CHAPITRE VI
Essayons de rire encore^ Six mois s'étoient écoulés. Roberville étoit revenu à lui et à ses occupations. Soeur Adélaïde commençoit à réfléchir : le temps est l'infaillible consolateur. Déjà elle scntoit que Dieu n'est quelque chose, que lorsque les passions ne sont rien^ et elle avoit vingt et un ans! Les derniers conseils de madame de l'Oseraie lui revenoicni.
( i56 ) souvent à la mémoire; l'ide'e de sa prétendue dégradation s'en efFaçoit ; le souvenir de Roberville s'affoiblissoit, et le besoin d'aimer se faisoit sentir. Osera-t-elle déclarer à ses supérieures que la vie monastique lui est à charge ^ qu'elle ne peut plus la supporter ? Quel sera son sort , maintenant que ses biens son partagés entre sa mère et ses frères? Consentira-t-on à les lui rendre, ou vivra-t-elle d'une pension quelconque qu'on voudra bien lui accorder? Donnera-t-elle au monde le spectacle d'une femme sans caractère ? s^exposera-t-el le à ses railleries? Toutes ces considérations l'enchaînoient dans son cloître. Le temps des épreuves expira , et ce fut au milieu de ces incertitudes, de ces irrésolutions, qu'elle prononça des vœux téméraires. Beaucoup d'amour, une dévotion malentendue et un orgueil déplacé, voilà ce qui faisoit des Carmélites.
Roberville pensoit quelquefois à cette Adèle. Il ne concevoit pas qu'on se fît religieuse sans vocation, quand on n'a rien à se reprocher , seulement par humeur. Il ne concevoit pas davantage qu'il eût été mortellement malade du regret d'avoir fait une chose toute naturelle , et sans aucun plan de séduction : tant il est vrai que notre manière de voir les choses dépend du moment, delà prévention, d'un sang plus ou moins échauffé. « Plus de projets de « chasteté ; disoit-il , il n'j a qu'un fou qui eu
« fasse, et qu'un homme impuissant qui les
«( exécute. »
M. de Merlicourt, qui aimoit beaucoup Ro-
Lcrville , ne l'avoit pas perdu de -vue un mo-
nieul. Eu rapprochant les circonstances, il avoit reconnu que madame d'Achicourt s'etoit punie d'avoir eu du plaisir, et que son amant l'avoit à peu près oublie'e , ce qui arrive toujours, et ce qui n'empêche pas de jurer amour éternel de la meilleure foi du monde, après avoir faussé ■vingt ou trente de ces sermens. M. de Merlicourt avoit conclu de tout cela, que ce qui étoit arrivé à une femme très-sage , pourroit arriver à la sienne, que la prendre jolie , n'est pas toujours la prendre pour soi ; que la prendre laide, ïi'est pas agréable; que la prendre riche est mutile , quand on a soi-même des biens considérables; enfin, qu'on peut se passer d'héritiers de son fait^ quand on n'a qu'un nom obscur » leur transmettre.
Cependant, Merlicourt n'avoit pas la manie des projets, et avec la facilité de satisfaire tous ses goûts , il se seroit bien gardé d'imiter ce pieux roi de France qui mourut d'un excès de continence. 11 avoit fini par croire que rien n'est plus commode qu'une maîtresse. On paie, il est vrai, mais on a du plaisir pour son argent. Une fille couverte de diamans fait honneur au maître, comme une livrée riche et un attelage élégant. On est trompé sans doute ; mais il vaut,
( i5B ) mieux l'être par sa maîtresse que par sa femme ^ et puis, on a la ressouice de s'en défaire, san* formalite's et sans frais , quand on en est mécontent ou fatigué. D'après ces raisonnemens , qui' ne sont pas moraux du tout, mais qui forment le code de la plupart des gens du grand monde, Merlicourt avoit prisa ses gages une femme charmante.
Il s'étoit bien gardé de la faire voir à Rober ville, pendant qu'il en étoit amoureux : il savoit qu'il y a au moins imprudence à présenter à une femme un liomme plus jeune et plus aimable que soi. Mais le temps, qui use tout, ajant usé cet amour-là comme tant d'autres y et madame d'Atjs n'étant plus pour Merlicourt qu'un objet de luxe, il voulut que Roberville enviât son bonheur passé , et applaudit a sa magnificence. Il l'invita à souper dans sa petite maison, un soir que madame d'Atys avoit été à l'Opéra éclipser des princesses , et prouver à d'honnctes bourgeoises que si la sagesse est satisfaisante , la volupté est lucrative.
Il eût été bon alors qu'on dédommageât ces petites femmes qui refusent tout à leur cœur et à leur vanité ; qui ne s'élèvent jamais audessus de leur pot au feu , et qui s'ennuient vertueusement chez elles , en marquant d'un signe quelconque celles qui les dépouillent avec impudeur. Un nœud de ruban jaune sur la tête^ par exemple^ les cheveux coupes de telle
( '59) ou telle nianitre , auroieut dit : cette femme estime Jille. Eloignez-vous d'elle, jeunes personnes qui craignez le souffle de la corruption j et la fernme-fîlle, isolée partout, eût ëlé forcée de rosier chez elle. Dès lors, plus de diamans, de carrosse; autant d'économies pour le monsieur et sa triste famille, fleureuseincnt celle mesure seroit inutile aujourd'hui , que tous les hommes ont des mœurs, elles petites filles de la modestie. Revenons.
