‹ Monsieur DupontChapitre 15 sur 32 · LE PÈRE D*AD0LPHE · texte numérisé non relu

LE PÈRE D*AD0LPHE

Adrien Dalmont, père d'Adolphe, était né en Franche- Comté. Son père, honnête marchand de Besançon, ayant eu deux iils, leur tit donner autant d'éducation que ses moyens le lui permettaient; et, ne pouvant pas leur laisser de fortune, il voulut qu'ils fussent en état d'en acquérir par euxmêmes.

Georges, frère aîné d'Adrien, était gai, franc et sans souci, fuyant les occupations sédentaires, et fort peu studieux Son seul bonheur était de parcourir les bois, les montagnes et les campagnes des environs.

Adrien, plus calme, plus raisonnable, montrait de bonne heure un caractère sensible, une âme aimante et un cœur prompt à s'attacher, mais incapable de varier dans ses sentiments.

Les deux frères furent orphelins de bonne heure; leur pèri n^avait pas eu le talent de s'enrichir; il fallait prendre ui parti, Georges sans s'inquiéter de l'avenir, était décidé à voyager, à courir le monde, à traverser les mer?. Adrien comp tait embrasser l'état militaire.

Mais un cousin de leur mère mourant sans enfanta, toute sa fortune revient aux jeunes Dalmont. Cette fortune s'élèv« à peu près à quatre-vingt mille francs. Dès lors les projets des deux f^^ère" sont changés.

Georges ft visgl ans, mais il ne connaît point Tamour; ses goûts l'en rainent toujours vers les rives lointaine? mais il ne voyage a plus comme un pauvre diable qui cherche à se fafre des protecteurs et des amis ; il veut acheter un petit b&timent, l'armer, 1 équiper, et avec cela aller à la découyert*

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d'un nouveau monde, parce qu'il est persuadé qu'il y en a encore beaucoup que nous ne connaissons pas, ce qui est très-possible, mais que je ne vous aftirnierai point.

Adrien n'a ïiulle envie d'imiter son frère ; il ne songe même plus à s'éloigner du lieu de sa naissance, car Adrien aime déjà, quoiqu'il n'ait que dix-huit ans, et c'est i Besançon que réside celle qui possède son jeune cœur.

Juliette est l'objet de son amour. Juliette n'a que quinze ans, mais déjà c'est la plus jolie fille des environs; ses yeux bleus, sa bouche gracieuse, «es cheveux blonds qui se bouclent naturellement sur son front, en font un être ravissant que Ton ne peut voir sans être doucement ému. Chez cette aimable enfant, les grâces et la beauté ont encore plus de charmes en parant la vertu. Juliette est bonne, sensible, modeste, et ne tirant aucune vanité de ses attraits; c'est par ses qualités seulement qu'elle cherche à se faire aimer.

Adrien pouvait-il ne pas adorer un pareil trésor?... Et Juliette serait-elle insensible à l'amour d'Adrien?... Ces deux jeunes gens semblaient faits l'un pour l'autre : mêmes goûts, même vertu, même sensibilité, tout les unissait; et cet amour, né dans l'adolescence, promettait de survivre aux écueils de la jeunesse, aux soucis de l'âge mûr.

Mais Juliette était sans fortune, et, avant d'en posséder luimême, Adrien n'osait lui proposer sa main; il voulait, avant tout, être en état de soutenir son ménage. La fortune du cousin avait tout arrangé. Adrien allait posséder quarante mille francs ; avec oela on est riche quand on n'est pas ambitieux, et les amoureux ne )e sont point.

Juliette était orjiheline comme Adrien; ses parents avaient été d'honnêtes fermiers qu'un incendie avait ruinés; U ne restait à l'amante d'Adrien qu'un frère plus âgé qu'elle de cinq ans, et qui devait être son unique protecteur jusqu'au moment où elle prendrait im époux. Juliette aimait tendrement son frère, et, le regardant comme le seul appui qui lui restât sur la terre, elle avait pris de bonnn heure l'habitude de lui obéir.

