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littéraires et administratives avoient imposé silence pendant quelque temps à un penchant dominant, qui se réveilla à l'aspect des charmes dont il se trouva tout à coup entouré. Ici , un grand œil bleu, un air timide et décent, attaquent son foible cœur ; là , des regards de feu s'échappent d'un œil noir , et viennent à travers de longs cils, porter le désir et le trouble dans son âme. Roberville s'aperçoit qu'il est seul, et il lui seroit si doux d'aimer et de l'être! «« Ah! disoit-il en soupirant, on fait « très-bien de punir une femme infidèle ; mais <( pourquoi me punir d'une faute qui n'est pas « la mienne? Pourquoi ne puis- je me consoler « dans les bras d'une seconde épouse , des toits « de la première ? Quel dédommagement offre « la société, à un mari dans ma position? Des « femmes à séduire ? Ferai-je subir à d'autres « un affront qui m'a si vivement affecté ? M Trompei'ai-je une jeune personne innocente « et naïve ? Porterai-je le désespoir dans son « cœur et le trouble dans sa famille? Loin de « moi ce fatal projet! Soyons chastes , et souf-^ « frons, puisque nos lois n'ont pas 1« sens com- « mun. »
Tout cela est bien aisé à dire. Parmi les beautés qui pouvoient flatter les sens de M. de Merlicourt , et grossir une bourse déjà trop arrondie-, Pioberville avoit distingué une jeune veuve, qui réunissoit tous les avantages. Vingt
( 1.6 ) ans , taille svelte , élancée , figure enchanteresse , grâces sans apprêt , esprit naturel et sans prétention , caractère doux , réputation intacte , et cent mille livres de rente j telle étoit madame d'Achicourt.
Fille de qualité sans fortune , elle avoit épousé, à dix-sept ans, M. d'Achicourt, qui en avoit soixante-quatre , et avec cela la goutte , un cautère et un asthme. M. d'Achicourt n'étoit pas, comme déjà vous le soupçonnez, un de ces vieillards sensuels, qui achètent à tout prix une ombre de plaisir, et qui se flattent que l'innocence et la beauté ranimeront des sens éteints. Garçon , et toujours sage par l'absence des passions, ce qui, je l'avoue, n'est pas trèsméritoire, ses infirmités étoient l'effet d'une constitution foible et d'un travail souienu / qui lui avoit valu cent mille écus de rente. M. d'Achicourt étoit généralement estimé , parce qu'aucun négociant n'avoit porté plus loin la loyauté et l'intelligence du commerce. Il étoit aimé , parce qu'il se plaisoit à faire du bien.
Il avoit rencontré dans le monde mademoiselle de Verville , que personne ne pensoit à épouser , parce qu'alors la première qualité d'une fille étoit sa dot. Personne aussi ne songeoit à en faire sa maîtresse , parce qu'on ne cherche pas à avilir ce qu'on respecte. M. d'Achicourt résolut de réparer à son égard les torts
( t'7 ) de la fortune. Il n'avoit que des parens éloigne's, qu'il connoissoit à peine, et il crut pouvoir, sans injustice , disposer en faveur d'une infortunée , du tiers de ce qu'il avoit acquis par son travail. Il proposa sa main , que les parens de la demoiselle acceptèrent avec transport. La jeune personne ne pensa point comme eux : il est un âge où les jouissances du cœur sont tout, et où l'or est compté pour peu de chose. Mademoiselle de Verville résista. Ses parens opposèrent à sa répugnance leur extrême médiocrité > la nécessité d'avancer deux frères qu'elle aimoit tendrement, et qui languissoient dans les derniers grades militaires. Ils pressèrent , ils caressèrent une enfant qui ne savoit pas leur résister , et mademoiselle de Verville suivit M. d'Achicourt à l'autel.
On s* égaya sur ce mariage : M. d'Achicourt s'y attendoit. Des plaisanteries indiscrètes frappèrent son oreille , le jour même de ses noces : il dédaigna d'y répondre. A mesure que la nuit s'approchoit , la tristesse, déjà peinte sur la physionomie de sa femme , prenoit un caractère plus prononcé. M. d'Achicourt ne s'en alarma point : il avoit un moyen certain de la dissiper.
Madame d'Achicourt étoit retirée. Conduite , soutenue , encouragée par sa mère , elle n'attendoit que le moment de consommer le plus douloureux sacrifice, M. d'Achicourt se dérobe à la foule importune, et passe dans l'apparie-
aient de sa femme. Madame de Verville voulut s'éloigner : « Restez, lui dit - il , madame. « Connoissez le sort de votre fille ^ et jugezu moi. »
Prenant alors le maintien et le ton solennel qui convenoient à la circonstance, il adressa la parole à sa jeune épouse, a Madame, faire ache- « ter ses bienfaits, c'est vouloir en perdre le « fruit; c'est dispenser l'être qui les reçoit de « la reconnoissance, et même de l'estime dont <( le bienfaiteur le plus modeste se complaît à « recevoir des marques : voilà pour l'homme en u général. Voici des distinctions qui me regar- « dent personnellement. Je serois le plus ri dicule « des vieillards, si je crojois pouvoir vous ins- « pirer de l'amour, et le plus odieux, si j'arra- « chois à la complaisance ce que le cœur seul M doit accorder. Je prétends à votre amitié. Ce « sentiment consolateur m'aidera à supporter le « reste d'une vie douloureuse , et ce sentiment, « je veux le mériter. Je ne vous mettrai pas aux « prises avec votre devoir; je ne vous contrain- « drai pas à une dissimulation continuelle, « pénible et humiliante; enfin, je n'unirai « point la vieillesse et ses infirmités à la tt jeunesse , à la fraîcheur et aux grâces. « Je contracte l'engagement de vous aimer « comme un père , et de vous respecter comme <;< ma fille.
« Celte conduite seroit déplacée à l'égard
( 1^9 ) u d'un jeune personne , qui doit éprouver lé « besoin d'airaer si je ne sentois que je tarderai « peu à vous rétablir dans vos droits. Vous •< aurez accru alors l'estime dont vous jouissez « déjà, de celle que vos procédés pour moi au- « ront inspirée à un public léger, mais toujours « juste. Vous joindrez à tous vos avantages, « ceux d'une fortune indépendante, et vous « ferez le bonheur d'un homme que vous saurez « choisir, parce que vous êtes raisonnable et « prudente. »
M. d'Achicourt se disposoit à passer dans son appartement. Sa jeune femme lui prit les mains , les lui baisa avec transport. Elle vouloit parlerj son époux la prévint. « Point de reraercî- « mens, madame; je ne fais rien que pour moi. « J'ai senti qu'il falloit choisir de votre amitié ou « de votre haine; j'obtiens la première^ et vous « jugerez combien elle m'est précieuse, parles « soins que je prendrai pour la conserver, n
Il sortit , et laissa sa jeune épouse et sa mère étonnées, interdites, admirant un procédé si délicat et si rare. Il ne s'éloigna pas un moment du plan qu'il s'étoit tracé, et il en reçut la récompense. Madame d'Achicourt, pénétrée de reconnoissance,alloitau-devant de ses moindres désirs; elle le combloit d'égards et de complaisances ; elle lui prodiguoit ces soins attentifs , si précieux pour l'homme souffrant. Le monde se trompa sur le caractère de son attachçment.