Roberville ne pensoit pas à payer la pension de sa femme. On ne lui demàndoit rien , et son dernier amour, qui l'avoit exclusivement occupé, et sa maladie, et sa longue convalescence, et ses pi'ojets de réforme administrative , tou'v avoit concouru à lui faire oublier à peu près qu'il étoit marié. Il s'éloit cependant passé des choses assez piquant-s pour le tirer de celle espèce d'apathie, s'jl en ayoit eu connoissance.
M. de Vercourt , notre mousquetaire , n'avoit pas eu le temps de se lassasier des charmes de la séduisante Rose. Un éclair do plaisir dérobé pendant que le maii jouoit au Robinson , une nuit ébauché, voilà où le sort avoit bornée ses jouissances, et quinze jours d'arrêts échauffent singulièrement une jeune tête. Le commissaire de police avoii nommé le couvent oîiil alloit conduire sa belle, €t un oflicier ne peut mieux occuper ses loi^
( ^6o) sirs , ([n'a. faire des plans de siège et à combiner les attaques du fond de sa chambre.
C'est ce que fit M. de Vercourt. Un domestique affidé alloit reconnoître les dehors de la place. Il examinoit attentivement les murs extérieurs; il jugeoit leur e'ie'valion; il étudioit Ja position des bâtimensj il comptoit les croisées j il venoit rendre compte de tout à son maître, qui, le crayon d'une main, la gomme élastique de l'autre, traçoit , effaçoit, corrigeoit, et qui parvint à faire, sous les yeux de son espion , un plan, assez exact du couvent des Repenties , qui ne lui servit à rien. Si la pre'voyance est utile en guerre, ce sont presque toujours les circonstances qui la dirigent.
Quand les assie'geans ne sont pas en force , ce qu'ils ont de mieux à faire , c'est de se ménager des intelligences dans la place, et c'est ce que tenta M. de Vercourt. Son éclaireur fut chargé de séduire la tourière, ce qui n'étoil pas facile. Elle étoit vieille , et l'âge aigiit le caractère. Elle avoit toujours été laide, et son cœur étoit resté froid. Privée long -temps de toute espèce de jouissance, elle avoit fini par s'en faire une, c'étoit de tourmenter les autres. Cette femme se montra donc incorruptible. Cependant , elle avoit aussi son côte foible : elle aimoit passionnément le café , les confitures et les liqueurs des îles. Elle l'avoit laissé entrevoir; mais pour «auser un quart dheure avec elle, il auroit
( i6i ) fallu faire au moins sa provision d'un an, et Veicourt avoit perdu ce qui restoit de ses cinquante louis, en jouant avec des camarades qui vcnoient le consoler pendant sa captivité. L'argent , l'argent !
C'est le nerf de la guerre ainsi que des amours.
Il fallut donc se résoudre à emporter la place d'assaut. Cela ne coûte rien , et n'est pas dangereux quand on n'a que des nonnes h combattre. Les préparatifs se bornoient à une échelle de trente pieds , et il y a des échelles partout. Un couvreur , ami de l'espion , consentit à en prêter une.
Une partie des murs formoit un côté d'une rue étroite, et déserte la nuit. Rien de facile comme de monter et de descendre. Trouver la cellule de Rose, ne l'étoit pas du tout. Au pis aller, la première incursion ne seroit qu'une veconnoissarice des lieux.
Vercourt sort à minuit de l'hôtel des Mousquetaires. Ses provisions de bouche se composent de quelques massepains et d'un carafon de liqueur. Ses munitions de guerre sont dans son audace et son agilité. Il arrive. Le couvreur et son laquais tiennent le pied de l'échelle. Il monte. Ses aides de camp montent après lui, et aident à passer l'échelle de l'autre côté du mur. Notre héros descend dans le jardin et se recommande à la fortune. Les deux autres se sont fait ouvrir un cabaiet pour l'alleudre plus coramo-: dément.
Voilà le bel officier parcaurant les allées> rôdant autour des Ijâtiinens , e'coulant à toute* les portes et les trouvant toutes fermées. 11 eût su où e'toit la cellule de Rose ^ sans en être plus avancé. Que fera-t-il? s'en retourner, et n'en pas savoir davantage, autant vaudroit n'être pas venu. Le lendemain , les portes seront ferntiérs encore. Elles le sont probablement toutes les nuits : voilà qui est désespérant , diabolique. ti Morbleu , disoit-il , les mousquetaires ont «( pris Valenciennes , et je ne tirerai pas ma « maîtresse d'un couvent î » Il adopte , il rejette cent desseins plus fous, plus inexécutables les uns que les autres. II va , il vient , il se démène. Il se casse le nez contre un grand crucifix de bois. Il en fait l'e tour en jurant.
Le piédestal est creux. En jetant dans des broussailles les instrumens aratoires qu'il recèle , Vercourt pourra s'y cacher. Il a de quoi vivre pendant une journée, et cette journée peut amener quelque incident heureux.
Pendant qu'il se livre à des espérances fort incertaines, la cloche de l'église commence à sonner, et bientôt il voit des lumières à toutes les croisées. Les nonnes, pensa-t-il , vont chanter les matines. Il n'est pas impossible que Rose passe près de moi ; je tirerai le bas de sa robe ; elle comprendra qu'elle a ici un libérateur. En effet, la communauté en corps défile devant Yercourt, mais il ne voit que des religieuses.
( i63 ) Elles se renclent à l'église, et le mousquetaire n'a pas plus tôt entendu leurs yoix aigrelettes, qu'il sort de dessous son piédestal, et se rapproche des bâtimens.
