‹ Monsieur de RobervilleChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Roberville premier commis^

Comme ces sortes d'accidens ont toujours un eôté plaisant, que le plaisant mène au ridicule , et que le ridicule est ce que les Français craignent par-dessus toutes choses, Pioherville étoit un peu embarrassé en rentrant à son logement de l'Estrapade. Un père, une mère, une sœur, sont toujours empressés de savoir pourquoi et comment uîie aussi proche parente e<t disparue. Les indififVrens même se font un malin plaisir de pénétrer ces sortes d'aventures, qui alimentent la conversation pendant une demiheure , et c'est beaucoup, dans un siècle où on a si peu de chose à se dire, qu'on estréduil à une bouillotte ou à un boston.

Roberville sentit donc qu'il ne pouvoit cacher ce qui venoit d'arriver , et il prévint les interrogations, afin que le lendemain il ne fût plus question de rien. Il s'étendit avec complaisance sur les détails de son combat avec Vercourt; il alloit le tuer infailliblement, si le respect dû aux ordres du roi n'eût retenu sa main. Maman Perceval trouva fort étrange que le roi daignât se mêler de ce qui se passe dans rkitérieur des familles. Elle prétendit que , dans de telles circonstances , c'est au mari seul à invoquer l'autorité ; mais que tout mari qui

(8o) prend ce parti est un sot , parce qu'il donne de la publicité' à une chose si ordinaire , que personne n'y prend plus garde. Elle conclut à ce que Roberville réclamât sa femme ^ quinedevoit pas être aussi rigoureusement punie pour un acte de tempérament. Roberville répliqua que les actes de tempérament pourroien tse multiplier, et qu'il n'en vouloit pas courir la chance j que ce n'est pas d'ailleurs le nombre, mais le genre de l'acte ^ qui constitue les cocuage ; qu'il se tenoit pour être aussi-bien cocu, que s'il eût épousé madame A... ou madame F... et que sa foible moitié resteroit oîi elle étoit.

Ce raisonnement ne persuada point maman Perceval. Elle continua la discussion , et distingua les différentes nuances du cocuage ^ avec une précision qui annonçoit plus que de la théorie : Roberville fut inflexible.

Maman Perceval observa alors , avec beaucoup de sagacité, que puisque sa fille cadette manquoit un joli homme et un million , elle devoit au moins, en mère prudente, assurer les droits de son aînée. Elle enjoignit en conséquence à M. Perceval, d'aller le lendemain prendre hypothèque pour mille écus de revenu, au capital de soixante mille francs, du douaire assuré à madame de Roberville, par son contrat de mariage. Roberville s'écria qu'il étoit bien dur de voir engager son bien en faveur d'une femme infidèle; qui ne lui avoit rien

apporté. Il s'étendit sur la rigueur , sur l'iiiclécence d'une telle mesure. Maman Perceval re'plifjua que les lois sont toujours respectables , qu'aucun cas ne dispense de les observer, et elle fut inflexible à son tour.

Un événement plus ou moins fâcheux, force toujours celui qu'il frappe à un retour sur luimême. Rober ville, qui réfléchissoit trop tard, mais qui pourtant réfléchissoit quelquefois , pensa que ce n'est pas tout d'être défait de s» femme ; qu'il est bon aussi de se délivrer de ses créanciers. Les intérêts des intérêts grossissoient chaque jour la masse de ses dettes, parce qu'il ne payoit personne, d'après une raison fort simple; c'est qu'on n'abandonne pas le quart de son revenu , quand on n'a que douze mille livres de rente. Il jugeoit en ce moment, qu'il vaut mieux renoncer à la partie qu'au tout; et comme il étoit aussi neuf en affaires, que familier avec tous les genres de dissipation, il fut consulter sur les formes à suivre, son oracle ordinaire, M. de rOseraie.

« Mon ami, lui dit celui-ci, il est inutile « de revenir sur le passé : occupons-nous de « l'avenir. L'outrage que tu as reçu, est de « ceux qu'un homme d'honneur ne pardonne « jamais. S'en trop affecter, seroit d'une dupe: K femme qui trompe, ne mérite pas un regret. « Y paroître insensible, seroit d'un cceur sans « délicatesse, et quelque parti que tu prenne?,

(80 <f ou rira d'abord : c'est à quoi doivent s'atten- « dre tous les maris qui se trouvent dans une *t certaine position ; niais le public ne méprise t( que ceux qui autorisent le de're'glcment de « leur femme, par une lâche insouciance. Une « dignité calme et réfléchie te conciliera les « esprits, si d'ailleurs ta conduite est sans re- « proche, ce qui dépend entièrement de toi.