On le prit pour un sentiment qu'elle étoit loin d'e'prouver , et qui paroissoit aussi extraordinaire qu'inexplicable. On de'cida enfin que la nature avoit formé ce cœur-là exprès pour M. d'Achicourt; on convint généralement qu'il méritoit son bonheur, et on ne s'en occupa point davantage.
Un an s'écoula de cette manière. Les infirmités de M. d'Achicourt augmentèrent au point de lui faire pressentir une fin prochaine. Sa femme ne le quittoil pasj elle s'efForçoit de soulager des maux qu'elle ressentoit autant que lui. Le moment fatal arriva. Il dit à sa femme un dernier adieu ; il la remercia tendrement de ce qu'elle avoit fait pour lui ; il la laissa inconsolable.
Vous aurez une idée de sa situation , vous , jeune fille, qui avez perdu dans votre père un bienfaiteur , un ami vrai , un appui salutaire. Vous l'avez pleuré, comme madame d'Achicourt pleura son époux; comme elle, vous en conserverez un souvenir cher , et comme elle, vous apprendrez qu'il n'est pas de douleur éternelle.
Le temps du deuil étoit écoulé. Madame d'Achicourt venoit de reparoître dans le monde , et le monde , qui oublie tout , attendoit avec impatience le moment de la revoir. Tel est l'effet d'une vertu douce, d'un caractère aimable et égal. Ils ne séduisent pas comme des qualités bfUlantes^ ils ne surprennent pas les cœur« : ils
«*tnsîiment petit à petit ; mais ils finissent par captiver. Les êtres de cette classe ont peu d'amisj mais ils n'en perdent aucun.
Madame d'Achicourt, aimable, belle , riche, ne tarda pas à fixer tous les vœux. Ces hommages ne Péblouirent pas. Elle se retrouvoit au milieu de gens qui l'avoient ne'glige'e pauvre , et dont l'empressement devoit peu la flatter. E41e étoit polie avec eux, et elle se livroit plus facilement à ceux qu'elle voyoit pour la première fois : ils n'avoi^nt pas de torts à lui faire oublier; elle vouloit bien même supposer qu'elle en eût obtenu deux ans plus tôt la justice qu'ils lui rendoient alors. Son amour-propre blessé cherchoit-il un dédommagement, ou est- il d'une belle âme d'accorder des qualite's à ceux qui ne nous ont pas donné encore de raisons de les mésestimer ?
Au nombre de ces derniers , étoit Robervîlïe , dojit l'extérieur prévenoit toujours favorablement ; qui , sans avoir précisément de l'esprit, se faisoit écouter , par l'expression qu'il donnoit aux choses les plus simples , surtout près d'un objet qui l'intéressoit. Raisonnable , judicieux même , lorsqu'il ne s'abandonnoit pas à la manie des projets , sa conversation devoit plaire à une femme décente, dont la gaieté ne s'éxprimoit jamais par des éclats. Roberville , sans s'interroger sur la nature des sentimens que madame d'Achicourt comm«içoit à lui inspirer, sans eu
M. de Roberville. X. i. 6
pressentir les suites^ se laissoit aller au charme qui l'entraîuoit. Sans effort , sans étude , sans même y penser , il prenoit les formes et le ton qui pouvoient plaire à la jeune dame. Assez assidu pour se faire remarquer, trop peu empressé pour inspirer de la défiance , il n'étoit pour madame d'Achicourl qu'un jeune homme sans prétentions , qui la préféroit aux autres femmes , et il est toujours flatteur d'être préférée , quoiqu'on sente qu'on en est digne. D'après ces dispositions , elle devoit distinguer Roberville , et il est difficile à une femme sans expérience de prévoir où la mènera un sentiment^ quelqu'indifférent qu'il lui paroisse.
Roberville , après deux, trois soirées passées auprès de madame d'Achicourt , fut convaincu qu'un galant homme ne pouvoit faire un meilleur choix. Il en parla à Merlicourt avec une chaleur dont il ne démêloitpas encore la source, mais qui n'échappa pas à son prolecteur. Celuici jugea qu'une femme qui plaisoit beaucoup à un homme bien plus jeune que lui, n'étoit pas l'épouse qui lui convenoit. Il pouvoit avoir raison. Mais étoit-il certain qu'une autre ne plairoit pas aussi après le mariage ? Quoi qu'il en soit, il reçut avec indifférence les ouvertures de Roberville, il répondit vaguement qu'il verroit madame d'Achicourt. Il la vit, il la trouva charmante, et il intercepta des regards qui le déterminèrent à porter ses vues ailleurs.
( 123 ) Roberville la voyoit tous les jours. Il lui consacroit tous les momens qu'il pouvoit dérober au travail. Madame d'Achicourt commençoit à compter les heures d'absence. Elle u'a- \oit point d'amour , oh! non, elle n'en avoit pas, elle se le disoit au moins ^ elle cherchoit à se le persuader. En effet , une femme estimable peut-elle aimer un jeune homme fait pour plaire, mais qui ne s'est pas déclaré? D'après la force de ce raisonnement , elle alloit tous les soirs où devoit être Roberville; Roberville arrivoit avant elle où il savoit la trouver, et jamais ils ne se donnoient un rendez-vous. Il y aura demain un cercle brillant chez madame la marquise, disoit l'un à l'issue d'une soirée qui paroissoit toujours trop courte. Je dîne demain chez la comtesse , disoit l'autre. Aprèsdemain je vais aux Français, et aux Français, shez la comtesse , chez la marquise , ils s'approchoient insensiblement j une place se trouvoit toujours ménagée auprès de la jeune dame , sans adresse, sans intention. Roberville la prenoit comme un autre eût pu la prendre , et il ne la qui ttoit plus.
L'innocence disposoit les choses de façon qu'il eût été difficile qu'un autre s''en emparât. Tantôt c'étoit une ottomane dont l'éventail, les gants, le sac à ouvrage garnissoient tout un côté, tantôt ces objets cloient sur une chaise dontles barres souteuoicnt deux pieds mignons,
et tout Gela disparoissoit dès que Roberville s'opprochoit. Au spectacle, le panier garnissoit tout le devant de la loge , et Roberville se plaçoit d'abord derrière. Mais on avoit toujours quelque chose à lui dire. C'étoit des choses très-indiffe'rentes sans doute. Cependant, on parle bas aux Français ; Roberville ne pouvoit entendre du troisième rang ; madame d'Achicourt ëtoit continuellement obligée de tourner la tête. Des hommes , qui savent vivre , ne souffrent pas cela, et se prêtent à tout. Roberville passoit au second rang. Dans l'entr'acte , la jeune darne se levoit ; une chaise se de'couvroit^ et Roberville s'asseyoit, pour ne pas empêcher de voir ceux qui étoient derrière lui. Alors on u'entendoit plus Piron , ni Voltaire. On causoit confidentiellement. On ne se disoit rien de positif, mais on s'entendoit à merveille. Le temps voloit avec rapidité; on étoit étonné de voir tomber le rideau; on se quitloil à regret, et on savoit oîx se retrouver le lendemain.