Bonheur inattendu! la porte par où ces dames sont sorties, est fermée à double tour ; mais le trousseau de clefs est resté à la serrure, soit qu'eu l'y ait oublié, ou que se bornant à s'assurer de leurs prisonnières , les religieuses fussent sans inquiétudesurlesentreprises du dehors. En eflet, comment soupçonneroient-elles qu'on fût assez hardi pour \ioler l'asile des épouses du Seigneur ?
Vercourt entre , il monte à tâtons. Il frappe bravement à la porte de la première cellule. Elle éloit habitée par une religieuse octogénaire , dispensée , en raison de son âge, d'assister aux offices. « Ouvrez , dit la bonne dame. « Où loge madame de Roberviile, demande « Vercourt ? Vous me direz cela , vous qui sans « doute êtes ici comme elle pour expier vos « jolis péchés. — St.-Augustin ! c'est un hom- «i me ! Et pour qui me prend-il ? Au feu , au « meurtre! » Et la vieille s'agite dans son lit , d'où elle ne peut s'arracher. Au feu , soit , ci ie Vercourt rassuré par l'impuissance de son ennemie, au feu , au feu î et il continue de crier eu parcourant les corridors.
A ces cris redoublés, dix-huit ou vingt ioue& pécheresses sortent en chemise de leurs cellules.
( i64 ) Quel euchantement , si Je soleil eût e'claire' cette scène délicieuse et burlesque ! Vercourt appeloit Rose^ et en attendant que Rose re'pondît , il tâtonnoit partout , et s'en trouvoit fort bien. Il distingue enfin la voix chérie. Il se nomihe : « Habillez-vous , lui dit-il et partons j il « n'y a pas un moment à perdre. — Je ne de- «< mande pas mieux , mon ami. Oh ! par grâce, « emmenez - nous aussi , s'écrièrent toutes les « autres à la fois. — Parbleu, je le veux bien. « Allons, mesdames, hâtez-vous. Faire le honte heur général et le sien , c'est être doublement «( heureux. »
Des prisonniers , qui soupirent après leur liberté , ne perdent pas de temps à leur toilette. En deux minutes nos espiègles sont dans le jardin. L'une n'a pu trouver un bas; il manque à l'autre un de ses souliers. Celle-ci est sans fichu, celle-là sans bonnet; mais n'importe. La liberté , la liberté , on ne voit que cela , on ne pense qu'à cela. On s'élance sur l'échelle; on se met à califourchon sur le mur à mesure qu'on monte. Vercourt lire l'échelle après lui, aidé par deux de ces dames , qui s'écorchent un peu les doigts , mais qui n'y font pas attention.
Le domestique et le couvreur attendoient de l'autre côté. Ils ne savent que penser en voyant cette file de femmes symétritjuelueut rangées sur une muraille. Leur incertitude est promptement dissipée. Ou de5ceu(^
( ^es )
oomme on t'toit mon lé j on s'éloigne à grands pas, et on laisse le couvreur stupéfait disposer de son échelle comme il l'entendra.
« Voyons , mesdames ; qu'allez-yous devenir, « dit Vercourt,quandonfutaubout delarue?
« Je n'imagine pas que vous pensiez à retourner « chez vos maris. Le ciel nous en garde! répon- « dirent-elles toutes ensemble. — Vous n'êtes pas « dans un état à vous présenter dans un hôtel « garni. D'ailleurs, vous êtes peut-être sans ar- « gent? — Nous n'avons pas le sou. — Ni moi « non plus. U n'y a qu'un parti à prendre : « venez passer le reste de la nuit à Thôtel des « Mousquetaires, et demain nous verrons. A « l'hôtel des Mousquetaires, s'écrièrent les pe- (I tites pécheresses. »
Vercourt prend sa Rose sous un bras, une duchesse sous l'autre; il se met en tête de la colonne. On marche h petit bruit; on prend les rues détournées. On avoit fait la moitié du chemin, on comptoit arriver sans mésanvanture; mais le diable, qui se mêle de tout, à ce qu'on dit, poussa une patrouille du guet à cheval le long du quai des Orfèvres, au moment où nos fugitives débusquoient de la petite rue S*. -Louis.
Leur nombre , leur désordre dévoient faire naîtrele soupçon. Le commandant de la patrouil le les pria assez brusquement d'arrêter, et leur demanda qui elles ctoient; d'où elles venoicnt,
( i66) ou elles alloienl. Vercourt n'cloit pas prépare à un interrogatoire. Il resta muet. Mais les femmes galantes ont ordinairement l'esprit du moment, et un mensonge tout prêt. Une brune piquante, très-vive, très-usagée, s'écria : « Nous « ne nous attenrlions pas, mesdames, à être « arrêtées par le guet. Il faut répondre comme « de simples bourgeoises; car on ne peut nous « deviner sous ce costume. Monsieur, je suis « la cotntesse de V'^ervilie; voilà la duchesse « de Mercourt, la marquise de Valsin. Nous « sommes toutes des femmes de qualité, qui « sortons d'un bal masqué qu'a donné monsieur « le premier président. — Mais , mesdames , « vous n'êtes pas en habit de bal; vous n'ê'es « pas même habillées du tout, et des femmes « de distinction ne s'en retournent pas à pierl, « à quatre heures du matin, — Je vois bitu, « monsieur, qu'il faut tout vous dire : nos es - « pérons au moins que vous serez discret.
« Nous avions demandé nos carrosses pour V six heures, et nous comptions terminer gaie- « ment la plus agréable des nuits, i* u milieu « d'une contre-danse, dont j'étois, moi, mon- « sieur, le premier président fait trois ou quatre « tours sur lui-même ; il devient rouge, ses « yeux s'enflamment ; il tombe sur le parquet, « tué d'un coup de sang. — Ah! mon dun, « madame, que me dites-vous là? — La v> « rite ji monsieur.
