‹ Monsieur DupontChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

•UllE DE l'histoire d'aDR.'EN

Quelque mois après le départ d'Adrien, Roger annonce qu'il va se rendre à Paris pour terminer des affaires importantes; U dit avoir reçu des nouvelles d'un parent fort riche, qui est lancé dans le commerce, et peut lui faire faire des spéculations avantageuses. Eutin il propose à Robert de le suivre et d'essayer de tenter avec lui la fortune; au grand étonnement de tout le monde, Robert accepte ces propositions et part avec Roger- Juliette, restée seule, pense a son Adrien dont elle reçoit de temps à autre des nouvelle?; elle apprend qu'il se dislingue, qu'il est déjà sous-oflicir, elle ne doute pas qu'il ne parvienne à être au moins lieutenant. Son ambition ne s'élève pas au delà; elle pense qu'un lieutenant est un homme que son frère ne pourra plus refuser, et cette douce espérance, en soutenant son courage, lui fait supporter les peines de l'absence.

Cependant, après une absence de six mois, Robert et Roger reviennev.* près de Juliette, mais non plus tels qu'ils sont partis. Roger a fait, soi-disant, de fort bonnes afïaires, *t il a aidé Robert qui a aussi gagné de Pargcnl. Roger aclièto une maison, la même qu'Adrien espérait acquérir, et le frère de Juliette achète une jolie propriété non loin de celle de son ami.

La nouvelle fortune de Robert ne semble pas cependant l6 rendre plusheureux; il est toujours aussi mélancolique qu'autrefois; il y a même des moments où, livré à un eflroi dont on no saurait deviner lao^use, il tremble et frémit au moindre bruit, à la plus simple Literpellation.

Julieliô fait tous se5 efforts pour ramener le calme et le contentement dans rè>ne de son frère; mais lorsqu'elle lui demande le motif % ses alarmes, de sa tristesse, maintenant que la fortune leur sourit, Robert fuit sa sœur et ne lui répond pas.

Roger, qui paraît rort satisfait de son sort, recom^mence à parler d'amour à Juliette. Sans cesse sur ses pas, il la suit, la guette, l'obsède par ses poursuites. «Je ne vous ai jamais aimé, lui dit Juliette, et j'adore Adrien. — Adrien ne pense plus à vous, dit Roger, il ne reviendra pas. — Adrien me sera toujours fidèle, j'en suis certaine ; mais quand même il m'oublierait, je ne consentirais pas pour cela à vous épouser. — Vous m'épouserez cependant, répond Roger en lançant sur la ckarmante fille des regards affreux ; il faut, et cela sera.»

Juliette tremble, frémit; elle court se plaindre à son frère des poursuites d'un homme qu'elle déteste ; mais Robert ne lui répend pas, il l'écoute en silence ; quelquefois des larmes viennent mouiller ses paupières, des soupirs étouffés s'échappent de sa poitrine, mais il s'éloigne sans consoler sa sœur.

Deux années se sont écoulées depuis le départ d'Adrien, et chaque jour Juliette prie le ciel de lui ramener son amant : car chaque jour sa position devient plus insupportable. Roger est sans cesse sur ses pas, il ne la quitte point, il est plus arrogant, plus affermi que jamais dans son projet de l'épouser. Ce n'est pas eu amant timide qu'il lui fait la cour, c'est en homme qui menace, qui effraie, qui est persuadé qu'on sera forcé de lui obéir. Juliette, ne pouvant plus endurer ce supplice, demande en grâce à son frère de défendre à Roger de prétendre à sa main; et, pour la première fois, Robert lui annonce au contraire qu'il faut qu'elle se décide à l'épouter.

« Épouser Roger!... oublier Adrien!... Jamais!... Jamais I B'écrie Juliette ; je tiendrai jusqu'au tombeau le serment qut

j'ai fait à celui que j'aime. — Il faut oublier ce serment «t Adrien, dit Robert, il faut que Roger devienne ton époux on

je suis perdu... — Perdu! que voulez-vous dire? Qu*a-

vez-vous donc à craindre de Roger? — Tout..,, situ ne consens pas ù être sa femme. »

Robert s enfuit, laissant l'infortunée Juliette livrée aux plus mortelles alarmes. Oublier Adrien, c'est impossible! Épouser Roger! elle aimerait mieux mourir... Mais quels sont ces iingers qui menacent son frère?... Que peut-il redouter de •,elui qui se dit son plus sincère ami, de celui à qui il doit sa fortune? Juliette chercheenvain à deviner ce secret; sa tête se perd, son esprit s'égare en conjectures vagues, elle ne peut ïixerses idées.