Ces innocentes finesses-là n'échappent pas long-temps à des yeux observateurs. On ne parloit dans le monde que du mariage du joli couple, c'est ainsi qu'on les nommoil. L'ei>gagement qu'avoit contracté Roberville n'étoit connu qu'à l'Estrapade , quartier dont n'approchent jamais les gens d'un certain ton. Il n'avoit pas cru devoir en parler dans la société brillante où il étoit jeté , afin de n'avoir pas à
( io:5 ) répondreà des questions toujours embarrassantes après ce qui lui ëtoit arrive. Mais sa sitiialioii , qu'il ne pouvoit oublier^ le rendoit timide, circonspect avec madame d'Achicourt. 11 cherchoit à s'étourdir sur le sentiment qui i'attachoit à ellej il eût voulu pouvoir se le dissimuler.
Il avoit formé le projet de respecter la sagesse et un lien que son épouse avoit méconnu. Il sentoit ce qu'il de voit de ménagement à une femme telle que madame d'Achicourt. Il se reprochoit de lui faire partager un sentiment qui feroit un jour le tourment de son cœur. Il s'accusoit de l'avoir fait naître, tandis qu'avec un mot il auroit pu le prévenir. Il sentoit la nécessité de faire à son amie un aveu, trop tardif sans doulc, mais qui seul pouvoit lui rendre son repos. Il sortoit avec la volonté de lui déclarer son mariage et d'obtenir son pardon. Il revojoit la femme charmante, et près d'elle il n'a voit de force que pour aimer.
Madame d'Achicourt se livroit avec sécurité au penchant le plus doux. Elle ne comploitsou existence que du moment où elle avoit vu Roberville. Plus elle le voyoit, plus elle le trouvoit estimable. Elle lui savoit gré cLe sa retenue auprè^d'elle. Elle l'attribuoil à sa modestie, qualité sirare alors, etque possèdent si éminemment les jeunes gens d'aujourd'hui, elle l'atlribuoit à la différence de leurs fortunes, et elle en concluoit en faveur d<çla délicatesse de son amant.
( 1^6) Elle l'allilbuoit... à quoi ne l'atlribuoit-elle pas ?
Cependant , elle avoit à remplir les derniers Yœux de son e'poux. Qui etoit plus digne que Roberville de lui succéder? S'il continue à garder le silence, il faudra donc l'encourager en lui laissant pressentir qu'il est aime et qu'il peut prétendre à tout. Pauvre enfant! elle les eût oubliés ces derniers vœux de son époux , s'ils n'eussent rendu en quelque sorte respectable la passion qui la dominoit.
Maîtresse d'elle-même, mais trop jeune encore pour tenir une maison , elle vivoit avec sa mère. Eli e n'avoit osé proposer à Roberville de le recevoir et il frémissoit à la seule idée de solliciter une faveur qui feroit naître des occasions dangereuses, qu'il Touloitde bonne foi éviter. Il eu et oit au point de ne pouvoir plus vivre sans madame d'Achicourt, et il étoit incapable de penser à la séduire. Son amour croissoit à chaque instant, et sa position, toujours plus vivement sentie, le rendoit le plus misérable des hommes.
Oh! combien il se repentoit d'avoir méprisa les conseils'de son ami ! u Si j'avois cru de l'Ose- « raie, je serois libre encore, et jedéposeroismon « cceur,monêtre,mavieauxpiedsd'Adè]e; jclui « devrois mon bonheur, et je suis en proie aux (( plus cruels tourmens... Allons voir del'Osec« raie. ,. Que me dira-t il que je ne sache déjà.^
( icvn )
. Il me reprochera d'avoir caché mon étal à madame d'Achicourt ; il m'ordonnera de fuir: ( Hé! le puis-je, grand Dieu!... Il le faut, il le •c faut cependant. Qu'elle m'oublie^ qu'elle a me méprise , qu'elle me croie ingrat, barbare ; •» je me soumets à tout, pourvu qu'elle rccou- '; vre son repos. »
Il rentre chez lui, il fait une malle, il court à la campagne. Il va déposer dans le sein de Félicité sa douleur et ses combats. Félicité est jeune : elle doit être compatissante; elle partagera sa peine; il l'adoucira en parlant sans cesse d'Adèle. Il arrive. Madame Perceval le reçoit mal , parce qu'elle aime Rose , et que l'amour maternel est aveugle. M. Perceval ne lui marque que de la froideur, parce qu'il règle ses mouvemens sur ceux de sa femme. Félicité PaccueiUe commeunfreremalheurcux.il lui parle, el le écoute j elle s'attendrit, sesyeux se remplissent de larmes. Ah! s'écrie-t-il, je trouve enfin un cœur qui répond au mien.
Madame Perceval ne conçoit rien à ces longs tête-h-tête. Elle attribue à Roberville la perte de sa fille aînée : quels sont ses desseins sur la cadette? Pourquoi a-t-elle l'air abattu, les yeux rouges ? Madame Perceval interroge Félicité. Le secret de Roberville n'est pas le sien; elle s'obstine à le taire. Sa mère soupçonne tout , elle croit tout, elle ferme sa maison à son gendre. Il revient à Paris.
Il trouve un billet de madame d'Achicouri. Depuis deux jours elle ne l'a pas vu. Elle a envoyé chez lui. Elle sait qu'il est à la campagne. A la campagne sans avoir pris congé d'elle ! Kst-ce ainsi qu'on se conduit avec une amie? Elle donne à dîner le lendemain. Elle ne pardonnera qu'à condition que Roberville se réa^ nira à d'aimables convives, et qu'il contribuera àdissiper le vide insupportable qu'elle éprouve.
Qu'il contribuera ! infortunée! c'est lui seul que tu désires j que tu veux, que tu appelles. Le dîner n'est qu'un prétexte , un hommage aux bienséances. Ton cœur est ouvert à ton amant; tu lui ouvres ta maison : quel asile te reste- t-il ?
« C'en est fait ! s'écrie Roberville; mes fori' ces sont épuisées , ma raison éteinte. Le sort «t en est jeté. »
11 répond qu'il arrive excédé , qu'il n'est pas présentable en ce moment, mais qu'il ira dîner le lendemain à l'hôtel ; voilà le fond de sa lettre. Mais il a écrit quatre pages. Des expressions brûlantes sont coupées par des phrases inintelligibles. Le désordre de ses idées passe dans le cœur de madame d'Achicourt. Elle a pitié de son amant; elle décide de le rendre a lui-même en se déclarant la première. Elle ne forme plus qu'un vœu, elle n'a qu'une volonté : c'est de couronner l'amour de Roberville et de partager sa félicité.