« Vous jugez quelle frayeur un ëvénemeiif « de cette espèce cause à des femmes. Nous « quittons la salle; nous allons reprendre nos « habits, et le desordre où vous nous trouvez, • est la suite du trouble inséparable d'un paît reil moment. Nous sortons à la hâle de cette « maison. Les uns fuient par la cour de la « Sainte-Chapelle, d'autres par la rue du îiar- « lai. Le hasard nous a conduites ici , et mnnm sieur veut bien se charger de nous remetUe « chez nous. Mais, madame, je ne vois rien de « secret à tout ce que vous me dites-là. — Le « voici, monsieur. Madame la présidente a le « plus grand intérêt à prévenir des collatéraux « avides. A la pointe du jour^ elle mandî^ra « son notaire, elle se mettra en mesure, et « une indiscrétion lui coûieroit deux milîioiis. « — Mais, madame.... — Mais, monsieur, re- « prend Vercourt, en élevant la voix, il ne « convient pas à un petit officier du guet d'in- « terpeller ainsi la comtesse de Verville. Si « vous doutez de sa véracité, reconduisez-nous « à la maison mortuaire. Mais je vous déclare « que si vous avez cette impudence, demain « vous serez cassé.
« — Si vous m'aviez laissé finir, monsieur, « vous sauriez que loin de mériter des menaces, w j'ai quelques droits à la reconnoissance de ces « dames. — Comment cela? — J'alloisleur par- « ier des accidens qui peuvent arriver à dss,
( i68) « femmes parcourant les rues de Paris à cette «t heure... — Vous oubliez que je suis avec elles, «( monsieur. — Et leur pi'oposer de les escorter, « moi et mon escouade. — Apprenez , monsieur , « qu'un mousquetaire vaut une compagnie du « Guet. Passez, continuez votre service, et « soyez tranquille sur l'article des accidens, n
L'officier passa en effet. Madame la comtesse fut comblée d'éloges, et prie'e de tenir une autre histoire prête, dans le cas où on recontreroit une seconde patrouille, ce qui n'arriva point fort heureusement. Le diable étoit allé lutiner dans un autre quartier.
On arrive à l'hôtel des Mousquetaires, on gagne la chambre deVercourt, on y entre pêlemêle. On respire, on se croit en sûreté. « Aies- « dames, je n'ai qu'un lit, ainsi personne ne se «» couchera. Je n'ai que deux chaises; personne M ne s'asseoira : égalité parfaite dans notre ré- « publique. Je n'ai qu'une chandelle; elle nous «« suffira, parce que nous n'avons rien à lire. Je « ne possède pas un écu j mais j'ai-du crédit chez « le restaurateur de l'hôtel.Je vais lefairelever» « et nous déjeunerons : je crois que vous en avez u besoin. — Oui, déjeunons, dit la petite comn tesse , et dormons après; vous devez être^ « mesdames , aussi fatiguées que moi. — Et com- « ment dormir, ma bonne amie, debout ? — «' Laissez donc. Monsieur n'a qu'un lit, à la H bonne heure ; mais il suffira à toutes. Tiroj;
( '69) i( au milieu (le la chambre matelas, sommier, « couvertures, et dédoublons tout cela. Ce coûte cher -là eu vaudra bien un autre. J'ai quel" '< quefois e'prouvé que le plus dur n'est pas le « plus mauvais. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà nos petites femmes couchées. Elles couvrent la superficie de la chambre, Vercourt trouve àpeineoù poser le pied pour aller à la provision, u La singu- « lière aventure , disoit l'une ! elle est char- « mante, reprenoit l'autre. C'est un roman « tout entier, ajoutoit une troisième. Il y « manque un bon dënoûment , poursuivoit « celle-ci. Qui sait ce que Dieu nous garde, « murmuroit celle-là?
u Mesdames , dit Vercourt en rentrant , j'ai u fait une réflexion. Ne réfléchissons pas, mon- « sieur le mousquetaire, cela fatigue, dit la « petite comtesse. Pardonnez-moi, madame, « pardonnez-moi , réfléchissons : cela est quel- « quefois uLile. J'ai pensé qu'on va s'apercevoir « de votre évasion. — C'est égal. — La supé- « rieure agira. — C'est égal. — L'officier du « guet dira à tout le monde que le premier « président est mort. — C'est égal. — On « lui rira au nez. — C'est égal. — C'est égal ! M c'est , égal ! ce qui n'est pas égal , c'est « que piqué d'avoir été joué , il déclarera « avoir rencontré vingt femmes sous la con- « duitc d'un mousquetaire. Il désignera votre
( '7*5 ) «f âge, vos coslumes ; on vous recomioîtva au « signalement j on fera perquisition ici; on « vous trouvera; on vous reconduira à votre « couvent, et on m'enverra , moi , passer dix « ans dans une citadelle. Convenez, mesdames, « que tout cela vaut la peine qu'on y pense. — « Rien, voilà le mal. Avez-vous trouvé le.re- « mède? •— Il faut déjeuner à la hâte. — Soit. « Et vous habiller toutes en mousquetaires. — » « Délicieux. — Je n'ai que deux habits, et je « dois la préférence à madame de Roberville. « — C'est juste. Après ? — Chacune des autres « s'arrangera avec un de mes camarades. — « Fi ! l'horreur ! On fait son mari cocu , c'est « tout simple ; mais son amant ! Mon pauvre « chevalier ! — Quel tort cela fera-t-il à votre «( pauvre chevalier ! Vous aurez du plaisir , « vous en donnerez , et le pauvre chevalier en « prendra de reste, quand vous le retrouve- » rez. — Monsieur le mousquetaire raisonne « assez juste , ma chère amie. — Il faut savoir c! céder à la nécessité. — On dit les mousque- (f taires très-aimables. — Mais, mesdames, « mesdames , faire son amant cocu ! cela s'est- « il vu jamais? — Préférez-vous retourner au « couvent , madame la comtesse ? — J'aimerois « mieux me noyer , monsieur. — Laissez-vous « donc conduire. — Faites au moins des choix « heureux. Que nous n'ayions pas à rougir , si « plus tard nous rencontrons dans le monde...