Robert, c'étaK le nom de ce frère, était d'an caractère triste et morose, faible d'esprit, froid de cœur; il aimait sa tœur, mais il n'aurait pas eu la force de travailler pour la

faire vivre, ni le courage de la défendre ou de la protéger. Depuis qu'un incendie avait détruit la fortune de ses parents, et emporté toutes ses espérances de plaisir et de bonheur, Robert, ennuyé du monde et de lui-même, traitait tristement son existence; sans état, sans projets pou"" l'avenir; ne se souciant }iai de faire quelque chose, il laissait la pauvre Juliette s'occuper seule de leurs moyens d'existence; et, quoique gémissant de la voir travailler sans relâche pour elle et pour lui,Robert ne savait que se plaindre sans avoir la force d'en faire davantage.

Un seul homme avait encore le talent de distraire Robert et de diriger ses actions. Cet homme, nommé Roger, était du même âge que Robert; mais sa figure repoussante, ses yeux louches, sa voix rauque lui étaient déjà l'apparence de la jeunesse. Ce Roger venait de Paris, où il possédait, disaitil, des parents aisés ; cependant il n'avait point d'état, point de fortune, et, quoique se vantant de tout savoir,de tout connaître, et de pouvoir se rendre fort utile dans tous les genres d'industrie, il s'était déjà fait renvoyer de plusieurs maison* où Ton n'avait pas eu à se louer de sa conduite.

Comment un tel homme avait-il su s'emparer de l'esprit de Robert, qui n'écoutait pas les conseils que la douce Juliette se permettait quelquefois de lui donner? C'est que les gens faibles se laissent facilement gouverner par les hommes adroits, dontlessophismes flattent leurs penchants, et qu'ils repoussent les avis dictés par la raison et l'amitié.

Ce Roger n'avait pu voir avec indilférence les charmes de Juliette; sous une enveloppe grossière il cachait un cœur rongé d'envie et de jalousie contre tous les hommes dont les qualités et lés avantages naturels faisaient encore ressortir ses vices et ses dillormitée. N'ayant jamais cherché à combattre ses passions, les flattant en secret, em})loyant tout son esprit à les assouvir, Roger devait détester Adrien; mais cette haine avait pris un caractère plus violent depuis qu'il s'était aperçu que Je jeune Dalmont était aimé de Juliette

L'aimable jeune iille avait reçu avec eifroi les déclarations d'amour de Roger, dont la vue seule lui inspirait une secrète horreur. Elle aurait bien voulu être dispensée de l'écouter; mais Roger était l'ami de son frère, ce titre l'empêchait

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de lui témoigner toute l'aversion qu'elle ressentait pour im.

Les choses en étaient là, lorsque les frères Dalmont reçurent la nouvelle du brillant héritage qu'ils allaient toucher. Cet événement fut une fête pour le pays où l'on chérissait les deux frères* il comblait les vœux d'Adrien^ parce qu'il lui permettait de rendre heureuse sa Juliette, et celle-ci se disait : « Mon frère ne pourra me refuser à celui que j'aime, et je vaiâ être son épouse malgré ce méchant Koger. — Qu'ils sont heureux! se dit Robert en apprenant cette nouvelle; les voilà riches 1... Pareil événement ne m'arrivera pas, à moi qui suis ruiné!... » Et Robert devient plus sombre, plus rêveur que jamais.

Roger seul ne dit rien, ne laissa rien paraître de ses sentiments; il vint même complimenter les deux frères sur leur fortune, et cessa de parler à Juliette de son amour : mais il se rapprocha encore davantage de Robert, et, plus que jamais, ils devinrent inséparables. On les voyait s'éloigner ensemble de la ville pour s enfoncer dans les vallons, dans les forêts; Robert revenait toujours plus triste, plus soucieux, taudis qu'au contraire Roger semblait plus content et plus gai.