Il se présente chez madame d'Achicourt II
est pâle, défait. Le secret qu'il lui cache Cst un poids insupportable qui oppresse, qui froisse son cœur. Madame d'Achicourt alarmée clierche à cacher l'inquiétude qui la tourmente. Ses efforts mêmes la trahissent : l'amour vertueux est toujours maladroit. Ses convives lisent dans ses yeux ; mais l'état de Robervilie leur paroît inexplicable. Il est accablé , lorsque tout semble concourir à son bonheur.
Le dîxier fut triste. Madame d^Achicourt en attendoit la fin avec la plus vive impatience. Elle brûloit d'être seule avec son amant. Elle vouloit descendre dans ce cœur navré , y chercher sa peine , le consoler , le rendre a la vie, en l'ouvrant à l'espoir.
On se lève enfin. Robervilie est isolé, errant au milieu de vingt personnes. Tout entier a ses idées, et par conséquent à son malheur, il ne voit pas même celle pour qui il donneroit sa vie. Elle est auprès de lui. Ils sont seuls dans l'embrasure d'une croisée. Elle veut parler ; la pudeur la retient. Sa main rencontre celle de Robervilie et la presse doucement. Robervilie se tourne vers elle. Les plus beaux yeux du monde expriment l'amour et la pitié. 11 sort d'un rêve douloureux} il ne voit plus que son Adèle j à l'aspect de tant de charmes , il oublie sa probité. En vain elle lui ordonne de parler; les mois expirent sur ses lèvres. Renoncer à la voir, à en être aimé^
tût ttt' un eflort sublime de vertu; mais dans la route épineuse qu'elle nous trace , débutef-on par le plus pénible des sacrifices? Ce n'est que par degrés qu'on s'élève au-dessus de soimême, et qui n'a pas l'habitude de combattre, doit être constamment vaincu. Roberville le fut , il garda le silence.
« Qu'avez-vous , mon ami? Votre état m'in- « quiète , vous le voyez , et vous me cachez « ce qui vous afflige. — Si je parle , vous me « haïrez. — Croyez-vous que je le puisse? <{ — Vous le devez. — Je ne vous entends « pas. — Adèle ? — Mou ami ? — Je suis <f bien malheureux. — Ne puis-je rien pour « vous? — Vous pouvez tout !.. Vous ne pouii vez rien. — Vous ne m'aimez donc pas? tt — Adèle, je vous adore. — Vous venez « de décider votre sort et le mien. Croycz- « vous que je sois insensible ? Que dis-je, u'a- « vez-vous pas vu combien vous m'êtes clier ? « — N'achevez pas. — Il ne me reste rien à « dire. — Adèle, je suis au désespoir. — Du H désespoir , quand on aime , quand on est « aimé ! — Je ne peux prétendre à votre M main, — Votre fortune est bornée, je le sais; t( mais je suis riche , et quel plus noble ema ploi ferai-je de mon bien , que de le parte tager avec l'homme que je préfère? Je suis t de qualité; mais vous avez un emploi hon- *. nête , des vertus et l'estime de M. de l'O-
( i3i ) K seraie. Ces litres valent les miens; mon mari « n'en avoit pas d'autres. D'ailleurs, mon ami , û doit-on craindre le monde , quand on n'a V rien à se reprocher ? Est-ce du sein de la « félicité qu'on entend ses vains murmures , « qu'on daigne s'y arrêter? Vous aimez Adèle^ « vous venez de le lui dire, Adèle est à vous.
« Je ne sais, s'écrie la marquise , quand il « plaira à M. de Roberville de nous rendre « madame d'Achicourt. Cette journée est la « plus maussade que j'aie passée de ma vie. « Pas une saillie , pas un trait piquant. Les « uns se parlent dans le coin d'une croisée ; « les autres les regardent sans dire un mot. « Je n'y tiens plus, je vous le déclare. La gaieté « est mon élément : il faut que j'y rentre. « Réveillez - vous , messieurs , faites avancer « nos voitures , et partons tous pour mon châ- « teau. La liberté qui règne à la campagne^ « vaut bien l'auguste gravité de ce salon ; les « petits jeux sont préférables a des sentences, « et les espiègleries à des réflexions. Allons, « mon beau monsieur , ajouta-t-elle en pre- « nant la main de Roberville , conduisez-moi « à mon carrosse. Si nos amusemtns vous paît roissent au-dessous de vous, vous philoso- « pherez avec qui bon vous semblera dans « mes bosquets solitaires. »
Roberville se laisse conduire : c'est un bomme hors de lui^ incapable d'avoir tme vo-
lonté. Il est dans le carrosse de la marquise; elle lui parle, il n'entend pas. Un jeune colonel répond pour lui. La conversation s'engage; on s'agace, on s'ëgaie, on rit ^ on laisse le philosophe mélancolique à ses pensées. Elles étoient sans liaison , sans suite ; sa tête étoit l'image du chaos.
Madame d'Achicourt avoit été piquée qu'on Peut interrompue au moment où Roberville étoit dans la nécessité absolue de s'expliquer. L'aveu de ses sentimens ne s'étoit échappé qu'avec un effort pénible; c'étoit une victoire de l'amour sur la pudeur. Faudra-t-il qu'elle revienne au point d'où elle est partie ? Est-il concevable que Ptoberville ne soit pas tombé à ses pieds, ivre d'amour et de reconnoissance? Comment s'est-il laissé enlever par une femme qui lui est indifférente ? Cette conduite est inexplicable. Cependant il aime. Ses moindres actio.iS , son silence même , 'peignent un sentiment profond, insurmontable. Il est réservé, timide. 11 a craint de se laisser aller à l'impulsion de son cœur , d^ me donner en spectacle à des gens toujours disposés à trouver aux choses les plus sérieuses un côlc ridicule. Il y a des bosquets à Sceaux. Je m'y égarerai avec lui. L'occasion, la solitude, un regard, décideront notre commun bonheur.
C'est ainsi que madame d'Acliicourt passoit d'une idée à une autre, rejetant celle qui blés-
( r33 ) soit son amour, adopUiut celle qui le flaltoit. St*compagnons de voyage avoient le caractère , la légèreté d'esprit de ceux qui voyageoient avec Roberville. Comme eux, ils parlèrent du vaudeville du jourj ils ajoutèrent un article à la chronique scandaleuse, et ils abandonnèrent la femme charmante à ses reflexions.