« Commence par payer tes dettes. Il esthontf teux de devoir, surtout quand on peut s'ac- « quitter. Le reste de ton bien sera plus que « suffisant pour assurer le douaire de madame « de Roberville. Hypothèque cette dernière « parti : mets-toi dans l'heureuse impuissance « d'en disposer.

« Tu ne concevois pas, dis-lu, qu'on pût « vivre avec neuf mille livres de revenu. Con- « cevois-tu davantage qu'on fût riche avec cent « mille écus de rente, ne sachant pas se borner «•'et dépensant toujours au delà des produits ? « Mon ami , il est bien rare qu'un homme oisif « nje* finisse par se ruiner. L'art de conserver sa « fortune est plus difficile qu'on ne pense, et « ceux qui ne sont pas nés avec un certain es- « prit d'ordre, n'ont qu'un moj'^en de prévenir u le naufrage, c'est de s'occuper. Le travail, « éloigne d'abord les fantaisies j il apprend la H valeur de l'argent, par la difficulté de le tf gagner j il deNient ensuite une habitude sa? <{ lutaire, sous tous les rapports.

« Travaille donc, mon cher ami. Je t'en ai « cent fois offert les moj'-ens, et je'peux te les « procurer encore. Le temps et l'expérience <f ont dû t'ouvrir les yeux, et j'aime à croire « que tu n'éluderas plus, sous les prétextes les « plus frivoles, des conseils que tu demandes « de bonne foi, et dont la solidité paroît te « convaincre. »

M. de rOseraie entra ensuite dans des détail nécessaires, mais que je ne rapporterai point, parce qu'aujourd'hui il faut être sobre de morale, quand on veut se faire lire. Roberville , ramené, convaincu par les raisonnemcris de son ami, se sentit tout à coup enflammé d'une noble émulation. Il forma ]e projet de se faire citer comme un modèle d'application et d'exactitude. De l'Oseraie, qu'il avoit si souvent trompé, crut à la sincérité de ce retour, l'en félicita, l'embrassa, et l'envoya mettre ordre à ses affaires domestiques.

Les deux doyens des maîtres de danse et de harpe , une femme de chambre et le vieux domestique furent congédiés , comme gens au moins inutiles. Roberville garda sa cuisinière, personnage toujours essentiel ; mais il lui prescrivit la plus sévère économie. 11 <|uitta son appartement de l'Estrapade, et força ainsi la famille Perceval , qui devoit lui payer une pension , et qui ne payoit rien , à retourner dans SCS champs. Il regretta l'amitié sincère et les

agremens de Félicité; mais il pensa que lorsqu'on a travaillé tout le jour, ou est bien aise de dormir la nuit , et qu'on peut se passer de la société d'une jolie fille, peut-être trop séduisante. Il se défit d'une partie de son mobilier , notamment des ottomanes : il se rappeloit la danse de Flore et de Zephire. Il vendit sa maison de campagne, dont il ne jouissoit plus, et qui lui coûtoit mille francs par an en frais de jardinage , quoiqu'il ne mangeât pas une laitue de son jardin , en réparations que son architecte ne faisoit pas, et en impôts qu'on est bien aise de réduire autant que possible. Le prix de cent cinquante arpens de ses terres les plus médiocres compléta la somme dont il avoit besoin, et il se retira à un troisième étage , rue Jean-Pain-Mollet, C'est-là qu'il devoit économiser neuf mille francs chaque année, parce qu'il avoit décidé de vivre désormais avec ses appointemens. Or, il est clair qu'il ne lui falloit que sept ans pour recouvrer ce qu'il avoit dissipé en quinze mois.

La France étoit alors en guerre avec la moitié de TEurope. Lowendall venoit de gagner la bataille de Lawfeld, Richelieu prenoit Mahon , mais les Anglais ruinoicnt nos colonies.. Dans cet état de choses, il y a toujours des gens actifs, adroits, qui s'enrichissent en silence, €t avec des apparences légales. Un M. Merlicourt \€iioit d'obtenir l'entreprise dei vivres de

