‹ Monsieur de RobervilleChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Projets de propager la probité^ d'être continent, etc.

RoBERviLLE , privé encore une fois de la palme littéraire, el fort aise d'à voir esquivé celle du martyre, qui, pendant l'orageuse séance, avoit plané sur sa tête, Koberville forma le projet de se dérober à toute espèce d'éclat, et de se renfermer dans les devoirs obscurs , mais lucratifs de sa place. Le dévouement avec lequel il avoit reçu quelques coups de poing qui s'adressoient à son chef, le lui avoit rendu plus cher. Merlicourt ne mettoit plus de bornes à sa faveur, comme Roberville s'abandonnoit à sa bienveillancepourDurocher. Déjà deux ou trois de ceux qui avoient déclamé contre le premier commis, avoient reçu leur congé. A chaque disgrâce, toujours motivée sur le bien du service, Durocher avançoitd^unpas, elles choses n'en alloient pas mieux.

Cependant Roberville s'instruisoit. Déjà il avoit acquis assez de Jumières pour pressentir que les opérations pouvoient n'être pas réglées par la stricte probité , et que monsieur le directeur général étoit trompé par ses agens : il lui faisoit bien de l'honneur. Au projet de remplir exaclement ses devoirs, il joignoit celui de

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porter la lumière dans toutes les parties de l'administration , d'ëtourdir un jour son bienfaiteur par l'étendue de ses oonnoissances, de lui livrer à la fois toutes les têtes de l'hydre des abus 7 et d'arriver ainsi à la célébrité, qu'il avoit en Tain cherchée ailleurs.

Ce projet, au moins, éloit de ceux qui honorent leur auteur, quel qu'en soit le succès. C'est le seul de tous ceux qu'a formés Roberville , qui lui prépare des souvenirs satisfaisans. Mais est-il au pouvoir d'un homme, quel qu'il soit, de corriger des voleurs? Un souverain les chasse quelquefois; il ne les corrige jamais. Il les remplace par d'autres; et, pour peu qu'il manque d'énergie, bientôt , las de ses vains efforts , il abandonne la nature humaine à sa perversité. Nous verrons plus tard ce qui résulta du double projet de Roberville. N'anticipons pas sur les événemens. M. de Merlicourt , parvenu à l'apogée de sa fortune, crut ne pouvoir mieux faire que d'en créer un ou deuxhériliers. Il chargea Roberville de chercher, de concert avec lui, celle qui devoit être de moitié dans ce grand œuvre, et ses prétentions étoient bornées : un million en dot, cela se trouvoit aisément chez les fermiers-généraux; de la figure; cela se trouve partout; des talens, quoi de plus commun ; des qualités, toutes les femmes en ont : demandez à ces dames.

« Tenez particulièrement à la dot, lui di- « soit JRobçrvilIe; cela console de bien des

( ïi3 ) a choses, et je crois que dans le mariage on a « souvent besoin de consolation. Faites peu de u cas de la figure, on s'y accoutume promp- « tement. Défiez-vous des talens, et surtout de M la danse de Flore et de Zéphire, des airs de a tête , des bras arrondis, et du jeu du pied « sur les pédales d'une harpe. Tout cela mène tt la femme au plaisir, et le mari au chagrin. « Quant aux bonnes qualités , rapportez-voustt en à votre fortune : partout yous en Irouve- < rez le masque. L'avenir seul vous apprendra rt ce que vous aurez réellement rencontré. — « Comment donc, mon cher Roberville , mais «t vous êtes philosophe ! — J'ai de l'expérience , « monsieur. — Vous êtes marié ! — Et j'ai ren- « contré , au million près , toutes les belles « choses après lesquelles vous courez.

« — J'entends. Vous avez fait de Fhymen a une épreuve fâcheuse, et vous êtes d'avis que « j'épouse une femme riche, sans éducation et « sans beauté. — Oui, monsieur, c'est ainsi que « je pense. Je vous le répète : qu'est-ce que la « beauté après six mois de mariage ? Rien. « Qu'est-ce que les talens ? Une niaiserie : et « à qui ce vain prestige est-il profitable ? A « une nuée d'étourdis que la beauté attire, que « les talens fixent , qui obsèdent une femme , « et qui finissent par la séduire, si toutefois « elle ne va pas elle-même au-devant de la sén duction. — Mais on diroil, à vous entendre...

(( — Oui , monsieur; je le suis. — Vous êtes ?... « — Cocu.

« — C'est malheureux. — Malheureux , non ; t( mais humiliant. — Cependant , il ne faut pas « tirer une conclusion générale d'un événe- « ment particulier. — J'ai dit cela comme vous. « — Il est des femmes honnêtes. — Ce n'est 1 pas le grand nombre. — Je peux en trou- H ver une. — Ou gagne bien un terne à la lo- •' terie. — J'occupe une grande place, je re- « présente, je suis riche , considéré, assez jeune M encore. — Qu'est-ce que tout cela, contre la « fatalité? — Je ne manque pas démérite. — H Enfin, vous voulez en courir la chance. — « J'y suis décidé. — Eh bieU; monsieur ^ cher- « chons. >»

Merlicourt met une de ses voitures à la disposition de Roberville. Roberville se lance dans le tourbillon du grand monde ; il court partout, et partout il est bien reçu, parce qu'on accueille toujours un homme qui a un carrosse, sans s'informer des moyens qui le lui ont procuré. Il voit de petites filles, de jeunes veuves , de toutes les tailles, de toutes les tournures, de tous les caractères. Il examine , il étudie , après avoir préalablement demandé à l'oreille d'un de ces amis de société, dont on sait à peine le nom : a-t-elle un million de dot?

R.ohervill!e étoit dans la force de l'âge, dans tout l'éclat d'une mâle beauté. Ses occupations

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