On arrive. Chacun s'occupe d'abord de ses arrangemens particuliers , et ces dispositions preruîent le reste de la soirée. Roberville , rendu à lui-^même , s'enfonce dans les bois. Il y cherche le calme qu'on n'y trouve jamais , qu<înd le cœur est agité. Il va, il vient, il s'efforce de se recueillir, de se retrouver. Les derniers mots de madame d^Achicourtse présentent à sa mémoire trop fidèle, et ajoutent au trouble de ses sens. D'un côté est le bonheur le phis parfait auquel un mortel puisse atteindre j de l'autre est la barrière insurmontable qu'il a élevée entre Adèle et lui. L'amour d'Aidèle, cet amour si naïvement, si franchement exprimé ^ est un malheur de plus. Son imagination frappée lui offre un objet fantastique j c^est sa maîtresse, connoissantenfînl'obslaclequilessépare,, révoltée de sa dissimulation et de sa bassesse , l'accusant de perfidie,, lui reprochant l'abus de sa confiance, lui redemandant le repos de sou cœur, le retour de ces jours sereins qui s'écouloient au sein de l'innocence et de la paix, et qu'il ne peut plus lui rendre. Il entend ses
plaintes , il voit ses pleurs. Ce tableau déchirant le jette dans un accès de désespoir. Il erre çà et Ihj une pièce d'eau l'arrête; il la considère, il rit du rire d'un insensé. Bientôt la fureur s'empare de lui; ses nerfs sont tendus, ses muscles
en contraction •• Terminons à la fois et
« mes combats et mon supplice »> Il s'est
précipité.
Adèle, simple comme la nature, belle comme elle, s'occupoit peu des recherches de Fart et des commodités inventées par le luxe. Elle avoit laissé à ses femmes le soin de son appartement et de sa toilette; elle cherchoit son amant. Déjà elle l'avoit distingué à travers le feuillage, elle l'avoit perdu sous l'épaisseur du bois; elle le retrouvoit pour le perdre encore. Elle avançoit lentement. Son pied agile étoit retenu par la décence, qu'elle n'invoquoit jamais, et qui l'accompagnoit toujours.
Un bruit sourd frappe son oreille; elle ne sait à quoi l'attribuer. Ce bruit se prolonge ; elle croit reconnoître un effet del'eau fortement agitée; elle s'alarme... Si c'étoit lui ! ... Cette seule pensée impose silence à toute espèce de considéralion. Elle s'élance, elle court , elle jette un cri, elle se précipite après son amant.
Le bassin a peu de profondeur. Le malheureux n'a pu y trouver la mort qu'il cherchoit , et qui eût prévenu de nouvelles infortunes. Il se sent relever, soutenir par une main qui s'essaie à le
( t3) ) rendre à la vîe. Ses yeux se rouvrent : c'est son amante, pâle, tremblante, qui a veillé sur ses jours, qui succombe elle - même à la violence des sensations qui l'ont agitée. Il ne veut plus mourir. Il prend Adèle dans ses bras , il l'enlève, il la dérobe à l'ardeur du soleil , il la porte sous un ombrage touffu, il l'y dépose avec respect. Il appelle; personne ne lui répond. Il s'éloigne, il va chercher des secours... L'abandonnera- t-il mourante? Il revient; il se penche sur elle, il lui prodigue les noms les plus doux , il la presse dans ses bras. Il voit , il touche des formes célestes, qu'il n'a pu jusqu'alors que soupçonner. Il brûle, il s'égare, il ne se connoît plus... Il ose tout.
Adèle ouvre péniblement les yeux; elle les porte sur son amant , elle sourit à celui
qui la déshonore Bientôt elle sent son
outrage , elle s'indigne ; mais elle est sans force. « Malheureux , dit - elle d'une voix « languissante, tu ravis ce que l'hymen alloit « t'accorder. »
La foudre n'est pas plus prompte que l'effet de ces mots sur Roberville. Désespéré de n'avoir pu jouir, c'est maintenant la jouissance même qui le désespère. Il s'éloigne à grands pas, au moment même où Adèle a tant de besoin d'être rassurée, où son cœur flétri est avide de consolation. II la laisse seule avec sa conscience, en proie aux plus déchirantes réflexions. Une porte s'offie à
( ^2G ) ïui; c'est celle du parc. Il sort, il eststir la route de Paris; il marche, poursuivi par le souvenir de son crime, par l'image de sa déplorable victimej il croit ne pouvoir mettre un intervalle assez grand entre elle et lui.
Il est dans la ville , il en parcourt au hasard différentes rues j il ne peut échapper à lui-même. Il arrive machinalement devant la maison de M. de l'Oseraie. Il s'arrête. « Ici, dit-il, repose en paix « l'homme qui n'a rien à se reprocher. L'in- « fluence du vice lui fut toujours étrangère. C'es4: « donc à moi qu'il étoit réservé de la lui faire « connoître ! Je cède au besoin de m'approcher « d'un être vertueux; près de lui je me croirai « meilleur. Qu'il soit à la fois mon juge et mon « consolateur. »
Il frappe. Le suisse y effrayé de son désordre, refuse de l'introduire. Il viole le domicile de son ami; il pénètre malgré les valets ; il trouve de l'Oseraie éveillé par le tumulte , inquiet sur la cause qui le produit. Il tombe à genoux devant lui; il prend ses mains, il les mouille de ses larmes. Il veut parler ; les sanglots coupent sa voix. Il cache sa tcte dans le sein de son ami stupéfait. Il lui semble que le sein du juste est un asile contre les remords. Il y respire plus librement.
Ses larmes l'ont soulagé. Il répond aux questions que lui adresse de l'Oseraie. Il commence son triste récit , cent fois interrompu par des «xclamalions de honte et de douleur.
« Vous avez commis un crime,, lui Jit de « l'Oseraie , un crime irre'parable. Vous avez « voulu fuir, vous le deviez, vous le pouviez; « on peut toujours ce qu'on veut fortemeut. « .Vous avez voulu mourir; c'est la ressource « d'un lâche. L'homme courageux n'a-t-il donc « que la mort à opposer à ses passions? Noyez- «i vous maintenant dans des larmes inutiles, Qu^ *t servix'ont à madame d'Achicourt ces larmes et « votre repentir ? Si votre faute n'a pas ces suites « fatales qui éclairent la société, lui rendrez- « vous sa propre estime et le calme du cœur? « Eloignez-vous de moi. J'ai pardonné des foi- « blesses; je ne vivrai pas avec un homme vi- « cieux. Eloignez-vous , vous dis-je , cessez ces a étreintes; laissez mes mains; les vôtres sori.t « souillées. Allez pleurer seul. Vous êtes iu- « digne de m'approcher. »
Il appelle ses gens. Il ordonne qu'on mette ses chevaux , qu'on porte Roberville dans sa voilure, qu'onle conduise chez lui. On détache l'infortuné de ce sein , où il trouvoit un reste de vie et de consolation. Ses forces l'abandonnent. Il tombe privé de sentiment.