(85) la marine. On ne connoissoit pas, disoit-on , de plus honnête homme. De l'Oseraie lui-même en eût répondu sur sa tête ; et Merlicourt, en eiret, s'étoit toujours très-bien conduit dans des affaires commerciales, dont les bénéfices dépendent uniquement de la confiance publique. Un entrepreneur des vivres de la marine doit ordinairement cette place à de puissantes protections, et les protecteurs étoient chers en ce temps-là. On n'offre pas une boîte de bonbons à la maîtresse d'un roi ; et il est assez naturel de reprendre , à la première occasion , trois ou quatre cent mille livres qu'il a fallu distribuer. Il est naturel aussi que ceux qui les ont reçues trouvent bon que celui qui les a données, s'arrange en conséquence. Il est vrai cependant que, pour que les uïis gagnent, il faut que les autres perdent. Ceux qu'on dépouille se plaignent quelquefois; mais ils parlent de si loin, de si bas j qu'ils ne sont point entendus; et ceux qui sont là-haut, assurent de bonne foi que tout est pour le mieux dans le meilleur des monde» possibles.

C'est à Merlicourt que de l'Oseraie parla de Rober ville. lien parla avec chaleur. Merlicourt prévoyoit déjà certaines circonstances où les bons offices des gens considérés pourroient lui devenir nécessaires. Il saisit avec empressement l'occasion de s'attacher de l'Oseraie. Roberville fut nommé premier commis dans une partie

( 86 > qu'ii ne connoissoit pas. Il en fît l'observation ,. poussé peut-être autant par la paresse, que par un mouvement de probité. Merlicourt répondit qu'il étoit aussi étranger que Robewille à sou administration, quand il l'avoit obtenue j que tout s'apprend avec de l'intelligj&nce et de la bonne volonté, et qu'un sujet présenté par M. de POseraie, de voit être abondamment pourvu de tout cela.

On a dit, il y a long-temps, qu'on mène les hommes en caressant leur vanité. Celle de Roberviile lui suggéra qu'il pouvoit tout faire sans dispositions et sans connoissances. Quelques louanges encore , et il se fût chargé du gouvernement de l'Etat. Voilà donc le sort de nos b'-aves marins, chargés de la défense deChandernagor, de Pondichérj, du Sénégal, de la Guadeloupe,, de la Martinique et de nos côtes, confié à deux hommes, dont Fun doit voler, d'après les raisons exposées plus haut , et dont l'autre ne sait pas encore de quoi se composent les provisions de bouche qu'il doit fournir à nos escadres. Oh ! c'est une belle chose que les protections !

De l'Oseraie étoit trop honnête homme pour souffrir que son ami acceptât cet emploi, s'il en eût connu l'importance. 11 présumoit, avec quelque , raison , que Merlicourt , qui avoit besoin d'agens éclairés, n'emplojoit personne que conforroément s^ ses forces. 11 crut que la

( 8? ) place accorclëe à Roberville ëtoit de celles qui rapportent beaucoup et qui occupent peu , une de ces places de faveur , comme il y en avoit alors , et comme il n'y en aura plus , bien certainement; il assura Merlicourtde sa reconnoissance, et Robertille fut installé.

Sa nomination ne fut pas plus lôtconnue, que ■vingt ou trente de ses subordonnés accoururent dans son cabinet , lui présentèrent leurs hommages et lui demandèrent sa protection. Jamais Roberville n'avoit été fêté, houoré ainsi ; il étoit enchanté, et tant que la conversation fut générale , il la soutint avec une dignité aimable. Mais comme on ne passe pas deux heui-es à se louer réciproquement, parce que "la matière est bientôt épuisée quand on ne se connoît pas , et même quand on se connoît, ces messieurs, après avoir prêté à Roberyille toutes les qualités, toutes les vertus qu'il avoit, ou qu'il n'avoit pas, finirent par lui demander ses ordres. Donner des ordres , quand on n'est au courant de rien , et en donner à trente personnes, c'est ce que le personnage le plus impudent n^oseroit faire Roberville, étourdi de sa. position, répondit, d'un air important-, qu'il verroit. On lui répliqua que le travail pressoit ; qu'on équipoit à Brest une flotte qui devoit mettre à la voile au premier moment , et qu'on ne cessoit de recevoir à ce sujet des lettres de l'administration civile de la marine.