Les frères Dalmont avaient depuis longtemps envoyé à leur homme d'atfaires les titres et les procurations pour toucher, en leur nom, ce qui leur revenait. Ils attendaient d'un instant à l'autre qu'on leur fit passer leur fortune : Georges, pour faire le tour du monde, Adrien pour se marier

Les amants avaient déjà fait leur plan d'existence; ils devaient acheter une jolie maison qui était alors en vente, le produit de leurs terres devait snflire à leurs besoins; là, cultivant en paix leur petit domaine, t4»ut à l'amour, au travail et au plaisir, Adrien et Juliette ne pouvaient plus craindre l'adversité.

L'héritage arrive enlin. Les deux frères touchent de bonnes lettres de change , ils réalisent et font le partage des quatrevingt mille francs, qui leur permettent de suirre leurs penchants et d'a'^surer leur sort.

Déjà G^i^es est prêt à [»artir. La veille dn jour où il doit quitter son frère est un jour de repos dans le pays, on ne songe qu'à se divertir. Les deux frères invitent quelques amis è une petite fête qu'ils donnent dans la campagne. Juliette y

Ta, Juli .e que i*on regarde déjà comme Târpouse d'Adrien. On invite aussi Robert, mais il refuse d^ prendre par* à leurs plaisirs, et ce refus ne surprend persoune, parce que l'on connaît sot? caractère sombre qui le porte à fuir toutes les réunions.

La journée se passe gaiement; on rit, on danse, on chante; Georges promet à ses amis de revenir après avoir découvert un autre hémisphère auquel il espère donner son nom. Adrien engage son frère à venir bientôt partager son bonheur, et l'on retourne à la ville en s'entretenant de ces charmants projets.

Il est nuit depuis longtemps. Les deux frères reconduisent Juliette chez elle, puis retournent à leur demeure. Ils habitent une petite maison située au bout de la ville, et entourée de marais et de jardiae. C'est là qu'il ont laissé leur fortune; confiants comme on l'est au jeune âge, parce qu'ils sont dans le lieu de leur naissance, et se croient entourés d'amis.

Mais quel coup de foudre vint les frapper!... Leur fortune leur a été enlevée; le secrétaire qui la renfermait est brisé; on leur à tout volé. Ils courent dans la ville, se rendent chez les liiagistrats; cet événement ré;)and l'alarme parmi tous les ha Litants. Des voleurs se sont in'ù'oduits chez les jeunes Dalmont, et les ont dépouillés! Cette nouvelle jette partout l'épouvante et la consternation. On fait des recherches, des perquisitions ; nul indice ne fait découvrir les coupables qui ont pu s'introduire facilement dans une maison isolée, et se sauver de même en franchissant des murs peu élevés. Ou ne doute point que quelque marchand forain, quelque vagabond n'ait commis ce crime. On plaint les deux frères; on les blâme de leur imprudence. On prend toutes les mesures usitées pour arrêter les voleurs; mais c'est en vain, et les deux frères sont ruinés. Georges prend aisément son parti, il vend le peu qui lui reste, en donne la moitié à son frère, et part en lui promettant de ne revenir que millionaire. Mais Adrien ne peut se consoler aussi facilement. Ce n'est point l'argent (pi'il regrette, c'est Juliette!...«a douce amie, qu'il allait épouser... Faut-il maintenant lui faire partager sa misère? Juliette est toujours aussi tendre, auisi aimante; elle ne veut que son Adrien. Mais Robert fait entendre à celui-ci gu'il ne peut être son époux s'il

n'a aucun mryen d'existence. «. Promets-moi de me rester fidèle, dit Adrien à son amie; jure-moi de m'aimer toujours, de ne pomt changer, et je vais partir avec courage, m'engager, et acquérir un grade honorable, aiin de revenir digne da toi. »

Juhette trouve qu'Adrien est déjà Lien digne d'elle; ella soupire de l'injustice de son frère, et fait, sans hésiter, le serment que lui demande son amant. Adrien embrasse alors sa tendre amie, puis tend la main à Robert, en le suppliant de lui garder sa Juliette. Robert fait un signe de tête, balbutie une promesse, et la main qu'il donne à Adrien est humide et tremblante.

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