Ce spectacle touche, émeut de l'Oseraie; mais il ne transige jamais avec sa conscience. « Qu'on « lui couvre un lit à l'extrémité de ma maison. H Qu'on veille à ses besoins, mais qu'on lui in- « terdise l'entrée de mon appartement. Qu'on u aille jusqu'à 1a violence, s'il ose s'en permet- « tre aucuue. »
ïl«n etoit incapable. Son sang, enflammé par î amour, par des combats multipliés, par le sentiment de sa faute , porta au cerveau le délire du cœur. Une fievredevorantelesaisit.il appeloit Adèle, il lui demandoit pardon, il vouloit mourir à ses pieds. Les efForts continuels de deux hommes robustes pouvoient à peine le retenir sur son lit.
Madame d'Achicourt étoit revenue àelle. Son œil languissantcherchoit, appeloit celui qui l'avoit outragée, et qu'elle ne pouvoi t haïr. Madame d'Achicourt n'avoit aucune expérience 5 mais il lui sembloit qu'on ne s'éloigne pas de celle qu'on aime, et qu'on vient d'offenser. Elle se lève, elle fait quelques pas, elle s'inquiète, elle s'alarme, et pourtant elle est loin de prévoir son malheur.
Elle reprend le chemin du château ; elle tourne la tête à chaque pas ; à chaque pas elle 9e flatte de rencontrer celui qu'elle ne reverra plus.
Elle rentre chez elle. Elle interroge ses femmes ; ses femmes ne savent rien. Après s'être mise en état de paroître, elle descend au salon. Elle le parcourt d'un coup d'oeil rapide} la joie y règne; Robervil le n'y est pas. Elle sort, elle s'enfonce de nouveau dans les bosquets. Elle en visite les rcduilsles plus solitaires. Elle voudroil, elle n'ose appeler celui auquel elle se croit irrévocablement liée : si quelqu'autre que lui l'entendoill Le nœud qui les unit est tout pour elle,
vins (îoule; mais qu'est-il pour un monde lou- ,oiiis malin ^ toujours médisant? Elle remonte \a château. Elle s^arrête devant la porte de
Pioberville. Elle va frapper Sa main trem-
•lante retombe. Timide, irrésolue, elle balance entre la décence et l'amour. Ira-t-elle au-devant de celui qui devroit lui faire oublier son audace par les erapressemens les plus vifs , les plus délicats, les plus soutenus ? Si cependant sa
chute dans la pièce d'eau a eu des suites , si sa santé est altérée , Tabandonnera-t-elle à des soins étrangers ? Elle se livre h cette idée vraisemblable , consolante. Elle se trouve le courage d'une âme innocente, mais forte, qui se met au-dessus de tout... Elle frappe: un laquais lui répond que Roberville n'a point paru.
Il faut renoncer à une dernière lueur d'espérance. Roberville est parti , il l'abandonne , il ]a fuit, et dans quel moment, grand Dieu ! Elle l'entre chez elle éplorée , anéantie.
La cloche appelle à la salle à manger les joyeux habitans du château. Madame d'Achicourt fait dire qu'elle ne descendra pas. Oq décide qu'elle et Roberville sont fous ; qu'il faut se hâter de les marier pour les débarrasser l'un de l'autre. On se met à table, et on ne pense plus qu'au plaisir.
A mesure que les heures s'écoulent , l'état de madame d'Achicourt devient plus douloureux. Elle se reproche amèrement une faute qui n'est
pas la sienne. Elle en prévoit les consoijucncesj elle frémit. Elle est en proie au désespoir; elle ne trouve pas une larme.
« Puisque M. de l'Oseraie l'airae, il doit avoir « des qualités, s'écrie-t-elle en sortant d'un « long accablement. Allons trouver l'homme « respectable. Confions à l'honneur le secret de « l'amour trahi. Que de l'Oseraie soit mon « appuij mon consolateur, mon guide... Je suis « incapable d'agir, et même de penser. »
Elle sonne, ses femmes paroissent. Elles sont effrayées de l'altération de ses traits, du désordre de ses idées. Elles veulent éveiller la marquise. « Non, dit madame d'Achicourt^ il t( me faut un amij on n'aime ici que la dissipa- « tion. Ma voiture à l'instant même. — Hé, où « irez - vous , madame , dans l'état où vous «f voilà? — Chez M. de l'Oseraie. »
Les femmes obéissent. Vertus , considération méritée , noble emploi du crédit , le nom de l'Oseraie rappeloit tout ce qu'il y a de bon , d'honorable. Chercher un tel homme dans quelque circonstance que ce soit , c'est user de sa raison : celle de madame Ji'est donc pas aliénée.
On part sans bruit à l'aube du jour. Madame d'Achicourt est chéiie de ses gens : ses femmes partagent des peines qu'elles ne soupçonnent pas, et gardent un silence respectueux. Son cocher seconde son impatience.
On arrive. On annonce l'infortunée. M. de
rOscraie va la prendre au pied de son escalier; il lui présente la main. ■• Dispensez-vous de « parier, lui dit-il, madame, je sais tout, h Il sait tout , pensoit-elle , et il ne me méprise point! Je ne suis donc pas coupable. Je suis au moins bien malheureuse.
Il la conduit à l'appartement de sa femme. « Voilà , lui dit-il , celle pour qui je n'eus « jamais de secret, parce qu'elle et moi ne « sommes qu'un. Dans la position où vous « êtes , c'est une femme aimante qu'il vous « faut : un homme oblige, il ne sait pas con- « soler. i> Il tire sa femme à l'écart ; il lui adresse quelques mots , il sort.
Madame d'Achicourt se trouve plus foible de son absence. Résolue à lui tout dire , à tout entendre , il falloit qu'elle se préparât à une scène nouvelle qu'elle ri'avoit pas prévue. Madame de l'Oseraie vit son embarras. Elle s'approcha d'elle ; elle lui prodigua ces caresses et ces marques de déférence qui annoncent l'amitié et l'estime, et qui font renaître le courage , si elles ne rendent pas le bonheur. C'est dans les bras de cette femme compatissante que madame d'Achicourt retrouva un peu de calme et des pleurs.
« On meurt quelquefois d'une douleur lente, « avoit dit de l'Oseraie à son épouse, et jamais « d'un coup violent. Si l'incertitude est le plus « cruei des maux, c'est peut-être par sa du-
« rée. Ne la flattez pas d'un vain espoir, épav- « gnez - lui une nouvelle secousse ; qu'elle « sache qu'il n'y a rien à espe'rer. L'accès « doublera de violence , mais il n'y aura que « celui-là. »
Elles étoient assises sur un même sofa. Madame d'Achicourt avoit la tête penchée sur l'épaule de madame de l'Oseraie, et ses larmes couloieut dans son sein. Levoit-elle ses yeux sur ceux de l'amie que venoit de lui donner le malheur , elle y trouvoit l'intérêt le plus tendre , la compassion la plus douce , et cela ne lui sufïisoit pas. « Votre mari connoît ma « déplorable aventure, madame j comment la « connoît-il ? A-t-il des nouvelles récentes de « de celui... » Elle ne peut en dire davantage.