( 88) Roberville déclara qu'il se dispensoit , en raison de l'urgence , de développer les vues qu'il avoit pour l'amélioration de la partie ; qu'il s'occuperoit de réformes utiles, quand on seroit moins surchargé d'affaires ; que chacun eut à suivre avec activité le travail commencé, et à le lui soumettre chaque jour par extrait. Des colonnes de chiffres en extraits ! c'est ce qu'on n'avoit pas vu encore. Roberville crojoit trouver deux avantages à cette méthode : d'abord il ne se fatigueroit pas à lire des liasses de papiers; ensuite il comptoit s'instruire promptement avec ces tableaux en raccourci des opéi-ations générales. Les premières notions acquises, il projetoit de raisonner, ou de déraisonner de manière à n'être compris de personne , ce qui donne beaucoup de poids à un chef et masque son ignorance. Bien des gens en place se servoient alors de ce moyen , et ne s'en trouvoient pas mal.

Parler de réforme a des commis, ou présenter de l'eau à un hjdrophobe , c'est la même chose. Ceux-ci, déjà révoltés qu'un intrus eût enlevé une place à laquelle chacun d'eux se crojoit des droits certains, s'indignèrent qu'il voulût débuter par des suppressions. Roberville n'étoit plus cet homme éclairé , équitable , qui devoit apprécier et récompenser le talent de chacun. C'est un sot , disoit celui-ci , en sortant, 2^ son ami intime. C'est un ignorant, disoit tel autre; un étourdi, un présompteux qu'il fau'

{ »9 ) faire sauter , chuchotoit la masse. Or, comra* les amitiés de bureaux ressemblent à celles des couvens , un ami intime trouva bien vite un prétexte pour rentrer dans le cabinet du premier commis. Il lui rapporta très-exactement les propos tenus ; il ne manqua pas de nommer les personnages, et Roberville commença son travail par inscrire sur ses tablettes ceux qui lui avoient rendu Justice.

Vous prévoyez sans doute que le délateur étoit un de ces êtres qui ne sont propres à rien, et à qui on n'accorde un modique emploi que pour leur épargner l'humiliation de demander l'aumône. Celui-ci , pétri d'orgueil et de bassesse, prétendoit à uneplace distinguée, trou- Yoit bons tous les moyens d'y parvenir; et il est rare que ces gens-là ne réussissent point : le plus sot d'entre eux n'ignore pas que l'amourpropre blessé ne pardonne jamais. On feint de se mettre au - dessus de l'outrage ; on accueille même l'offenseur; mais au plus léger prétexte, on l'immole, malgré soi , au bien public. Que de vengeances particulières a servi ce grand mot!

Qu'on chasse seulement sept à huit employés par an , pensoit Durocher , et il est indubitable que mon traitement augmentera progressivement : monsieur le premier commis me doit trop pour mettre des bornes à sa reconnoissance. En effet ^Roberville s'attacha involontairemeut

( 9^ ) a cet homme , et tout en prolestant qu'il étoit incapable de récrimination, il éJoignoit de lui les sujets (jui pouvoient l'éclairer j il donnoit sa confiance à celui qui le flattoit servilement. Huit jours n'étoient pas écoulés^, qu'il lui avoit avoué son ignorance absolue, et qu'il lui demandoit des conseils. Durocher , tout inepte qu'il étoit ^ en savoit plus que lui. Roberville admiroit ses rares connoissances j Durocher crojoit sa fortune faite.

Pendant que Roberville suivoit la voie la moins propre à l'instruire , et que ses commis s'étudioient à embrouiller de plus en plus la besogne, M. de la Galissonière , qui avoit batta l'amiral Bing devant Minorque , et qui se flattoit avec quelque raison d'obtenir de nouveaux avantages, s'indignoit k Brest de la lenteur des préparatifs. L'administration civile de la marine é'crivoit à ^entrepreneur général des vivres : le chef d'escadre s'adressa directement au ministre.

Le ministre sentit combien ses plaintes étoient fondées. Il étoit naturel qu'il parlât au roi de la manière dont il étoit servi; qu'il lui fît connoître l'ignorance ou la friponiîerie de ses agens subalternes. Mais ÎVIerli<^ourt avoit été placé par madame de Pompadour, à qui on ne déplaisoit pas iinpiincmenl. Elle cul détruit avec un mol les impressions qu'auroil reçues le monarque. C'ctoit vouloir se perdre, sans remédier à rien. D'ailleurs ; ic;;^iuii]iistr€S de ce temps-là tenoieuL

( 9' ) plus à leur place qu'à la gloire de la France. Celui-ci se tut, les Anglais bloquèrent le port de Brest, et Merlicourt trouva le moyen de se faire payer les fournitures qu'il n'avoit pas faites.