— Je vous donnerai la fleur de la compa- (( gaie. »
A peine a-t-il dit ces mots , que la porte s'ouvre. Dix-neuf jeunes gens , beaux couune
Adonis, vifs comme la poudre, espiègles
comme des mousquetaires , paroissent , leur chandelle à la main. « A la bonne heure, ils <( sont bien , dit la comtesse. Venez vous « asseoir, ici et déjeunez avec moi, vous, « monsieur, qui me regardez tendrement, et <( qui avez la tête d'Apollon sur les épaules « d'Hercule. » Les autres dames firent aussi leur invitation , ce qui n^étoit pas régulier j nais cette nuit devoit être très-irrégulière. •Juand toutes les femmes sont jolies, personne n'a à se plaindre de son partage. Nos officiers répondirent à l'appel, et chacun déjeuna gaiement avec sa chacune.
Vous prévoyez sans doute que Vercourt avoit tout arrangé en allant ordonner le déjeuner. Il aimoit passionnément le sexe; mais que faire de vingt femmes à la fois? 11 devoit ses premiers soins à madame de Roberville; il falloit donc se débarrasser des autres^ au moins pour quelques heures. Qui sait ce que le fripon médiloit pour le lendemain? Les mousquetaires portoient la cordialité jusqu'à établir quelquefois communauté de biens , et il est un genre d'échange dont les jeunes gens se trouvent à merveille.
Le déjeuner fini, on se sépare. On va clandestinement s'enfermer deux à deux , et pendant le reste de la nuit, nos petites pécheresses disoient en soupirant d'amour et de plaisir : « Oh ! ce couvent-ci vaut bien l'autre ! »
Vingt petits ménages sont établis , et personne ne s'en doute encore. On s'est levé , on a assayé des uniformes. L'un est trop long , l'autre trop large j il a fallu se réunir dans une même chambre , échanger les habits de manière à paroître le moins ridicule qu'il se pourroit j et ces échanges-là ne se font jamais que l'amour ne commette quehjue larcin , surtout quand de jolies dames ont paur femmes de chambre des mousquetaires. Une espièglerie succédoit a une autre , et toutes amenoient des éclats de rire prolongés , qui attirèrent enfin un vieux brigadier, qui s'avisa <ie regarder par le trou de la serrure.
Le monsieur faisoit plus de cas de sa croix de St.-Louis que d'une femme , et pour cause. Il fut très-scandalisé du spectacle qui s'ofFroit à ses yeux , et il alla déclarer ce qui se passoit au maréchal des logis de semaine. Le maréchal des logis sortit pour aller prendre les ordres du lieutenant de la compagnie , qui lui dit : « Je trouve très-bon que ces messieurs ti aient des femmes : mais je n'entends pas «1 qu'ils les introduisent à l'hôtel , et je ne « souffrirai pas qu'on avilisse l'habit du corps.
(173) « Allez, monsieur, faire deshabiller ces donft zelles , et mettez-les à la porte. »
Quand le maréchal des logis revint, l'hôtel ëtoit investi par un bataillon des Gardes Françaises, qui avoient ordre de ne laisser entrer ni sortir personne , précaution qui laissa quelques raomens encore à nos amans. Vous voulez savoir comment les Gardes Françaises se trouvoient-là : je vais vous le dire.
Vercourt, malgré son e'tourderie, avoitpre'vu à peu près ce qui étoit arrivé. En revenant de matines , les religieuses entendirent la voix éteinte de la vieille recluse, qui n'avoit cessé de crier. Elles surent que les jolies pénitentes venoient d'être enlevées , n'importe par qui, La supérieure trembla : elle répondoit de ces dames , qui tenoient toutes à d'illustres familles. Elle écrivit au lieutenant de police ; elle demanda le jardinier, qui logeoit dans une cour extérieure. Par une fatalité singulière le jardinier , en allant chez le lieutenant de police, rencontra l'escouade du guet q»i avoit arrêté nos tendres fugitives. Cet homme couroit , et un homme qui court la nuit est suspect. Celui-ci fut arrêté, et interrogé à son tour , il répondit aveo naïveté et franchise. L'officier du guet se douta qu'on s'étoit moqué de lui. Il fit monter le jardinier derrière un de ses hommes, et il alla au grand trot à Fhôtel du premier président. Il fit un vacarme
M. de Koberville. T. i. 8
( 174 ) infernal à la porte. Le suisse vient lui ouvrir en grondant, et il apprit que non-seulement le premier président n'ëtoit pas mort , mais qu'il n'avoit pas donné de bal , et qu'il n'a- Ycit dansé de sa vie.
Les soupçons de l'officier se changèrent en conviction. Il courut chez le lieutenant de police. Le lieutenant de police ordonna à ses gens
d'envoyer faire l'officier L'officier insista. Il
parla si haut que le lieutenant de police se mit à une fenêtre. Quand il sut de quoi il s'agissoit, il cria qu'on mît ses chevaux, il passa sa robe de chambre, et sans se donner le temps de prendre sa culotte, il sauta dans sa voiture , et se fit mener ventre à terre chez le ministre de Paris.