Madame de l'Oseraie réfléchissoit à la manière de traiter , d'adoucir un aveu aussi délicat. Cette question, qui amenoit naturellement un éclaircissement aussi pénible qu'indispensable, la mit plus à son aise. Elle parla avec le ménagement dû à l'infortune, avec les égards qui rétablissent le foible dans sa propre estime , avec cette effusion , ce sentiment , ces tours heureux , qui ôtent aux expressions ce qu'elles ont d'amer. Madame d'Achicourt apprit que son amant étoit marié.
Ainsi que l'avoit prévu de l'Oseraie , l'accès fut terrible. Toutes les sensations viol entes se réupirent à la fois dans le cœur de l'infortunée, et
( 43 ) Je déchirèrent. Le sentiment de son déshonneur, la crainte d'une maternité infamante, la privation absolue d'espoir, la nécessité de mépriser, de haïr l'homme qu'elle adoroit, c'est plus que ne peut supporter une femme vertueuse et sensible. Egarée, délirante, celle-ci s'accusoit, elle accusoit son séducteur, elle accusoit le ciel qui n'avoit pas secouru l'innocence. Elle maudissoit le jour où elle éloit née; elle maudissoit une vertu stérile qui n'avoit pu la garantir; elle maudissoit un sexe qui se fait un travail, un honneur de perdre celles qui n'ont à opposer 3 aux pièges de la perfidie, que de la franchise et de l'amour. Ses belles mains meurtrissoient ce sein, innocent comme elle. Madame de l'Oseraie, tremblante, troublée, ne savoit quel parti prendre : madame d'Achicourt étoit sourde aux|raisonnemens, insensible aux caresses, inaccessible à la persuasion. A chaque minute le désespoir augmentoit d'un côté, et l'embarras de l'autre. Madame de l'Oseraie fit appeler son mari.
ce Madame , dit celui-ci à la déplorable vic- « time, pourquoi cet égarement , pourquoi ces <( violences ? Madame d'Achicourt^ l'exemple, ic l'honneur de son sexe , ne sait-elle pas souf- « frir ? — L'honneur de mon sexe! J'en suis K devenue la honte. — Détrompez- vous madame. « Un foible enfant qu'on égorge, tombe et n'est « pas déshonoré. Osez vous élever au-dessus
« â'une catastrophe que vous n'avez pu pre'voir « ni prévenir. Osez-vous juger , comme vous « jugeront les honnêtes gens, au rang desquels « je ne balance pas à me compter. Je vois en « vous une femme infortunée, que je dois plainte dre, sans cesser de la respecter. Ceux qui ne « penseront pas ainsi, sont indignes de vous , et « qu'importe leur opinion ? Que dis-je ? pour- <f quoi vous jugeroient-ils? Pourquoi con- « noîtroient - ils un événement qu'il dépend « de vous d'ensevelir dans l'oubli? Votre vertu « personnelle, les mœurs publiques vous dé- « fendent ces éclats imprudens, qui, en éclai- « rant le monde, aggraveront votre infortune. « Un intérêt, plus puissant encore, vous or- « donne de vous modérer et de vivre. Etes- vous « certaine que vos jours soient à vous seule ? « La nature n'a-t-elle pas des droits plus sacrés « que ceux de l'amour et de l'oi'gueil blessés ? «< Si un être, innocent du crime de son père, « existoit en ce moment; si des ti-ansports , que « votre raison peut réprimer,luiôtoient la vie! « c'est alors, madame, que, sans asile contre « votre conscience , il faudroit gémir et invo- « quer la mort. »
De rOseraie avoil un ton , une chaleur de dôbit qui ajoùtoient à l'ascendant que lui donnoient ses't^ualités. Madame d'Achicourt frappée de sa premilrc phrase , forcée ensuite d écouler, vaincue par h dernier raisonnement de
( 49) 'homme estimable, se précipite dans ses hrasj la confusion succéda au délire ; elle tomba à genoux , et élevant vers le ciel ses mains et un front pur : » Vous l'ordonnez , mon Dieu ! je « supporterai mon infamie; je l'oublierai s'il est « possible. Je vivrai, sans aimer la vie; je vivrai « pour remplir les devoirs que le malheur m'a u imposés. »
M. de rOseraie saisit ce moment de résignation. Il enleva l'infortunée. Sa femme et lui la conduisirent à la campagne , non dans un de ces châteaux où les plaisirs bruyans semblent insulter à la douleur , mais dans une maison simple et riante, où l'on est toujours près de la nature. C'est-là que l'active amitié, que les soins compatissans s'efForçoient de cicatriser une blessure douloureuse et profonde. G'est-là que madame d' A chicourt, respectée et chérie , étoit sans cesse distraite de sa peine. Vouloit-elle descendre dans son cœur, un ami l'arrachoit à elle-même, et la raraenoit aux sentimens doux et consolateurs. Son lit étoit dressé dans la chambre de madame de rOseraie. Leurs paupières se fermoient au milieu d'un entretien, dont l'aimable sensibilité faisoit seule les frais. Un songe pénible agitoit-il l'infortunée , madame de l'Oseraie , toujours attentiv-e, tiroit son amie d'un sommeil fatigant , lui parloit , dissipoit des idées sinistres, et la rendoit au calme et au repos.
De l'Oseraie avoit rendu à madame d'Achi- M. <Je Koberville. T. i. 7
{ i5o ) court unautreservicenon moins essentiel. Il avoit dérobé à sa mère la connoissance du triste événement, et le spectacle de la douleur d'une fille qu'elle iJolâtroit. 11 avoit écrit à madame de Verville qu'on avoit lié chez lui une partie de campagne : que madame d'Achicourt n'avoit pu se donner exclusivement à la marquise, qu'elle avoit cédé à ses instances, et qu'il la lui rendroit dans un mois. Madame de Vervilleavoit repondu avec franchise, qu'elle étoit charmée que sa fille apprît à choisir ses amis, et qu'elle étoit Haltéc que M. de l'Oseraie voulût bien être le sien.
On avoit ri chez la marquise du départ brusque et original de Roberville ; on s'occupa davantage de l'absence de madame d'Achicourt. La disparition d'une femme charmante est un événement à la campagne. Monsieur le comte, monsieur le chevalier jurèrent qu'ils ramèneroient la fugitive. Ils piotestèrent , en riant, qu'elle ne résisteroit pas aux séductions de leur esprit et de leur figure : et ce qu'ils disoient en riant, sérieusement ils le pensoient.
Leur visite étourdit un peu madame de Verville. Ellesentoit que sa fille devoit êtreaccusée au moins de bizai-rerie. Il faîloit répondre, et mentir ne reraédioit à rien. Elle jugea que ne pouvant justifier sa filledel'oubli(]es convenances, elle devoit lui faire honneur du motif qui TaYcit détçrminée. Elle avoua que, fatiguée
( i5i ) du tumulte^ elle e'toit allée reposer sa tète et nourrir son esprit chez M. de POseraie.