Le marquis de la Galissonière accourut en poste à Paris. Il jetoit feu et flammes. Il ne parloit que de faire pendre l'entrepreneur des ■givres, et de culbuter le ministre. On lui insinua qu'il y avoit une Bastille pour les causeurs, et un conseil de guerre pour juger ceux qui désertent leur poste. Il étoit possible , en effet , qu'un coup de vent forçât les Anglais à s'éloigner de la rade de Brest, et qu'on attribuât à l'absence du chef l'inaction de notre flotte. La Galissonière s'en retourna aussi vite qu'il étoit venu.

Il e'toit d'usage alors que les gens distingués par leur naissance ou leur fortune, eussent des gens de lettres à leur table. Les uns payoient en espèces, les autres en esprit. Le maître de la maison leur savoit bon gré d'en avoir pour lui , et ses convives lui témoignoient plus ou moins d'égards, selon que sa table étoit plus ou moins bonne.

Les grands seigneurs recevoient ce qu'il y avoit de mieux à l'Acadcmie; la haute finance admettoit ]e fretin de cette illustre compagnie, car il se glisse du fretin partout; Merlicourt étoit réduit à Gallet, à Panard et à que^qiies

(9^) autres, qui , pour n'ttre pas académiciens, n'eft étoient pas moins des gens de mérite, et surtout de bons compagnons.

Roberville, protégé, présenté par de l'Oseraie , étoit invité à toutes les fêtes que donnoit Merlicourt , et c'est par des fêtes brillantes qu'on se soutenoit alors. Comment des supérieurs éclaireroient-ils la conduite d'un homme qui les traite souvent, magnifiquement, et qui leur fait chanter par Gallet et Lattaignant , des couplets pleins de délicatesse qu'ils ne saisissent pas, et de louanges qu'ils ne manquent pas de s'appliquer? C'est à l'une de ces fêles que Roberville se retrouva avec Gallet ; et Gallet , vous vous en souvenez peut-être, étoit un des auteurs de la mystification que la Morale par Alphabet valut à son auteur.

Gallet n'étoit pas homme à laisser échapper une aussi belle occasion d'amuser les convives. Il raconta la scène de l'académie j il orna son récit de traits piquans, d'incidens controuvés, cnfans d'une imagination féconde ; il fixa l'attention générale : on est sûr de se faire écouter, quand on veut être méchant, et qu'on Pest avecespi^it. L'historiette parut charmante à ceux qui ne la çonnoissoient pas. Ceux qui l'avoient lue dans V Année Littéraire et la Gazette Marin, la trouvèrent nouvelle. On craignoit que le conteur n'arrivât à la fin de sa narration. Roberville seul trouvoit le récit trop long ; et

(93 ) quoique Gallet ne le désignât par aucune apostrophe , par aucun signe, il se de'cela par sa rougeur , par son embarras. Tous les yeux se fixèrent sur lui.

Nous n'aimons pas qu'on humilie ceux qui ont des rapports directs avec nous; nous prévoyons que la plaisanterie nous atteindra tôt ou tard , au moins par ricochet. En effet, celui qui a voit donné un emploi important à un inconnu, à l'auteur de la Morale par Alphabet, à un auteur borné , pouvoit craindre les plaisans partout... excepté chez lui. Merlicourt se récria sur l'inconvenance du procédé de Gallet. Il prit le ton tranchant d'un homme qui traite splendidement, et qui, par conséquent, a le droit de tenir le thermomètre de la gaieté. Il apprit à la société que Roberville étoit un de ses premiers commis, un autre lui-même, et qu'il étoit absurde de ne pas distinguer le littérateur de l'homme d'affaires. Aussitôt la scène changea. Gallet, qui aimoit la bonne chère, se mordit les lèvres , et se tut. Un des rieurs observa qu'il n'y arien deneuf sous le soleil, que les modernes ne peuvent que rhabiller les idées des anciens, et que M. de Roberville auroit dû jouir de cette prérogative comme un autre. Un second ajouta qu^il avoitpu, sans ridicule , se mettre au nombre des candidats , lorsqu'il avoit vu l'Académie admettre de grands seigneurs qui ne savent pas l'orthographe. Un troisième dit que