Le ministre se dclassoit du poids des affaires entre les bras d'une danseuse de l'Opéra. Il fît dire au lieutenant de police de repasser. Le lieutenant de police fit répondre que l'état éloit en danger. A ce mot terrible le ministre se leva. H Si vous n'agissez promplement, monseigneur, « le plus pur sang de France est corrompu j « plus de héros à espérer. — Expliquez-vous, « monsieur. — Les dames détenues au Repenties M sont évadées, et se feront faire des enfans « par je ne sais qui. Or , vous connoissez , mon* « seigneur, l'axiome de droit : esipaterille, etc. >♦
A cette fatale nouvelle, le ministre est prêt à perdre la tête. U fait monter l'officier du guet,
( 175) >:i n'a voit jamais dépasse la loge du suisse. Rien ne fait disparoître les distances aussi promptement que le besoin. Indications prises , le ministre envoie un ordre aux casernes des Gardes Françaises, Le lieutenant de police en expédie de tous les côtés. Plus de repos pour lui , ni pour monseigneur , jusqu'à ce que ces dames soient retrouvées.
Quelques mousquetaires, très-innocens de tout ce qui s'étoit passé , aperçurent le bataillon des Gardes, et répandirent l'alarme dans l'hôtel. Nos amans se doutèrent d'abord à qui on en vouloit, et ne perdirent pas un instant. On sort de la chambre de toilette, on se sépare deux par deux , on prend diiférens corridors pour être moins remarqués , on traverse les cours , on se réunit dans le magasin au fourrage. Ces messieurs creusent un nid , où se cachent les amours éplorés , et ils reviennent, enchantés du stratagème , voir quelle tournure vont prendre les choses.
On n'avoit pas de certitude que ces dames fussent à l'hôtel, et il est probable qu'on n'eût pas été chercher dans un tas de foin des maréchales et des duchesses. Mais le vieux brigadier avoit tout observé , et il se promettoit bien de mettre un terme à des plaisirs qu'il ne pouvoit plus partager. Bientôt on vit le lieutenant de police en personne descendre de son carrosse. Nos jeunes gens se disposoient à lui faire une
( ^-jG ) scène, lorsque le àidc d*** , capitaine commandant de la compagnie, descendit de la même voiture et contint tout le monde par sa seule présence. 11 demanda un trompette et lui fit sonner le boute-selle.
En cinq minutes la compagnie fut à clievaL Le capitaine ordonna à messieurs les mousquetaires de remettre les clefs de leurs chambres. On alloit commencer une perquisition générale, lorsque le vieux brigadier dit un mot à l'oreille du maréchal des logis, à qui enfin on avoit permis de rentrer. Celui-ci parla au lieutenant, et le lieutenant au capitaine. Le capitaine ordonna de garder les rangs , et se détacha avec le lieutenant de police et sa suite. Ils marchèrent vers le dernier asile qu'avoit pratiqué l'Amour à ses élues, et douze à quinze palefreniers les découvrirent confuse et tremblantes.
Le lieutenant de police tire de sa poche la terrible liste. Il appelle par leur nom la princesse ,, la duchesse, la marquise, la présidente, l'intendante , la conseillère. Les pauvres petites viennent tour à tour, les y eux baissés, se placer au milieu du cercle formé par les redoutables agens de la, police. Madame de Roberville est aippelée la dernière. Sa fraîcheur, sa gentillesse frappent le due de***. Il demande qui elle est : an lui répond que ce n'est qu'une bourgeoise. Que de dames de haut parage eussent voulu ressembler à cette bourgeoise-là !
( t77) Or , comme une bourgeoise doit se trouver très-houore'e de servir aux plaisirs d'un grand seigneur, le duc prononça in petto, que celleci lui appartiendroit.
Le front sévère du lieutenant de policé s« dérida, lorsqu'il vit toutes ses fugitives rassemblées. Mais qu'en fera-t-il?Les reconduire à leur couvent en plein jour , c'est achever de les déshonorer par un éclat inutile II est plus sage d'attendre à la nuit. Où les enfermer jusque-là ? Le duc propose de les mettre dans la chambre du vieux délateur, toujours accessible pour lui.
L'âge du brigadier inspira de la confiance au magistrat. Mais il prévit qu^un seul homme ne contiendroit pas vingt jeunes gens amoureux , et comme il vaut mieux prévenir les fautes d'insubordination que les punir, on retint cinquante Gardes Françaises. On les plaça aux portes et eous les croisées, et on envoya prendre au cou- V ent de quoi habiller ces dames plus décemment qu'elles n'en étoicnt sorties.
On avoit fait beaucoup , on voulut faire davantage. On essaya de connoître les audacieux qui avoient profané le couvent. Le duc fait mettre pied à terre. Le lieutenant de police passe dans les rangs. Il interroge , il flatte , il caresse ; il tâche de s'insinuer dans les esprits : il n'obtient que des réponses évasives ou plaisantes. Il se pique , il rappelle au duc qu'il a les clefs des chambres de ces messieurs. Il «e flatté d'y troa-
ver quelques indications qui décèleront les coupables, et on va fureter partout. Ici est une robe, là un jupon; plus loin une jarretière brodée , ailleurs un bonnet. Certains signes non équivoques annoncent que partout on a couché deux. On interpelle les jeunes gens qui habitent ces différentes chambres; ils s'obstinent au silence, et le duc saisit cette occasion d'éioignerson rival qu'il ne counoît pas ; il envoie en prison tous ceux qui avoient eu des relations avec ces daines. Le moyen n'étoit pas nouveau. Hérode, ditS*.- Mathieu , l'employa jadis sans succès.