Il est inconcevable , disoit le chevalier , qu'on soit aussi impoliment raisonnable à vingt ans. Partira trois heures du matin, reprenoit le comte , sans avoir pris congé de personne ! Fuir l€s jeux et les plaisirs, pour aller philosopher entre deux tristes époux ! Je ne lui pardonnerai jamais, s'écria la marquise. Elle se plaignit partout d'un procédé inouï , indécent. Le monde blâma le procédé , mais il jugea que la société de madame de l'Oseraie convenoit mieux à une très-jeune femme , que celle de la marquise.
Un raoisétoit écoulé. Certaine crainte n'existoil plus, et elle avoit eu cela d'utile que madame d'Achicourt étoit parvenue à se vaincre, et qu'il ne restoit de ses premiers transports, qu'une mélancolie qui la rendoit plus intéressante, et qui n'avoit rien de dangereux. On ne craiguoit plus de la laisser à elle-même. De l'Oseraie partoit tous les matins; il alloit à Paris suivre ses affaires, il revenoit le soir. Les dames travailloient , jouoient, causoient. Quel- Tjuefois madame d'Achicourt se retiroit dans un petit bois.
Elle se laissoit aller à une profonde rêverie. Un livre instructif ou agréable s'échappoit de ses mains, une larme tomboit de sa paupière; mais ces larmes n'étoient plus brûlante?. Elle se levoit pour échapper à son cœur : son cœur kl suivoit partout.
Elle senlit enfin qu'il e'toit temps de cesser ïl'êti'e à charge à ses amis. Elle se proposoit de rentrer chez sa mère, d'éviter le monde , et de ■vivre avec un très-petit nombre de personnes choisies. Elle fit goûter ce projet à madame de J'Oseraie. Elle alloit l'exécuter, lorsqu'un incident imprévu changea sa manière de voir et de sentir.
De l'Oseraie étoit à Paris; sa femme étoit occiipce dans l'intérieur de la maison; madame d' Achicourt effeuilloit machinalement quelques roses en prenant le frais dans la cour. Le piéton de la poste aux lettres entre et remet à la jeune dame celles qui étoient pour la maison. Elle regarde les adresses.... L'écriture de
l'une d'elles la frappe Vous vous rappelez
qu'elle avoit reçu quelques billets de celui
Le paquet est volumîneuxj il est à son adresse. Cette lettre fait palpiter un cœur trop tendre ; un sentiment à demi-vaincu se réveille avec violence. Il est combattu par le ressentiment, par le mépris; mais il existe tout entier; il est dangereux, elle le sent; et il ne dépend pas d'elle de l'éteindre.
Troublée, éperdue, elle court vers son amie. « La lirai- je? lui dit-elle. — Non , répond « avec fermeté madame de l'Oseraie. — Mais « s'il étoit moins coupable que les apparences V l'annoncent? — Le crime est avéré. — Que « ferons-nous de cette lettre? — Brûlez-la. — « Il croiia que je l'ai lue ; où est alors l'incon-
( i53 ) u renient de la lire ? — Renvoyez-la-lui. — ■ a Et où est-il, bon dieu! — J'ai son adresse. (1 Donnez -moi cette lettre. Adèle, vous avez « brisé le cachet ! — C'est par inadvertance. )» C'est aussi sans y penser qu'elle ouvroit insensiblement le paquet, en écoutant son amie, en lui répondant. Est-il possible de ne pas lire une lettre ouverte, quand on le désire vivement, et qu'on n'a pour témoin que l'indulgente amitié ? « Un instant va détruire l'effet «t de tous nos soins, disoit madame de l'Ose- « raie. C'est la dernière fois que je m'occupe- » rai de lui , répondoit l'infortunée. »
Il écrivoit qu'il revenoit des portes du tombeau,où l'avoit conduit le sentiment de son crime. Il parloit de son amour naissant, de la résistance qu'il lui avoil opposée, de la résolution d'avouer ses engagemens , de l'impuissance ou il étoit de le faire, dès qu'il vojoit l'objet aimé. Il rappeloit son respect, le silence qu'il avoit gardé après les ouvertures les plus séduisantes. Il nommpit son attentat une erreur des sens. Souvent il s'accusoit , mais il prouvoit qu'il n'avoit eu d'autre intention que d'adorer eu secret celle dont il n'avoit pu s'éloigner. Il étoit indigne d'elle , il le sentoit j mais il espéroit au moins qu'elle ne le mépriseroit pas, et qu'il pourroit se justifier plus complètement , lorsqu'elle lui permettroit de la revoir. La lettre étoit brûlante , comme le cœur qui l'avoit
( i54 ) dictée. Elle devoit porter le ravage dans une âme disposée aux plus fortes émotions. C'est ce qui arriva.
« Non, s'écria madame d'Achicourt, il n'est " pas coupable ! c'est un malheur de moins « pour moi. Je lui rends mon estime ; mais je « ne le verrai plus. — II vous cherchera, vous « l'aimez, vous serez foible encore. Vous en « gémirez, Adèle, mais enfin l'habitude étouf- « fera le remords. — Que dites- vous , mon amie? « Tout mon être se soulève à cette seule idée. M • — La vertu ne transige jamais. Elle fait le « sacrifice entier, absolu, parce qu'elle ne prête sume pas de ses forces. II vous cherchera , vous «< dis-je. — Je mettrai Dieu entre lui et moi. — « Y pensez- vous, Adèle? Remplissez le but de « la nature. Faites le bonheur d'un galant *i homme. — Moi, tromper! Unir une femme « dégradée à un être respectable ! Aimer un « autre cjue lui! Jamais. — II n'est point de « passion éternelle. — Je ne puis aimer qu'une « fois. — Fuyez donc , c'est le seul parti qui « vous reste. — Je ferai plus : la Valière s'est « punie; moi , je m'immolerai, n
De l'Oseraie arriva. II combattit une résolulion subite, et par cela seul inébranlable en ce moment. Les femmes ont aussi leur genre d'héroïsme : c'est celui du dévouement. Comme nous, elles aiment à sortir de la route commune, à se distinguer, à fixer l'attention. Moins
( ï55) entliousiasles, peut-êlie , elles le sont avec plus de ténacité, et la raison ne peut rien, tant que l'enLliousiasme dure. De l'Oseraie se flatta que la solitude, les austérités du noviciat ramèneroient madame d'Achicourt à des sentiraens mo- .dëre's : il céda ne pouvant faire mieux.
Elle partit. Elle descendit chez son notaire. Elle signa l'abandon de sa fortune à sa mère et à ses frères. Elle entra dans un cloître, et les portes d'airain se fermèrent sur elle pour ne se rouvrir jamais.
C'est de là, qu'avant de se courber sous le ciliée et les macérations, elle écrivit pour la dernière fois a son amant. Elle ne lui rcproclioit rien j elle ne faisoit pas valoir son sacrifice. Elle lui disoil un éternel adieu : elle n'avoit pu se priver de cette consolation. «Dieu seul,di- « soit-elie en finissant, peut occuper un cœur « où vous avez régné. »
Vanitaii vanitatum ^ et omnia vanitas,