Le lendemain de sa conversation avec Robert, Juliette, retirée dans sa chambre, cherchait en vain le sommeil; il avait fui ses paupières depuis qu'on voulait la forcer à oublier son Adrien. Voulant respirer un moment l'air pur de la campagne, dans l'espoir qu'il ranimera ses esprits abattus, elle se lève au milieu de la nuit, et ouvre sa fenêtre qui donne sur leur jardin. Cette fenêtre est peu élevée; une voix, qu'elle croit reconnaître pour celle de son frère, a troublé le silence de la nuit. A qui Robert peut-il parler à cette heure?... Juliette écoute... elle croit entendre prononcer son nom; bientôt elle distingue la voix de Roger. C'est d'elle que l'on parle. Le désir de connaître leur secret, de savoir ce qu'ils ont résolu, lui fait surmonter son etfroi: elle descend doucement de sa chambre, marche avec précaution jusqu'au bosquet dans lequel sont assis Roger et son frère, et, retenant sa respiration, de crainte d'être surprise, Juliette écoute leur conversation.

« Il y a trop longtemps que cela dure ainsi, dit Roger. Il faut que cela linisse. — Ce n'est pas ma faute, répond Robert d'une voix tremblante, je vous laisse le maître de lui parler.. — Il ne suflit pas que je lui parle; et vous voyez bien qu'elle n'en tient suciin couipte,, puisqu'elle me rebute continuellement; cette petite lille est diablement entêtée!... mais, morbleu! nous saurons la réduire. C'est à vous de commander; vous êtes son frère, elle doit vous obéir. — Je lui ai dit hier quelles étaient mes intentions. — Cela ne suflit pas encore il faut la forcer à céder. — Je n'ai pas le droit... Je ne s«u-

rais... malgré sa volonté... — Vous n'avez pas le droit!... vous ne sauriez!... Ah! vous êtes toujours si faible, si indécis!..,,. Il faut montrer du caractère, cependant. Songez bies, Robert, que, si jo c'épouse pas votre sœur... j'ai les moyens de vous perdre... «^l je les emploierai! — Ce serait vous perdre aus.si.

— Non, non!... Je fuirais d'abord, je me mettrais à l'abri des poursuites avant de vous dénoncer, et j'enverrais aux magistrats une accusation que vous ne seriez pas en état de démentir. — Misérable! dans quelle affreuse position m'avez-vou3 placé 1 — Vraiment! je vous conseille de vous plaindre, vous n*aviez pas le sou, et vous ne vouliez rien faire; eh bien! je vous ai enrichi, et moi aussi à la vérité; mais nous avons partagé en bons camarades. Il me semble que vous devriez me remercier, au lieu de me dire des injures! Vous êtes un ingrat!

— Et les remords qui déchirent mon cœur... et la crainte d'être reconnu coupable? — Quant à cela, vous savez bien qu'il n*ya point de danger; personne ne possède notre secret!... Nous ne îourons donc aucun risque ; ainsi vos remords viennent fort mai à propos! — Ah! vous avez beau dire!... je ne puis plus goûter de tranquillité... Je ne saurais supporter la présence d'Adrien!... et s'il revenait dans ce pays... — Il n'y reviendra pas quand il saura que votre sœur est mariée \ — Malheureux Adrien .. faut-il encore lui ravir son amante, après l'avoir dépouillé... après lui avoir volé tout ce qu'il possédait!...»

Un cri, parti à peu de distance, interrompit Robert ; les deux hommes sortirent précipitamment du bosquet, et trouvèrent Juliette étendue sans connaissance à quelques pas de Ici. « C'est ma sœur, dit Robert, c'est ma pauvre sœurî... — Oui, dit Roger d'une voix sombre, elle nous écoutait; sans doute, elle a tout entendu. C'est maintenant, plus que jamais, qu'il faut qu'elle soit ma femme.»

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