Le lieutenant de police, jaloux de tout approfondir, se détermine à retourner chez ces dames. Il croit qu'il intimidera facilement des femmes, qu'il les fera parler. Il compte tirer de leursaveax mêmes les mesures qu'il opposera à leurs tentatives subséquentes. Ces dames , si douces, si Iraitables avec les mousquetaires , reprennent la dignité et le ton de la cour. C'est la maréchale qui, cette fois, porte la parole. Elle répond laconiquement qu'elle sait se soumettre aux ordres du Roi , mais que personne n'a le droit d interroger des femmes comme elles , et qu'elles sont décidées à ne pas répoudre. Le magistrat réplique que c'est au nom du Roi qu'il interroge. « Hé bien, monsieur^ reprend la petite com- « tesse, dites au Roi que nous nous sommes évau dées sans aucun secours étranger; qu'en fait « de couvent chacun à son goût } que Ninon
{ ï79 ) « avoit choisi les Grands-Carmes, et que nous (( préférons les mousquetaires ; que nous avons (( couché ici , que nous nous en sommes fort bien « trouvées , et que nous y reviendrons quand « nous le pourrons. Dites à nos maris qu'enfer- (( mer des femmes , c'est user du droit du plus «( fort, et que lorsqu'elles s'échappent , elles « usent du droit naturel. Ajoutez , si vous vou- « lez , que les cocus les plus sages sont ceux qui 1 évitent l'éclat^ et que donner de la publicité ■I à une chose toute ordinaire , c'est vouloir se i faire montrer au doigt. »
Ce discours pathétique fut suivi de longs éclats de rire. Le magistrat sentit qu'on alloit se moquer de lui ouvertement , et il fut rendre compte au ministre de ce qu'il avoit fait. Le ministre part pour Versailles , et va amuser le Roi du récit de cette aventure : le Roi aimoit beaucoup les aventures scandaleuses. Celle-ci lui lit oublier qu'il venoit de perdre la bataille de Aîinden , ses flottes et ses colonies ; qu'on vouloit qu'il chassât le Prétendant à qui il avoit promis sa protection et qu'on exigeoit qu'il payât à Dunkerque un commissaire Anglais , chargé de l'empêcher de rétablir le port.
Cependant, le duc étoit réellement amoureux de madame de Roberville. Sans cesse il cherchoit des prétextes pour retourner chez ces dames, et il en trouvoit facilement, puisqu'elles manquoient de tout. Le brigadier, qui savoit
( î8o ) tÎTTe, se reliroit respectueuscnient lorsqu'il paroissoit, et le duc n'en e'toit pas plus ayancé, ear enfin si on peut tout proposer à une femme-^ il est des choses qu'elle llfe peut pas écouter devant témoins. D'ailleurs , un homme titré a toujours soin de couvrir ses fredaines du masque de la décence. Celui- ci étoit fort embarrassé. La journée s'écouloit} il falloit agir, et non délibérer.
« Monsieur, lui dit enfin la petite comtesse, « je vois bien qu'une de nous ne rentrera pas " au couvent. Mettez - vous à votre aise^ et « nommez franchement celle à qui vous décer- K nez ]a pomme. » Le duc, encouragé, prend la main de la beauté qui l'enchaîne, et la baise avec transport. Ce baiser, en pareille circonstance, est une déclaration positive. Les femmes , je l'ai déjà dit, ont l'esprit du moment et un certain tact que nous soupçonnons à peine, nous autres hommes. Celles-ci^ sans se consulter, sans même se dire un mot, se réunirent dans un coin de la chambre, et laissèrent le duc aussi seul qu'il pouvoit l'être avec madame de Roberville.
Il s'explique sans détour : il n'j a pas de temps à perdre. Il parle; il parle bien^ il est bel homme; Rose sourit à toutes ses propositions, et dans ce cas, sourire c'est répondre. Le duc sort avec Tempressement du désir, et comme le désir ne calcule jamais, il ne ménage pas plus sa bourse que ses chevaux.
Il y a, dit-on, i Paris, -vingt mille individus qui se lèvent sans savoir comment ils dîneront, ni où ils coucheionl. Un grand seigneur a toujours à sa solde quelques-uns de ces genslà, avec lesquels il communique par un intermédiaire adroit.
A dix heures du soir, un carrosse de place s'arrête à la porte de l'hôtel des mousquetaires. Deux femmes en descendent , et se chargent chacune d'un énorme paquet. Elles -viennent des Repenties; elles apportent des effets à l'usage des dames ; les Gardes Françaises n'ont pas ordre d'arrêter les paquets j les deux messagères sont introduites. « Permettez, mesda- « mes, que nous vous aidions à vous habiller « convenablement. » Le pudibond brigadier se relire.
On ouvre les paquets, on regarde, on rétourne tout; on ne reconnoît rien de ce qu'on a laissé au couvent. On marque de la surprise : « Tout cela vous est envoyé, mesdames, par « M. Duperron. Plus de mots; habillez-vous. « — M. Duperron! Qui de nous connoît ce M. it Duperron ? — Qu'il tous suffise de savoir , « mesdames , que c'est un homme très - utile « aux femmes qui aiment le plaisir. — C'est-là « tout ce que vous en savez ? — C'est tout ce « que nous pouvons vous en dire. — Habil- « lons-nous, et vive M. Duperron! »
A dix heures cl demie ^ quatre autres carros-
ses arrivent. Un commissaire en robe , un exempt et son bâlon^ douze à quinze hommes descendent des cari'osses. Le commissaire présente au commandant des Gardes Françaises et au vieux brigadier l'ordre du lieutenant de police. Il notifie à ces dames qu'elles aient à le suivre , avec ce ton dur qui ajoute l'humiliation au malheur. Les jeunes dames soupirent, gémissent; on est indifférent à leur peine, on ne s'en occupe pas. On leur prend le bras à toutes , non par un sentiment d'humanité, mais pour s'assurer d'elles. On les conduit aux différentes voitures, on les y fait monter, on s'y entasse avec elles. Il faudroit un miracle pour les tirer de là, et il ne s'en fait plus.
