‹ Monsieur de RobervilleChapitre 5 sur 24 · le Président · texte numérisé non relu

le Président

« Vous avez la parole.

M Messieurs, il est neuf heures, et vous vous « y prenez de manière à n'avoir rien décidé à u minuit. Je propose qu'on s'en remette au sort « de l'ordre des lectures. Appuyé, appuyé, « s'écrie-t-on de toutes parts. » 11 n'est personne qui ne compte sur sa bonne fortune j celui même qui porte ses trente sous à un bureau de loterie , croit tenir le terne dans sa poche. La proposition fut unanimement adoptée, et celui que le hasard avoit le plus maltraité, disoit tristement en sortant : k II vaut mieux lire le « dernier , que ne pas lire du tout. »

Le soleil éclaire enfin ce jour , dont le souvenir se perpétuerai jamais dans les fastes de la société. Chacun des membres a reçu six billets d'entrée , qui sont distribués , comme de raison , aux plus proches parens, ou à des amis sûrs. Chacun des membres est paré comme un triomphateur. Ils se montrent les uns aux autres leurs femmes , leurs soeurs^ leurs maîtresses.,

leurs frères , leurs fils, leurs neveux : le succès n'est pas incertain. La séance est ouverte.

La lecture du premier morceau est commencée. C'est la longue histoire de deux membres morts , que personne n'a connus de leur vivant. On écoute d'abord avec attention , on bâille ensuite j on applaudit en bâillant, parce qu'il faut être civil ; on s'endort, et les coups de coude font imperceptiblement le tour de la salle. Réveillez-vous donc , maman. — Vous « dormez , mon frère. — Un peu de complai- « sance, mon oncle. Pensez donc que ces mes- (( sieurs sont les confrères de papa, de mon « cousin , de votre ami ; que par cette raison H seule ils doivent avoir du mérite, et que nous « leur devons des égards. » On se fait violence, on se réveille ; de foibles applaudissemens se font entendre dans ce coin-ei , dans celui-là. Le lecteur s'attendoit à être plus favorablement traité. Le confrère , son voisin, lui observe que le succès d'estime est le prix le plus flatteur d'un ouvrage sérieux , et que l'estime, toujours réfléchie , dédaigne ces éclats bruyans que produisent l'engoument et l'étourderie.

On passe à une seconde, à une troisième lecture. L'un des auteurs a la voix nasillarde , l'autre parle en fausset, et l'auditoire ne s'écarte pas trop encore de la marche qui lui a été tracée. Mais cette dissertation sur le sphinx est si longue, si vague, si dépourvue de ce qui iiilé-

resse, de ce qui attache quelquefois dans im ouvrage de ce genre , que les bénévoles auditeurs ne peuvent s'empêcher d'en désirer vivement la fin. Quelques-uns donnent déjà des marques d'impatience. C'est en vain que quelques autres , plus directement intéressés au succès, font de continuels efforts pour relever les applaudissemens.

«' Madame, s'écrie enfin une petite vieille, M en s'adressant à sa voisine ^ je trouve fort inm convenant, très-déplacé que vous n'applau- « dissiezpasmonfils. Cen'estpas-làce dont nous « sommes convenues , et je vous proteste que « je n^accorderai pas la moindre marque de sa- « tisfaction aux madrigaux de votre mari. — « Madame, le vrai talent n'a pas besoin de « l'appui d'une cabale , et mon mari est assez « avantageusement connu.... — De vous, peut- « être , madame. Mais je crois que sans le pro- « gramme , le public ignoreroit jusqu'à son « nom. — Hé bien, madame, tant pis pour «' le public. — Mais, madame , nous nous som- « mes engagées à soutenir réciproquement ceux « qui nous intéressent. — Mais, madame, « pouvois-je prévoir que votre fils nous par- « leroit aussi longuement d'un vieux monstre « qui n'intéresse plus, et dont on ne se sou- <- vient que par la sottise qu'il a fait faire à « Jocaste ? »

Ce dialogue fut virgt fois interrompu par le

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président, qui pâlissoit, qui rougissoit de colère et de honte. Les confrères étoient furieux qu'on révélât aussi publiquement le secret de la société. L'auditoire balançoit entre l'engagement partiellement contracté avec tel ou tel menbre , et le besoin de rire du ridicule de cette scène. Connoissez-vous un Français qui ait résisté une fois à l'envie de rire , et n'avezvous jamais remarqué avec quelle facilité cette envie se communique ? Elle prévalut sur les procédés , sur les principes , sur les clauses du traité clandestin. Le rire , d'abord contenu , étouflfé, gagne bientôt de proche en proche, et quand tout le monde rit , personne ne se contient plus.

M. de Merlicourt , à qui Roberville n'a voit pas manqué d'envoyer un billet, trouva trèsmauvais, qu'on se conduisît avec cette indécence devant un directeur géiiéral des vivres de la marine. Il voulut s'en expliquer hautement , et crut que la déférence qu'on lui marquoit partout, contribueroitici au rétablissement de l'ordre. Il se leva, il parla; on l'écouta et on le berna. Un plaisant lui dit qu'il avoit incontestablement le droit de donner le ton à sa table ; mais que là, où il ne traitoit point, il n'avoit qu'à choisir entre deux partis : rire comme les autres, ou se retirer. Un autre ajouta qu'on peut être un très-mauvais écri- ,\ain et un très-honnête homme 3 qu'il eslimoit