(94) cette ambition éloit louable, en ce qu'elle annonçoit une âme au-dessus du vulgaire. Merlicourt termina la séance en déclarant que l'homme qui brille dans une partie utile ; est très-supérieur à un bel esprit, et que la manie de tourner des vers n'annonce que de la niaiserie, de la paresse , et ne mène jamais à la fortune. Tous les convives, ceux même qui ne l'avoient pas entendu, protestèrent qu'il avoit raison, en sablant sa liqueur des îles. Gallet adressa trente révérences à Roberville , en arrangeant une épigramme contre lui. Enfin Merlicourt roula son grand fauteuil en arrière, et chacun s'empressa de se lever et de chercher dans ses yeux ce qu'on pourroit faire ou dire qui lui fût agréable. Au nombre des convives étoit un petit monsieur , bien gros , bien court , et qui paroissoit très-content de lui. Il écoutoit d'un air suffisant} il approuvoit ou improuvoil d'un simple mouvement de tête. Il rioit avec confiance de ce qu'il avoit dit , et il rioit seul , parce qu'il parloitmal et qu'il ne donnoit pas à dîner. Il louoit chaudement les auteurs morts , afin de pouvoir dénigrer les vivans. Il leur trouvoit a tous des défauts essentiels ; il glissoitsur ce qu'ils avoient de bon , et il se fût placé à la tête de lalittérature française , s'il n'eût craint de se faire siffler. Ce monsieur-là n'avoit encore tra»vaillé que pour l'Almanach des Muses.

Il tira Roberville à part, pendant que les

(95) autres admiroient les jardins et les serres chaudes de Merlicourt, qu'ils se récrioient sur la beauté d'une petite tleur, d'un brin d'herbe, apporté du Pérou ou du Sénégal, et dont le propriétaire ue parloit qu'avec enthousiasme , parce qu'ils lui coùtoient extrêmement cher, quoiqu'ils ne fussent bons à rien. « Monsieur, « dit le petit homme , auriez-vous la foiblesse « de croire que tous les gens de mérite soient « de l'académie? — Comment le croirois- je, « monsieur, puisque je n'en suis pas ? — Ob- H servez, monsieur, que j'y aurois des droits « avant vous , car vous n'êtes qu'un prosateur, « et j'ai l'honneur d'être poète. — Monsieur , « je suis loin de vous contester la prééminence. « — J'aime qu'on se mette à sa place, et je «< vous vengerai de tous ceux qui vous ont o persiflé. Soyez persuadé, monsieur, que Gal- « let. Panard, Latlaignant et Piron lui-même, K qui n'est pourtant pas sans quelque mérite , « n'auront jamais rien de commun avec moi, " ni avec vous. — Comment, monsieur, vous « me placerez au-dessus de ces gens-là ! — M Ecoutez - moi , monsieur. — Je ne perds pas « un mot. — Une société, qui rivalisera bience tôt avec l'académie , et qui finira par l'écraser, « se forme au sein du mystère. — Bon. — Nous u sommes déjà réunis au nombre de cinquante, ♦i — Brava, bravo! Ils ne sont que quarante u lit-bas... — Et qui ont de l'esprit comme

(9«) o tjuatre. — Oh ! ce mot-là n'est pas de vous. « — Rien de nouveau sous le soleil, monsieur, « on l'a dit à table. Nous avons rédigé nos sta- « tuts. - — Et vous en êtes content? — C'est moi « qui 1 es ai faits. Nous ne sommes plus incertains « que sur le titre que nous prendrons.- — Hé! ' « qu'importe le titre ? — Pardonnez-moi, parte donnez-moi, il nous faut un mot composé du « grec et qui signifie beaucoup. Rien de beau « comme le grec, rien d'aussi répandu. Ma cui- « sinière le parle tous les jours. Lit-elle la Ga- « zette de santé, c'est du grec; va-t-elle chez « l'apothicaire, encore du grec;. chez l'herbo- « riste, toujours du grec. Nous finirons par être « dispensés de savoir le français. — J'en serois « très- fâché , moi qui ne parle que cette lan- « gue-là. — Parbleu, je n'en connois pas d'autre, « et mes nouveaux confrères ne sont pas plus « savans. Mais nous avons des traductions grec- K ques et latines, et cela suffit pour citer à Foc- « casion. Un de nos membres a même fait, sur « une traduction de Théocrite , une traduction « nouvelle , et il se dispose à commenter Racine « d'après Luneau-de-Boisgermain et M. de la « Harpe. — Il me semble, monsieur, que vous « vous écartez un peu de votre objet. — J'j o reviens.