Les cochers fouettent, les voitures partent, les portes de l'hôtel des mousquetaires se referment. On marche au grand trot, on tourne plusieurs rues , les carrosses se séparent , probablement pour dérober au public la connoissance de ce qui se passe. Ils se réunissent une demi - heure après sur la place Louis XV ; ils prennent le chemin des Champs- Elysées : la petite comtesse conserve toujours une sorte de présence d'esprit. « Nous n'allons « point à notre couvent, dit-elle. Où donc nous « menez-vous? Silence, répond le commissaire, « d'une voix terrible; » et ^a pauvre petite se tait.
On s'enfonce sous les allées, on gagne l'ave-
( i«3 ) nue de Marigny , on s'arrête à deux cents pas du faubourg St. -Honoré. Le commissaire et l'exempt ordonnent de descendre ; on leur obéit Les hommes qui forment leur escorte s'éloignent, se dispersent, disparoissent. «Bon- « heur inattendu ! s'écrie la petite comtesse , « bonheur inappréciable! nous sommes sau- « vées, mesdames, et par qui?
M — Oui, mesdames , -vous êtes sauvées. Du- « perron, votre serviteur, a joué le commissaire, « un de ses camarades l'exempt , des hommes « obscurs notre suite. L'ordre qui vous a tirées « de l'hôtel des Mousquetaires est de ma façon , « et vous conviendrez que j'ai du talent, puis- « que j'ai trompé des yeux exercés. Vous sait vez tout, et il ne me reste qu'à vous demander .«< pardon des procédés un peu durs dont j'ai « usé envers vous : mais il falloit être vrai jus- « que dans les moindres circonstances.
« Trois de ces voitures sont à vos ordres , et « vous conduiront où vous voudrez. Montez-y « toutes, à l'exception pourtant de madame de « Roberville, que je n'ai pas encore l'honneur « de connoître... — Me voilà , monsieur. — « Nous allons prendre ce carrosse, et je vous « conduirai où vous avez consenti de vous renie dre. — Ah! monsieur Duperron, vous êtes a charmant. — M. Duperron , je n'oublierai « jamais... — Que de grâces , M Duperron !... « — Paix, paix. Montez, "vous dis- je , mc«-
( i84) « dames, et partez. En pareille aventure, il « faut autant d'activité que de prudence. — M II a raison , il a raison. »
On se place , on baisse les glaces de devant, on presse le cocher , on ne cesse de le tirer par son habit , toutes lui parlent à la fois. « Rue il St. - Dominique, chez le comte d'Aver- « court. — Rue de Verneuil , chez le marquis. « de Surlaville. — Rue Taranne , chez le « chevalier d'Obeterre. — Rue de Varennes , « che» l'évêque d'Orléans... » Le pauvre cocher ne sait à laquelle entendre. Tout s'arrange cependant , et une heure après , ces dames sont dans les bras de leurs amans , ravis de les revoir , et décidés à les dérober à tous les yeux.
Rose avoit promis au duc de se rendre à sa petite maison. C'est-là que Duperron l'a conduite. C'est-là que l'attendoient son nouvel amant , l'opulence et le plaisir.
Une autre scène se passoit à l'hôtel des Mousquetaires. A minuit, l'ordre véritable, le vrai commissaire et son cortège y arrivent. Ils frappent, on leur ouvre... Le détachement des Gardes est retiré; les dames sont enlevées... On s'écrie, on s'étonne... Le vieux brigadier produit l'ordre en vertu duquel il a livré les prisonnières. On le compare à l'autre, on les examine soigneusement; le faux est reconnu : mais il est trop lard. Ces dames sont mises de manière à pouvoir se présenter partout; sans
( '85) doute chacune d'elles a trouvé un asile. Où les chercher ?
On les cherche en vain. Après avoir donné à l'amour un moment dont nos jolies pécheresses pouvoient fort bien se passer , leurs amans n'avoientpenséqu'à lesmettreeu sùrelé. Sanss'être vus^ sans s'être entendus, tous ayoient pris le même parti. La belle chose que le jugement 1 Les choix heureux qu'avoient faits ces dames l Ces messieurs étoient sortis de la ville avec leurs maîtresses; et à la première poste, il les avoient confiées à des gens sûrs. L'une alloit au château de son doux ami ; l'autre à celui d'un confident discret; celle-ci en Suisse; celle-là en Hollande; et le lendemain , ces héros , successeurs des Mousquetaires , se montrèrent à l'œil-de-boeuf et au petit coucher, pour écarter les soupçons.
Ce dénoùment mit le lieutenant de police en fureur , le ministre i-ougit vingt fois de colère , et le roi en rit beaucoup. Or , quand le roi rioit, tout le monde devoit rire. Le ministre rit, les courtisans rirent; on rit à la ville ; le rire gagna jusqu'à la bourgeoisie, et comme la ville donne le ton aux provinces, les provinciaux rirent aussi, sans trop savoir pourquoi. Puissiez-vou* rire vous-même, en finissant ce chapitre!
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