( 107 ) messieurs de la société eu leur qualité de citoj^ens; mais que c'étoit leur rendre un service essentiel que les guérir de la manie d'écrire, et que les petits Mécènes de Paris fei'oient fort bien aussi de renoncer au rôle ridicule de protecteurs subalternes. Oh! à ce dernier trait Merlicourt ne se possède plus. Il appelle ses gens. Ses gens ne l'entendirent pas , parce qu'ils étoient dans la rue. Mais ce mot n'en fut pas moins un ^signal de guerre. La perruque de Merlicourt vole au nez du président. Merlicourt veut tirer son épée : elle a passé de main en. main à l'autre bout de la salle. Un des rieurs monte sur uu banc et fait tourner son chapeau sur la pointe de la pacifique épce, comme vous avez vu un faiseur d'équilibres faire tourner un plat d'étain au bout d'une broche. E.oherville est furieux à son tour. Il vole d'une chaise rembourrée à une banquette; delà banquette au tabouret ; il écarte à droite et à gauche ce qui s'oppose à son passage; il pénètre jusqu'à son protecteur. Il assène un coup de poihg sur l'oreille du plus irrévérent. Celui-ci riposte par un autre. « Ne souffrons pas , s'écrie le prési- « dent , que des profanes portent impunément « la main sur un membre d'une société respec- M table. » Il s'avance à la tête de la troupe sacrée. Il a vengé Roberville; mais le combat s'engage. Chacun est obligé d'y prendre part, l'un pour punir un iTisoleut adversaire^ l'autre pour le prévenir.

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La victoire est quelque temps inde'cise. Apollon et les Muses d'un côte', la fière Pallas de l'autre, saisissent, perdent et reprennent l'avantage. O infortune, ô douleur! la personne sacre'e du président est renversée sur le dos d'une grosse maman qui a déjà perdu son bonnet et son tour dégorge. La tête du président entre par la fente de sa robe ; son corps entier passe dans un panier volumineux , dont les deux côtés reposoient naguère sur les genoux de deux voisins galans , et qui est tout à coup changé en place forte. C'est de là que le président fait une défense d'autant plus belle qu'il n'y voit plus , et qu'il est peutêtre le premier général aveugle dont parle l'histoire. La tête en bas , les deux mains fixées sur le parquet, le buste soutenu par les cuisses de la grosse maman, ce grand homme joue des jambes; il allonge des oups de pied autour de lui ; il en donne tant et tant , qu'il frappe enfin sa don don entre les deux épaules, et la jette sur le nez. Ils tombent ensemble ; ils n'oiFrent plus qu'une masse informe , semblable aux débris d'un bastion que vient de faire sauter une mine.

Ainsi que dans Homère et dans Tite-Live la chute du chef est toujours suivie de la défaite de l'armée, ainsi les membres de la société, privés de leur président , ne pensent plus qu'à la retraite. Elle se fit plus aisément qu'ils n'o'

soient l'espérer. Un cocher de fiacre attendoit à la porte une dame qui n'avoit pas payé sa première course, et qu'il lui importoit qu'on n'étouffât point. Il avertit le commandant du poste voisin. Dix soldats du guet suivirent le sergent et arrivèrent la baïonnette haute. Ils séparèrent les combattans , qui ne demandoient pas mieux , parce qu'on se lasse plutôt de recevoir des coups , que de rire.

Combien de jeunes femmes rougirent de plaisir ou d'orgueil , en gagnant leur voiture à travers une double haie de curieux, dont les regards avides dévoroient des charmes qu'il n'étoit plus possible de leur dérober! que de vieilles outrées des ris insultans qu'excitèrent des ruines qui ne dévoient plus être exposées au grand jour! Que d'hommes au nez cassé, à l'œil poché ! Que de côtes meurtries ! Que d'entorses et que de boiteux! Quelle journée pour le concierge de la société ! Là^ il trouve une breloque de montre, et plus loin la montre elle-même. Ici , il ramasse des fausses hanches , et là-bas un faux cul; dans un coin, un bonnet de dentelles; dans un autre, le tronçon sup'érieur d'une canne à pomme d'or, une boucle d'oreille , un solitaire. Trois ou quatre séances semblables, et sa fortune est faite ; car vous devinez que ces objets, passent proraptement dans sa poche, et de sa poche dans son armoire. On réclame le lendemain. Il cherche soigneusement, avec ceux qui ont perdu, ce qu'il sait ne pas trouver.

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Mais, hélas! et quatre fois hélas! cette première séance devoit être la dernière. M. de Merlicourt, après avoir été vivement houspillé, avoit eu le chagrin, la honte de rentrer chez lui sans perruque et sans un des pans de son habit. Dans son indignation, il avoit instruit la ville et la cour des circonstances de la scène scandaleuse dont un homme comme lui avoit été forcé d'être acteur. Les compagnons de sa mésaventure ne furent pas plus discrets. Les beaux esprits de la capitale s'égajèrent, l'un dans une chanson , l'autre dans un poëme burlesque j celui-ci dans un madrigal, cetui-là dans une élégie. Monsieur le lieutenant de police vouloit bien qu'on eût de l'esprit, et même qu'on prétendît en avoir; mais il n'entendoit pas que cette prétention amenât la guerre civile. Il défendit à messieurs les membres d'avoir de l'esprit collectivement; et comme un homme adroit tire parti de tout, il fit hommage à madame de Pompadour de la prompte et éclatante justice qu'il avoit rendue à son protégé. Madame de Pompadour lui présenta sa main à baiser, et le lieutenant de police visa dès ce moment au ministère de la marine.

Ainsi s'éteignit une société qui naguère se «royoit immortelle. Vanitas , vanitatum et emnia vanilas!

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