« Nous nous proposons d'admettre encore a parmi nous quelques gens d'esprit. — Et je a serai du nombre ? — N'en doutez pas. Je vou*

(97 ) « proposerai ; on nommera une commission pour a examiner vos titres... — Et si son rapport « m'est défavorable?— Ne craignez rien; le rap- « porteur sera bien aise que je serve à mon tour « les candidats dont il demandera l'admission, « Ce sont de ces services que nous nous rendons H mutuellement. — Et qui tournent à l'avau- « tage de la société'. — Certainement, parce H qu'il est reconnu que nous avons trop de mé- « rite pour nous tromper sur les sujets que nous « proposonct »

Lorsqu'on ne peut figurer au premier rang ^ on est bien aise de briller au second. Rober ville adopta avec plaisir les vues de son protecteur, et il fut mis au rang des candidats à la séance suivante, composée de sept membres, nombre compétent pour délibérer. La commission nommée , Pun de messieurs les commissaires dit à l'oreille du présentateur qu'il aveit le malheur de ne pas conuoître la Morale par Alphabet* <( Ma foi , je ne la connois pas plus que vous , « répondit le petit monsieur ; mais nous ressem- « blons aux moines , il nous faut des recrues , « et il doit vous suffire du tire d'un ouvrage « pour en faire l'extrait. •— Chargez-vous-en , « mou confrère, car je suis accablé de travail. « Je finis ma satire contre le goût... — Et vous « devez la lire en séance publique. Diable, « c'est un beau morceau ! — Je m'estimerois « fort heureux qu'il valût les trois madrigaux M. de Robervilie. T. i- 5

(9B) « et les deux fables dont vous régalerez notre « auditoire. — Vous êtes trop modeste , mon « confrère. La modestie est le cachet du vrai « talent. »

Après avoir e'puisé ce que la louange a de fin et de délicat, ces deux messieurs convinrent que Roberville feroit lui-même l'éloge de son ouvrage , et que le rapporteur n'auroit que la peine de le lire , après l'avoir copié , pourvu toutefois qu'il ne fût pas trop long. Or, comme un bon oflice se paie par un autre , il fut arrêté que le petit monsieur se feroit nommer commissaire lorsque son confrère proposeroit le poète Fardeau, très- connu dans la rue des Lombards.

Roberville se fit un peu prier pour se louer lui-même. 11 lui en coûteroit beaucoup pour répéter ce que des connoisseurs avoient dit de son ouvrage. Il craignoit que leurs éloges fussent exagérés. Il sentoit le besoin qu'il avoit d'indulgence , et il débitoit ces lieux communs avec des révérences et des roulemens [d'yeux usités en pareille circonstance.

A la séance d'après , le président fit résonner sa petite sonnette et dit très- gravement : Vous avez à entendre le rapport de votre commission sur le candidat qui vous a été proposé. Chut , chut, chut, fît-on de tous côtés. Le rapporteur se leva , tira de sa poche un cahier orné de jolie faveur couleur de rose, et il lut :

<< Il m'est bien doux , messieurs , d'avoir à

(99 ) « vous rendre compte d'un ouvrage aussi distin- « gué que celui de M. de RoberviJle. On y <( trouve tout ce qui est utile et agréable. Cha- « que article est traité dans le style qui lui « est propre. Le lecteur est frappé de la profonde u connoissance du cœur humain développée « dans cet ouvrage , et unie aux idées les plus phi- •t lanthropiques. C'est Montaigne paré des beau- « tés de la langue moderne, c'est la Piochefou- V cault vaincu. Un des avantages inappréciables « de cet ouvrage, est le classement des matières « parordrealphabctique. La conversation roule- « t-elle sur le vice ou la vertu , sur l'indépen- « dance ou l'esclavage j le propriétaire de la « brochure la tire de sa poche à la dérobée , « trouve aussitôt la définition que cherchent les « interlocuteurs j il la répète , de mémoire, et ([ et chacun admire et se tait. Quel livre, « messieurs, que celui qui donne de l'esprit à « tout le monde et qui ne se vend que quinze w sous ! Je conclus à ce que son auteur soit ad- « mis parmi vous.

« Quel talent dans ce rapport , disoit l'un î «« quelle clarté ! ajoutoit l'autre! quelle préci- « sion ! s'écrioit un troisième; » et des applaudissemens prolongés annoncèrent la satisfaction de l'assemblée et ses dispositions en faveur du candidat. Monsieur le secrétaire prend un petit panier de chaque main. Dans l'un sont les boules blanches et dans l'autre les noires. Les pa-

( '«o ) îîiers circulent autour du tapis, vert. Chacun des membres prend une boule blanche et dédaigne de regarder les autres : l'admission de M. de Roberville ne peut être douteuse. En effet , le président le proclame reçu à l'unanimité.

