — Honnête, ma femme, honnête. — Je M me souviendrai du mot. — Non , de la chose. « — Comme tu voudras mon mari. »
Baptiste traite du fonds d'un petit café Lorgne, et pour mettre sa boutique en réputation, il regale des amis qui ne parlent partout que de la belle limonadière. Il paie des Savoyards , pour la regarder par le coin d'un rideau entr'ouvert. Il paie un factionnaire, pour maintenir l'ordre... quand la foule se présentera. Il paie Duvernj l'aveugle pour chansonner madame. Il paie les chanteurs qui débitent la chansorL.. Charlatanisme.
Mais comme le charlatanisme adroitemen* manié, réussit toujours, les badauts se rassem- Mèrent au café de la Verdure , sans trop savoir
pourquoi , car madame Baptiste u'avoit rien de fort extraordinaire. Bientôt elle se fit désirer j elle parut rarement au comptoir, et on s'entêta à la voir, par la seule raison qu'on ne la voyoit pas. Baptiste débita tant d'eau chaude qu'il put, au bout de trois mois , traiter d'un café trèsmarquant , et madame dut se croire, sans trop, manquera la modestie, une des plus belles femmes de Paris.
Or, il n'est pas de belle femme qui ne sache que la beauté est faite pour quelque chose. Madame Baptiste avoit un mari qui lui avoit paru charmant , tant qu'il n'avoit eu que M. Robert pour objet de comparaison. Mais elle le trouva désagréable , quand elle fut entourée d'une jeunesse brillante.
Que devoit-elle à ce mari? est-ce lui qui avoit gagné les vingt-mille francs? étoit-ce pour lui que Robert pajoit aveuglément les mémoires? lui conviendroit-il de gêner une femme, qui attiroit la foule, et qui sans cesse ajoutoit à sa fortune ?
Baptiste pensa de son côté qu'une femme foible par intérêt , doit l'être plus encore par amour. Les assiduités de quelques jeunes gens lui inspirèrent de l'ombrage. Il prévit qu'il ne tarderoit pas à être cocu... tout de bon. Il mit sa femme au comptoir dès le matin j il l'y tint jusqu'à l'heure du coucher, et la publicité da lieu fut sa garantie.
Madame, observée, obsédée , ne pouvoit rc'pondre à des galanteries que par des sourires ; à des billets doux, que par des soupirs. Elle eut de l'humeur : c'est de quoi un mari s'inquiète peu. Il n'y a pas de maris cependant qui n'ait e'prouvé dans sa jeunesse que l'humeur d'une femme a toujours un résultat. Madame Baptiste jeta les yeux sur un joli garçon dont la conquête ne flattoit pas son amour-propre , mais qu'elle pouvoit rencontrer , avant l'ouyerture du café , après la clôture , à la cave , au laboratoire, peut-être même dans sa soupente, et elle étoit encore assez bourgeoise pour mettre le plaisir au-dessus de la vanité. Le joli jeune homme étoit son maître garçon.
II fut le vengeur de Robert. Bientôt il ne compta plus qu'avec madame , et il disposa secrètement de la clef du tiroir. Insensiblement Baptiste ne remplit plus dans son café que le rôle subalterne que son maître avoit joué chez lui. Il avoit souvent une envie très-prononcée de rosser et de congédier son garçon. Mais Dumont étoit actif, intelligent j c'étoit le meilleur glacier de Paris ; Baptiste déscspéroit de le remplacer avantageusement , et cocu pour avoir de l'argent , il se résigna à l'être e.icore pour le conserver. Il enragea et fît semblant de ne rien voir. Il marquoit à sa femme une estime qui pût en imposer au public. Le public et madame eurent l'air de la croire sincère... Charlatanisme de toutes parts.