Un membre tire un roleau de papier de sa poche. Il va commencer la lecture d'un Essai sur l'égalité des hommes^ prouvée par l'égalité des plantes. Son regard bénin s'étend autour de la table et sollicite l'attention. O douleur !... Monsieur le secrétaire dit un mot à l'oreille de Monsieur le président} monsieur le président répond par un signe de la main. La porte s'ouvre; un individu se présente , la tête courbée jusque sursesgenoux, etle président dit : m Mes- « sieurs , vous possédez dans votre sein M. de « Roberville. » Tous les membres de la société se lèvent , saluent leur nouveau confrère , et le confrère leur dit d'un air orgueilleusement timide : « Je ne sais ce que j'ai fait , messieurs, « pour mériter l'honneur d'être admis parmi « vous. Je justifierai cette faveur insigne par le « zèle et l'exactitude que la société est en droit « d'attendre de ceux qui la composent. » Et tout cela se fait et se dit sans rire.

On approchoit du jour où la séance publique devoit se tenir. Quel jour que celui-là pour les membres d'une société littéraire ! Ceux-ci avoient une fureur inextinguibiede produire^ et tous se

( ïoi ) faisoient, disoient-ils , un devoir de contribuera l'eclal de cette mëmorablejournée.Tous ambitionnoient en secret la gloire deparoîlre un moment à la tribune et d'y fixer l'attenlion de l'auditoire le plus éclairé. Que de pauvretés, tant en prose qu'en vers, dévoient être applaudies , puisqu'elles avoient été reçues pour cela ! Comment l'avoient-elles été ? Comme Roberville venoil d'être admis, et comme le poète Fardeau ail oit l'être L'adage secret de la société étoil : Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné.

Aussi, lorsqu'un membre proposoit une pièce pour cette fameuses éance,avec quel enthousiasme on se récrioit sur les beautés qu'elle contenoit, et on disoit tout bas à son voisin : c'est détestable. On lisoit à son tour : ou reçevoit les taêmes éloges touthaut,on étoit jugé toutbas^ et les uns et les autres se gonfloient d'aise et se croyoient bien sûrs de passer à la dernière postérité.

Ilfalloit surtout entendfe les rapports sur les ouvrages nouvellement publiés par quelquesuns des membres. Quels détails , quelle prolixité ' Le rapporteur trouve tout beau, admir.ible. Pas un défaut, pas une tache à remarquer. Si l'auteur n'étoit pas nommé, vous croiriez qu'il s'agit de Montesquieu, de Voltaire ou de Jean- Jacques. En sortant de la séance publique , l'auditoire émerveillé doit courir en masse à la boutique du libraire 3 sa fortune et la réputation

de l'auteur sont faites. Va£en voirsHlsvienneni, Jean.

Vous croyez peut-être que tout ëtoit fini, quand on avoit une collection de pièces dont la lecture devoit durer trois grandes heures: vous n'y êtes pas. Dans quel ordre les lira-t-on ? Question importante, et impossible à résoudre au gré de tous, h Vous sentez, monsieur le « président, que je ne peux pas lire une disser- <« tation sur le sphinx après en poëme erotique : « je ne serois pas écouté. — Permettez-moi de « vous observer, monsieur le président, que « ma fable ne fera aucun effet après une des- « cription de l'intérieur de l'Afrique qui aura « épuisé l'attention. — Monsieur le président, je « demande la priorité pour mon idylle. Elle « n'est pas assez longue pour nuire à ceux qui « liront après moi.

M. le Président.

il Silence , messieurs , silence. Ceci est assez « sérieux pour êti-e discuté avec calme et mé- « thode. La société veut-elle me charger de « la rédaction du programme?

« Nan , disent les uns. Oui , disent les au- « très. » Ceux-ci sont les menins du président. M. le Président.

u Je vais mettre la question aux voix. »

Il résulte des bras en l'air et des bras pendans, bien et dûment comptés, que le président ne se mêlera pas de cette affaire. Chacun alojfs

( ïo3 ) ouvre un avis , et c'est celui dont l'adoptioa l'arrangera le mieux. Tous parlent à la fois. C'est un bruit à ne plus s'enlendre.

« Je demande la parole, je demande la pa- « rôle, » crie en beuglant un homme qui n'a- ^ voit rien dit encore , et dont les poumons frais et vigoureux couvrent toutes les voix, et même la sonnette.

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